Blessures d'âme

Un chapitre qui marque une ellipse et décrit le quotidien et les tribulations à Kaamelott du Roi d'Orcanie, chevalier un peu malgré lui.

Il s'agit de l'avant-dernier chapitre. Les commentaires sont toujours appréciés. Bonne lecture à toutes et tous !


Arthur, Gauvain et Loth faisaient route depuis plusieurs jours vers Kaamelott. Ils n'allaient plus tarder à arriver. Au fur et à mesure qu'ils progressaient vers le sud du pays, les températures se faisaient plus clémentes et la neige disparaissait pour faire place à de belles étendues vertes.

Le Roi Arthur fixait son vassal, Loth d'Orcanie. Occupé à regarder le paysage d'un air pensif, l'homme semblait préoccupé. Il faut dire qu'il avait matière à réfléchir entre la réaction d'Excalibur, son départ précipité vers Kaamelott, les nouvelles missions qui lui incombaient en tant que chevalier et les règles bizarres auxquelles il devait se plier.

Quelques heures après leur départ, quand Loth lui avait demandé s'il pouvait utiliser les messagers de Kaamelott pour écrire à sa femme, Arthur avait établi en toute hâte une règle arbitraire : les chevaliers fraîchement adoubés avaient interdiction de donner des nouvelles à leur famille et de recevoir du courrier de leur pays.

Officiellement, c'était pour éviter « les distractions ». Après tout, la quête du Graal, c'était une affaire sérieuse. En vérité, c'était surtout pour éviter que le couple ne fomente un coup d'État. Loth était un spécialiste des coups tordus et la confiance qu'Arthur avait envers lui était limitée. L'incident avec Excalibur n'avait fait que renforcer cette méfiance. En entendant l'interdiction formulée par le Roi, Loth lui avait jeté un regard à la fois triste et incrédule.

Loth semblait toujours souffrir de ses blessures. Le teint pâle et la jambe gauche raidie au milieu de la carriole, les secousses du véhicule lui arrachaient régulièrement des grimaces de douleur.

« Loth, à votre arrivée au château, vous irez voir Merlin pour qu'il vous trouve de quoi soigner ça. » dit Arthur en désignant alternativement sa jambe, puis son cou. « Vous ne pouvez rien faire dans votre état actuel. »

L'homme avait acquiescé, puis repris sa contemplation du paysage. Le reste du voyage se passa dans la même atmosphère : silencieuse, triste et monotone.


Dans la carriole qui l'amenait à Kaamelott, Loth se laissait aller à de longs moments d'introspection.

Trop choqués par l'incident avec Excalibur, Loth et Anna n'en avaient pas reparlé. Ils n'avaient d'ailleurs pas eu l'occasion de parler de grand-chose : le délai de quelques heures imposé par Arthur leur avait laissé peu de temps pour mettre à plat leurs pensées et sentiments.

Le fait que l'épée brille au contact commun de sa femme et lui était-il un signe des Dieux ? Son couple béni des Dieux ? Si cela n'avait pas été aussi triste et ironique, il aurait hurlé de rire ! Les Dieux (le Dieu ? Loth songeait qu'il devait vraiment consulter les livres chrétiens pour éviter de dire trop de bêtises) étaient décidément impayables.

Arthur avait été clairement décontenancé par l'incident et avait précipité leur départ pour lui couper l'herbe sous le pied. Il y a quelques mois encore, Loth se serait frotté les mains d'un tel retournement de situation. Le porteur « légitime » d'Excalibur obligé d'admettre que son épée légendaire réagissait au contact du Roi Loth et de sa femme ? Loth aurait jubilé et toute la Bretagne l'aurait su en quelques heures.

Arthur ne le savait pas, mais Loth avait désormais perdu toute velléité de rébellion. Fomenter un coup d'État maintenant ? Pour la première fois de sa vie, il conclut qu'il était trop « vieux pour ses conneries ». En moins d'un mois, il avait failli mourir, il avait redécouvert ses fils et il nourrissait désormais secrètement l'espoir que sa femme cesse de le haïr. Toute sa vie avait été chamboulée. Ses ambitions avaient changé et il aspirait à une vie plus simple. L'idée même de commencer à envisager un coup d'État l'emplissait d'une lassitude infinie.

Il était laissé seul avec ses doutes et ses questions et tout se liguait pour qu'il ne puisse pas les lever en écrivant à son épouse. L'interdiction absurde de contacter sa femme, pondue à la dernière minute et dans la panique par Arthur (Loth n'était pas dupe), n'était qu'une preuve de plus du manque de confiance que son suzerain lui accordait. Il ne pouvait pas lui en vouloir : il ne s'était jamais montré très loyal.

À son départ pour Kaamelott, il n'avait pas su dire au revoir à sa femme. Il ne savait pas quand il allait revenir. Il ne savait pas s'il allait revenir. S'ils avaient formé un couple normal, ils se seraient embrassés, elle aurait pleuré, il l'aurait consolée, elle aurait juré de penser à lui tous les soirs, etc.

