Pairing _ Théodore Notts & Hermione Granger + O.C. / O.C. que vous connaissez (normalement) déjà...

Genre _ Romance / Famille / Suspens.

Rating _ M ... :P

Disclaimer _ L'univers & ses personnages - adultes - appartiennent à une certaine auteure dont je préfère ne plus écrire le nom...

Note de l'Auteure _ Oui j'ai encore pris trois plombes, ne me détestez pas... Ma flemme est plus grosse que moi. Pffft !

Merci à tous ceux qui ont reviewé (et crotte aux autres, nah !)

Je vous laisse à votre lecture !

Bonne lecture !


Ellarosa - Vermelha

.

Chapitre 3

« Il y a deux tragédies dans la vie : l'une est de ne pas satisfaire son désir et l'autre de le satisfaire. »

Oscar Wilde.

.

La baguette magique vola à travers la pièce jusqu'à heurter le sol en un claquement. Elle n'avait pas atterri depuis une seconde qu'une botte l'écrasa sous son talon et son propriétaire la vit se casser en plusieurs morceaux qui, il le savait, risquaient d'être irréparables. Il jura. Et fonça dans le tas.

S'il y avait bien une chose que détestait fondamentalement Toby, c'était bien les malfrats irrespectueux. Qu'ils aient choisi d'être mauvais, après tout, peu lui importait : qui était-il pour les juger, alors même qu'il vivait grâce à leurs erreurs ? Mais pourquoi, par le gland de Merlin, devaient-ils toujours casser des choses ? Qu'il s'agisse de son nez ou de sa baguette, il finissait toujours par entendre un craquement à cause de ces imbéciles sans envergure.

En l'absence de magie, Toby décida d'utiliser ses jambes. Il plia le genou, prit de l'élan, et un parfait vol plané envoya un coup de pied en plein dans la tête du sorcier qu'il avait pourchassé pendant plus d'une demi-heure en plein coeur de Londres.

L'homme tomba par terre sans aucune grâce, s'étalant de tout son long en se tenant le visage. Toby le cloua au sol en prenant appuis sur son torse. S'il avait été mesquin, sans doute aurait-il enfoncé son pied plus férocement, jusqu'à briser une cote ou deux.

Autour de lui, ses coéquipiers tentaient de se débarrasser des complices de l'homme qui gémissait au sol, et Toby poussa un soupir désespéré avant de jeter un coup d'oeil à sa montre. Il était définitivement en retard, et tout ça prenait bien trop de temps à son goût.

Il fustigea le sorcier qui avait décidé de devenir la terreur de l'Angleterre d'un regard meurtrier. Tout ça, c'était de la faute de cet idiot qui avait cru bon de se faire surnommé le « Braqueur Noir », d'engager quelques bras cassés, et de pénétrer grâce à la magie dans plusieurs banques moldues. Là, ils avaient ensorcelés les gens qui travaillaient sur place, volé tout ce qu'ils pouvaient puis avaient tenté de transformer la monnaie moldue en gallions.

D'ordinaire, les affaires de vol n'étaient même pas gérées par les Aurors, mais puisqu'ils s'en étaient pris à des moldus et avaient laissé des traces dans le monde non-magique, ils devaient passer derrière eux.

Toby n'osait même pas penser à toutes les erreurs que l'homme avait commises. À sa place, il en aurait eu vraiment honte. Tant qu'à se lancer dans un travail aussi illégal, mieux valait y réfléchir suffisamment pour ne pas se faire prendre. Mais cette bande de scroutt-à-pétard n'avait pensé ni aux caméras de surveillance qui avaient donc filmé l'utilisation de la magie, ni au fait que les gallions étaient fabriqués avec un métal très différent de celui des moldus. Rien n'allait dans leur plan, et si Toby avait été d'humeur bavarde, sans doute aurait-il pris le temps de l'expliquer à Monsieur-Braqueur-Noir-Incompétent. Malheureusement, il n'avait ni le temps, ni l'envie de se lancer dans son éducation.

« Monsieur… Les gars ! Cria-t-il en se retournant vers ses collègues qui passaient les menottes aux autres hommes. Comment il s'appelle déjà ?

Midgen quelque-chose, répondit Erwin avant de gronder à l'adresse d'un des braqueurs qui se plaignait des liens trop serrés à ses poignets. Quand on veut que la vie soit agréable, on n'agresse pas des pauvres gens. Vous imaginez leur vie sans pouvoirs magiques et sans argent ? C'est cruel ! »

Toby faillit se mettre à rire. Erwin était un adepte des discours moralisateurs, il trouvait toujours le temps d'en placer un aux personnes qu'il arrêtait, généralement interrompu par leurs insultes et autres « Je m'en fous ! ».

Au lieu de ça, il reporta son attention sur « Midgen quelque-chose », prêt à l'arrêter et à quitter les lieux. Malheureusement, l'autre sorcier n'avait pas le même programme que lui puisqu'il essayait de ramper au sol en direction de sa baguette magique qu'il avait lâchée lors de sa chute. Toby fit la moue en levant les yeux au ciel, puis perdit patience.

D'un seul mouvement, il s'agenouilla auprès de Midgen et enfonça son genou au bas de son dos pour l'ancrer au sol. Sous lui, l'homme essaya de se débattre sans grand succès, et Toby l'informa d'une voix sourde :

« Ecoutez, vous êtes fichu. Ne rendez pas les choses plus difficiles en essayant encore de vous échapper, autrement vous n'aimerez pas la suite des événements… Je suis un Auror, j'ai officiellement le droit de faire de vous ce que je souhaite sans avoir de comptes à rendre à qui que ce soit. Vous voyez les gars là-bas ? Même si je m'amusais à vous frapper jusqu'à ce que vous vous étouffiez avec votre propre sang, ils ne me dénonceraient pas. Alors tendez-moi gentiment vos mains, laissez-moi vous servir le petit discours sur vos droits et finissons-en, d'accord ? »

Il relâcha légèrement le poids qu'il faisait peser sur Midgen en l'entendant grogner, espérant entendre une réponse acceptable. L'homme la lui fournit, le souffle court, haletant :

« Va. Te. Faire. Foutre. »

Toby ferma les yeux une seconde en se jurant mentalement de garder son calme et lassé de ce petit jeu, compris qu'il allait devoir se montrer plus clair. Violemment, il saisit la main gauche de l'homme qui - tendu vers sa baguette - était encore loin du but. Il était allongé sur sa droite, et Toby décida de se contenter d'une main pour le moment. Il lui tordit le bras donc en attrapant la corde magique accrochée à sa ceinture et l'enroula autour de son poignet. Se débattant sous lui, Midgen essaya tant bien que mal de lui échapper alors que l'un de ses collègues proposait à Toby une baguette.

« Je gère… », répliqua-t-il par habitude.

Il ne vit pas le coup venir. La main toujours libre de Midgen apparut subitement devant lui et Toby eut l'impression de vivre la scène au ralenti. Il comprit que l'homme l'avait volontairement laissée cachée jusqu'alors en voyant ce qu'il tenait : l'un des morceaux cassé de sa baguette qui crépitait toujours de magie et qui se dirigeait clairement vers son oeil. Toby essaya de l'éviter, mais ne put qu'échapper au pire. Le bout de bois s'enfonça dans sa joue et il entendit ses collègues crier derrière lui.

Il bascula en arrière, entraînant Midgen avec lui et il sentit l'arme creuser un sillon dans sa chair alors que du sang envahissait sa bouche. Tout le reste se passa si vite qu'il ne sut lequel de ses partenaires repoussa Midgen, ni lequel appuya ses mains contre sa plaie alors qu'il essayait de ne pas crier. Il sut par contre que l'Auror qui envoya Midgen au sol en un sortilège était Erwin, et il se promit de le remercier plus tard.

« C'est profond, jura Brody. Mieux vaut l'emmener à Sainte-Mangouste…

- Non, ça va, assura Toby d'une voix un peu moins ferme que d'ordinaire. Occupe-t-en.

- Si c'est l'un de nous qui le fait, tu auras une cicatrice ! Tenta de le raisonner Erwin en secouant la tête. Et crois-moi, ça plait bien moins aux femmes que ce qu'on raconte !

- C'est juste parce que toi, t'as déjà une sale gueule sans… »

La pique lui avait échappée, et elle fut suivie par un tel silence qu'il crut avoir vexé son collègue. Puis, Erwin se mit à rire, suivi de peu par les autres, et Brody commenta, impressionné :

« Tu fais de l'humour, maintenant, Auror A.S. ?

- Il a dû se prendre un coup sur la tête, s'esclaffa Erwin avant de bougonner : Oh, tu fous quoi là ?! »

Toby avait repoussé ses collègues agenouillés près de lui pour se lever, et même s'ils tentèrent de l'arrêter, il parvint à se mettre debout en vacillant un peu. Il sentait du sang envahir sa gorge et se demanda si la baguette avait traversé sa joue avant de décider que cela n'avait pas la moindre espèce d'importance. Tout cela prenait vraiment trop de temps.

« Fais ce que tu peux, demanda-t-il à Brody d'un ton qui n'autorisait aucune réplique. Contente-toi du minimum, je soignerai ça bien plus tard.

- Mais…

- J'ai un truc à faire ce soir, Auror Bond. »

Né-moldu, Brody avait voulu être agent secret, comme un personnage apparemment célèbre du monde moldu, avant de savoir qu'il était un sorcier. Il avait opté pour le métier d'Auror, mais avait choisi son nom de code en l'honneur de celui qui avait inspiré son objectif. Malheureusement pour Toby, le jeune homme ne ressemblait en rien au fameux 007, et était incapable de prendre des décisions tout seul. C'est pourquoi il se tourna vers Erwin, qui passait juste après Toby de par son statut d'autorité, et lui demanda quoi faire d'un regard paniqué.

Erwin ensorcela Midgen et l'envoya d'un sortilège jusqu'à ses complices. Les huit voleurs se retrouvèrent aussitôt collés les uns aux autres par un maléfice gluant, incapables de se détacher les uns des autres. Puis il s'approcha de Toby avant d'examiner la plaie béante qui le défigurait.

« Je ne te demande pas ton avis, Auror Jacasse. Si j'avais ma baguette, je ferais ça moi-même, mais…

- Donne-moi une bonne raison d'obéir à un ordre que tu ne laisserais jamais passer.

- Je suis ton capitaine et c'est moi qui fais les règles. »

Erwin ne parut pas très convaincu et Toby savait bien pourquoi. Après tout, si les rôles avaient été inversés, il aurait envoyé n'importe lequel de ses collègues à Sainte-Mangouste sans même discuter. Leurs priorités lorsqu'ils étaient en mission étaient claires : ils devaient tous s'en sortir sains et saufs. Ils pouvaient parfois rater leur objectif, commettre des erreurs, mais ils devaient veiller les uns sur les autres. Toby n'avait peut-être aucun lien avec eux en dehors du travail et il se fichait totalement de leur vie privée, mais dès lors qu'ils étaient ensemble sur une affaire, il comptait sur eux et eux sur lui. C'est pourquoi il sut qu'il n'avait qu'une seule chose à faire.

