Pairing _ Théodore Notts & Hermione Granger + O.C. / O.C. que vous connaissez (normalement) déjà...

Genre _ Romance / Famille / Suspens.

Rating _ M ... :P

Disclaimer _ L'univers & ses personnages - adultes - appartiennent à une certaine auteure dont je préfère ne plus écrire le nom...

Note de l'Auteure _ NE ME DETESTEZ PAS SVP * regard suppliant *

Merci aux rares revieweurs - on dirait pas que vous l'attendiez cette suite les gens hein xD

Bonne lecture !


Ellarosa - Vermelha

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Chapitre 4

« La vérité ne saurait jamais rester cachée. »

Sénèque.

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Un orage s'était abattu sur Orange, transformant la terre ocre en un bassin d'une étonnante couleur brune. La pluie qui s'acharnait sur la ville avait atteint les coins plus reculés de cette partie de l'Australie, allant jusqu'à inonder le jardin aux couleurs flamboyantes qui ne semblait pas craindre la tempête. Elle cognait sur le toit de tôle de la cabane où Théodore Nott avait créé plus de merveilles que nombre de gens sur terre n'en verraient de toute leur vie, dispersant son attention.

Comme toujours lorsqu'il n'était pas totalement concentré sur ce qu'il faisait, il commis une erreur. Contrairement à d'autres, elle n'eut pour répercussion qu'une légère douleur. L'épine d'une de ses fleurs s'enfonça dans son index et une goutte de sang ourla sa peau qui avait déjà subi bien pire. Si sa fille avait été présente, sans doute l'aurait-elle réprimandé : il travaillait parfois sur des projets dangereux et il aurait dû porter des gants.

Cette fois pourtant, il irait bien. Il porta même son doigt à sa bouche tel un enfant afin d'arrêter l'hémorragie. Quelques secondes suffirent, et il put revenir à la plante qu'il était en train de faire naître. Son plan n'était pas aussi impressionnant que bien d'autres, mais il était nécessaire, au moins pour lui. En vérité, il le devenait un peu davantage à chaque jour qui passait.

Ella était partie depuis deux semaines désormais. Deux semaines qui lui avaient paru interminable et lui avait fait prendre conscience d'une réalité douloureuse à admettre : il comptait bien trop sur elle. Il s'en doutait bien avant qu'elle ne s'en aille, mais en avait la certitude cette fois.

Il ne lui avait fallu qu'une journée pour comprendre que son absence risquait de l'anéantir, de lui faire perdre le peu de vie qui restait encore en lui.

Elle n'était pas là pour lui rappeler qu'il devait manger quelque chose, ou même dormir. Elle n'était plus là non plus pour regarder le Quidditch avec lui ou pour débattre sur l'effet de telle ou telle potion. Plus là non plus pour discuter de leurs travaux respectifs, et cela menaçait de baisser le niveau de son travail.

Il avait besoin d'Ella. Et il n'aurait jamais dû penser ainsi. Il avait envie de se secouer, de se filer des claques et d'hurler sur lui-même. De se rappeler qu'elle était sa fille et qu'il avait inversé les rôles au fil des années, bien plus tôt qu'il n'aurait dû. Il s'était laissé aller, et elle l'avait rattrapé pour ne pas qu'il s'écroule. Mais maintenant qu'elle était loin, il devait se reprendre en mains.

Et la plante qui s'exposait sous son regard assombri par des cernes pouvait l'y aider.

Il y travaillait depuis plusieurs mois. Au début, il ne s'agissait que l'une fleur censée diffuser un parfum suffisamment apaisant pour diminuer la douleur des patients sorciers atteints de maladies dont ils ne pouvaient guérir. Il souhaitait juste rendre la fin de leur vie un peu plus agréable sans pour autant leur faire perdre leurs capacités, ce qui était le cas avec la plupart des potions. Il voulait qu'ils puissent profiter de leurs derniers instants, tenir des conversations avec leurs familles, réaliser leurs ultimes objectifs.

Son but avait changé. Il ne voulait finalement pas que sa fleur se résume à cela. Il espérait qu'elle puisse servir au plus grand nombre et - égoïstement peut-être - à lui plus qu'à tout autre. Puisqu'il ne parvenait pas à s'en sortir seul, il avait besoin de l'aide de son projet qui le tenait éveillé depuis le départ d'Ella et qu'il escomptait voir aboutir avant de perdre définitivement tout enthousiasme.

Mais, devina-t-il alors qu'un éclair tombait non loin de là, il devrait se montrer un peu plus patient. Il ne parviendrait à rien de plus ce jour-là, pas avec le vacarme provoqué par la nature qui le distrayait trop pour qu'il puisse travailler correctement. Alors il caressa l'une des feuilles de sa nouvelle fleur qui - à défaut d'être totalement au point - était si douce qu'elle l'apaisait un peu ; puis se leva en chuchotant :

« À plus tard, petite fleur sans nom… »

Les quelques mètres qui séparaient sa cabane de la porte de la maison suffirent à le tremper entièrement, et il dégoulinait sur le sol lorsqu'il atteignit finalement le salon. Il se débarrassa de sa cape qu'il accrocha à la patère de l'entrée, puis se demanda quoi faire du reste de sa journée.

Au fond, il aurait voulu pouvoir s'écrouler sur le canapé et dormir. Il avait découvert que le temps passait plus vite ainsi et que dans ses songes au moins, la vie lui paraissait plus facile. Il rêvait d'Ella encore petite fille, qui sautillait partout autour de lui en le tannant de mille « Pourquoi ? ». Il rêvait d'Hermione aussi, même si ces rêves là lui laissaient un souvenir doux-amer.

Malheureusement pour lui, il avait passé trop de temps à ne rien faire et l'atmosphère de la maison s'en ressentait. Si Ella était venue lui rendre visite tout à coup, elle n'aurait plus jamais osé repartir. Pas sans lui. Parce qu'à chaque endroit où il posait désormais les yeux, il sentait son désespoir l'étreindre un peu plus. Ses capes tâchées de boues et de feuilles trainaient un peu partout, un reste de tarte datant du jour du départ d'Ella reposait sur la table de la cuisine et commençait clairement à muter - il ne voulait pas savoir en quoi. La poussière même semblait avoir élu domicile là sur chaque meuble, sur chaque pile de livres, et paraissait prête à rester là pour toujours.

« Allez, Théo, s'encouragea-t-il avant de retrousser les manches de son t-shirt. Tu peux le faire. »

Son ton était moins féroce que celui d'Ella lorsqu'elle décidait de prendre les choses en mains, mais il parvint néanmoins à se motiver et saisit sa baguette. De quelques sortilèges, il débarrassa les lieux de toute poussière, jeta directement l'assiette avec la tarte mutante, puis nettoya ce qui pouvait l'être en réalisant que cela lui occupait au moins un peu l'esprit. Il ne pensait plus à sa fille dont l'absence le rongeait tout en le rendant fier. Ni à sa vie qu'il avait trop souvent l'impression d'avoir vu lui passer sous le nez. Ni à la femme qui hantait ses jours et ses nuits depuis plus de trente ans, alors même qu'ils n'avaient passé que quelques semaines ensemble.

Il abandonna finalement sa baguette pour se charger de tout à la manière moldue. Ainsi prendrait-il plus de temps et pourrait-il être distrait suffisamment pour aller se coucher sans traîner des pieds cette fois. Il finit par mettre de la musique pour combler le silence trop pesant de la maison et lâcha un petit rire en entendant la chanson ridicule qu'adorait Ella - sa fille avait des goûts musicaux dont il ne pouvait que se moquer.

Après plus d'une heure, il se pencha sur les piles de livres dans lesquelles il se cognait constamment lorsqu'il hantait la maison la nuit sans rien allumer. Il saisit la première et alla ranger ces manuels de botanique dans l'étagère qui leur était dédiée - et menaçait de craquer sous le poids qu'il leur imposait. Puis il récupéra quelques encyclopédies appartenant à Ella et décida de les monter dans sa chambre. Il grimaça en les soulevant - sa fille avait une passion démesurée pour les livres plus lourds qu'elle.

Un bref pincement de coeur lui fit regretter sa décision dès qu'il mit un pied dans la chambre d'Ella. La pièce était dans le même état que le jour de son départ, et il semblait presque qu'elle s'apprêtait à revenir. Elle avait pris le strict minimum, malgré ses demandes répétées. Il ne voulait qu'elle manque de rien, mais Ella avait paru persuadée que son absence serait de courte durée. Il sourit en se rappelant du contenu de sa dernière lettre et de l'enthousiasme avec lequel elle décrivait sa nouvelle vie. Puis il soupira en songeant qu'elle avait promis de venir le voir bientôt sans donner de date. Il ne pouvait pas lui en vouloir. À sa place, lui aussi aurait préféré rester loin de lui.

Il finit par poser les livres sur un coin du bureau d'Ella et ne put s'empêcher d'observer les lieux. Parfois, il se demandait comment il avait pu la laisser vivre là pendant toutes ces années. La chambre paraissait accueillir une fillette et non une femme.

Le lit n'était fait que pour une personne, et il était recouvert d'un drap qu'il avait acheté pour son huitième anniversaire : il était constellé de petits dessins de fleurs qui s'ouvraient le matin et se refermaient lorsqu'il était l'heure de dormir. Le papier peint imprimé de roses paraissait appartenir à une lointaine époque et se décrochait du mur par endroit. Petite fille, Ella l'adorait. Elle disait qu'elle avait l'impression de pouvoir sentir leur parfum si elle se concentrait très fort et il ensorcelait la pièce pour ce soit réellement le cas.

Il esquissa un sourire à ce souvenir avant de s'asseoir sur le lit, tout à coup nostalgique de cette époque où tout lui semblait si facile. Il n'y avait qu'eux deux et il s'y était fait. Hermione lui manquait, mais la partie la plus mature de son cerveau s'était résigné à ce qu'elle ne revienne jamais vers lui. Son univers tournait autour d'Ella et celui d'Ella autour de lui. Il faisait des efforts pour être un bon père, en totale contradiction avec celui qu'il avait eu, et avait l'impression d'avoir réussi. Ils étaient heureux, sincèrement et naïvement heureux.

