Pairing _ Théodore Notts & Hermione Granger + O.C. / O.C. que vous connaissez (normalement) déjà...
Genre _ Romance / Famille / Suspens.
Rating _ M ... :P
Disclaimer _ L'univers & ses personnages - adultes - appartiennent à une certaine auteure dont je préfère ne plus écrire le nom...
Note de l'Auteure _ Chose promise chose due ! :D Je poste un peu plus vite pour cette fois - et puis soyons honnêtes, je ne pouvais pas vous laisser en plan après le dernier chapitre...
Merci aux revieweurs, Bouses de dragons aux manchots !
Et bonne lecture à tous ! :P
Ellarosa - Vermelha
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Chapitre 5
« Mais la traitrise et la violence sont des lances à deux pointes ; elles blessent ceux qui ont recours plus grièvement que leurs ennemis. »
Emily Brontë.
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Toby avait opté pour les escaliers. Il ne lui avait fallu qu'une minute pour se décider après que les portes de l'ascenseur se soient refermées sous son nez. Il s'était tourné vers Buster qui avait eu l'air drôlement mécontent. Le vieux Cracmol paraissait prêt à arrêter l'ascenseur - il en avait le droit après tout, il n'était peut-être que le gardien mais cela lui donnait certains pouvoirs.
« Je n'aime pas beaucoup cet homme, avait-il ronchonné en tapotant le bout de son nez d'un index pointu. J'ai du flair pour ces choses là, tu sais ? »
Toby avait esquissé un sourire un peu crispé. La façon dont Ella avait laissé Rhys la conduire jusqu'à l'ascenseur lui donnait envie de taper dans quelque chose : de préférence le nez bien droit de cet arnaqueur.
« Je reviendrai vous voir plus tard, Buster. »
Alors il s'était précipité vers la cage d'escalier en espérant naïvement être assez vif pour atteindre le seizième étage avant eux. C'était vain, évidemment : il était peut-être rapide à la course, mais certainement pas assez pour battre un appareil magique.
Sans qu'il ne sache trop ce qui de sa jalousie ou de sa colère l'y incitait, il savait qu'il y avait urgence. La manière dont Rhys avait touché Ella lui donnait l'impression que leur relation avait évolué, et il n'avait aucune intention de laisser les choses aller plus loin.
Il savait bien qu'il n'avait pas son mot à dire, Ella était une adulte responsable de ses propres choix quoi qu'il éprouve. Néanmoins, il ne pouvait pas se contenter d'accepter la situation sans se battre. Pas avec ses poings - il se doutait qu'elle ne lui pardonnerait pas - mais par la force des mots. Pas question de la laisser fuir une fois de plus. Elle pourrait bien épouser ce freluquet si cela lui chantait, mais pas avant qu'ils aient mis les choses au clair. Pas avant qu'elle ne lui laisse une chance.
Il lui fallut précisément quatre minutes et dix-neuf secondes pour atteindre le dernier étage. À bout de souffles, il poussa la porte de sécurité en regrettant un peu de ne pas avoir eu de balai sur lui. Il serait allé bien plus vite en volant. Il serait ainsi arrivé à temps.
À quelques mètres de lui, il vit Ella rentrer dans son appartement. Il perçut les bruits d'autres pas juste avant les siens, et la porte de l'appartement se referma sous ses yeux. Et aussitôt, il se mit à imaginer le pire.
Rhys était avec elle. Il allait peut-être en train de la toucher. De l'embrasser. De la déshabiller. Il touchait peut-être déjà des parties d'Ella que Toby connaissait du bout des doigts et dont il rêvait encore bien trop souvent pour oser l'admettre. Il allait peut-être…
Toby se précipita vers la porte avant de s'arrêter net.
Une partie de lui voulait la défoncer. Si un coup d'épaule ne suffisait pas - Ella avait pu la renforcer par magie - il connaissait plusieurs sortilèges capables de le faire entrer dans l'appartement. Il était un Auror après tout. Il lui arrivait bien souvent de pénétrer dans les lieux où il n'était pas le bienvenu. Les Mages Noirs ouvraient rarement la porte à la première sommation.
Il glissa sa main dans sa poche et serra son poing autour de sa baguette magique. Une formule et il interromprait ce qu'il se passait - quoi que ce fut - derrière cette porte. Une formule et il pourrait enfoncer son poing dans le visage trop parfait de Rhys Demontmorency. Une formule et….
Et Ella ne lui adresserait plus jamais la parole.
Il la connaissait suffisamment bien pour savoir qu'elle n'était pas du genre à pardonner une telle infraction dans sa vie privée. Elle le mettrait à la porte avant même qu'il puisse dire un seul mot, et le fuirait quoi qu'il tente de dire pour se rattraper.