« J'ai un rencard. »

Les yeux d'Erwin s'écarquillèrent en deux billes alors que Brody s'écriait d'un « Whaou ! » presque vexant. Toby poursuivit sans plus hésiter.

« Et c'est important, et je suis en retard. Il faut que j'y aille. Il faut vraiment que j'y aille, avec ou sans votre aide. Mais si l'un de vous ensorcelait ma plaie pour qu'elle ne saigne plus au moins pendant une heure ou deux, ça me faciliterait vraiment les choses, demanda-t-il avant de prononcer des mots qu'il ne leur avait sûrement jamais dits auparavant : S'il vous plait. »

Toby ne sut ce qui, de son ton un peu suppliant ou de ces derniers mots, était parvenu à les convaincre, mais Erwin accepta de lui jeter le sortilège qu'ils employaient d'ordinaire lorsque l'un d'eux était sérieusement blessé et devait être transporté sans se vider de son sang. Puis Brody lui assura qu'ils se chargerait de conduire leurs pathétiques braqueurs au Ministère, et Toby n'hésita pas plus longuement avant de transplaner. Il entendit le « Bonne chance ! » d'Erwin avant de disparaitre et parvint à sourire malgré la douleur.

Il n'eut réellement conscience de ses blessures quand réapparaissant au rez-de-chaussée de l'immeuble où vivait Samya, un immeuble heureusement réservé aux sorciers. L'un d'eux venait de sortir de l'ascenseur avec son chien qui se mit aussitôt à aboyer en découvrant Toby, et ce dernier tenta de paraitre normal. Vainement sans doute, puisque le sorcier fit volte-face pour retourner d'où il venait, son roquet continuant à s'exciter.

Toby atteignit l'ascenseur avant que les portes ne se referment et y entra sous le regard terrifié du sorcier. Avec toutes les difficultés du monde, il parvint à sortir sa plaque d'identité d'Auror de sa poche et la plaqua sous les yeux de l'homme qui parut à moitié rassuré.

« Je vais au troisième, parvint-il à articuler malgré le tiraillement de sa joue.

- D'a-d'accord, bégaya l'inconnu avant d'appuyer sur le bouton correspondant. Vous… Est-ce que vous allez bien ? »

Toby tourna la tête pour observer son reflet dans le miroir de l'ascenseur, et grimaça. Il avait vraiment l'air en piteux état. Son visage était couvert de son sang qui avait coulé jusqu'à sa tenue poussiéreuse - le lieu de l'arrestation, une espèce d'entrepôt, n'avait pas dû être nettoyé depuis longtemps. La course poursuite qui avait eu lieu auparavant avait laissé des marques puisqu'il avait affronté quelques sortilèges, bien qu'il soit parvenu à parer à la plupart d'entre eux. En tombant sur lui, Midgen lui avait sûrement causé quelques bleus, ainsi qu'une douleur au niveau de la hanche.

Mais pire que tout le reste, la plaie de sa joue commençait déjà à suppurer et il comprit qu'il ne pourrait pas se passer de soins bien longtemps. Couverte de saletés au moment de l'attaque, sans compter la magie imprévisible puisque brisée, sa baguette risquait de lui provoquer une infection.

Il parvint à trouver un mouchoir orné de ses initiales dans l'une des poches, l'humidifia de salive et essaya tant bien que mal de débarrasser sa peau de sang, au moins un peu. Il ne put faire de miracle que l'ascenseur arrivait déjà au troisième, et il sortit en boitillant. L'adrénaline qui quittait finalement son corps le laissait meurtri, mais il atteignit la porte de l'appartement de Samya sans encombre et murmura le mot de passe ainsi que son nom.

Il eut tout à fait conscience que le silence se faisait à son entrée, mais n'en eut cure. Tout son corps, toute sa tête, n'étaient focalisés que sur un seul but : atteindre Ella avant de s'écrouler de fatigue ou de douleur. Il la repéra si aisément parmi la foule de visages flous qu'il se demanda s'il n'y avait pas quelque chose de magique là-dedans.

Il ne prêta pas la moindre attention aux autres invités, il ne les voyait qu'à peine, et il fonça vers Ella sans plus attendre. Il avait déjà plus d'une heure de retard, c'était bien suffisant. Quand enfin, il l'atteignit, avec la sensation d'avoir couru un marathon, il dut puiser tout au fond de lui pour trouver la force d'un murmure.

« Je t'avais dit que je viendrais. »

Une étincelle éclaira son regard brun, et il espéra naïvement qu'il s'agisse de désir avant de comprendre. Elle était terrifiée, et bien plus pâle qu'elle n'aurait dû l'être en temps normal. Elle était toujours magnifique pourtant, sa robe d'un bleu-gris étonnamment identique à la couleur de ses yeux à lui, la sublimant encore davantage que la veille. Ses boucles s'entremêlaient malgré son chignon serré et il eut envie de passer ses mains dans ses cheveux pour les détacher. Il sentit son bras se lever, comme animé de sa propre volonté, mais il retomba dans le vide sans atteindre Ella qui jura.

Ce furent les derniers mots qu'il entendit avant de tomber droit dans ses bras.


Ella ne s'était pas attendue à finir sa soirée dans une chambre de Sainte-Mangouste, sa robe toute neuve tâchée de sang, assise sur une petite chaise inconfortable au chevet d'un homme inconscient à plus d'un titre. Inconscient, parce qu'il n'avait pas rouvert les yeux depuis son évanouissement. Inconscient parce que d'après les Guérisseurs, il n'aurait jamais dû attendre avant de venir les voir.

Elle aurait voulu lui en vouloir, mais ne pouvait s'empêcher d'être impressionnée. Elle était pourtant prête à lui demander s'il était devenu fou dès qu'il se réveillerait, parce qu'il semblait évident que c'était le cas. Il avait perdu beaucoup de sang, et lorsque les Guérisseurs l'avaient déshabillés pour s'assurer qu'il n'avait pas d'autres blessures, Ella avait pu constater qu'il était recouvert de bleus. De nouvelles cicatrices s'étaient également ajoutées à celle qu'elle avait connues, et elle avait dû se retenir pour ne pas les toucher.

Désormais allongé dans un lit surélevé, un drap le recouvrant jusqu'à la taille, Toby semblait dormir du sommeil du juste. Au fond d'elle, Ella se demandait si ça n'était pas une bonne chose qu'il soit tombé dans les pommes. Elle avait paniqué sur le coup, mais maintenant certaine qu'il serait vite remis - s'il arrêtait d'agir aussi stupidement, bien entendu - elle était étrangement soulagée. Il lui semblait que sans sa perte de conscience, Toby aurait pu faire quelque chose de totalement fou. Il avait eu l'air prêt à lui sauter dessus en arrivant chez Samya, et elle n'était pas certaine d'être capable de le repousser. Elle n'en avait même aucune envie.

« Tiens, un café, annonça Scarlett en lui tendant un gobelet, interrompant ses pensées embarrassantes.

- Merci, sourit Ella sans lâcher Toby des yeux. Vous devriez rentrer avec Scott, le Guérisseur a dit qu'il risquait de dormir encore une heure ou deux le temps que les potions fassent totalement effet…

- T'en es sûre ? Ça m'embête de te laisser toute seule.

- Tu as vraiment envie que la première personne que voit Toby en ouvrant les yeux soit ton amoureux ? »

Scarlett pouffa nerveusement en secouant la tête. Oh non, le blessé risquait de regretter d'être réveillé, et Scott finirait sans doute par dire tout un tas de bêtises auxquelles Toby prendrait un malin plaisir à répondre. Mieux valait donc entrainer son époux loin de Sainte-Mangouste. Néanmoins, elle ne put se contenter de partir et commenta tout bas :

« Ce qu'il a fait était totalement idiot.

- Oui…

- Et extrêmement romantique. »

Ella la fustigea du regard, mais la rougeur qui teinta ses joues prouva qu'elle n'était pas aussi insensible qu'elle voulait le faire croire. Scarlett haussa une épaule, l'air de dire qu'elle n'y était pour rien, qu'elle voulait juste être honnête, et Ella rappela d'un ton narquois :

« Je me souviens d'une fille qui considérait Tobias Malefoy comme un type arrogant se donnant constamment en spectacle. Qu'est-il arrivé à cette personne, tu le sais ?

- Elle a grandi, Ella, tu devrais essayer un de ces jours ! »

Le regard d'Ella se ternit et Scarlett regretta aussitôt sa réplique. Elle aurait pu mettre ça sur le compte de la fatigue ou de ses nerfs qui avaient été mis à rude épreuve lors de cette soirée interminable - elle attendait impatiemment de rejoindre sa Tour. Mais elle n'avait aucune excuse, quand bien même était-elle parfaitement franche. Elle mordilla nerveusement ses lèvres avant de se rapprocher d'Ella jusqu'à poser sa main sur son épaule. Elle décela quelques tâches de sang sur sa peau et sentit son coeur se serrer.

« Soit dit en passant, cette soirée m'a donné raison, ajouta-t-elle en s'efforçant à sourire. Il s'est surpassé pour nous offrir un beau spectacle cette fois… »

L'épaule d'Ella fut secouée par un rire et elle leva la tête. Scarlett sut aussitôt que tout était pardonné. La colère et le ressentiment n'avaient simplement pas leur place dans leur amitié, et Scarlett se permit de poursuivre malgré tout.

« Tu sais, tout ce que j'ai pu dire sur Toby à Poudlard, c'était juste le discours d'une fille blessée. Toby était un souvenir d'une époque que j'aurai vraiment voulu oublier, et il s'en sortait tellement… Bien. Il avait de bonnes notes, il était préfet en chef, il contrôlait tout le monde, il avait l'air si normal que ça me rendait un peu jalouse, je crois.

- Il n'allait pas bien, tu sais ?, murmura Ella, les yeux soudain un peu humide.

- Je le sais… Grâce à toi. »

Ella esquissa un sourire triste en se retournant vers Toby, et Scarlett suivit son regard, plus fatiguée que jamais. Elle jeta un coup d'oeil à son torse marbré de cicatrices, et songea à celles qu'elle avait vues sur son dos un peu plus tôt lorsque les Guérisseurs l'avaient dénudé sans se soucier d'une quelconque pudeur. Et ses souvenirs avaient ressurgi sans qu'elle puisse se cacher derrière ses barrières habituelles. Elle était impatiente de quitter Sainte-Mangouste et de revoir son chez-elle, tout en craignant de laisser Ella toute seule avec ses pensées.

« Ne t'inquiète pas pour moi, déclara Ella, comme si elle lisait en elle. Tout va bien, je ne bougerai pas d'ici… Promis, pas de fuite cette fois. »

Scarlett hésita une seconde de plus alors que Scott réapparaissait en baillant, l'air tout aussi fatigué. Il l'entoura de ses bras avant de jeter un coup d'oeil au lit. Un froncement de sourcils intempestif résuma ce qu'il pensait de la personne qui y dormait et Scarlett se promit de lui en toucher deux mots.

« On peut y aller ? Marmonna-t-il d'une voix ensommeillée. Tu veux qu'on te raccompagne, Ella ?

- Non, merci, je vais rester.