Puis tout avait changé. Et même s'ils avaient fini par regagner leur refuge, même s'ils avaient retrouvé leur petit duo sans personne d'autre pour les déranger, tout était différent. Il était différent. Ses souvenirs qui provoquaient en lui de la mélancolie mais aussi énormément d'amour, ne lui laissaient désormais plus rien que des regrets. Il s'était assombri, et Ella aussi. Leur complicité n'était plus la même, elle était comme forcée, pleine d'une maladresse qui ne leur ressemblait pas. Il se demandait à quand remontait leur dernier fou-rire, leur dernière journée sans que l'un d'eux ne quitte la pièce en paraissant prêt à imploser, et il ferma les yeux pour faire un barrage à ses larmes.

Il ne réalisa qu'il avait échoué, que son ménage n'avait servi qu'à repousser l'inévitable. Une fois de plus, alors que le soleil commençait sa descente vers l'horizon, il se retrouvait déboussolé, seul, et irrémédiablement déprimé.

Il frotta son poing contre ses yeux en se forçant à les rouvrir et comprit qu'il ne lui restait plus qu'à aller avaler quelques potions et à rejoindre le royaume des songes qui lui paraissait si réconfortant. Il se releva donc et s'apprêtait à sortir quand la pile de livres qu'il venait juste de poser s'écroula. Il poussa un juron avant de s'empresser de les ramasser. Ils étaient précieux et si Ella les découvrait abimés, il n'avait pas fini de l'entendre s'en plaindre. Il s'assura qu'aucune éraflure ne marquait la moindre couverture, puis se dirigea vers la bibliothèque pour essayer de les caser.

Son regard parcourut les rangées de livres. À l'exception des romans de Scarlett, il ne s'agissait que de manuels de cours, de thesaurus, et d'autres documentaires. Puis son attention s'arrêta sur la tranche bleue d'un livre qui n'avait même pas de titre. Aussitôt, sa curiosité s'éveilla et il attrapa l'objet avant de l'ouvrir. Ses yeux s'écarquillèrent.

Ce n'était pas un livre. C'était une boite, laquelle imitait parfaitement la forme et la texture de cuir de dragon des recueils sorciers. Il savait qu'il n'aurait pas dû, mais il ne parvint pas à résister à la tentation. Après tout - et il sut que c'était la pire excuse du monde - Ella avait bien lu le journal qu'il écrivait à l'époque où Hermione et lui convolaient. Il se promit de ne pas trop fouiner, mais jeta quand même un coup d'oeil au contenu de la boite.

Il sourit en découvrant l'écriture toute en arabesques de Scarlett sur de nombreux parchemins. Il savait qu'Ella et la jeune femme s'échangeaient des courriers et ils semblaient tous êtres rangés là. Il y avait aussi une petite feuille cartonnée qu'il reconnut comme étant l'invitation au mariage de Scott et Scarlett.

Et quelques photos.

Il observa un cliché d'Ella dans ses bras, tout bébé, puis un autre où Ella posait avec son petit frère, Timothy, alors qu'il avait à peine huit ans. Puis il fronça les sourcils en remarquant une photographie mouvante dont il se demanda comment elle était entrée en sa possession. Toby y était de face, dans sa tenue d'Auror, l'air à la fois arrogant et terrifié - expression que Théo connaissait pour l'avoir mille fois vue sur Drago. Il retourna l'image et secoua la tête, impressionné, en lisant : « Petit cadeau d'anniversaire, Samya. ». La fille de Blaise était un vrai phénomène !

Finalement, il n'y avait rien de bien méchant dans cette boite et il se demanda s'il devait en être déçu ou soulagé. Sa fille n'avait aucun secret pour lui. Il soupira donc en refermant le faux-livre et grommela quand un parchemin bloqua son geste. Il repoussa l'angle du papier, puis comprit qu'il ne s'en sortirait pas ainsi. Il avait tout dérangé et il devait refaire une pile bien droite s'il voulait pouvoir tout remettre en place.

Quelque chose tomba par terre. Il se pencha pour le ramasser, et plissa le front. Contrairement aux lettres de Scarlett qui n'avaient plus leur enveloppe, celle ci était encore bien pliée dans la sienne. Il lui semblait même qu'elle n'avait jamais été ouverte. Il se demanda s'il s'agissait d'une vieille correspondance - Ella avait longtemps hésité avant de répondre à Scarlett la première fois, comme si elle redoutait de garder un lien avec l'autre bout du monde. Puis retourna la lettre.

Son coeur fit un sursaut dans sa poitrine, remontant jusqu'à sa gorge et il oublia tout bonnement comment respirer. Ses mains se mirent à trembler et il lâcha la boite qui s'écroula dans un bruit lourd, éparpillant tout son contenu au sol. Ses doigts se crispèrent sur l'enveloppe alors que son cerveau lui envoyait mille signaux contradictoires, en pleine panique alors qu'il essayait de comprendre comment, pourquoi

Il avait reconnu l'écriture avant même de lire ce qui était écrit. Il la connaissait par coeur. Il avait mille fois vu des mots tracés ainsi, et sa vue se brouilla alors qu'il scrutait la forme de son T. La boucle d'abord. Puis tout le reste. Son nom à lui.

Théo


Ella venait de se découvrir une nouvelle qualité, assise là sur la paillasse du laboratoire où il lui semblait avoir élu domicile depuis une quinzaine de jours. Elle savait s'adapter. Elle s'en rendit compte en échangeant une blague avec Daihachi Itō, son collègue qu'elle connaissait pourtant à peine, et en ressentit un certain soulagement.

Elle craignait parfois que sa vie en solitaire avec son père ait pu la rendre incapable d'évoluer en société. Évidemment, ils avaient voyagé et elle avait rencontré tout un tas de gens, mais à l'exception des quelques mois passés en Angleterre quand elle avait dix-sept ans et des Elfes de la Baie, elle n'avait jamais réellement pris le temps de connaître qui que ce soit. Elle aurait pu se transformer en solitaire, dépossédé de toute notion de communication, mais savait étonnamment donner le change. Elle était un être sociable, et cela l'émerveillait un peu.

Elle était arrivée seulement depuis deux semaines, mais il lui semblait que sa vie s'organisait comme si elle avait toujours vécu ainsi. Elle avait enfin le loisir de passer du temps avec Scarlett et sa meilleure amie et elle en profitaient joyeusement. Ella se doutait que sa complice souhaitait s'éloigner de Scott avec lequel elle s'était disputée, mais elle travaillait là-dessus. Elle arriverait à tout réparer, quoi qu'il lui en coûte.

Elle voyait également Hermione, à petites doses parce qu'il suffisait d'un mot de trop pour qu'un silence morbide pèse entre elles, et que cela arrivait forcément dès qu'elles discutaient trop longtemps. Il était difficile pour Ella de ne pas évoquer le sujet tabou - son père - puisqu'il était au centre de la plupart de ses histoires. Heureusement, elles parvenaient à passer outre. Ella se doutait qu'elles évitaient les discussions potentiellement dangereuses, et qu'au final, elles devraient bien en passer pas là, mais elles avaient décidé d'un commun accord, sans même se concerter, de repousser l'inévitable. Elles apprenaient à se connaître, chose qu'elles n'avaient jamais pu faire jusqu'alors, et c'était bien suffisant.

Ella l'appréciait. Et cela la plongeait dans un marasme de culpabilité et d'émerveillement dès qu'elle se surprenait à y songer. Culpabilité parce qu'elle était toujours promis de ne pas jamais « pas détester » Hermione - elle l'avait écrit ainsi dans son journal quand elle n'était encore qu'une petite fille - et que pour ne pas se trahir, elle avait fait des tas de choses dont elle n'était pas forcément fière. Émerveillement parce qu'au fond d'elle, bien enfoui sous sa colère, il existait sans nul doute une fillette qui rêvait de pouvoir dire « j'ai une maman ». Même si le mot « maman » ne quitterait probablement jamais ses lèvres.

Elle avait revu les Weasley et les Potter aussi, lors d'une petite fête au Terrier - l'anniversaire d'un des nombreux cousins. Elle avait rencontré la petite-amie de Ron qui était adorable et parvenait à garder son calme quand Timothy lui répondait avec son expression d'ado ronchon. Il ressemblait alors vraiment au Scott de seize ans qu'Ella avait rencontré qu'elle ne pouvait que plaindre la pauvre Gemma qui devait le supporter.

Et grâce à cette fête et à Winifred, elle avait eu des nouvelles de Toby.

Elle l'avait croisé trois fois après la débâcle pleine de tensions - sexuelles pour la plupart - de la soirée Samya-Sainte-Mangouste. À chaque occasion, elle avait ressenti un explosif mélange de désir et de culpabilité, et l'espace restreint dans lequel ils se retrouvaient coincés n'aidait pas. En effet, être serrée dans une cabine d'ascenseur paraissait éveiller des fantasmes dont elle n'avait pas eu conscience auparavant.

Puis, malheureusement ou heureusement, il avait tout bonnement disparu. Cela faisait dix jours désormais et Winifred lui avait expliqué qu'il avait été appelé en mission. La rouquine avait ajouté : « Je ne sais pas où, je ne sais pas pourquoi, je n'ai pas les autorisations nécessaires pour demander des détails, c'est trop injuste ! ». Tout cela avec une moue renfrognée. Ella avait éprouvé un pincement d'inquiétude à l'idée qu'il puisse être en danger, puis avait égoïstement pensé qu'au moins, son coeur ne l'était pas.

« Quelle quantité d'Aliotsy je devrais mettre à ton avis ? »

La voix Itō la tira de ses pensées et elle s'empressa de se tourner vers l'assistant de Potions qui faisait un stage dans leur laboratoire. Il avait tout juste vingt ans, venait du Japon, parlait un Anglais plus soutenu qu'elle malgré son accent, et lui posait environ dix questions à la minute. S'il n'avait pas été aussi gentil et doué, elle l'aurait trouvé insupportable. Elle l'aida rapidement avec sa potion - il s'essayait à une nouvelle composition du filtre d'embrouille censé économiser quelques matières premières afin de faire plus de bénéfices à la vente.