Il gronda un juron, desserra la poigne autour de sa baguette et, avant de se laisser l'opportunité de changer d'avis, se rua dans son propre appartement avant d'en claquer la porte.
Tout son corps était si douloureusement tendu qu'il se demanda s'il serait capable de se briser là, net, comme une statue de pierre jetée au sol. Il retomba contre le battant clos de la porte dans son dos, et s'y laissa glisser avant de prendre sa tête entre ses mains.
Tout à coup, il regrettait ces quelques jours passés loin de tout, à l'autre bout du monde. S'il avait été présent, il aurait pu intervenir plus tôt auprès de son père au lieu de devoir risquer le tout pour le tout. S'il avait été présent, il aurait pu enquiquiner Ella jusqu'à ce qu'elle accepte de prendre le risque d'un dîner, d'une soirée, de n'importe quoi où ils auraient pu se rapprocher.
Il ferma les yeux, le coeur battant contre ses tempes en un tamtam qui menaçait de lui faire perdre les dernières miettes de conscience qui lui restaient. Et il attendit. Priant silencieusement pour que de l'autre côté du couloir, la porte d'Ella finisse par se rouvrir et qu'il découvre que tout cela n'avait été qu'un cauchemar.
Ella referma la porte de son appartement, résistant tant bien que mal à la nausée qui la guettait. Elle resta sans bouger quelques secondes face à la porte close, priant pour qu'un instant au moins, tout se fige. Elle n'avait jamais tant souhaité avoir en sa disposition un Retourneur de temps, afin de pouvoir revenir en arrière. Dix ans plus tôt peut-être, ou juste la veille.
Mais elle n'avait aucun moyen de repousser davantage ce qui l'attendait, alors après avoir pris une profonde inspiration, elle se retourna pour faire face à son père qui lui semblait avoir pris des années depuis la dernière fois où elle l'avait vu.
Il se trouvait pour la première fois dans son nouveau chez-elle, mais n'y prêtait pas la moindre attention, tout son intérêt étant tourné vers Ella qui aurait bien voulu s'en passer. Il tenait toujours la lettre qu'elle avait été incapable de saisir, comme craignant qu'elle ne s'enflamme à son contact, et elle était si froissée qu'Ella se demanda si elle en serait encore lisible.
Elle savait qu'elle devait dire quelque chose, mais aucun mot, aucune excuse, ne serait suffisante. Et elle se doutait bien qu'il n'en accepterait aucune car jamais il ne l'avait regardée ainsi.
Elle avait parfois lu de l'agacement dans ses yeux quand, petite, elle faisait des bêtises. Ou même de la déception quand elle agissait en opposition aux convictions qu'il avait tenté de lui inculquer.
Mais jamais il n'avait eu l'air de la détester. Jamais il n'avait exprimé tant de souffrance en l'observant, comme si elle était était responsable de tous les maux de la terre. Il ne la regardait même pas vraiment dans les yeux, et elle prit mesure de la situation qui était sans nul doute pire que tout ce qu'elle avait jamais imaginé.
« Pourquoi ? Demanda-t-il simplement alors que le silence semblait s'épaissir, prêt à les engloutir tous les deux. Pourquoi, Ella ? Tu… Comment est-ce que tu as pu me faire ça ? Comment as-tu pu juste… »
De la main avec laquelle il broyait le parchemin, il tapa du poing sur le bar qui séparait la cuisine de son salon. Ella sursauta. Son père n'avait jamais été du genre violent, ça n'était simplement pas ainsi qu'il l'avait éduquée : on ne résolvait aucun problème en cognant, selon lui. Mais cette fois, la colère brûlante qui s'échappait de lui par vagues ne semblait pouvoir être apaisée par des mots.
Ella ouvrit néanmoins la bouche, prête à tout lui expliquer même si ça n'excuserait rien.
Elle voulait lui dire que la lettre d'Hermione était arrivée seulement quelques semaines après leur retour en Australie et qu'alors, elle bouillonnait encore de rage et de rancoeur. Elle avait agi d'instinct en la cachant, redoutant que celle lettre ne finisse de tout briser et qu'il change d'avis. Elle avait eu peur qu'il décide simplement de quitter leur maison, leur cocon, et qu'ils aménagent en Angleterre. Elle avait imaginé sa vie en un flash atroce où elle devait vivre avec non seulement Hermione, mais aussi Timothy et surtout Scott avec lequel sa relation était bien compliquée. Et elle aurait dû retourner à Poudlard et revoir Toby. Elle n'était alors vraiment pas prête à le faire, par lâcheté autant que par remords.