Leur couple étant tout sauf « normal », elle l'avait fixé de ses grands yeux noirs et il l'avait regardée tristement. Ne sachant que faire, il avait fini par lui offrir une de ses bagues qu'il portait habituellement à la main droite. En y réfléchissant maintenant, à tête reposée, cela avait été un geste particulièrement bête et peu romantique : la bague en or était comiquement trop grande pour les doigts fins de sa femme.

Anna ayant pris l'habitude de le frapper et de le faire taire à chaque fois qu'il respirait trop fort, leurs démonstrations d'affection étaient proches du néant. Malgré le « réchauffement » qu'il avait constaté ces derniers temps, il ne comprenait toujours pas sa femme. Les attentions et les réactions positives de ces dernières semaines n'étaient qu'une goutte d'eau dans l'océan d'incompréhensions, de quiproquos et de froideur qu'était son mariage. Son départ à Kaamelott n'allait pas arranger les choses.

Il leva la tête pour regarder Gauvain, son fils aîné, qui se concentra sur le paysage à l'extérieur pour éviter de vomir. Il faudrait qu'il trouve un moment pour lui parler quand il aurait un peu plus d'énergie. Les prochains mois à Kaamelott allaient être terriblement longs.


Un mois plus tard, à Kaamelott

Dans son bureau, Arthur faisait le bilan de ces dernières semaines. Le déficit était maîtrisé, les envahisseurs étaient contenus, rien ne tombait en ruines dans le château, tous les rapports d'espionnage étaient positifs et Arthur avait procédé à l'adoubement de Loth.

Arthur songea à Loth et à son arrivée à Kaamelott. Forcé quelque temps au repos sur la recommandation de Merlin, Loth avait fini par guérir bon gré, mal gré. Durant les premières missions et réunions de la Table ronde, Arthur n'avait pu que constater que Loth était un chevalier tout à fait valable, voire même efficace.

Au cœur des batailles, Loth d'Orcanie était, sans mauvais jeu de mots, un foudre de guerre. Les Saxons et les Burgondes recevaient toute l'année des flèches et des coups d'épée, mais ils n'avaient pas tellement l'habitude de se faire foudroyer, ce qui procurait à l'armée de Kaamelott un avantage tactique indiscutable. La magie de Loth remplaçait avec fiabilité les tours de magie inégaux de Merlin.

Durant les missions d'exploration, Loth était un aventurier intelligent, courageux et plein de ressources*. Cela faisait du bien à Arthur d'avoir un chevalier sur qui compter. En ce moment, il avait terriblement besoin de chevaliers compétents, alphabétisés et débrouillards. Arthur serait bien embêté quand il faudrait laisser Loth repartir.

Socialement, Loth était devenu ombrageux et taciturne. Les grands discours et les citations latines hasardeuses avaient disparu. Il s'exprimait par des phrases courtes, des hochements de tête et des haussements d'épaules et laissait régulièrement son regard se perdre à l'horizon. Arthur trouvait ce brusque changement de tempérament inquiétant.

Loth échangeait peu avec les autres chevaliers et n'avait montré aucun signe de rébellion ou de tentative de coup d'État, qu'il adorait pourtant organiser en temps normal. Les espions ne détectaient aucune communication suspecte. L'embargo sur les moyens de communication avait-il porté ses fruits ?

Loth respectait l'interdiction qui lui avait été faite de ne pas communiquer avec l'Orcanie. De son côté, Anna n'en savait rien : des lettres en provenance d'Orcanie arrivaient donc tous les deux-trois jours. Sur son bureau, Arthur avait une pile de lettres non ouvertes adressées à Loth et envoyées par sa demi-sœur. Il ne les avait pas ouvertes et ne savait qu'en faire pour le moment. Il aviserait en temps voulu.


Une grande bataille contre les Saxons était prévue pour le surlendemain. Arthur se souvint qu'il devait remonter les bretelles de Merlin sur la qualité de ses potions.

« Comment ça mes potions de soin sont devenues merdiques ? » lui répondit Merlin, offusqué. Occupé à couper des herbes dans son laboratoire, le druide venait d'être interrompu par le Roi Arthur.

« J'ai donné à Loth une potion rouge pour qu'il se remette de… deux-trois bricoles. Vous savez, une potion qui fait repousser les membres, tout ça. Rien. Que dalle. Loth a mis plusieurs semaines à s'en remettre. Je dis ça, je dis rien… » lui expliqua Arthur, les bras croisés sur sa poitrine et l'air mécontent.

« Bah, vous direz ça à Élias ! C'est une potion à lui ça ! » s'exclama le druide exaspéré.

Arthur fronça les sourcils. S'il nourrissait de sérieux doutes sur les compétences de Merlin, Élias était un mage qui avait depuis longtemps prouvé sa fiabilité.

« Nan, mais elles sont très bien les potions d'Élias. Je dois bien lui reconnaître ça. Le problème, c'est pas la potion. C'est votre bonhomme. » affirma Merlin.