Ella avait découvert que la Biomagicologie était loin d'être le milieu le plus philanthrope du monde sorcier. Elle s'en était douté, elle n'était pas naïve, mais elle en avait désormais la certitude.

Howler & Powder employait plus d'une centaine de sorciers. La moitié d'entre eux étaient de simples fabricants : ils se contentaient de suivre les recettes, avec les connaissances basiques obtenus à Poudlard ou dans les autres écoles de sorcelleries du monde. Les autres faisaient des stages rémunérés au minimum - comme Itō qui partageait une chambre minuscule avec trois autres étudiants.

Ils n'étaient que dix Maîtres de Potions. Onze avec Ella qui n'en connaissait aucun autre. Ils avaient tous un laboratoire personnel dans lequel ils travaillaient sur des projets dont ils ne pouvaient parler avec personne à l'exception des stagiaires qui avaient signé un accord de confidentialité en béton armé.

Et avec Rhys Demontmorency qui dirigeait tout ce beau monde avec un sourire affable et une courtoisie inégalable. Il passait d'un laboratoire à un autre toute la journée, interrogeant chacun de ses petits prodiges pour s'assurer de leurs avancées et lançant des remarques sibyllines à ceux qui ne semblaient pas suffisamment productifs. Ou du moins était-ce ce qu'Ella avait entendu dire, car Rhys n'avait jamais eu l'air déçue par son travail jusque là.

Comme s'il avait lu dans ses pensées, le Grand Patron leur fit l'honneur de sa présence à cet instant précis. Les stagiaires se figèrent, mettant leurs activités sur pause, à l'exception d'Itō qui ne leva pas ses yeux de sa potion - Ella l'en apprécia encore davantage.

Rhys passa entre les paillasses rapidement, jetant de ci de là un « Bonjour ! » ou un « Comment ça avance ? » tel un maître d'école et Ella se sentit sourire. Il ne perdait étonnamment rien de sa superbe en agissant ainsi, et elle regrettait un peu d'être aussi sensible au charme plein d'assurance qu'il affichait continuellement. Elle n'avait jamais rencontré d'homme qui paraisse aussi imperturbable. C'était comme si rien ne pouvait l'atteindre, et elle l'admirait pour cela.

Son coeur s'emballait déjà lorsqu'il s'arrêta près d'elle et jeta un coup d'oeil à son carnet. Par un réflexe qu'elle ne parvint pas à contrôler, elle posa sa main à plat contre le feuillet pour l'empêcher de lire, et il haussa un sourcil étonné avant de demander d'une voix quelque peu enrouée :

« C'est top secret ? »

Son souffle brûlant caressa la joue d'Ella qui tourna la tête pour lui faire face. Elle se retrouva ainsi presque nez à nez avec lui et parut oublier comment respirer. Il baissa les yeux sur sa bouche, juste une seconde, et elle crut qu'il allait l'embrasser là, sans se soucier des regards qui pesaient sur eux, elle le savait. Puis il sourit et enfonça ses dents dans sa lèvre inférieure avant de se reculer, en l'attente d'une réponse. Ella mit quelques secondes à se remettre et à réussir à parler, mais elle y parvint malgré tout, non sans efforts.

« Je… Ce n'est pas encore tout à fait au point, c'est tout. Je préfère éviter que vous lisiez les étapes pleines de bêtises qui mènent à la version finale.

- Je comprends, sourit-il avant de demander malgré tout : Puis-je quand même savoir comment ça avance ? »

Ella hocha aussitôt la tête. En vérité, elle était même très enthousiaste à l'idée de partager ses avancées avec quelqu'un qui puisse comprendre. Elle en avait discuté avec les stagiaires puisqu'elle aurait besoin de leur aide, mais c'était tout. Après réflexion, elle n'osait pas encore aborder le sujet avec Scarlett. Sa meilleure amie avait déjà bien assez en tête pour y ajouter des espoirs qui pourraient être vains.

« Je crois que je suis parvenue à une composition assez stable pour la reconstruction complète des organes, résuma-t-elle donc avant de froncer les sourcils. Malheureusement, je ne suis pas encore certaine de pouvoir les rendre… fonctionnels, vous voyez ? Il faudrait que je puisse faire des expériences sur des sujets vivants, mais je doute que ce soit encore suffisamment au point pour que ce ne soit pas un risque inconcevable à ce stade.

- Quand vous dites « fonctionnel » ? L'interrogea-t-il en s'appuyant contre sa paillasse pour la scruter.

- Et bien… La métaphore pourrait paraitre hasardeuse, mais imaginons que je sois en train de concevoir une potion qui pourrait créer de la nourriture. (Rhys acquiesça, lui indiquant de poursuivre.) Et bien, je serais au stade où la nourriture aurait une apparence toute à fait correcte mais ni goût, ni texture d'aucune sorte.

- En clair, vous pensez être capable de réparer des organes, mais pas de leur faire retrouver leur utilité première ? »

Ella hocha tristement la tête, et il remonta ses lunettes sur son nez avec une expression curieuse. Elle se demanda à quoi il pouvait bien penser et craignit durant un instant qu'il puisse lui ordonner de laisser tomber, que ses avancées n'étaient pas suffisantes pour être considérées comme productives. Il avait été honnête dès le départ. Oui, elle pouvait travailler sur n'importe quel projet qu'elle estimerait viable. Mais il ne la laisserait pas perdre du temps - et des gallions - s'il estimait que ses idées étaient vaines et impossible à mettre réellement en place.

« Je suis impressionné, admit-il finalement.

- Vous… Vous l'êtes ?

- Oui. Je dois être franc avec vous. Quand vous m'avez exposé votre idée, je l'ai trouvée… Totalement folle ! La plupart des Guérisseurs sont clairs à ce sujet : la magie peut soigner bien mieux que toutes les méthodes moldues, et Merlin seul sait à quel point nous sommes avancés à l'heure actuelle, mais certaines choses restent de l'ordre de l'impossible. Si un sorcier reçoit un maléfice en pleine tête, nous sommes évidents capable de guérir ses blessures extérieures… Mais s'il garde des séquelles parce que son cerveau est partiellement atteint, nous n'y pouvons rien ! La magie est ainsi faite. Nous sommes limitées dans ses actions, quoi qu'il m'en coûte de le dire, dès lors que la science entre en compte. Mais vous… Vous avez décidé de dépasser ces limites ! Et vous avancez très vite, malgré les difficultés. Alors oui, je suis impressionné, Ella. Très impressionné. »

Il lui décrocha un sourire flamboyant qui lui coupa la souffle. Et Ella se sentit tout à coup extrêmement fière d'elle, alors même qu'elle commençait à douter de son travail quelques heures auparavant. Elle avait l'impression de ne pas aller assez vite, s'en voulait de ne pas trouver de solutions immédiatement dès qu'elle se heurtait à une complication. Il venait de la rassurer, et elle aurait presque voulu l'embrasser pour le remercier. Presque.

« Puis-je savoir ce qui vous motive ? La plupart des Maître des Potions que je connais ne s'attaquent jamais à un projet d'une telle envergure sans qu'une raison personnelle ne les y pousse.

- Je… hésita Ella, redoutant de discuter des secrets de sa meilleure amie avec une personne que cette dernière n'appréciait même pas.

- Si vous préférez garder cela pour vous, vous en avez parfaitement le droit. Je suis peut-être votre patron, mais je sais respecter la vie privée des gens que j'emploie. »

La courtoisie dont il faisait preuve à son égard la convainquit autant que le sourire complice qu'il arborait en prononçant ces mots. Elle croisa les doigts pour que Scarlett ne vienne jamais à apprendre ce qu'elle s'apprêtait à faire, sans quoi affronterait-elle une tempête de colère - non sans raisons - et elle raconta tout bas, pour que personne d'autre ne l'entende :

« Ma meilleure amie a été abusée durant son enfance. Elle était… très jeune. Cela lui a laissé des séquelles. Elle est en couple maintenant, elle est mariée, ils voudraient avoir des enfants, mais son corps ne le lui permets pas. C'est pour elle que je fais ça. C'est pour ça qu'il faut absolument que j'arrive à rendre cette potion entièrement fonctionnelle : elle ne pourrait pas se contenter de jolis organes vides… Elle doit pouvoir avoir des enfants.

- C'est un but très louable, Ella. J'espère sincèrement que vous y parviendrez. »

Il paraissait honnête et posa sa main sur son épaule. Elle l'avait vu faire avec d'autres : il agissait ainsi comme pour les épauler, se rappeler à leur présence. Mais ce contact ne la rassura pas. Au contraire, il provoqua en elle comme un éclair d'envie qui lui rappela ce qu'elle ressentait dès qu'elle se trouvait près de Toby. Elle s'en voulut aussitôt et recula légèrement, comme coupable d'un crime dont elle ne pouvait pourtant s'accuser. Elle avait le droit de désirer Rhys. Elle avait même le droit de l'embrasser si elle le souhaitait, et d'aller plus loin encore. Mais…

Elle s'obligea à sourire, chassant tout sentiment inopportun de ses pensées alors que Rhys la scrutait comme pour lire en elle. Et elle répondit, d'un ton aussi convaincu que possible malgré son esprit qui la torturait à bien d'autres sujets :

« Oh, j'y parviendrais. Peu importe le temps que ça me prendra… J'y arriverais. Il le faut. »


Quand il pénétra dans la salle d'entraînement, Toby perçut clairement le changement d'atmosphère. Pleine de bruits, de cris et de sortilèges lancés avec férocité, elle fut tout à coup si silencieuse qu'on eut pu entendre un Billywig voler.

Il adressa un bref signe de tête à son équipe qui sortait des vestiaires, puis s'avança jusqu'à atteindre la plateforme servant ordinairement aux annonces. Il n'avait rien à dire, mais s'y assis avant de déposer le sac à dos qu'il n'avait pas lâché depuis des jours. Il en extirpa quelques parchemins et une plume ensorcelée qui n'avait pas besoin d'encre, et se mit à remplir le dossier qu'il devait rendre le soir même. Afin que personne - à l'exception de ses supérieurs - ne puisse déceler la moindre information, il écrivit en code, doublant la sécurité afin de ne pas avoir de problèmes.