- Pourquoi ?! »

Scarlett enfonça son coude dans le ventre de son compagnon qui était parfois totalement aveugle, et il lui adressa un regard interrogateur, sans comprendre le problème. Peut-être devrait-elle dire plus de deux mots, finalement. Dépitée, elle lui fit signe de reposer la question plus tard avant de se pencher vers Ella pour l'enlacer.

« Je viendrais te voir demain matin, d'accord ? »

Ella acquiesça en répondant à son étreinte, puis adressa un petit salut ironique de la main à Scott qui bougonnait « Mais pourquoi ? » dans son coin. Scarlett le saisit par le bras pour le faire sortir, refermant la porte derrière elle en essayant de ne pas rire. Ils n'avaient pas encore quitté l'étage que Scott ronchonna :

« Mais vraiment, pourquoi elle est restée ?

- Tu plaisantes, pas vrai ? Scott, Ella est… Tu réalises qu'il est venu à la fête juste pour elle, j'espère ! Alors qu'il tenait à peine debout !

- Pour elle ? Mais quel idiot ! S'écria Scott avant d'ajouter sous le regard menaçant de son épouse. Enfin, ce que je veux dire c'est que… Ils… Ils sont sortis ensemble il y a des siècles !

- C'était il y a dix ans, Scott.

- C'est bien ce que je dis ! C'était il y a tellement longtemps qu'ils auraient pu passer à autre chose, tu ne crois pas ?! Tu t'imagines toi, faire une chose aussi stupide pour quelqu'un avec qui tu sortais à Poudlard ? C'est comme si… Je ne sais pas… Comme si je risquais ma vie pour… »

Il agita les mains dans tous les sens, l'air dépassé, comme incapable de trouver un nom valable à sa comparaison. Elle le fit à sa place.

« Pour moi ? »

Scott se pétrifia sur place alors qu'elle se détachait doucement de lui. Il ouvrit la bouche, mais aucun mot n'en sortit, et son visage perdit peu à peu toute couleur. Scarlett s'entoura de ses propres bras, s'étreignant comme pour se rassurer, et ajouta ce qu'il avait apparemment oublié :

« Toi et moi… C'était il y a dix ans, tu te souviens ? Donc…

- C'est différent ! Tenta-t-il de se défendre en balbutiant. Ça n'a rien à voir !

- Pourquoi ?

- Parce que… Parce qu'on est ensemble, toi et moi. On est mariés ! On est une famille. Je… Je pensais à quelqu'un d'autre, pas à toi, d'accord ?

- A qui ?

- A Maïa ! »

Il sut qu'il avait commis une erreur à la seconde même où le prénom de son unique ex-petite-amie franchit ses lèvres. Scarlett accusa le coup, mais il décela le moment précis où les mécanismes de protection qu'il la voyait employer avec les autres se dressèrent contre lui. Elle recula d'un pas en détournant le regard, puis se remit à avancer en direction de la sortie.

Il resta planté là sans plus savoir quoi dire pour se rattraper. Sans savoir même ce qui venait de leur arriver.


Toby avait le bras engourdi. Ce fut cela, plus que les bruits qu'il entendait au loin et l'odeur désagréable des potions titillant les narines, qui le tira de son sommeil réparateur. Il lui fallut quelques secondes pour ouvrir les yeux, secondes où son cerveau eu tout le loisir de lui repasser les dernières minutes vécues avant son évanouissement.

Il se sentait un peu humilié. Il ne s'évanouissait presque jamais - exception faite de ce jour où une créature des forêts s'était amusée à lui arracher un bout de sa jambe, dix années auparavant. Il restait toujours conscient, quelles que soient ses blessures, alors même qu'il aurait parfois préféré s'abstenir. Et voilà qu'il tombait dans les pommes devant Ella. Sur Ella pour être tout à fait précis.

Maintenant qu'il y pensait, elle avait eu l'air réellement inquiète. À travers la brume qui l'avaient entouré à ce moment là, il l'avait entendue répéter son prénom plusieurs fois, d'une voix de plus en plus aigüe. Il regrettait de lui avoir causé tant d'angoisses et espéra pouvoir la rassurer rapidement. Il n'avait pas l'habitude de revenir de mission dans un tel état, et il souhaitait le lui faire comprendre.

Alors il ouvrit les yeux, prêt à se lever et à partir, aussitôt que le poids qui pesait sur son bras gourd le lui permettrait. Il découvrit le décor qu'il connaissait par coeur des murs de Sainte-Mangouste où il avait passé de nombreuses heures ces dernières années - être un Auror comportait quelques risques après tout - puis se tourna pour découvrir ce qui l'écrasait.

émerveillé, il la découvrit là, le corps plié en deux, la tête appuyée sur lui. Ella. La dernière personne au monde qu'il avait cru voir près de lui. Il avait l'habitude d'être seul dans les chambres de l'hôpital sorcier : ses collègues n'étaient pas assez proches de lui pour jouer les gardes-malades, et il n'avait pas été blessé depuis l'arrivée de Winifred dans l'équipe. Il se doutait qu'avec elle, la situation pourrait changer et qu'elle ne le lâcherait pas aussi aisément.

Mais Ella… C'était encore autre chose.

Elle s'était assoupie, semblait-il. Assise sur un fauteuil réservé aux accompagnants, elle s'était tordue dans une position qui paraissait inconfortable et avait posé le haut de son corps sur le lit. Son bras était collé au sien, et sa tête reposait sur eux deux. Elle avait lâché ses cheveux qui retombaient en mille tourbillons, et Toby se retrouva à sourire bêtement.

Il la contempla sans oser bouger malgré la douleur qui commençait à se propager dans son bras. Ses cheveux dans lesquels il avait souvent passé les mains, la courbe de sa nuque qu'il revoyait ployer dans ses rêves… Son visage était malheureusement caché par les boucles brunes qui lui tombaient dessus, et il n'y résista pas longtemps. Aussi doucement que possible, sans faire de mouvements brusques, il bougea un peu. Il suffisait qu'il repousse ses mèches de devant ses yeux et il pourrait…

Ella poussa un petit gémissement dans son sommeil et Toby se figea, ses doigts tendus à quelques centimètres de son visage, le coeur battant à tout rompre dans sa poitrine. Il déglutit doucement alors qu'elle s'agitait un peu. Ella tourna lentement la tête sans paraitre vraiment réveillée et frotta le bout de son nez contre son bras en grommelant comme pour émerger. Toby ne put se retenir de rire alors que mille souvenirs affluaient soudain à son esprit et Ella se stupéfia avant de se redresser d'un bond.

« Salut, chuchota-t-il d'une voix rauque à laquelle il ne parvint pas tout à fait à donner le ton à la fois moqueur et séducteur qu'il espérait.

- Tu… Tu es réveillé depuis longtemps ?

- Pas assez. »

Elle fronça les sourcils sans comprendre, et il fut tenté de lui expliquer qu'il aurait voulu la regarder dormir encore quelques minutes. Au moins, dans son sommeil, elle était totalement détendue et elle le regardait pas avec cette expression un peu effarée, identique à celle d'un sorcier sur lequel on pointe une baguette magique menaçante.

« Qu'est-ce que tu fais là ? Demanda-t-il finalement en se relevant dans le lit jusqu'à pouvoir s'asseoir.

- Je… Samya a dit qu'elle ne supportait pas les odeurs de sang et de potions depuis le début de sa grossesse et… Winifred avait l'air totalement paniquée…

- Tu aurais pu me laisser tout seul. »

Ella resta pantoise une seconde avant de froncer les sourcils avec une mine sévère, et il réalisa qu'elle ne l'avait pas envisagé le moins du monde. Il se doutait que les invités n'avaient pas dû se battre pour l'accompagner à Sainte-Mangouste. La plupart d'entre-eux n'étaient que de vagues connaissances et nombreux étaient ceux ne le supportaient pas -il le leur rendait bien.

Samya, même sans la grossesse pour excuse, n'aurait jamais veillé sur lui. Leur amitié n'était pas de ce genre là, tout simplement, et même s'il savait pouvoir compter sur elle, il ne fallait pas non plus trop en demander à moins d'être sur son lit de mort. Quant à Winifred, il se demanda ce qui avait bien pu lui passer par la tête pour qu'elle panique. Merlin, elle était censée être armée d'une bravoure à l'épreuve des sortilèges ! Ne restait donc qu'Ella qui le fixait comme pour lire à travers lui.

« Merci, s'entendit-il murmurer finalement.

- C'est… c'est normal. »

Non, ça ne l'était pas, et ils en étaient tous les deux parfaitement conscients. Lui parce qu'il savait que la plupart des gens se fichaient bien de le savoir dans ce lit. Elle parce qu'elle savait qu'elle n'avait aucune raison de s'en soucier. Pas après tout ce temps. Ils partagèrent un petit sourire, semi-embarrassés semi-complices, puis Toby décida qu'il avait passé trop de temps allongé, quand bien même n'avait-il aucune idée de l'heure qu'il était.

« J'ai dormi combien de temps ? Demanda-t-il en repoussant le draps sans se soucier de sa quasi nudité.

- À peine une heure, répondit Ella après un bref regard à sa montre. Mais qu'est-ce que tu fais ?! »

Sa voix était redevenue aussi aigüe que lorsqu'il s'était évanoui et Toby se figea avant même de pouvoir poser un pied par terre. Il releva la tête pour la regarder, et constata qu'elle paraissait au bord de la crise de nerfs. Il se demanda si la vision de son torse nu lui avait fait perdre la tête avant de décider que c'était hautement improbable - Ella n'était pas aussi sensible.

« Quoi ? Grommela-t-il donc sans comprendre.

- Tu ne peux pas quitter ce lit ! Le Guérisseur qui t'a soigné a dit que tu devais rester ici cette nuit pour te reposer et…

- Ils disent toujours ça, c'est pour te faire payer le tarif « nuit complète » au lieu de celui « visite de routine » auquel j'ai droit en tant que membre du Département de la Justice. Ne t'inquiète pas, il me suffit de signer une décharge et on pourra partir.

- Toby, rallonge-toi ! Tout de suite ! »

Toby s'arrêta net, stupéfait. À en croire la rougeur qui envahissait les joues d'Ella, elle était aussi surprise que lui des mots qui venaient de lui échapper. Un court instant, ils se fixèrent l'un l'autre comme pour savoir quoi faire et comment réagir alors qu'Ella venait clairement d'adopter un comportement de proche. De petite-amie au moins.

S'il avait été plus gentil, Toby aurait sans doute changé de sujet. Mais il n'avait jamais été du genre à passer à coté d'une opportunité aussi alléchante, surtout pas avec elle.

« Tu devrais savoir que je ne suis pas très sensible à l'autorité, Ella… Mais peut-être pourrais-tu rendre ta proposition un peu plus attractive en envisageant de te rallonger avec moi ? »

Ella rougit davantage et il crut qu'elle n'allait même pas répondre. Il aurait compris qu'elle tourne les talons et disparaisse après tout, il était allé bien trop vite. Mais la patience n'avait jamais été son fort. S'il n'avait pas été clair la veille au Ministère en admettant qu'il était toujours aussi intéressé par elle, il venait d'abolir cette fois toutes ses barrières, et il espérait qu'elle le rejoigne de l'autre côté tout en le redoutant un peu.