« Comment ça ? » lui demanda Arthur d'un air surpris.

« Sire, je l'ai vu votre loustic. Il est venu me voir à son arrivée à Kaamelott pour deux vilaines blessures sur votre recommandation. Il se déplace comme s'il traînait tout le château derrière lui et il pousse des soupirs à fendre les pierres des menhirs alentour. Pour moi, ce sont des blessures d'âme. Ça vous casse un bonhomme en pleine force de l'âge et ça perturbe les soins magiques. »

Merlin s'arrêta quelques secondes pour remuer une mixture qu'il avait sur le feu avant de reprendre.

« Normalement, c'est un truc de poète qui touche que les jeunes… Si même les moins jeunes s'y mettent, on n'est pas sortis du sable, c'est moi qui vous le dis. »

Devant l'air soudainement mélancolique d'Arthur, Merlin se sentit obligé d'ajouter : « Non, mais ça se soigne. Mais pas à coup de potion. Il faut du temps, de la patience… et être bien entouré. »

Une blessure d'âme ? Le genre de blessure qui vous empêchait de vous lever le matin, de rire, de sourire, de manger et qui vous donnait envie de vous jeter du haut des remparts ? Arthur comprenait bien cela. Douloureusement même. Il remercia Merlin, puis quitta la pièce.


Arthur avait convié Loth à prendre un verre le soir même. Officiellement, pour faire le point sur sa situation à Kaamelott. Officieusement, pour prendre la température sur ces velléités de rébellion et voir comment le bonhomme allait. Le « un verre » s'était transformé en « quelques verres », puis en « soirée passée à parler en buvant ». Au bout de quelques amphores de vin, la conversation entre les deux hommes, qui avait débuté de manière obséquieuse et crispée, allait désormais bon train.

« Alors, Loth ? Comment vous sentez-vous ici ? Honnêtement ? » demanda Arthur.

Loth était à un stade d'ébriété avancé : il avait retrouvé sa loquacité habituelle, mais son élocution s'en trouvait altérée. Il était plus que temps de finir leur verre et d'aller se coucher.

« Ça se passe… surprena… surprise… étonnamment bien. Je… je souffre moins ici… la vie est plus calme, moins… intense. Mais… ma femme me manque... Je sais pas si… elle pense à moi. »

Loth parvint à contenir tant bien que mal la tristesse dans sa voix. Il marqua une pause avant de reprendre d'une voix plus égale.

« Moi… je pense à elle tout le temps. Je l'aime, vous savez. Je crois que… j'ai besoin d'elle, même si elle ne m'aime pas. »

Arthur préféra garder le silence. Il n'était pas sûr que Loth se souvienne de cette confession, qu'il n'aurait jamais faite dans son état normal. Il se nota mentalement « de l'oublier » et de ne plus jamais en reparler, par politesse et camaraderie.

Il commençait à se sentir mal d'intercepter les lettres de sa demi-sœur. En cet instant, son vassal aurait eu bien besoin de savoir que sa femme pensait à lui. Arthur se nota mentalement de trouver un moyen de remettre à Loth la pile de lettres qui commençait à s'accumuler dans sa chambre.

« Bon. Il se fait tard et je commence à avoir mal au crâne. Je vais me coucher. Je vous envoie dès demain pour une petite mission dans une grotte à quelques jours de marche de là. Ça vous requinquera. »

Loth acquiesça, puis baissa les yeux en contemplant son verre de vin vide d'un air morose.


Pendant ce temps, en Orcanie, Anna fulminait. Cela faisait plusieurs semaines qu'elle envoyait des messages à Kaamelott et elle n'avait toujours reçu aucune réponse. Elle prenait pourtant soin de les envoyer par porteur (le mode de transport par pigeon ayant été définitivement abandonné). Il pouvait arriver qu'une lettre se perde ou soit interceptée. Mais des dizaines de lettres ? C'était tout bonnement impossible.

Pourquoi son imbécile (elle se surprit elle-même en ayant cette réflexion, les vieux réflexes revenaient vite) de mari ne lui répondait-il pas ? Ces dernières semaines n'avaient-elles compté pour rien ? Elle songea tristement que son époux n'était pas devin et qu'elle ne lui avait pas fait part de ses nouveaux sentiments.

Lors de son départ pour Kaamelott, elle ne lui avait rien dit et elle n'avait rien fait. La communication n'était pas son fort. Juste avant de monter dans la carriole, il lui avait remis sa bague. Elle avait trouvé ce geste romantique. L'anneau étant trop grand pour ses doigts, elle l'avait fait passer dans un collier en or qu'elle portait désormais autour du cou.

Il fallait qu'elle parle à son mari et qu'elle le voie. Une telle accumulation de doutes et de non-dits lui était devenue insupportable. Elle devait se rendre à Kaamelott au plus vite.

* Pour le coup, ce n'est pas mon interprétation, mais A. Astier lui-même qui l'indique dans la BD Kaamelott « Les Renforts maléfiques ». )