Il avait un bureau, évidemment, mais il se sentait plus à son aise là, au milieu du vacarme qui repartit de plus belle une fois que les autres Aurors comprirent qu'ils ne sauraient rien de la mission dont il revenait. Il savait que tous s'interrogeaient, mais il n'avait aucune intention de leur dire quoi que ce soit.

Il venait à peine de remplir la première case d'informations basiques - lieu, sujet de l'affaire, temps qu'il avait pris à remplir l'objectif donné par son ministère - que Winifred se laissa tomber près de lui en soupirant bruyamment. Il lui jeta un petit coup d'oeil alors qu'elle lui souriait, l'air charmeur, et il ne se laissa pas prendre. Peu importait sa curiosité, elle devait apprendre que leur métier les obligeait parfois à rester muet, quand bien même mourait-il d'envie d'en discuter.

« Nouvelle baguette ? Questionna-t-elle simplement après quelques instants, le regard fixé sur l'objet qu'il faisait tournoyer de sa main libre.

-Bois de cerisier, plume d'oiseau-tonnerre, récita Toby sans lever les yeux de son compte-rendu.

- La plupart des sorciers disent la taille de leur baguette aussi, tu sais ?

- Ils le font quand ils ont quelque chose à compenser… Mais 31,76 centimètres, si tu y tiens. »

Il faillit ajouter « rigide » rien que pour l'embêter, mais déjà elle pouffait à sa réflexion sur la supposée compensation des sorciers concernant leurs baguettes. Il ne plaisantait pas pourtant : à chaque fois qu'il entendait quelqu'un se vanter de la taille de sa baguette magique, c'était un homme.

« Tu viens d'où, alors ? Tu es un peu plus bronzé qu'avant de partir, alors…

- Tu es prête pour ton examen ? L'interrompit-il, coupant court à son interrogatoire inutile.

- Tu ne peux rien dire, c'est ça ?

- Top-secret. Alors, cet examen ? Il ne te reste que trois jours pour réviser, et je n'ai pas été là dernièrement. J'espère que ça ne t'as pas permis de trop te relâcher. »

Il lui décrocha un regard menaçant, lui interdisant de mentir, et Winifred lui tira la langue avant de lui promettre qu'elle avait bien travaillé. Elle lui récita sagement tout ce qu'elle avait appris durant son absence, et le nombre d'heures qu'elle avait passées sur place avec les Aurors plus âgés afin de parfaire son entrainement physique. Il savait que c'était son point faible : elle avait beau être casse-cou, les Inspecteurs d'Examens Aurorifiques n'aimaient pas les étudiants qui prenaient des risques. Ils voulaient être sûrs qu'ils ne seraient pas du genre à faire n'importe quoi en mission, et Winifred avait clairement le profil basique d'une impulsive. Il ne lui restait plus que trois jours pour la guérir de ce petit défaut. Mais il avait autre chose à faire avant de pouvoir s'en préoccuper.

« Et ce que je t'ai demandé avant de partir ? »

Il avait un peu baissé la voix, même si personne n'était suffisamment près d'eux pour surprendre leur conversation. L'expression de Winifred se fit plus grave, et il craignit qu'elle ne lui refasse le petit discours plein de jugement qu'il avait déjà dû subir avant son départ. Il n'y échappa pas.

« J'espère que tu sais que tu devrais avoir honte de me demander ça. Après tout, je n'ai même pas encore réellement le droit de mener des enquêtes, et voilà que tu te sers de moi pour te mêler de choses qui ne te regardent même pas… Je suis presque sûre que c'est illégal, d'ailleurs, qu'enquêter sur de pauvres citoyens innocents !

- Est-ce que tu l'as fait, ou pas ? S'impatienta-t-il.

- Bien sûr que oui ! J'ai mis de côté ma conscience, malgré mon éducation et tous les risques…

- Winifred, viens-en aux faits.

- Je voulais juste te rappeler que c'était mal.

- C'est fait, grommela-t-il en se retenant de toutes ses forces de lui donner un coup.

- Et j'espère que tu sauras te souvenir de ce que j'ai fait pour toi lorsque j'aurai mes notes aux examens et qu'il faudra que tu m'apprennes à me métamorphoser en animagus.

- Est-ce que tu me fais chanter ? »

Winifred fit mine d'observer ses ongles, l'air de rien, et Toby soupira, exaspéré. Il commençait vraiment à regretter de l'avoir mise sur le coup, mais il n'avait pas pu s'en empêcher. Il avait besoin de réponses. Et il avait bien trop de travail pour en obtenir tout seul, sans compter que Dawlish le surveillait de bien trop près pour qu'il prenne ce genre de risques.

« Ok, je m'en souviendrais, accepta-t-il en se tournant vers elle. Et maintenant, raconte-moi tout ce que tu as trouvé, sans rien oublier. »

Rhys Demontmorency avait trente-six ans. Il était l'hériter de Laverne Demontmorency, la célèbre potionniste qui avait créé de nombreux filtres d'amour. Il avait fait ses études en France, à Beauxbâtons, puisque sa mère était française.

« C'est une vélane, ajouta Winifred en hochant la tête d'un air entendu, comme si cela expliquait bien des choses. C'est pour ça que quand je l'ai suivi, j'ai eu envie de lui faire des trucs très très vicieux…

- Poursuis, Winifred. »

Il n'avait pas envie d'entendre dire à quel point Rhys était séduisant, ou qu'il pouvait provoquer des envies chez qui que ce soit - ni chez sa petite protégée, ni chez Ella. Il s'en était rendu compte par lui-même et ne souhaitait pas s'attarder davantage sur le sujet. Ce qu'il voulait, c'était faire disparaitre cet homme de son immeuble et donc de sa vie avant qu'il puisse passer davantage de temps avec Ella. C'était peut-être totalement ridicule et malsain, et on aurait pu le traiter de fou sans doute, mais il n'avait aucune intention de se voir repousser à cause d'un satané potionniste. Pas sans se battre.

Heureusement, Winifred n'insista pas et continua à lister toutes les informations qu'elle avait obtenues.

Rhys avait passé ses ASPICS haut la main, avec les meilleures notes de Beauxbâtons. Il s'était rapidement lancé dans des études de Potions, passion hérité de son ancêtre, mais aussi de pratiquement tous les membres de sa famille, tous Maîtres des Potions dans des domaines aussi variées de la Magicologie ou la Métamorphose.

Finalement, il s'était fait embauché chez Howler & Powder à seulement vingt-deux ans grâce à ses relations dans le milieu, et avait gravi les échelons. Il avait atteint le sommet trois ans plus tôt, et avait doublé les bénéfices de l'entreprise en adoptant des comportements qui n'étaient pas très bien vus par le commun des sorciers.

« Il a racheté tout un tas de petites boutiques qui vendent des Potions dans les villages sorciers, ou même sur le Chemin de Traverse, raconta Winifred avec une expression désormais pleine de mépris.

- La loi du plus fort, résuma Toby en haussant les épaules parce qu'il n'était en rien responsable du monde capitaliste qui les entourait.

- Mais il ne s'est pas contenté de les racheter ! Howler & Powder possède plus de la moitié des entreprises qui revendent les ingrédients servant aux fabricants de Potions. Et pas seulement en Angleterre, mais dans toute l'Europe ! Des tas de gens se sont plains de voir les tarifs augmenter subitement, et se sont retrouvés dans l'incapacité de payer les fournisseurs… Du coup, ils ne pouvaient plus créer de potions, et ils perdaient ainsi leur moyen de subsistance ! Et finalement, quand Rhys Demontmorency débarquait pour racheter leurs boutiques, ils n'avaient plus le choix : ils devaient vendre, sans quoi ils étaient fichus.

- C'est légal, Winifred. Je suis vraiment désolé de te dire ça et oui, c'est un comportement répugnant et injuste, mais il n'y a rien qu'on puisse faire contre ça. »

Et ça le désolait autant qu'elle. Il était conscient pourtant qu'il n'avait pas de solution pour résoudre ce problème vieux comme le monde - ou plutôt vieux comme le libéralisme. Si Rhys faisait tout dans les règles, et un homme de cette envergure devait certainement être prudent, il n'y avait rien qu'il puisse faire. Son travail était d'arrêter les sorciers qui agissaient en opposition avec la loi, et pas de défendre les petits commerçants contre le grand laboratoire aux pouvoirs et aux finances illimitées.

Il se promit néanmoins d'envoyer une note au Bureau des Gallions qui traitait des affaires de fraudes. Il se doutait que s'il avait quelque chose à cacher, Rhys n'aurait qu'à glisser une bourse pleine à l'un des employés du Bureau, mais il aurait fait ce qu'il fallait.

« C'est tout ? Soupira-t-il finalement, un peu défait. Tu n'as rien trouvé de plus ? Quelques cadavres de femmes, une tentative de meurtre ? L'utilisation d'un filtre d'amour pour séduire ses charmantes employées ? »

Il l'espérait presque. Rien ne lui aurait fait plus plaisir que de pouvoir arrêter Rhys Demontmorency. Il regrettait un peu de ne pas être le genre d'Auror à inventer de fausses preuves pour se débarrasser de ses concurrents.

Winifred secoua la tête avant de marmonner qu'il n'avait même jamais été marié, et Toby rejeta la tête en arrière en grommelant un juron concernant les supposées habitudes sexuelles des Détracqueurs. Apparemment, il devrait faire avec Rhys Demontmorency encore un petit moment, à moins de le jeter du haut de leur immeuble - ce qui était étrangement tentant. Il se demanda s'il pouvait sérieusement l'envisager avant de réaliser que Winifred paraissait tout à coup mal à l'aise.

« Autre chose ? Demanda-t-il donc en lui filant un petit coup de coude pour l'inciter à parler.

- Je n'avais pas prévu de te le dire, mais… Je l'ai suivi et… Promets-moi de ne pas t'énerver.

- Tu l'as vu avec Ella ? »

C'était la première idée qui lui était venue, et il eut brusquement envie de vomir. Si Winifred avait fait subir une filature en règle à Rhys, sans doute l'aurait-elle vu si leur relation avait évoluée. Mais il n'était parti que depuis dix jours, et il savait qu'Ella ressentait toujours quelque chose pour lui - que ce soit seulement physique ou non, il espérait le découvrir. Elle n'avait quand même pas pu déjà plonger dans les bras de ce fils de Vélane à la noix !