Il scruta Ella alors qu'elle réfléchissait. Un coup d'oeil vers la porte tentatrice. Un autre vers ses pieds prêts à l'entraîner bien loin. Un dernier vers son visage et il esquissa un sourire avenant. Il vit son regard descendre plus bas sur son torse marbré de cicatrices bien moins impressionnantes que celles qui marquaient son dos et se demanda ce qu'elle regardait vraiment. Ses blessures ou ses muscles. Elle mordilla légèrement sa lèvre inférieure et déglutit. Ses muscles, conclut-il donc crânement.

Elle fit un pas vers lui et il se demanda si ce serait vraiment aussi simple. Il eut le souffle coupé lorsqu'elle posa sa main à plat contre son torse, juste au niveau de son coeur qui se mit à bondir. D'instinct, il lui laissa un peu de place en écartant les jambes pour qu'elle puisse se rapprocher encore en se calant entre elles. Leurs regards rivés l'un à l'autre, il s'interrogea : était-il le seul à ressentir le crépitement dans l'air, ce frisson qui grimpait le long de son dos pour l'engourdir tout entier ? Ella semblait retenir son souffle, et il sut qu'il n'était pas l'unique victime de cet étrange état.

D'une main à la fois ferme et douce, Ella le repoussa sur le lit. Il aurait pu résister, il en était physiquement capable malgré la fatigue, mais se refusa à agir en opposition avec tout ce que lui hurlait son corps. Elle sourit en le voyant retomber sur les oreillers, et il tendit la main vers elle en oubliant tout à coup où ils se trouvaient. À Sainte-Mangouste, dans un lieu public où n'importe qui pouvait subitement débarquer et briser l'instant.

Il n'en eut cure. Il voulait désormais sincèrement qu'elle le rejoigne dans ce fichu lit qu'il avait tant voulu quitter. Il glissa donc sa main contre sa hanche, et l'incita à se rapprocher encore davantage. Il décela une lueur étrange dans son regard, mais n'y prêta pas attention alors qu'elle se penchait au-dessus de lui.

Son visage fut tout à coup si proche du sien qu'il eut tout le loisir de l'admirer. Ses longs cils, sa peau d'une pâleur diaphane, ce grain de beauté pas plus gros qu'une coccinelle sur son nez… Il sentit son souffle caresser ses lèvres et oublia comment respirer. Après dix ans, il avait l'impression que rien n'aurait pu le préparer à ce moment. Absolument rien.

Le baiser n'arriva jamais.

D'un seul coup, Ella se releva et rabattit le draps sur lui d'un mouvement sec, le recouvrant de la tête aux pieds, allant jusqu'à cacher son visage.

Il hoqueta, sous le choc. Que venait-il donc de se passer, par le caleçon de Merlin ?! Il l'entendit rire et repoussa légèrement le draps pour la voir. Debout devant lui, ses bras croisés sur sa poitrine, une expression fière sur le visage, elle souriait de toutes ses dents. Et il comprit qu'il s'était fait totalement avoir.

Il aurait dû en être vexé, mais sa frustration prenait le pas sur toutes les émotions qu'il aurait pu ressentir. Sa frustration et une pointe de désir plus féroce encore. Elle s'était moquée de lui, et il se retrouvait dans l'exacte position qu'elle avait escompté : allongé sagement comme le patient qu'il était.

Pourtant, il décelait dans la façon dont elle le reluquait une certaine fêlure. Elle n'était pas aussi indifférente qu'elle voulait le faire croire. Ou du moins l'espérait-il. Il était prêt à tout pour confirmer ses soupçons et prendre sa revanche - il s'était vraiment fait manipuler, et il n'appréciait pas d'être à cette place. Mais Ella avait d'autres projets, et tourna les talons avant qu'il ne puisse mettre à profit ses talents d'Auror.

« Ne bouge pas d'ici. Je vais chercher le Guérisseur. »


Ella était frustrée de mille façons différentes. Elle n'avait pas éprouvé une telle sensation depuis des années, et elle se demandait si elle devait rejeter la faute sur l'air Anglais ou sur l'homme qui marchait à côté d'elle. Elle les estimait autant responsables l'un que l'autre, mais au moins la Grande-Bretagne ne souriait pas d'un air hautain, elle.

Elle soupira bruyamment pour la énième fois depuis qu'elle avait quitté Sainte-Mangouste, à peine une dizaine de minutes plus tôt, espérant ainsi évacuer un peu de son agacement.

Elle pouvait admettre qu'une petite part d'elle au moins était responsable. Elle avait voulu jouer, et elle s'était laissée surprendre par des émotions qu'elle avait espéré pouvoir enfouir. Apparemment, elle n'en était pas capable puisque son corps tout entier crépitait encore d'un désir qu'elle n'avait qu'un seul moyen de satisfaire. Moyen qu'elle n'escomptait en aucun cas partager avec quiconque. La puissance du jet d'eau de sa douche suffirait.

Le reste, par contre…

« Je n'en reviens pas qu'ils t'aient laissé partir ! »

Elle répétait ces quelques mots en boucle depuis que le Guérisseur avait hoché la tête lorsque Toby avait dit « Il faut que j'y aille. ». D'accord, il avait eu l'air déterminé. Et d'accord, Sainte-Mangouste ne pouvait pas le retenir contre son gré. Mais il n'y avait eu ni débats, ni tentatives pour le ramener à la raison, rien. Ce fichu sorcier avait simplement acquiescé avant de lui tendre un parchemin de sortie déjà dûment rempli.

« Ils ont l'habitude, ils me connaissent, expliqua Toby d'un ton censé l'apaiser, mais qui ne fit que l'agacer davantage. Ce n'est pas la première fois que je quitte les lieux en allant contre leur avis, et je ne suis pas le seul à le faire…

- C'est stupide.

- Je vais bien, Ella. Ils veulent juste ne pas avoir un incident sur la conscience et jouent la sécurité, mais je me connais, je connais mes limites, et je sais ce que je fais.

- Oui, c'était totalement évident quand tu m'es tombé dessus il y a deux heures, railla-t-elle furieusement.

- Je t'offrirai une nouvelle robe. »

Ella s'arrêta de marcher et le fustigea du regard. Pensait-il vraiment que c'était ça, le problème ? Sa robe tachée était le cadet de ses soucis à l'heure actuelle, même si elle se doutait qu'elle ne la porterait plus jamais. La magie aurait pu effacer le sang qui l'avait imprégnée, mais aucun sortilège n'était assez puissant pour faire disparaitre la peur. Elle avait eu beau sentir les battements de son coeur, le voir s'écrouler avait provoqué en elle une panique viscérale dont elle mettrait du temps à se remettre. Et cet idiot parlait de sa robe.

« Je t'en offrirai deux s'il le faut, sourit-il sans paraitre conscient du problème.

- Imbécile. »

Il écarquilla les yeux avant de porter sa main à son torse, mimant d'être heurté dans ses sentiments. À en croire son sourire, il avait plutôt l'air de bien vivre l'insulte. Elle aurait dû être plus virulente, il s'amusait beaucoup trop à son goût. Elle secoua la tête, dépitée, puis se remit en route. Il la suivit aussitôt, calant son pas sur le sien, et elle accéléra volontairement.

« Où est-ce qu'on va, en fait ? Demanda-t-il alors qu'ils s'arrêtaient devant un passage piéton.

- On ne va nulle part. Je rentre chez moi.

- Le Guérisseur a dit que tu devais me raccompagner pour t'assurer que j'allais bien.

- Tu viens de proclamer fièrement que tu te connaissais et que tu savais ce que tu faisais. Débrouille-toi tout seul. »

Elle faillit regretter de se montrer si sévère. Après tout, s'il lui arrivait quelque chose, elle culpabiliserait jusqu'à en perdre la tête. Mais Toby s'esclaffa joyeusement, et tout remord disparut. Elle le fusilla d'un autre regard noir, et il traversa la route sans même regarder où il allait. Cet homme était inconscient. Et bien trop enthousiaste. Elle savait pertinemment pourquoi.

Elle avait beau l'avoir manipulé, rejeté et insulté - tout cela en l'espace d'une heure à peine ; il n'y avait plus de malaise. Les mots fusaient entre eux comme un souaffle entre deux poursuiveurs, les répliques rebondissant sans qu'ils prennent la peine d'y réfléchir. La gêne qui pesait entre eux lors de leur rencontre au Ministère n'était plus qu'un souvenir, et cela la soulageait autant que lui. Elle n'avait cependant aucune intention de le lui montrer, bien décidé à le punir de son récent comportement de casse-cou. Il était un Serpentard après tout, et pas de ces idiots de Gryffondor trop braves !

Relevant la tête, elle poursuivit à sa suite avant de le dépasser, déterminée à le faire culpabiliser au moins un peu. D'un ton agacé, elle l'abandonna sur un « Au revoir » glacial, puis se dirigea vers son immeuble à quelques rues de là. Il marchait derrière elle, en silence, et elle se demanda s'il essayait de se montrer galant en la raccompagnant. Ou s'il s'imaginait autre chose, ce à quoi elle devrait mettre fin avant de se retrouver devant sa porte.

« Est-ce que tu me suis ?! Gronda-t-elle sans même se retourner, continuant de marcher à un rythme soutenu qu'il n'aurait même pas dû être en capacité de suivre.

- Non, je rentre chez moi. »

Il ne mentait pas, elle en était presque certaine, et elle devina qu'il devait habiter dans le même quartier qu'elle. Ça n'avait rien de surprenant après tout, le Ministère ne se trouvait qu'à quelques minutes et elle se doutait que nombre de sorciers y travaillant devaient avoir élu domicile non loin de là. Elle poursuivit donc sa route, un mauvais pressentiment l'envahissant alors que les rues défilaient, la rapprochant un peu plus à chaque minute de son nouveau chez-elle.

Ce ne fut qu'une fois devant les portes de son immeuble qu'elle comprit que sa situation venait de s'aggraver. Sans paraitre surpris, Toby se glissa devant elle et poussa le battant avant de lui faire signe d'entrer. L'immense sourire qui barrait désormais son visage n'avait plus rien d'arrogant.

« Tu vis aussi ici, c'est ça ? S'entendit-elle soupirer, effarée.

- Oui.

- Tu savais que j'avais emménagé ?

- Non, mais je l'ai deviné il y a deux minutes quand on est arrivé dans ce quartier. Le prix des logements atteignent des sommes astronomiques, même ceux réservés aux sorciers. C'est le seul immeuble où ça reste correct et il est réservé aux employés du Ministère donc… J'ai fait le rapprochement.

- D'accord…

- Tu as l'air de m'en vouloir, nota-t-il sans se départir de son sourire.

- Tu as l'air de bien trop t'amuser ! »

Toby éclata de rire sans démentir, puis lui murmura de se dépêcher d'entrer. À contre-coeur, elle se faufila près de lui, et il se glissa à sa suite avant d'avancer dans le hall. Un sorcier vieux comme le monde était assis derrière un haut bureau, et le salua d'un signe révérencieux de la tête sans même commenter son apparence. Puis il lui jeta un coup d'oeil et la reconnut -elle était venue se présenter le matin même.

Toby entra dans l'ascenseur en premier et elle tergiversa un peu en l'y suivant avant d'enfoncer le bouton menant au dernier étage, là où elle vivait. Elle s'attendait à ce qu'il lui demande d'appuyer sur un autre numéro, mais il resta silencieux, nonchalamment appuyé contre la parois au fond de l'ascenseur. S'il s'imaginait pouvoir visiter son appartement, il se fourrait le doigt dans l'oeil jusqu'au coude.

« Je ne t'inviterai pas chez moi ce soir.

- Je sais. »

Elle se tourna légèrement vers lui et il lui accorda un sourire sûr de lui sans se démonter. Un peu perdue, elle détourna les yeux pour observer les petits symboles lumineux qui, au-dessus des portes, indiquaient que les étages défilaient. Un léger tintement les prévint qu'ils étaient arrivés à destination et Ella ne fut qu'à peine surprise que Toby la suive.

Elle n'avait jamais cru au destin ou à toutes ses sornettes. Elle pensait que les gens seuls étaient responsables de ce qui leur arrivait ou non, et que cela n'était pas écrit à l'avance par une quelconque divinité aux pouvoirs sans équivalents sur Terre.

Mais lorsqu'elle atteignit la porte de son appartement et que Toby s'arrêta à celle juste en face, elle se mit à croire que quelqu'un de très haut placé dans l'univers jouait avec sa vie. Il était tout simplement impossible qu'elle puisse avoir si peu de chance.

« Tu… Tu vis juste en face de chez moi ?! »

Ce n'était pas vraiment une question. C'était évident. Et étouffant. Cette soirée n'en finissait pas de la rendre folle. Elle avait attendu pendant plus d'une heure qu'il surgisse en se débattant avec ses sentiments. Lorsqu'il l'avait fait, il l'avait fixé comme prêt à la dévorer toute entière avant de tomber dans ses bras. Elle avait ensuite passé presque deux heures à son chevet. Et maintenant…

Toby ne souriait plus. Il paraissait dérouté lui-aussi, et elle se demanda à quoi il songeait. Sans doute aux mêmes choses qu'elle. Qu'il aurait souhaité que tout n'aille pas si vite et qu'ils puissent se voir uniquement quand ils le souhaitaient au lieu d'être physiquement si proches l'un de l'autre. À moins qu'il voit cela comme une opportunité à ne pas manquer, et une petite voix au fond d'elle lui suggéra qu'elle pensait un peu pareil.

Le désir qu'elle avait senti fourmiller en elle dans la chambre de Sainte-Mangouste lui revint comme un boomerang. D'ordinaire, elle n'y aurait pas résisté. Elle n'aurait même pas essayé, d'ailleurs. Avec combien d'hommes avait-elle suivi ses pulsions sans réfléchir ? Plus d'une dizaine sans doute. Que ce soit lors de réunions de Biomagicologie, des congrès de Botanique où elle suivait son père, ou même à la Baie où elle avait plus d'une fois laissé des Elfes la séduire, elle n'avait jamais vu l'intérêt de se frustrer. Le sexe ne portait pas toujours à conséquence, après tout, alors pourquoi aurait-elle dû s'en priver ?

Une fois de plus, elle aurait voulu être capable de mettre son cerveau de coté et de tenter le coup. Juste pour savoir si c'était aussi bon qu'autrefois. Elle se doutait que ce serait mieux : ils devaient avoir autant l'un que l'autre davantage de pratique, et elle était curieuse de voir ce que cela donnerait.

Mais elle ne pouvait pas jouer à cela, pas avec lui. L'expérience comportait trop d'inconnus. Elle n'était pas certaine de sa réaction, ou de son propre comportement dès lors que cela le concernait, et elle refusait de prendre le moindre risque. Si Scarlett avait été là, sans doute l'y aurait-elle poussée pourtant, mais Ella savait que ç'aurait été stupide.

Elle prit une profonde inspiration, prête à lui souhaiter une bonne nuit en espérant mettre fin à ce supplice, à cette tentation à laquelle elle redoutait de finir par céder. Il ouvrit la bouche en même temps qu'elle, et elle murmura son prénom au moment même où il soupirait le sien. Mais une voix couvrit soudain les leurs.

« Ella ! »

Ella se retourna pour découvrir le nouvel arrivant qui s'avançait vers eux, tout sourire. Ella cilla, perplexe. Il était plus d'une heure du matin, la plupart des habitants de l'immeuble devaient déjà dormir.

« Rhys ? »

Son patron s'approcha, l'air ravi de la voir, sans même un regard pour Toby qui s'était crispé. Elle jeta un bref regard à son ancien petit-ami qui fixait Rhys avec l'air d'un sinitros prêt à mordre. D'un pas, elle fit barrage de son corps en se dressant entre eux.

« Je suis passé un peu plus tôt et vous étiez absente, lui apprit-il d'un ton presque accusateur. J'ai demandé à Buster de me prévenir de votre retour. Je craignais qu'il ne vous soit arrivé quelque chose… »

Ella resta stupéfaite, sans savoir quoi penser de ces informations. Elle aurait probablement pu trouver cela gentil qu'il s'inquiète pour elle, mais une petite part d'elle lui soufflait que ce comportement était déplacé. Ils se connaissaient depuis moins de quarante-huit heures, et il donnait presque l'impression de la surveiller. Elle se demanda si c'était ainsi qu'il fonctionnait avec ses employés, ou s'il ne s'intéressait qu'à elle, mais n'eut pas le temps d'y réfléchir davantage.

Derrière elle, Toby se racla bruyamment la gorge, se rappelant à leur présence. Rhys leva les yeux dans sa direction et un éclair d'agacement passa sur ses traits avant qu'il ne se remette à sourire. Puis il se pencha légèrement vers Ella et l'interrogea :

« Un ami à vous ?

- Je… »

Ella grimaça avant de faire un pas de côté en comprenant qu'elle ne pourrait pas rester bêtement plantée entre eux. Et même si elle avait l'impression que c'était une très mauvaise idée, elle s'efforça d'agir cordialement, comme l'exigeaient les règles les plus basiques de la politesse.

« Toby, je te présente Rhys Demontmorency, mon patron chez Howler & Powder. Il habite à l'étage d'en dessous. Rhys, voici Tobias Malefoy, un… Un vieil ami, conclut-elle sous le regard sombre de Toby. Nous étions à une fête ensemble.

- Une soirée mouvementée de toute évidence, nota Rhys en indiquant leurs tenues avant de tendre la main vers Toby qui, la mâchoire contractée, paraissait furibond.

- Je suis Auror, les soirées mouvementées, c'est mon truc. »

Le sous-entendu était évident, le ton de Toby ne laissant place à aucune sorte d'imagination, et Ella dut se contenir pour ne pas rire. Une adulte mature ne pouffait pas au moindre sous-entendu sexuel. Toby lui décrocha un petit sourire en coin un peu trop fier avant de saisir la main tendue de Rhys qui n'avait même pas cillé. Il ne pouvait pas ne pas avoir compris, mais il ne dévoila aucune preuve du contraire.

Ella ne lâcha pas leurs mains des yeux. Celle de Toby était encore tâchée de sang, et elle avait remarqué un peu plus tôt que ses paumes étaient couvertes de petites blessures. Celle de Rhys au contraire, était celle d'un homme peu habitué à l'exercice physique malgré sa musculature. Sans doute devait-il faire du jogging ou des pompes, pendant que Toby coursait des mages noirs et autres sombres sorciers.

Elle vit Toby serrer un peu plus fort, la peau de Rhys blêmissant alors que son sang migrait sous la pression. Il eut le mérite de ne pas grimacer, mais elle remarqua qu'il crispa le poing dès que Toby finit par le lâcher. Les deux hommes s'affrontèrent du regard un instant et Ella faillit lever les yeux au ciel. Si elle les avait laissé faire, sans doute auraient-ils fini nus au milieu du couloir à comparer leurs engins respectifs. Elle réfléchissait au meilleur moyen de se débarrasser d'eux sans les vexer quand Rhys claqua les doigts en souriant.

« Mais oui, Toby ! Je me disais bien que j'avais entendu votre nom quelque part.

- On se connait ? Rétorqua ce dernier en plissant le front.

- Et bien, pas vraiment, mais disons que j'ai entendu parler de vous… »

Un éclat d'orgueil transparut derrière le masque d'agacement de Toby, et Ella comprit qu'il appréciait que sa réputation de précède. Elle savait de Scarlett qu'il avait été élu plusieurs fois Auror de l'Année au Ministère et qu'il était connu pour résoudre des affaires sans complaisance, ce qui lui attirait bien des ennuis. En toute honnêteté, elle éprouvait elle aussi une certaine fierté à savoir qu'il avait si bien réussi malgré les mauvaises cartes que la vie lui avait distribuées.

Mais ce n'était pas de ça dont Rhys parlait, et lorsqu'il ouvrit la bouche pour se lancer dans l'imitation d'une voix féminine bien différente de la sienne, Ella sentit son enthousiasme fondre comme neige au soleil.

« Oh oui Toby, plus fort, encore ?! C'est vous, n'est-ce pas ? »

Ella avait beau se douter que Toby avait eu des liaisons pendant dix ans, elle n'avait certainement pas besoin d'en connaitre les détails. Elle n'avait besoin de savoir qu'il faisait crier des femmes suffisamment fort pour que ses voisins l'entendent. Elle aurait très bien pu se passer de cette information qui lui donnait à la fois l'envie de pleurer et de faire un caprice.

L'expression de Toby elle, était celle d'un homme qui regrettait énormément de ne pas avoir sa baguette magique à disposition. Il lui avait expliqué que la sienne s'était brisée et qu'il lui en faudrait une nouvelle, et ce qui l'avait inquiété un peu plus tôt devenait soudain une bénédiction. Elle n'aurait pas donné cher de la peau de Rhys s'il avait dû affronter un Toby armé.

« Pardonnez-moi, c'était indélicat de ma part, ajouta ce dernier avec un rictus d'excuse. Mais il faut avouer que vos conquêtes m'ont réveillé plus d'une fois, et je me suis toujours demandé qui pouvait être responsable de tout ce raffut… Je me sens presque honoré de faire votre connaissance, Toby. »

Toby ne répondit rien, mais son regard valait mille mots, et comme conscient qu'il n'obtiendrait rien de plus de la part de l'Auror, Rhys revint à Ella qui n'espérait plus qu'une seule chose : se retrouver seul dans son appartement, bien loin des deux hommes.

« Quoi qu'il en soit, je suis rassuré de vous savoir bien rentrée, Ella. Nous nous verrons lundi au travail, mais si vous avez besoin de quoi que ce soit durant le week-end, n'hésitez pas à faire appel à moi…

- Ça ira, trancha subitement Toby. J'habite juste là, elle pourra me demander ce qu'elle voudra. »

Les deux hommes s'affrontèrent du regard, et elle eut subitement l'impression d'être l'un des morceaux de viande que Scott avait lancé à ses dragons pour l'heure du repas. Ils s'étaient précipités dessus, se l'arrachant sans prêter attention l'un à l'autre, et elle s'était dit qu'ils avaient l'air de sauvages. Comme Rhys et Toby qui auraient pourtant dû être un peu plus civilisés.