« Non, pas avec Ella, bredouilla Winifred en levant les yeux vers lui pour le contempler avec ce qui ressemblait clairement à de la pitié. Enfin, ils sont souvent ensemble au travail, et il la raccompagne le soir, mais rien de plus…

- Alors quoi ?

- Je l'ai vu avec ton père.

- Quoi ? »

Toby cilla sans comprendre, perplexe quand au sens à donner à cette information. Pourquoi, par le caleçon de Merlin, son père aurait-il eu des liens avec Rhys Demontmorency ? Il ne fréquentait que des Sang-Pur avec lesquels il était allé à Poudlard, et… Toby écarquilla les yeux en comprenant subitement ce que cela signifiait, au moment même où Winifred le confirma d'une voix tendue :

« Je crois qu'il veut racheter sa boutique. »


Scott voulait démolir la Tour pierre par pierre.

Un « Cracbadabum » et il en serait fini de cet endroit où sa femme avait décidé de se cacher et auquel il n'avait pas accès.

Ce n'était pas la première fois qu'elle s'y réfugiait, et il avait dû accepter son absence - physique comme mentale - à plusieurs reprises. Lors du décès de ses parents déjà, qui étaient morts à Azkaban, à quelques semaines d'intervalle, cinq ans auparavant. Même si elle ne les voyait plus, ni ne leur rendait visite, elle avait été plus que touchée par cette information qui avait éveillé bien des mauvais souvenirs. Elle avait refusé tout soutien et s'était renfermée pendant plus d'une semaine avant de quitter la Tour sans plus aborder le sujet.

Les autres fois… Il était responsable, il l'admettait. Ses absences étaient toujours dues à leurs disputes et il en était toujours le premier fautif. De par sa maladresse, il l'avait très souvent blessée sans le vouloir. Cette fois encore, il avait parlé sans réfléchir et elle s'était réfugiée loin de lui sans qu'il ait l'opportunité de s'excuser. D'ordinaire, elle ne restait enfermée là-haut qu'un jour ou deux. Trois une fois, après une dispute plus virulente que les autres.

Ça faisait désormais treize jours.

Elle était sortie pour aller rendre visite à Ella à plusieurs reprises, et il savait qu'elle avait eu un rendez-vous avec son éditeur concernant son prochain roman ; mais elle ne lui avait pas adressé une seule fois la parole. Elle s'arrangeait pour quitter la maison quand il était trop occupé avec les dragons pour l'alpaguer, et se faufilait ensuite sans se faire voir. Une vraie anguille.

Il avait plutôt bien accepté ses petites manies jusque là. Qu'elle se renferme sur elle-même au moindre tracas, qu'elle ne partage que rarement ses pensées et ses sentiments… Il savait ce qu'elle ressentait sans qu'elle eut besoin de l'exprimer la plupart du temps. Il n'avait pas besoin qu'elle lui parle. Il parvenait toujours à la réconforter avant même qu'elle ouvre la bouche.

Mais pour cela, il fallait qu'il puisse la voir.

Il grommela un juron en fusillant la maudite Tour du regard, et Ragnarok, le Norvégien à crête, se rappela à son bon souvenir en enfonçant ses petites dents de bébé dragon dans son mollet. Scott abandonna donc son problème des yeux pour se préoccuper de l'animal qui, du haut de ses six jours, le fixait avec un regard tout triste. Scott sentit un sourire lui monter aux lèvres. Il pouvait presque entendre Rag penser : « S'il-te-plait, occupe-toi de moi » et il s'empressa d'obéir à sa demande silencieuse.

Il avait récupéré l'oeuf de dragon de Ragnarok dix jours auparavant grâce à l'un de ses contacts qui surveillait le marché noir. La vente d'oeufs de dragon avait beau être illégale, de nombreux sorciers n'hésitaient pas à prendre des risques pour les revendre à prix d'or. Quitte à faire du mal aux dragonnes pour leur voler leurs petits. Scott n'osait même pas imaginer ce qui serait advenu de la créature s'il n'avait pas pu la sauver. Sans doute aurait-elle été tuée pour ses cornes, sa peau solide ou il ne savait quelle autre partie de son corps. Ou aurait-elle été entrainé dans un de ces combat de dragons qui, bien qu'interdits, étaient devenus un commerce florissant.

Il caressa la crête de Rag qui commençait à prendre du volume et l'animal poussa un petit cri ravi avant d'essayer de lui grimper dessus. Il ne pouvait pas encore se servir de ses ailes et utilisait donc ses griffes pour prendre de la hauteur. Afin de ne pas se retrouver avec des trous dans les jambes, Scott préféra soulever l'animal dans ses bras et ce dernier s'enroula à moitié autour de son cou avant de s'allonger dans son nouvel endroit préféré.

Scott faillit apprendre au dragon qu'il ne pourrait bientôt plus s'installer ainsi : d'ici quelques semaines, Rag aurait doublé de volume et pourrait lui briser la nuque dans cette position. Mais un seul coup d'oeil lui suffit à abandonner son idée : pas question de démoraliser la créature qui vivait sa petite vie sans se soucier de l'avenir. Rag était bien trop mignon.

Un sourire tordit les lèvres de Scott à cette pensée et il leva la tête pour observer de nouveau le sommet de la Tour. Il avait une idée, enfin. Trépignant sur place, il sortit sa baguette de sa poche pour ensorceler un petit caillou qu'il fit voler jusqu'à la fenêtre de Scarlett. Il l'envoya dessus, sans trop de force pour ne pas casser la vitre.

Aucune réaction. Un autre caillou. Puis un autre encore.

Rag leva la tête pour jauger la situation, puis se réinstalla confortablement en comprenant qu'il n'avait pas de raison de se réveiller. Scott ne laissa pas tomber et insista. Au huitième caillou, la fenêtre s'ouvrit à la volée et Scarlett apparut. Scott relâcha son souffle qu'il n'avait pas même pas eu conscience de retenir et agita bêtement la main dans sa direction.

« A quoi tu joues ? Cria Scarlett depuis sa fenêtre, sourcils froncés, l'air si fatiguée qu'il se demanda si elle prenait même la peine de dormir.

- Je voulais te présenter quelqu'un ! »

Il indiqua le dragon qui somnolait sur son épaule, et sourit en direction de sa femme qui, il le savait, flancherait au moins un peu. Elle n'appréciait que très peu les risques que lui faisaient courir son emploi, même si elle comprenait son intérêt. Et elle ne s'approchait jamais des Dragons dès lors qu'ils atteignaient l'âge adulte. Pas question de se faire croquer.

Mais les dragonneaux… C'était une toute autre histoire. Comme la plupart des créatures, les dragons étaient bien plus mignons quand ils étaient petits. Leurs dents n'étaient pas totalement aiguisées, leur peau n'était pas encore tout à fait épaisse, et ils avaient l'air fragiles ce qui donnait à n'importe quel humain l'envie de les adopter. Bien sûr, la plupart des gens n'auraient pas pris ce risque.

« Il s'appelle Ragnarok, lança Scott en voyant Scarlett se pencher un peu plus, les yeux plissés pour discerner l'animal malgré la distance. Il a tout juste six jours. C'est un norvégien à crête, regarde… »

Il glissa son doigt le long de la dite-crête qui fut parcourut d'un frémissement avant de se dresser et le regard de Scarlett s'éclaira un peu. Alors Scott tenta le tout pour le tout.

« Tu veux venir le voir de plus près ? Il n'est pas dangereux. Pas encore. »

Scarlett rentra aussi sec la tête et Scott jura. Il était allé trop vite, et il l'avait brusquée alors même qu'il savait pertinemment qu'elle aurait besoin de plus de temps.

Il se demandait parfois si sa relation avec Scarlett ne l'avait pas préparé à s'occuper de dragons. Comme avec eux, un pas de trop et vous pouviez vous faire mordre - enfin, métaphoriquement parlant dans le cas de sa femme. Les Dragonneaux étaient aussi craintifs qu'agressif, et mettaient du temps à faire confiance aux hommes, non sans raisons. Oui, pas de doute, sa femme était un dragon. Un dragon qu'il venait de faire fuir.

Rag lui mordilla l'oreille et Scott gronda un « Non » sévère pour qu'il ne prenne pas de mauvaises habitudes, le regard toujours rivé à la fenêtre. Elle ne l'avait pas refermée, c'était déjà ça, mais la distance était suffisante pour qu'il se sente rejeté.

Puis, elle réapparut, l'air hésitant, les sourcils froncés en une expression dubitative. Il se contenta de lui sourire, espérant que cela suffirait à la convaincre d'abandonner sa forteresse de solitude. Le silence pesa une longue minute sans qu'ils ne se lâchent des yeux, puis Rag poussa un petit cri et Scott vit plus qu'il n'entendit Scarlett rire. Alors seulement, elle murmura un « D'accord » qui fit bondir son coeur dans sa poitrine.

« Merci, mon grand ! » Chuchota-t-il à l'adresse de l'adorable Rag qui lui donna un coup de gueule pour seule réponse.

Scott fonça en direction de la porte, impatient de la voir surgir. Il aplatit ses cheveux en les écrasant sous ses paumes avant de constater qu'elles étaient couvertes de bave de dragon. Alors seulement il les essuya sur son pantalon avant de carrer les épaules, prêt à s'excuser.

Scarlett apparut au bout d'interminables minutes d'attente, seulement vêtue d'une de ses chemises et d'un vieux pantalon trop grand. Il esquissa un sourire à la découvrir ainsi, perdue dans ses vêtements à lui. Elle avait de l'encre sur les doigts et les cheveux tout emmêlés, des cernes aussi profonds que si elle avait été frappée assombrissaient son regard déjà noir. Elle avait l'air fatiguée, et bien plus triste que d'ordinaire, et Scott s'interrogea aussitôt : qu'avait-elle bien pu ressasser dans cette tour ?