« Vous savez quoi ? Si j'ai besoin de quelque chose, je m'aiderai moi-même ! »

Ils se retournèrent vers elle comme un seul homme et Ella leur adressa le regard le plus réfrigérant à sa disposition avant de tourner les talons. Au fond, l'arrivée de Rhys venait de lui sauver la mise. Son désir n'était plus qu'un lointain souvenir, et jamais il n'aurait été aussi facile d'y mettre fin qu'ainsi. Elle ouvrit sa porte, et se faufila dans son appartement, son tout nouveau refuge. Et ce fut sans plus qu'une oeillade dans leur direction qu'elle mit fin à cette interminable soirée.

« Bonne nuit, Messieurs ! »


Toby s'écroula sur son lit, les bras écartés, sa tête s'enfouissant automatiquement dans son oreiller moelleux. Il y gronda sa frustration avant de s'allonger sur le dos. Il était épuisé, mais il savait qu'il ne parviendrait pas à fermer l'oeil. Pas tout de suite. Il resta pourtant planté là en espérant que le sommeil finirait par le rattraper, mais ce furent ses pensées qui le firent avec une avance considérable.

En jurant, il abandonna son matelas avant de filer vers sa petite cuisine. Son appartement n'était rien de plus qu'un studio. Une seule pièce, à peine suffisante pour y faire rentrer son lit, un canapé deux places, un petit bureau et une bibliothèque. Le reste était constitué d'un pan de mur occupé par l'espace cuisine déjà aménagé à son arrivée sept ans plus tôt. Il n'avait jamais pris le temps de personnaliser les lieux. Il n'y passait pas suffisamment d'heures pour ça.

Il récupéra une bouteille de Biéraubeurre qu'il siffla en quelques gorgées avant de se déshabiller pour filer sous la douche. La satisfaction qu'il éprouvait à se débarrasser du sang et de la saleté n'était malheureusement pas assez puissante pour éloigner le reste. Sa frustration. Sa jalousie. Sa colère.

Il se débarrassa de sa frustration d'une main, comme il le faisait d'ordinaire, conscient pourtant que c'était loin d'être suffisant cette fois ci.

Sa jalousie et sa colère, par contre, ne pourraient être apaisé sans violence.

Il ne prit même pas la peine de se sécher avant de retrouver son lit, l'esprit tourmenté par l'expression peinée d'Ella lorsque cet inconnu trop séduisant s'était lancé dans son imitation comme un foutu clown. Puis par sa mine furieuse quand elle avait fini par claquer la porte sans lui laisser l'occasion de s'expliquer. Il devait avouer qu'il n'aurait pas pu dire grand chose, et qu'il n'avait sûrement même pas à trouver d'excuses. Après tout, ils ne sortaient même pas ensemble et il n'était pas resté chaste pendant dix ans. Il se doutait qu'elle non plus.

La jalousie revint en force. Ce n'était pas la première fois qu'il imaginait Ella avec d'autres hommes, son cerveau se plaisant à redoubler de créativité pour le torturer. Cette fois, l'autre avait un visage, celui de ce Rhys qui trainait dans les couloirs avec un costume moldu. Il n'avait donc pas de pyjama ou de vêtements plus confortables ? Etait-il resté réveillé en attendant qu'Ella rentre ? Et qu'aurait-il fait s'il n'avait pas été avec elle ?

Toby saisit son oreiller avant de crier dedans mille jurons qui auraient pu faire rougir même les plus insolents des criminels.

Tout allait si bien avant que l'homme ne débarque. Il avait même cru pouvoir faire quelque chose, n'importe quoi, pour satisfaire le désir qui le dévorait de l'intérieur. Un baiser aurait suffi. Une étreinte même. Il aurait juste voulu la toucher, voir s'embraser le même intérêt que le sien dans les grands yeux bruns d'Ella.

Il jura encore.

La soirée ne s'était pas du tout déroulée comme prévu. Et s'il avait cru que cela était une bonne chose l'espace de quelques minutes, il se demanda si finalement, il n'aurait pas mieux fait de laisser Midgen lui filer quelques coups de plus.


« Maman ! T'as pas vu mon t-shirt rouge !? »

Hermione, sa brosse à dents dans la bouche, échangea un regard blasé avec son reflet dans le miroir. Timothy n'était pas rentré depuis une heure qu'il avait déjà besoin d'elle, alors même qu'elle s'apprêtait à sortir. Elle était déjà suffisamment paniquée pour qu'il joue à l'adolescent incapable de se gérer tout seul - ce qu'il était en vérité, il n'avait pas besoin de mimer quoi que ce soit.

Elle aurait bien voulu qu'il puisse se débrouiller cette fois pourtant. Elle avait déjà bien assez à l'esprit pour ajouter la recherche d'un t-shirt dont il pouvait certainement se passer à sa liste de pensées. Elle s'était réveillée pleine de courage et de motivation pourtant, puis son stress avait commencé à la dépasser à mesure qu'approchait l'heure de son rendez-vous avec Ella.

Elles avaient convenu de se retrouver en lieu neutre, ni chez l'une, ni chez l'autre, dans un restaurant moldu du centre de Londres. Là, au moins, personne ne prêterait attention à elles, ni risquerait d'envenimer une situation déjà explosive. Il ne lui restait plus qu'une petite heure avant de devoir la rejoindre, et la bravoure des Gryffondors commençait à lui manquer. Comme souvent lorsque cela concernait sa fille…

Elle recracha son dentifrice avant de se rincer la bouche, puis s'assura qu'elle ne s'était pas tachée en se brossant les dents - ce qui lui arrivait bien plus souvent qu'elle n'osait l'admettre. Finalement rassurée quant à son apparence qui importait sans doute peu, elle quitta la salle de bain pour rejoindre la chambre de Timothy et crut qu'une tornade était passée par là.

Elle était presque sûre que les lieux étaient ordonnés lorsqu'il était arrivé de Poudlard pour le week-end. Il était censé le passer chez Ron cette fois, mais il oubliait toujours quelque chose et accumulait les allers-retours. Pour retrouver ce qui lui manquait, il avait retourné sa chambre qui ressemblait désormais davantage a une décharge. La plupart de ses vêtements recouvraient la moquette en un amoncèlement inquiétant, des dizaines de livres trainaient dans tous les coins - certains grands ouverts, leur tranche pliée en deux - et un balai qui faisait la couverture du Quidditch Mag trônait sur son bureau, pas du tout à sa place. Hermione plissa les yeux en direction de l'objet, se demandant si c'était le même modèle qu'il avait ramené la semaine précédente ou si Ron avait une fois de plus cédé à une dépense inconsidérée, puis son attention se porta sur autre chose.

« Nyx ? »

L'adolescente était étendue de tout son long sur le lit, ses jambes d'une longueur vertigineuses dévoilées par un short qui ne recouvrait que le strict minimum. Nyx lui adressa un bref « salut » de la main avant de replonger dans la contemplation de ses fourches blondes qu'elle s'amusait à couper elle-même avec les ciseaux de cuisine d'Hermione.

« Alors maman, mon t-shirt ? » répéta Timothy en soulevant une montagne de vêtements.

Hermione ne répondit pas et l'adolescent finit par se tourner vers sa mère qui, le regard toujours fixé sur sa petite-copine, attendait apparemment une explication.

« Ah euh… Nyx passe le week-end avec moi, chez papa.

- Je te demande pardon ?

- Le Professeur McGonagall n'a pas voulu qu'on prenne le réseau de cheminée ensemble parce qu'on est autorisé à uniquement se rendre dans nos familles, bouda Timothy comme si le règlement l'empêchait de vivre sa vie telle qu'il l'entendait. Alors Nyx a dû passer par chez elle, mais on va chez papa dès que j'aurai retrouvé mon t-shirt. Tu sais, le rouge avec le logo de ce groupe que tu détestes ? Y'a des étoiles dessus et… »

Timothy arrêta subitement de parler en découvrant l'expression suspicieuse de sa mère, et regretta tout à coup d'avoir tant voulu récupérer son t-shirt. Il pressentait un sermon, le voyait même débarquer à une allure telle qu'il lui serait impossible d'y échapper. Il espérait juste qu'il n'aurait pas l'humiliation de le subir devant Nyx qui avait abandonné ses cheveux pour le regarder, l'air de dire « Elle a quoi, ta mère ? ».

« Nyx, soupira Hermione en souriant un peu trop largement. Et si tu allais remettre ces ciseaux de cuisine là où tu les as trouvés, s'il te plait ? Timy te rejoint dans cinq minutes. »

Nyx haussa nonchalamment les épaules avant de quitter le matelas, et s'éloigna d'une démarche sautillante qu'elle avait héritée de sa mère, Luna Lovegood. Timothy ne put s'empêcher de laisser son regard défiler le loin de ses jambes, et là où elles se rejoignaient, dans un short bien trop court pour empêcher son esprit de vagabonder.

Sa mère se racla la gorge et referma violemment la porte derrière la jeune fille avant de se tourner vers lui. Timothy put presque voir sa vie défiler devant ses yeux, mais fit comme si de rien n'était. Son père lui avait appris un jour que ne pas avoir l'air coupable était le meilleur moyen de s'en sortir avec sa mère.

« Est-ce que Nyx et toi, vous couchez ensemble ? »

Timothy se sentit rougir jusqu'à la pointe de ses cheveux. Merlin, il ne s'était pas attendu à ce qu'elle soit aussi franche dès le départ. D'ordinaire, elle y allait pas à pas, comme marchant sur des oeufs, jusqu'à ce qu'il se retrouve lui-même à se confesser. Même si cette fois ci, il n'avait absolument rien fait qu'elle puisse lui reprocher.

« Non… bredouilla-t-il en enfonçant ses mains dans ses poches, nerveux.

- Vraiment ?

- Vraiment ! Je ne te mentirais pas, je t'assure. Et puis, quand on est ici, tu tiens à ce qu'on garde la porte ouverte et tout ça alors…

Mais vous allez passer le week-end chez ton père, et je sais qu'il est souvent absent pendant la journée, alors est-ce que tu as prévu quoi que ce soit qui devrait me pousser à te parler de sortilèges de protections et de potions ? »

Timothy secoua violemment la tête avant de balbutier :

« Papa a déjà fait tout ça !

- Papa a fait quoi ?! »

Timothy regretta d'avoir dénoncé son père, mais il ne voulait pas qu'elle s'inquiète. Il savait comment tout cela se passait, après tout. Il n'était plus un bébé, même si elle avait du mal à l'admettre. Son père était bien plus cool à ce sujet, même s'il avait promis de lui envoyer un sortilège cuisant s'il se pointait avec une fille enceinte avant d'être capable de subvenir aux besoins de sa famille tout seul. Sa mère, elle…

« Il ne m'a pas poussé à faire quoi que ce soit, hein ! C'est juste quand je lui ai dit que Nyx et moi, on sortait ensemble depuis presque deux mois, il a préféré prendre les devants pour que j'évite des faire des bêtises, et du coup… Tu es fâchée ? »

Hermione soupira. Elle aurait voulu avoir Ron sous la main pour lui rappeler qu'ils devaient faire front sur certains sujets importants. La sexualité de leur fils, qu'il soit majeur ou non, était l'un d'entre eux. Elle n'était pas vieux-jeu. Elle estimait juste que tout cela ne devait pas être pris à la légère. Elle était bien placée pour savoir que le sexe pouvait avoir des conséquences.