Scarlett esquissa un faible sourire avant de s'approcher de lui. Ses pieds nus foulèrent l'herbe humide sans qu'elle parut s'en soucier et elle tendit la main vers lui avant de toucher Rag. La gueule de l'animal s'entrouvrit, comme prête à mordre, puis finalement il se contenta de renifler le bout de ses doigts avant de pousser un étrange feulement. Le sourire de Scarlett réapparut, plus franc cette fois, et Scott comprit qu'il avait eu raison de l'inciter à sortir.

« Il est adorable, pas vrai ? Et il est sage pour l'instant, même s'il s'amuse à croquer tout ce qui lui passe sous le nez… Il a déjà cassé l'une des barrières autour de l'enclos, et sans la magie, il aurait pu s'enfuir. »

Scarlett ne répondit pas, toute plongée qu'elle était dans son observation du dragon qui le lui rendait bien. Alors Scott poursuivit, incapable de supporter ce silence qui paraissait si dangereux.

« Tu te souviens l'an dernier, le Pansedefer ukrainien qui avait réussi à s'échapper ? Il avait eu le temps de dévorer deux moutons du champ d'à côté, et il avait le ventre gonflé comme un ballon quand il est revenu. On aurait dit qu'il allait exploser ! Tu… Tu avais dit qu'il ressemblait à mon père après le repas de noël… »

Scarlett leva enfin les yeux vers lui, et il eut l'impression de recevoir en coup en les découvrant humides. Il murmura son prénom, à bout de souffle, mais n'eut pas le temps de dire un mot de plus qu'elle chuchota, si bas qu'il eut du mal à la comprendre.

« Tu feras un super papa… »

Il se figea, pétrifié. L'espace d'une seconde fantastique, il crut qu'elle lui annonçait une bonne nouvelle. Une nouvelle qu'il ne faisait qu'espérer, quand bien même ne reposait-elle sur aucune réalité potentielle. Mais l'espoir ne dura pas et explosa sur place, le laissant là, au bord de la nausée et des larmes.

« Pourquoi est-ce que tu dis ça ? »

Scarlett haussa simplement les épaules, mais il sut que cette pensée ne venait pas de nulle part, qu'elle n'avait pas dit ça sur un coup de tête juste pour faire la conversation. Et sans qu'il ne sache précisément pour quoi, il fut tout à coup pétris d'angoisses. Parce qu'il ne serait jamais un « super papa », pas dans cette vie en tout cas, pas avec elle. Il s'était fait à cette idée ou du moins, il essayait. Alors si elle se mettait subitement à lui dire des choses qui n'avaient pas de sens…

« Scarlett, chuchota-t-il en faisant un pas de plus vers elle. Je ne sais pas à quoi tu penses, mais…

- A rien. Je ne pense à rien, ne t'inquiète pas. »

Elle mentait. Il le savait parce qu'elle n'avait jamais été douée pour ça, pas avec lui du moins. Elle ne le regardait pas vraiment dans les yeux, mais quelques millimètres sur le côté, et sa voix même ne ressemblait plus à la sienne. Elle était différente, tout simplement, et il sut que quel que soit le résultat de ses réflexions des derniers jours, ce ne serait pas en sa faveur. Alors il murmura la seule chose qui lui semblait juste en cet instant, la seule chose qui avait encore de l'importance :

« Je t'aime, Scarlett. »

La jeune femme cilla et une larme lui échappa, glissant sur sa joue jusqu'à se perdre dans le col de sa chemise. Et elle lui sourit, si tristement qu'il se demanda subitement pourquoi il avait attendu treize jours, pourquoi il n'avait pas démoli cette Tour finalement.

Parce que quand elle finit par répondre, il eut l'impression qu'elle était déjà prête à retourner s'y réfugier et que cette fois, elle n'en sortirait peut-être pas. Il eut l'impression, simplement, qu'elle lui faisait des adieux.

« Je t'aime, moi aussi. »


Toby n'avait jamais rempli un dossier aussi vite, et ce fut après seulement une petite heure qu'il quitta de nouveau le Ministère sans prévenir quiconque. Il se doutait que si Dawlish constatait sa disparition, il se fera taper sur les doigts, mais il n'en avait que faire. Il était préoccupé et n'aurait été bon à rien.

Il sortit donc sous le regard inquiet de Winifred, puis transplana aussitôt que possible. Il réapparut quelques secondes plus tard à quelques mètres des hautes barrières entourant la demeure où il avait grandi. Comme toujours, un désagréable frisson grimpa le long de sa colonne vertébrale, mais il passa outre avant de se diriger vers le portail. D'un sortilège, il l'ouvrit, puis traversa le jardin qui, laissé à l'abandon pendant deux décennies, avait tout d'une forêt désormais.

Il s'arrêta dès que la maison s'exposa sous son regard et prit une profonde inspiration.

Il avait déménagé dès qu'il avait eu suffisamment de gallions pour louer le plus petit des appartements mis à disposition par le Ministère. Il préférait vivre dans un vingt mètres carrés bien à lui que dans ce manoir dans lequel il n'avait que de rares bons souvenirs.

Il se demandait parfois ce qu'il en ferait après le décès de ses parents. Évidemment, il espérait que cela arrive le plus tard possible, mais cette question le perturbait. Il n'avait aucune intention de vivre dans cet endroit où son grand-père s'était acharné à le transformer en monstre, où il avait vu ses parents faire subir des horreurs à des gens plus faibles qu'eux à la demande de Voldemort, où Scarlett avait été forcée d'abandonner toute innocence…

Le manoir avait perdu tout prestige et tombait presque en ruines, mais il s'en fichait un peu. Il avait depuis longtemps laissé tomber les idéaux qu'on avait tenté de lui insuffler à forces de coups. Non, les Malefoy n'étaient pas des Dieux en comparaison des Sang-de-Bourbe. Et non, ils ne méritaient pas de piétiner les autres pour leur seuls bénéfices.

S'il estimait valoir davantage que nombre de gens de sa connaissance, ça n'avait rien avoir à le nom qu'il portait. C'était son intelligence, son ambition, ses capacités qui l'avaient conduit là où il était désormais.

Sa famille avait tout perdu alors qu'il n'était qu'un enfant soumis aux règles qu'il ne pouvait enfreindre sans en subir les conséquences. Et il s'acharnait à tout gagner pour son seul bénéfice. Pour lui, Tobias, et non par honneur pour un nom qui ne valait plus grand chose. Un nom que ce Manoir décrépit représentait encore bien trop à ses yeux.

Un Manoir dans lequel il aurait sincèrement aimé ne pas devoir remettre les pieds. Mais il s'efforça à avancer jusqu'à atteindre la porte qu'il poussa sans même frapper. Après tout, il était toujours un peu chez lui. Il n'eut qu'à faire quelques pas pour voir son père apparaitre et il comprit aussitôt que Winifred avait eu raison de s'inquiéter.

Son père, qui avait été habitué à se voir tout servi sur un plateau d'argent dès son plus jeune âge, avait appris l'intérêt du travail bien plus tardivement que la plupart des gens. Mais il n'avait pas eu le choix. Il devait bien nourrir sa famille. Et en cet après-midi de semaine, il aurait dû se trouver dans la petite échoppe où il vendait des potions non loin du Chemin de Traverse.

Adolescent, Toby s'était parfois senti humilié de voir son père comme un simple marchand - c'était loin d'être un travail pour un Malefoy après tout. Maintenant adulte, il comprenait que son père leur avait sauvé la vie en mettant sa fierté de côté. La valeur d'un nom ne nourrissait pas, ne payait pas les manuels de Poudlard ou l'uniforme… C'était à la sueur de son front qu'il avait obtenu tout ça pour son fils. Tout comme sa mère, bien entendu, qui travaillait aussi énormément.

Il n'aurait pas dû être là à ne rien faire, dans ce Manoir qui menaçait de leur tomber sur la tête. Et Toby sentit ses poings se serrer dans les poches de sa cape alors qu'une colère sourde grondait soudain en lui. Il ne s'était pas servi de sa force physique en dehors du travail depuis longtemps, mais il en éprouvait subitement le besoin.

« Qu'est-ce que tu fais là ? S'étonna son père en s'avançant vers lui. Tu ne devrais pas être au travail à cette heure ci ? Tout va bien ?

- Et toi ? Rétorqua Toby d'un ton amer. Pourquoi t'es là au lieu d'être à la boutique ? »

Drago parut tout à coup embarrassé et Toby fut pris d'une furieuse envie de frapper quelque chose, n'importe quoi. Son père même peut-être qui le fixait avec une expression coupable, teintée seulement d'une nuance incoercible d'arrogance. Peu importait la situation, peu importait même qu'il ait tort ou raison, son père aurait toujours l'air prêt à proclamer qu'il ne faisait jamais d'erreurs. Il n'était simplement pas du genre à s'excuser.

« Dis-moi que tu n'as pas vendu la boutique, gronda finalement Toby qui ne voyait pas l'utilité de cacher les raisons de sa visite.

- Comment as-tu…

- Ce n'est pas ce qui compte là, maintenant ! Dis-moi juste que tu n'as pas fait ça ! »

Drago secoua la tête et Toby poussa un bref soupir de soulagement avant que son père n'ajoute :

« Ce n'est pas encore signé. »

Mais ça le serait bientôt, comprit Toby qui se prit la tête entre les mains avant de pousser tout un tas de jurons qu'il n'aurait jamais osé formuler devant sa mère. Cette dernière jurait comme une chasseuse de gnomes, mais menaçait son fils de lui jeter un sortilège dès qu'il faisait de même devant elle.

« Tobias…

- Ne le fais pas ! Cria Toby avant de dépasser son père en le bousculant. Tu as le contrat quelque part ?

- Toby…

- Je veux le voir ! Montre-moi donc la somme dérisoire qu'il te propose, qu'on rigole un peu. Est-ce que ça couvrira tes frais, au moins ? De combien de gallions es-tu déficitaire, exactement ? Je sais que tu…

- Tobias Orion Malefoy ! »

Le cri de son père l'arrêta alors qu'il se mettait à fouiner dans les dizaines de parchemins qui reposaient sur la table basse de leur petit salon, là où ils faisaient habituellement leurs comptes. Il n'y avait que des factures, des factures pleines d'avertissements et de menaces, et Toby sentit son coeur se serrer à l'idée de ce que ses parents vivaient. À ce qu'il avait fui.

La main de Drago se posa sur son épaule, et il la serra brièvement avant de soupirer.

« Les affaires ne fonctionnent plus depuis des mois, Toby. Ça allait plutôt bien jusqu'à l'année dernière, mais ensuite… Il nous propose de tout racheter, on ne devrait plus rien à personne et on pourrait recommencer sur de nouvelles bases.

- Recommencer ? Ricana Toby avec un regard glacial. Recommencer quoi ?! Maman bosse déjà douze heures par jour au centre pour que cette maison tienne ! À l'époque, vous aviez vendu toutes les babioles de grand-père pour que tu t'achètes la boutique ! Il ne reste rien ! Alors qu'est-ce que tu feras, hein ?

- Je verrai bien. Pour l'instant, j'essaie juste de sauver ce qui peut l'être, Toby. Cette maison et ce qui reste de notre famille. Et tu détestais que je sois fabricant de Potions, tu te souviens ? Tu n'auras plus à avoir honte, maintenant… »

Toby lâcha un rire sans joie. Honte ? Il accepterait d'avoir honte toute sa vie si seulement il pouvait être sûr que ses parents s'en sortiraient. Que son père ne serait pas qu'un ancien Mangemort de plus à finir sans le sou, à vendre les derniers vestiges de son passé jusqu'à se perdre lui-même.

Alors il fit la seule chose qu'il pouvait faire, quand bien même avait-il passé les dernières années de sa vie à économiser chaque gallion qui ne lui soit pas absolument nécessaire, quand bien même avait-il accepté les missions les plus dangereuses pour parvenir à s'offrir ce qu'il n'avait jamais eu auparavant - la sécurité financière.

« Dis-moi de combien vous avez besoin.

- Qu-Quoi ?

- Maman et toi. Dites-moi de combien vous avez besoin pour payer tout ça, dit-il en indiquant de la main toutes les factures qui s'amoncelaient. Ensuite, on réglera le problème de la boutique ensemble. Je sais que le prix des matières premières a augmenté, je m'arrangerai pour te trouver un autre fournisseur, à l'autre bout du monde s'il le faut. J'ai l'autorisation d'aller où je veux, et on ne me demande jamais de vider mes poches. Je pourrais te ramener même des Queues d'éruptif si nécessaire. Tu pourras faire de nouvelles potions, et je…

- Toby, non.

- Mais, je… »

Drago secoua la tête avant de saisir le visage de Toby entre ses mains. Le jeune homme eut l'impression d'avoir de nouveau onze ans, l'âge auquel il avait vu son père agir ainsi avec lui pour la dernière fois.

Il s'apprêtait alors à rentrer à Poudlard et il était mort de trouille. La guerre s'était terminée seulement deux années auparavant, et il savait pertinemment que le nom des Malefoy était toujours bien présent dans les esprits. Ils se tenaient sur le quai de la Voie 93/4 et Toby avait très envie de partir en courant. Son père avait alors pris son visage exactement de la même façon et avait proclamé, avec une telle assurance que Toby avait eu l'impression de rêver :

« J'ai été lâche toute ma vie, Tobias. J'ai souvent eu envie de fuir, et je l'ai fait à plusieurs reprises. Ne fais pas la même chose. Lève la tête, carre les épaules, et prouve aux autres que tu n'as pas peur d'eux. Sois arrogant s'il le faut, sois sûr de toi avant tout, et fait ce que tu as à faire sans jamais hésiter. Si quelqu'un tente de t'arrêter, pousse-le. Si quelqu'un essaie de t'humilier, venge-toi. Si quiconque ose te faire du mal, montre-lui ce qu'est la vraie douleur… »

Toby avait appliqué ses conseils quelques minutes plus tard lorsqu'un Serpentard plus âgé l'avait insulté dans le Poudlard Express. Il ne lui avait fallu qu'un mois pour que tout le monde sache qu'il n'était pas de ceux avec qui on plaisante, et même s'il avait récolté ainsi plus d'une punition, il savait que sans cela, sa vie aurait été bien différente. Et bien plus difficile.

Il espérait un autre conseil de cet acabit, un conseil qui puisse atténuer la culpabilité qu'il éprouvait à l'idée de voir ses parents s'écrouler alors même qu'il s'élevait au sein de la hiérarchie sorcière. Mais les mots que son père prononça lui firent l'effet d'une douche froide :

« Garde tes gallions, Toby. Ce sont les tiens, et tu t'es battu pour les obtenir. Tu as toute la vie devant toi, et crois-moi, tu auras besoin de cet argent pour vivre celle que tu mérites. Ta mère et moi, nous pouvons nous en sortir comme nous l'avons toujours fait. Nous n'avons pas besoin de ta charité.

- Ma charité ?! Vous êtes mes parents ! Rétorqua Toby en repoussant violemment son père. Et cet homme, il… Il rachète toutes les boutiques comme la tienne ! Il va peut-être te débarrasser de tes dettes, mais il gagnera dix fois la somme qu'il t'offre en installant sa boutique à la place de la tienne, et il…

- La loi du plus fort. »

Toby crut rêver. Son père venait de prononcer les mêmes mots que ceux qu'il avait servis à Winifred un peu plus tôt, et il avait cru. Au fond, il y croyait même encore. Mais lorsque cela vous touchait personnellement, vos certitudes pouvaient être remises en question, et celles de Toby venaient d'en prendre un sacré coup.

« Ella travaille pour lui, songea-t-il tout à coup. Si elle savait ce qu'il fait, je suis sûr qu'elle pourrait…

- Ne la mêle pas à tout ça, trancha sévèrement Drago. Théo m'a dit qu'elle adorait son travail, ne gâche pas tout. Cet homme n'est pas responsable de ce qui nous arrive, pas plus qu'Ella. La vie est ainsi faite, Toby, un point c'est tout. Alors s'il te plait, retourne travailler. Continue à faire ce que tu fais, et fais-le bien, d'accord ?

- Mais papa… »

Drago secoua la tête, et Toby comprit que la discussion était close. Son père était déterminé à faire ce qu'il estimait être le mieux pour sa famille, comme il l'avait toujours fait, et même si Toby pensait qu'il était en train de se faire totalement avoir, il n'avait aucune autre solution à leur offrir.

Mais même s'il ne répondit rien comme pour accepter la décision paternelle, son esprit lui, cogitait déjà à un plan. Il n'était peut-être pas devenu Auror pour sauver tout le monde, mais il avait bien l'intention de faire ce qui était juste.


« Ella ! »

La tête ailleurs, Ella mit quelques minutes à réaliser que quelqu'un l'appelait. Elle venait à peine de quitter les laboratoires après une longue journée de travail, et ne parvenait pas tout à fait à se sortir sa potion de la tête. Elle remplissait mentalement son carnet de notes, s'acharnant à ne rien oublier pour pouvoir tout écrire une fois rentrée dans son appartement.

« Ella ?! »

Cette fois, elle se retourna en comprenant que c'était bien à elle qu'on s'adressait. Elle referma son carnet imaginaire et repéra Rhys qui traversait la foule pour venir à sa rencontre. Elle lui sourit alors qu'il la rattrapait, et ils se mirent en route en direction de leur immeuble commun, comme presque tous les jours depuis son arrivée.

« Vous avez faim ? Demanda subitement Rhys, changeant tout à coup leur script habituel qui abordait des sujets tels que la météo ou les élections qui approchaient.

- Faim ?

- Je me disais que nous aurions pu dîner ensemble, ce soir. Chez moi, peut-être ? Nous aurions l'occasion de discuter davantage de votre potion, et de ce que vous espérez concernant notre avenir. »

Ella s'arrêta net de marcher alors que ses joues s'enflammaient. Il avait bien dit « notre avenir », n'est-ce pas ? Il réalisa qu'elle s'était figée et revint sur ses pas. Il ne lui fallut qu'une seconde pour ajouter, comme s'il avait prévu ce que ses mots entraîneraient :

« Notre avenir en tant que collègues, bien entendu. J'espère sincèrement que nous ferons équipe pendant longtemps, et que cette potion n'est que la première d'une longue lignée de travaux que nous ferons ensemble.

- Je… Je l'espère aussi. »

Elle se sentait un peu embarrassée de s'être imaginée autre chose, alors même qu'il lui semblait évident que Rhys la draguait. C'était léger, il ne lui avait encore fait aucune avance réelle, mais elle le savait. C'était dans la manière dont il la regardait, dans la façon dont il agissait quand il était près d'elle et dans cette étrange habitude qu'il avait de toujours surgir quand elle était seule. Elle ne comptait plus le nombre de déjeuner qu'ils avaient partagés dans la cafétéria du laboratoire, puisqu'il s'installait toujours à sa table.

Si elle devait être honnête avec elle-même, elle se sentait flattée. Néanmoins, quand il répéta son invitation à dîner alors qu'ils passaient ensemble les portes de leur immeuble, elle ne parvint pas à répondre par la positive.

Toby était revenu.

Appuyé contre le bureau d'accueil, il était en pleine conversation avec le gardien, Buster. Le coeur battant contre ses tempes, elle le scruta en détails, essayant de déceler la moindre petite blessure qu'il aurait pu se faire en mission. Il était parti dix jours après tout, ça avait bien dû être important. Mais à moins de le déshabiller sur place - ce qui aurait eu le mérite d'être surprenant pour tout le monde - elle ne pouvait s'assurer qu'il ne dissimulait pas de nouvelles cicatrices sous sa cape de sorcier.

Comme s'il avait senti son regard, il interrompit sa discussion pour se tourner vers elle. Il avait l'air fatigué et un peu anxieux, mais dès qu'il la vit, son visage s'éclaira. Il lui sourit et elle ne put s'empêcher de faire de même. Puis il réalisa que Rhys se tenait près d'elle et ses sourcils se plissèrent, menaçant, formant un barre sombre contre son front.

« Ella, nous y allons ? »

La paume de Rhys se posa subitement au creux de ses reins, et malgré les couches de tissus qui séparaient sa peau de sa sienne, elle se sentit comme mise à nue. Le regard de Toby s'assombrit, et Ella se demanda combien de temps il lui faudrait pour céder à la folie meurtrière qui semblait soudain l'animer. Mais déjà Rhys la poussait d'une main ferme en direction de l'ascenseur, et ce fut le coeur battant à tout rompre dans sa poitrine qu'Ella y entra.