« Je ne suis pas fâchée, admit-elle finalement et c'était vrai. J'aurais juste aimé que tu m'en parles à moi aussi, tu comprends ? Et puis, ton père est vraiment nul en sortilèges, alors…

- Ah ouais, il l'a dit ça ! Pouffa Timothy avant d'ajouter : Il m'a fait promettre de venir te demander la prononciation exacte des formules dès que je serais prêt à aller plus loin avec Nyx ! »

Hermione éclata de rire en hochant la tête. Peut-être n'aurait-elle pas besoin d'aller se disputer avec Ron finalement. Elle s'approcha de son fils et, juste parce qu'elle en éprouvait soudain le besoin, l'enlaça. Il était maintenant plus grand qu'elle d'une bonne tête et il se plia pour venir poser son menton sur son épaule. Elle lui ébouriffa les cheveux et avoua tout bas :

« Tu es mon bébé, c'est difficile de te voir grandir…

- T'inquiète pas, maman. Je serais toujours ton bébé, tu sais, même quand je serais vieux ? »

Hermione se détacha de lui et il ajouta avec un sourire un peu railleur qu'il avait dû apprendre chez les Gryffondor :

« Même si j'ai l'âge de m'entraîner à faire les bébés moi aussi, et qu'il faut bien que tu t'y fasses. »

Hermione s'esclaffa alors qu'il lui tirait la langue, gamin jusqu'au bout, et elle secoua la tête, mimant d'être dépitée par ses bêtises alors qu'elle s'en inquiétait encore un peu. Et comme s'il lisait dans ses pensées, il ajouta plus sérieusement :

« Je te promets de t'en parler quand on en sera là avec Nyx. Mais pour l'instant, tout ce qu'on fait, c'est s'embrasser et… D'autres petits trucs…

- Je ne veux pas de détails, Timy.

- Super, parce que ça devenait trop gênant là ! Je peux y aller, maintenant ? Papa doit nous attendre. Gemma passe le week-end avec nous parce qu'il veut qu'on devienne copains ou je-ne-sais-quelle ânerie ! »

Timothy fit mine de vomir comme si l'idée de se rapprocher de la copine de son père lui paraissait farfelue et Hermione comprit pourquoi Ron avait accepté que Nyx soit de la partie. Il avait bien fallu qu'il trouve un moyen de convaincre son fils qui n'avait pas l'air très enthousiaste.

« Sois gentil, d'accord ? Lui fit-elle promettre presque malgré elle. Elle est importante pour lui, et ton avis compte énormément pour ton père, alors…

- T'inquiète pas, je serais adorable, comme toujours ! »

Il sourit d'un air angélique avant de se pencher pour l'embrasser sur la joue. Il s'éloignait en direction de la porte lorsqu'elle l'interpella, et il se retourna avant de sautiller sur place en découvrant ce qu'elle tenait dans les mains.

« Mon t-shirt ! Il était où ?

- Dans ton tiroir… »

Timothy eut l'air de trouver que c'était un endroit très bizarre où ranger un t-shirt, mais il le prit des mains de sa mère avant de proclamer :

« T'es la meilleure, maman ! »

Il repartit en courant, apparemment impatient du week-end qui l'attendait - elle se doutait que c'était davantage en rapport avec le short de Nyx avec sa quasi belle-mère. Elle entendit le bruit d'une chute dans le couloir et leva les yeux au ciel. Certaines choses ne changeraient jamais.

En soupirant, elle leva sa baguette et ensorcela la pièce afin que tous les objets retrouvent leur place initiale. Elle se doutait qu'il suffirait de quelques minutes à l'adolescent pour remettre le bazar et espéra naïvement que cela puisse attendre quelques jours.

Finalement, elle réalisa qu'elle n'avait plus d'autres moyens de gagner du temps à moins de se mettre à ranger toute la maison et quitta la chambre en refermant la porte derrière elle. Son stress, qu'elle avait réussi à contrôler jusque là, venait de lui revenir, et ce fut en se sentant un peu nauséeuse qu'elle finit par descendre.

Elle entendait Nyx et Timothy se chamailler près de la cheminée, pour apparemment savoir s'ils pouvaient y entrer à deux où s'ils étaient trop grands pour ça, mais n'intervint pas. Elle récupéra son sac à main dans l'entrée et enfila ses chaussures en essayant de ne pas penser à toutes les catastrophes qui pourraient se produire ce jour-là. Elle devrait juste réfléchir avant de parler, ne pas dire n'importe quoi et…

« Maman ! Attends ! »

Timothy apparut devant elle en courant avant qu'elle puisse sortir et Hermione se demanda ce qu'il allait bien pouvoir inventer d'autre. S'il annonçait avoir changé d'avis sur ce week-end et l'interrogeait sur la formulation des sortilèges de protection, elle ne saurait plus quoi faire.

Mais son fils se contenta de lui sourire et il la serra brusquement dans ses bras en un câlin surprise, comme s'il avait senti son besoin de soutien en cet instant où elle s'apprêtait à rejoindre Ella pour déjeuner. Et, lui prouvant une fois de plus à quel point il avait grandi, jusqu'à devenir un adulte sensible dont elle pouvait être fière, sur lequel elle pouvait parfaitement compter, il assura :

« Ne t'inquiète pas, maman ! Je suis sûr que tout va bien se passer… »


Assise à une table près des baies vitrées donnant sur une place populaire, Ella contemplait les allées-et-venues des badauds qui tentaient de fuir la pluie. Elle avait dû l'affronter, elle aussi, et sa tignasse accusait difficilement le coup. Elle aurait voulu avoir une apparence plus correcte, non pas par égocentrisme, mais parce qu'elle avait depuis longtemps compris qu'on était forcément plus sûr de soi lorsqu'on se sentait bien dans sa peau. Après sa quasi nuit blanche, elle était loin de se sentir fraiche et dispo.

Lorsqu'elle avait regagné son appartement à peine une dizaine d'heures auparavant, après avoir abandonné Toby et Rhys dans le couloir, elle n'avait pas réussi à aller se coucher. Elle avait jeté sa robe, avait grignoté une tablette entière de chocolat et s'était faite couler un bain pour se calmer. Là, elle avait tenté de lire la nouvelle édition de L'Histoire de Poudlard qu'elle s'était offerte la veille en trainant avec Scarlett sur le Chemin de Travers, mais le sujet n'avait pas réussi à la passionner. Elle avait tout simplement eu la tête ailleurs et avait fini par abandonner sa lecture pour passer à une activité hautement plus agréable.

Elle s'était endormie bien après trois heures du matin, tombant de sommeil mais satisfaite, pour émerger à onze en ayant l'impression de sortir d'une gueule de bois. Sa fatigue avait eu le mérite de ne pas lui laisser l'occasion de s'angoisser à l'idée du déjeuner qui l'attendait. Ou du moins n'avait-elle pas eu le temps de le faire avant de s'installer à la table, seule.

Elle était arrivée avec un peu d'avance, et malheureusement pour elle, avait désormais tout le loisir de se demander si cette rencontre était une bonne idée. Au fond, elle était plutôt heureuse d'avoir accepté. Elle se sentait courageuse, pleine de cran et extraordinairement mature. La Ella de dix-sept aurait préféré subir un doloris que de passer plus d'une heure seule avec sa mère. Mais elle était devenue une adulte, et les adultes ne fuyaient pas les situations déplaisantes comme les adolescents le pouvaient.

Elle soupira en décidant qu'il aurait peut-être mieux valu qu'elle reste jeune pour toujours. La vie était bien plus facile lorsqu'on avait le droit de se montrer lâche.

Ella repéra Hermione bien avant que cette dernière n'entre dans le restaurant où elles s'étaient données rendez-vous, et toute opportunité de fuite s'évanouit. En vérité, Ella savait qu'elle ne serait jamais partie. Elle attendait cette rencontre qui lui semblait inévitable et une petite part d'elle, bien cachée derrière des années de rancoeur et de colère, la désirait même ardemment.

Un petit rire lui échappa même quand elle vit Hermione atteindre les portes du restaurant. La femme qui lui avait donné la vie replia son parapluie et Ella eut alors une vision grandiose de son avenir. Même à cinquante ans, sa tignasse ne supporterait toujours pas l'humidité. Comme elle, Hermione arborait désormais une coiffure assez remarquable de par son volume, et elle ne parvint pas à la lâcher des yeux alors qu'elle entrait.

D'un petit signe, elle lui indiqua où elle s'était installée et Hermione esquissa un sourire nerveux avant de se diriger vers la table. Ella se leva pour l'accueillir, par courtoisie malgré ses jambes qui semblaient ne plus vraiment la souvenir, et elle croisa les doigts pour que tout se passe bien. Au moins cette fois. Elle avait besoin d'un signe que sa vie en Angleterre ne serait pas une accumulation de drames et de scènes dignes d'une comédie romantique moldue.

« Oh Merlin, je suis désolée, souffla Hermione en s'asseyant.

- Uhm… Tu n'as même pas une minute de retard, répondit Ella sans comprendre en s'installant sur le fauteuil qui lui faisait face.

- Je parlais de tes cheveux. Je suis vraiment désolée d'être responsable de… ça. »

Ella se figea, bouche bée, et Hermione s'empourpra légèrement, craignant que sa tentative d'humour ne tombe à plat. Puis Ella réalisa que sa mère venait de lui moquer d'elle pour détendre l'atmosphère et lâcha un petit rire, irrépressible, avant d'admettre d'un ton faussement accusateur :

« C'est d'ailleurs la principale raison de mon animosité envers toi…

- Oh, vraiment ? »

Ella dut se mordre la lèvre pour ne pas rire et Hermione secoua la tête, ses cheveux rebondissant presque autour de son visage. Elle finit par sortir un élastique de son sac et les attacha rapidement en un chignon précaire qu'Ella connaissait par coeur. Elle suivit les mouvements de sa mère du regard, consciente qu'elle bougeait précisément de la même manière, et Hermione ajouta avec un petit sourire.

« Quand j'étais jeune, je détestais mes cheveux. Ils me rendaient folle ! Tu n'imagines même pas le nombre de potion et de produits, même moldus, que j'ai testé pour les rendre lisses…

- Si, j'imagine très bien ! compatit Ella à raisons.

- J'ai fini par laisser tomber pendant la guerre. J'avais mieux à faire ! Et au bout du compte, je m'y suis habituée… »

Ella acquiesça. Elle aussi avait abandonné l'idée d'avoir les cheveux des filles de magazines - sorciers comme moldus - depuis longtemps. Elle avait fini par accepter qu'elle ne leur ressemblerait jamais en grandissant, et qu'au fond, c'était peut-être mieux comme ça.

« Et puis, ajouta Hermione en détournant légèrement les yeux. Ça plait énormément à certains hommes… »

Ella sut immédiatement de qui elle parlait, et se souvint du surnom dont son père avait affublé sa mère. Il l'appelait « lionne », et ça n'avait rien à voir avec sa maison à Poudlard ou avec son courage. Il trouvait juste que la façon dont ses cheveux s'entremêlaient autour de son visage ressemblait à la crinière d'un lion. Et même si les lionnes n'en possédaient pas, il avait trouvé que le surnom lui allait bien et correspondait parfaitement au « Mione » habituel.

Ella faillit lui dire qu'elle le savait, mais refusa de parler de son père. C'était une limite qu'elle n'était tout simplement pas encore prête à franchir, en grande partie parce qu'il lui semblait évident que la discussion s'envenimerait aussitôt et qu'elle était bien décidée à ce qu'elles restent cordiales à défaut d'être amicales. Même si elle devait admettre que la discussion - certes futile - avait été étonnamment fluide jusque là. Elle ne voulait pas que cela change, et dévia la conversation sans hésiter :

« Un jour, un homme m'a demandé si j'avais hérité mes cheveux parce que j'avais des ancêtres noirs… Enfin, il l'a dit de façon bien moins polie tout en sous-entendant qu'il n'était pas certain de pouvoir coucher avec moi si c'était le cas.

- Qu'as-tu fait ? Demanda Hermione en paraissant tout à coup bien agacée.

- Je n'ai pas couché avec lui, s'esclaffa Ella avant d'ajouter sur le ton de la confidence : Et je lui ai cassé le nez.

- Je ne devrais peut-être pas, mais j'ai envie de te féliciter… »

Ella pouffa alors qu'Hermione levait le pouce en sa direction, approuvant son coup de sang. La serveuse apparut alors à leur table, interrompant leur discussion et leur tendit la carte en leur offrant le petit discours de courtoisie habituelle avant de tourner les talons. Le silence se fit alors qu'elles observaient le menu, et Ella ne put s'empêcher de jeter de petits coups d'oeil par-dessus les feuillets de papiers pour jauger de l'état d'esprit d'Hermione.

D'un point de vue extérieur, les gens devaient penser que tout était normal. Elles n'étaient qu'une mère et sa fille - personne ne pouvait se fourvoyer à ce sujet tant elles se ressemblaient - déjeunant ensemble. Mais Ella voyait les mains d'Hermione qui tremblaient légèrement, et la façon dont elle se mordillait les lèvres n'avait rien de banal. Elle était angoissée… Et Ella se sentit un peu moins seule. Ne restait plus qu'à faire en sorte que cela fonctionne.

« Je suis en train de lire la nouvelle édition de L'histoire de Poudlard », fut la première chose qui lui traversa l'esprit et qu'elle partagea avec Hermione. Cette dernière abandonna le menu du regard pour lui sourire, l'air passionné et Ella comprit qu'elle avait choisi le sujet parfait. Après tout, le cerveau du Trio d'Or était réputé pour sa capacité à citer ce livre dans les plus barbantes des conversations. À ce qu'Ella en savait, sa mère le lisait même pour se distraire. Elle aurait pu se moquer si elle n'avait eu elle-même une relation très particulière avec les pavés traitant de l'évolution de la fabrication de potions dans le monde sorcier.

« Je suis en plein dedans moi aussi, lui apprit Hermione avec une mine soudain complice. Qu'en penses-tu ? »

Ella hésita une courte seconde, soucieuse de ne pas offenser Hermione avant même d'avoir passé commande. Elle ne parvint pourtant pas à mentir, en grande partie parce qu'il lui semblait évident qu'Hermione - peu importait son amour illimité pour cette oeuvre - ne pourrait pas à contredire. À moins d'abandonner toute objectivité, bien entendu.

« Garius Tomkink, commença-t-elle en citant le tout premier auteur du livre, Me paraissait déjà impartial dans la façon dont il traitait certains pans de l'histoire, ou même Salazar Serpentard… A croire qu'il s'agissait d'un monstre ! Je sais très bien qu'il voulait qu'aucun né-moldu n'accède à Poudlard, et que s'il avait gagné tu n'aurais pas pu y aller, mais…

- C'était un grand sorcier, approuva Hermione sans paraitre s'offusquer. Et sa part de travail pourtant conséquente a été oubliée au profit de ses mauvaises actions.

- Exactement ! J'avais espéré que la réécriture permette à ce nouvel auteur de se montrer un peu plus équitable, mais c'est encore pire ! J'ai jeté un coup d'oeil à la partie qui traite de vos années à Poudlard, par exemple, et il y parle même de Drago comme d'une espèce d'antagoniste suprême… Comme s'il avait été l'égal de Voldemort à vos yeux ou je ne sais quoi. »

Hermione éclata de rire avant de secouer la tête, n'y croyant apparemment pas beaucoup elle aussi. Ella avait été exagérément furieuse en lisant ce passage, et elle devait admettre qu'elle avait refermé le livre aussi à cause de ça. Elle se demandait si Toby l'avait lu, tout en espérant qu'il ne l'ouvrirait jamais. Suffisamment de documentaires sur la guerre traitaient les Malefoy comme s'ils représentaient le Mal à l'état pur, comme si leur famille plus que partisane avait été l'instigatrice de toute guerre à l'égale de Voldemort ou même Grindelwald.

« Et bien, c'était peut-être le cas de notre point de vue d'adolescents trop sensibles, admit Hermione avant de grimacer. Mais en grandissant, on s'est vite rendu compte que comme toute chose, il y avait plusieurs points de vue à prendre en compte…

- Va dire ça à l'auteur ! Bougonna Ella en croisant ses bras sur sa poitrine, agacée. En fait, c'est à toi qu'ils auraient dû demander d'écrire cette nouvelle édition… »

Les joues d'Hermione rougirent un peu comme si elle venait de recevoir le plus beau des compliments, puis elle balbutia avec modestie qu'elle n'était pas Historienne. Ella lui offrit une moue dubitative pour seule réponse. Elle ne l'avait peut-être jamais admis, parce qu'il lui avait longtemps été difficile de trouver la moindre qualité à celle qui l'avait mise au monde, mais elle était sûre d'une chose : Hermione Granger aurait été largement capable de réécrire l'Histoire de Poudlard, et sans doute avec plus de passion que quiconque d'autre.

« Vous avez choisi ? » Questionna subitement un nouveau serveur en s'approchant, une tablette tactile en mains.

Hermione acquiesça et Ella se sentit bête : elle avait été tellement obnubilée par son analyse de la femme qui lui faisait face qu'elle en avait oublié le menu. Elle hocha pourtant la tête afin de ne pas paraitre louche, et attendit que sa mère passe commande.

« Je vais vous prendre le pavé de saumon, mais si je pouvais avoir des pommes de terre à la place du gratins de courgettes, ce serait parfait ! Je suis allergique, précisa-t-elle avec un sourire poli.

- Bien sûr, confirma le serveur, l'air blasé. Et vous ?

- La même chose.

- Avec les pommes de terre ?

- Oui… Je suis aussi allergique aux courgettes. »

L'homme hocha la tête avant de leur demander si elles voulaient boire quelque chose, puis s'empressa de filer une fois leur commande notée. Ella reporta son attention sur sa mère qui la fixait avec une toute nouvelle curiosité, et elle se sentit rougir.

« Tu es vraiment allergique ?

- Non, admit Ella avec une grimace contrite. C'est juste ce que je dis quand je n'aime pas quelque chose… »

Hermione resta silencieuse une seconde, puis éclata de rire avant de se pencher vers elle. Ella crut qu'elle avait dire qu'elle était trop grande pour de si petits mensonges, mais au lieu de ça :

« Moi aussi. Je dis toujours que je suis allergique aux aliments que je déteste, ça me permets de ne pas passer pour une personne compliquée qui chipote avec la nourriture !

- C'est vrai ?!

- Je t'assure. Si tu savais toutes les allergies qui me sont mystérieusement passées en vieillissant… avoua Hermione en secouant la tête, comme désespérée par ses propres mensonges. C'est drôle, que tu fasses ça toi aussi. »

Ella ne put s'empêcher de sourire. Oui, ça l'était. Drôle et un peu déroutant. Elle avait toujours cru n'avoir hérité de sa mère que ses cheveux, ses formes, et quelques traits de son visage - de ses dents de lapin à la forme de ses oreilles. À l'adolescence, elle avait également découvert qu'elle avait quelques traits de son caractère. Certains dont elle pouvait être fière, comme son amour des livres qu'elle partageait également avec son père, et son intelligence qu'elle ne pouvait cacher. D'autres dont elle aurait préféré s'abstenir comme cette faculté à faire tomber éperdument amoureux des hommes pour finir par leur briser le coeur.

Elle se demandait ce qu'elles avaient d'autres en commun. Si cette petite manie de mentir pour des banalités était le sommet d'un iceberg ou juste un détail qui ne serait suivi de rien de plus. Et puisqu'elle n'avait aucun autre moyen de le savoir qu'en posant la question, elle fit quelque chose qu'elle n'avait pas été capable de faire dix ans plus tôt.

Elle se mit à parler. Non pas pour accuser sa mère de tous les maux de la Terre. Ni pour la maudire ou la faire pleurer. Non. Elle décida que, le temps d'un repas, elles pouvaient faire mieux et voir où cela les conduirait. Elles ne rattraperaient jamais le temps perdu, elles ne seraient jamais les meilleures amies du monde… Mais elles pouvaient apprendre à se connaitre.

Alors Ella raconta, se raconta. Et Hermione l'écouta, réagissant quand il le fallait, riant à ses anecdotes les plus stupides, la félicitant pour ses réussites, approuvant de « moi aussi » émerveillés chaque habitude qu'elles partageaient.

Pour la plupart des gens, ça n'était pas grand chose. Juste une rencontre, une simple rencontre entre deux personnes qui semblait-il, se découvraient pour la première fois.

Mais pour Ella, cela semblait marquer la fin d'une époque. Et le début d'une autre qu'elle se surprit à espérer différente.


Note _ C'est pas trop tôt ma grande ! xD ça aura juste pris quasi 30 ans, mais bon... tant pis. Mieux vaut tard que jamais ! :P

Petites questions _ 1. Alors, romantique ou idiot le comportement de Toby ? xD (même moi j'en suis pas sûre... il prend un peu trop sa vie à la légère à mon goût ce garçon, être Auror ne lui réussit pas !) ; 2. Et la rencontre Rhys/Toby ? (choisissez votre Team !) ; 3. Et oui, ils sont voisins de chez voisins Ella&Toby, quelles conséquences ça aura à votre avis ? :P ; 4. Heureux d'avoir revu Timothy ? il a grandi, j'aurai presque voulu qu'il ait 7 ans pour toujours franchement... bébé Timy me manque T_T ; 5. Aloooors, cette première conversation Hermione / Ella ? superficielle, mais elles en sont plus à s'entretuer, c'est déjà ça non ? XD ; 6. ça vous a plu ?

Dans le prochain épisode _ la découverte d'une chose qui aurait dû rester secrète, une paillasse, des hormones, une certitude désespérée, la seule taille qui compte (xD), la loi du plus fort, le rêve d'un cracbadaboum, un contrat, des avances, et la fin de quelque chose...

Voili voilouu ! Des bisous (de loin) contre des reviews !

Bewitch_Tales