Elle se retourna pendant que Rhys appuyait sur le bouton de l'ascenseur portant le numéro de son étage. Elle entendit Toby dire à Buster qu'ils poursuivraient leur discussion plus tard, et comprit qu'il comptait bien la rejoindre. Il ne semblait prêt à la laisser partager un instant de plus seule avec Rhys.

L'oeillade déterminée qu'il lui décrocha comme pour la clouer sur place la poussa instinctivement à tendre le bras en direction des portes qui commençaient déjà se rapprocher. La main de Rhys s'empara de la sienne, et le « Attendez ! » de Toby fut tranché net par la fermeture de l'ascenseur.

Ella resta figée une seconde alors que la main de Rhys la serrait plus fort, et elle s'entendit demander :

« Pourquoi avez-vous fait ça ?

- Je voulais poursuivre notre conversation, et il aurait sans doute été cavalier de ma part de vous inviter à dîner devant votre voisin, répondit calmement Rhys, comme s'il ne venait pas de faire preuve d'impolitesse en laissant Toby en bas. C'est votre ex petit-ami, n'est-ce pas ?

- Comment le savez-vous ?

- Et bien… La gêne entre vous, la façon dont il vous regarde. »

Ella se tourna vers lui sans comprendre. Et il ajouta, un rictus un peu agacé tordant ses lèvres :

« Comme si vous lui apparteniez. »

Ella émit un petit rire, plus pour cacher son embarras que parce que la situation était réellement amusante. Elle n'en revenait pas au fond, qu'il ait osé faire ça. Et l'idée de l'état de nerf dans lequel cela avait dû plonger Toby qui poireautait sûrement au rez-de-chaussée l'inquiéta un peu. Elle se souvenait encore de la facilité avec laquelle le jeune homme jouait des poings comme de la baguette. Il n'était pas de ceux dont il fallait se moquer, et Rhys avait inutilement provoqué la bête. Elle espérait sincèrement qu'il savait ce qu'il avait fait, mais Rhys paraissait avoir bien d'autres sujets de préoccupations.

« Avez-vous eu une relation sérieuse ? Demanda-t-il en feignant presque parfaitement un manque d'intérêt, comme s'il faisait juste la conversation et n'était pas réellement en train de lui poser une question très personnelle.

- Et bien… Nous ne sommes pas restés ensemble longtemps. Et nous étions jeunes. »

Rhys parut soulagé, comme si sa réponse lui convenait, et Ella se sentit coupable. Bien qu'elle n'ait pas menti, elle avait omis l'essentiel, et elle ne parvint pas à rester silencieuse plus longtemps.

« Mais c'était sérieux.

- Vraiment ? Mais vous venez de dire… »

Elle secoua la tête et il se tut, l'air perplexe. Il la fixait comme pour lire en elle et si cela lui plaisait d'attiser son intérêt, cette fois, le malaise était plus fort que son désir. Parce qu'il venait de la conduire dans l'ascenseur sans lui demander son avis, qu'il n'avait pas appuyé sur le bouton de son étage comme s'il estimait qu'elle passerait forcement la soirée avec lui… Et qu'il avait volontairement évincé Toby, sans se préoccuper de ce qu'elle souhaitait.

Elle savait que si les rôles avaient été inversés, Toby aurait réagi exactement de la même manière. Elle n'était pas naïve. Elle se doutait même qu'elle le lui aurait fait payer ensuite et qu'ils se seraient chamaillés à n'en plus finir. Mais elle n'osa pas faire de même avec Rhys. Ils n'étaient pas aussi proches, et il était son patron. Alors elle se contenta d'expliquer :

« Ce fut bref, mais intense. Notre relation à Toby et à moi. Elle s'est terminée il y a longtemps maintenant, mais je… Il compte énormément pour moi.

- Etes-vous en train de me dire que vous ne dînerez pas avec moi ? Soupira Rhys avec un sourire un peu plus figé que d'ordinaire.

- Je ne dînerai pas avec vous. Mais pas à cause de Toby, déclara-t-elle alors que les portes de l'ascenseur s'ouvraient à l'étage où vivait Rhys.

- Je me suis montré trop impudent, n'est-ce pas ? »

Ella acquiesça sans rien dire, et Rhys poussa un soupir défait avant de faire un pas en sa direction. Les portes se refermaient déjà, mais il appuya de nouveau sur le numéro de son étage avant de mettre son pied en guise de blocage.

« Je vous prie de me pardonner, Ella, murmura-t-il sagement. Je n'ai pas… L'habitude.

- L'habitude de quoi ?

- De l'entreprise de la séduction. »

Ella écarquilla les yeux, effarée par sa subite franchise. Une délicate rougeur s'empara des pommettes de Rhys qui compléta avec une timidité qu'elle n'avait pas décelée auparavant chez lui :

« J'ai passé ma vie plongé dans les études puis dans le travail, je ne sais pas vraiment me comporter avec les femmes. N'hésitez pas à me le dire lorsque je dépasse les bornes. Je suis peut-être votre patron au bureau, mais ici… (Il engloba l'ascenseur du regard, comme s'il s'agissait de leur nouveau lieu de rencontre.) Ici, je suis sous vos ordres. »

Ella se demanda s'il avait conscience de sous-entendu qu'il venait de prononcer. À en croire l'étincelle qui brillait au fond de ses yeux bleus, il savait très bien ce qu'il disait, et elle se demanda jusqu'où irait cette proposition si elle se décidait à l'accepter.

L'expression défaite de Toby surgit soudain à son esprit, comme envoyé par elle-ne-savait-quel recoin conscient de son cerveau, et elle se recula d'un bond en reprenant son souffle. Rhys se redressa légèrement, une expression penaude sur le visage, puis chuchota :

« Vous savez où j'habite, Ella. Vous pouvez me rendre visite quand vous le souhaitez. »

Il quitta l'ascenseur, puis y passa le bras pour appuyer sur le dernier étage avant de baisser la tête pour la saluer. Les portes se refermèrent quelques secondes plus tard et Ella se laissa tomber contre la paroi du fond en essayant de se remettre les idées en place.

Il venait clairement de faire un pas. Un grand pas. Il avait abandonné la séduction légère pour l'inviter chez lui, et elle savait pertinemment que sa dernière phrase ne tenait pas compte d'un dîner. Non, il lui proposait une toute autre sorte d'activité, et une petite partie d'elle brûlait d'accepter.

L'autre par contre… Elle secoua la tête avant de se la prendre entre les mains en marmonnant. Comme autrefois, ce fichu pays menaçait de la rendre zinzin - à moins qu'il s'agisse simplement de ses habitants qui paraissaient toujours prêts à la mettre dans d'improbables situations.

Elle s'esclaffa pour elle-même en se souvenant de la dernière fois où deux hommes s'étaient battus pour elle. L'un d'eux était un Elfe qui s'amusait un peu trop et qui faisait partie de ses plus proches amis. Et l'autre… L'autre devait trépigner au rez-de-chaussée en la maudissant de toutes ses forces.

L'ascenseur arriva enfin à son étage, la tirant de ses souvenirs, et elle se demanda si elle devait attendre Toby. Elle voulait discuter avec lui, s'assurer qu'il allait bien et surtout l'apaiser avant que la réaction immature de Rhys ne mette fin à leur entente pleine de frustration.

Elle ne put mettre son plan à exécution. En quittant l'ascenseur, elle réalisa immédiatement qu'elle n'était pas seul. Le couloir ordinairement plongé dans la pénombre à son arrivée était éclairé, et un homme y faisait les cent pas. Il s'arrêta net sous le bruit de ses talons contre le parquet glacé, et fit volte-face en un mouvement si brusque qu'elle faillit sortir sa baguette, croyant à une attaque. Puis elle le reconnut et son inquiétude disparut sous l'effet de la surprise.

Elle ne prêta attention ni aux cernes qui assombrissaient son regard ni au parchemin froissé qu'il serrait dans son poing serré, et se précipita sur lui en courant.

« Papa ! »

Elle lui sauta dessus, comme une fillette qu'elle n'était plus depuis longtemps, et réalisa à quel point il lui avait manqué ces deux dernières semaines. Elle avait été trop préoccupée pour y penser, mais maintenant qu'il était là, elle n'avait qu'une envie : qu'il y reste. Elle entoura ses bras autour de son cou pour le serrer, si fort qu'il aurait dû s'en plaindre.

Mais il ne dit rien. Et l'étreinte d'Ella ne provoqua aucune réponse. Il ne l'enlaça pas en retour, restant là, les bras ballants, et elle se détacha de lui en sentant que quelque chose clochait. Il ne la regarda même pas dans les yeux et se contenta de lui plaquer un parchemin contre la poitrine. Puis, d'une voix si brisée qu'elle eut du mal à la reconnaitre, il articula simplement :

« Mais qu'est-ce que tu as fait ? »


Note _ Et là c'est le DRAME. u_u'

Petites questions _ 1. Pas trop déprimé pour ce pauvre Théo qui est clairement une loque ? Et surpris que cette lettre resurgisse au pire moment ? ; 2. Alors... que pensez vous de Rhys maintenant ? XD il se rapproche, il se rapproche... (Toby, arrête de partir en missions, tout de suite !) ; 3. Et Toby ? - trop de peine pour ce garçon... il a tellement grandi ^^; 4. Et Ella ? ; 5. Et Scarlett & Scott qui s'effritent un peu plus à chaque fois que je parle d'eux ? (Je me déteste) ; 6. Et cette fin ? comment imaginez-vous la conversation qui va suivre ?

Dans le prochain épisode _ Un sprint, des excuses, des adieux, une promesse, une étreinte, une place parfaite, une fuite, des souvenirs, un quota déjà atteint, un "on" surprenant, et une chose en laquelle même moi je ne croyais plus xD

Le prochain chapitre sera posté dans la semaine pour me faire pardonner de mon retard :) il est déjà prêt à poster !

Voili voilouu ! Des bisous (toujours de loin) contre des reviews !

Bewitch_Tales