Quand finalement, ses émotions s'étaient taries, elle avait trois ans de plus et la lettre était toujours le seul secret qu'elle cachait à tous. Même Scarlett qui savait pourtant tout d'elle n'avait aucune idée de ce qu'elle avait fait - elle ne l'aurait jamais laissée faire, raison pour laquelle Ella ne lui en avait jamais parlé.
Alors seulement, elle avait envisagé de la lui donner.
Mille fois elle avait imaginé un petit discours. Mille fois elle s'était jurée « Demain, je lui montrerai la lettre » au long des années. Mille fois elle s'était dégonflée, repoussant encore et toujours à plus tard le moment fatidique. Parce qu'elle redoutait sa réaction, parce qu'elle se disait que ça n'aurait plus aucun sens puisque tant de temps avait passé… Parce qu'elle avait toujours peur de ce que cette lettre pouvait provoquer.
« J'ai cru… Au début, bredouilla Ella en cherchant ses mots, J'ai cru que sa lettre te ferait encore plus de mal, ou qu'elle te pousserait à revenir vers elle, et cette idée me rendait folle… Et papa, je suis tellement désolée si…
- Désolée ? Répéta-t-il d'une voix froide. Tu es désolée, Ella ? Vraiment ? Désolé, c'est ce qu'on est quand on casse accidentellement une assiette ! Désolé, c'est ce qu'on ressent quand il arrive quelque chose de grave à quelqu'un qu'on aime et qu'on n'a aucun pouvoir pour arranger la situation. Désolé, c'est aussi ce qu'on dit quand on bouscule un inconnu dans la rue parce qu'on ne regardait pas devant soi ! Désolé ne s'applique pas dans ce cas, Ella ! »
Il finit sa phrase en criant et Ella se mit aussitôt à trembler, non pas de peur mais parce qu'il lui semblait que son corps tout entier ne savait pas comment gérer cette situation. Elle sentit ses yeux se mettre à lui piquer, mais ravala ses larmes avant de lâcher en un souffle :
« Je suis désolée… »
C'était les seuls mots qu'elle pouvait dire, les seuls qui avaient un tant soit peu de sens en cet instant où se sentait si mal qu'elle avait à la fois envie de vomir et de pleurer. Elle avait l'impression d'être malade, tout simplement, et que cela ne s'arrangerait pas.
« Je peux comprendre que tu aies voulu me cacher cette lettre il y a dix ans, Ella, soupira son père en se remettant à faire les cent pas. Tu étais à peine majeure, tu venais de vivre des mois compliqués, sans moi, tu avais crains de me perdre plusieurs fois… Alors oui, je comprends. Mais, et après ?!
- C'était juste de plus en plus difficile. », admit-elle du bout des lèvres.
Et elle ne mentait pas. Lorsque vous cachiez quelque chose, il était bien plus compliqué d'en parler après des années. Se trouver des excuses était bien plus aisé aussi, elles venaient presque par dizaines : ça fait trop longtemps, ce n'est plus la peine, quel intérêt de ressasser tout ça maintenant ?
Mais là encore, son raisonnement était médiocre. Elle avait juste été lâche, une fois de plus, comme toujours. Et elle lui avait fait du mal, bien plus qu'à quiconque d'autre. Bien plus qu'à sa mère qu'elle avait mille fois insultée, lui causant une souffrance qu'elle estimait que celle-ci méritait. Bien plus qu'à Toby dont elle s'était servie, en partie consciemment, avant de lui briser le coeur. Bien plus qu'à elle-même.
« Tu sais ce qui est difficile ? »
Elle releva la tête. Il s'était arrêté de marcher pour se figer là, à seulement quelques pas d'elle, les épaules voutées. Il paraissait fatigué, comme vidée de toute énergie, de toute vie. Il avait les larmes aux yeux, et elle réalisa qu'elle ne l'avait jamais vu pleurer.
Auparavant, il avait été le symbole même du « Super-Papa » : super fort, super intelligent, super doué pour répondre aux « Pourquoi ». Il était brisé. Et c'était de sa faute.
« Ce qui est vraiment difficile, c'est de se réveiller tous les jours de sa vie en se disant qu'au moins, on a réussi quelque chose, et de réaliser qu'on s'est trompé, murmura Théo, la voix enrouée. J'ai créé des dizaines de fleurs plus incroyables les unes que les autres, mais si on m'avait demandé de quoi j'étais réellement fier, j'aurais répondu de toi sans même hésiter. J'ai eu tellement peur de ne pas réussir à t'élever tout seul, et puis finalement, tu es devenue cette incroyable jeune femme si intelligente et talentueuse et…
- Papa… »
Elle entendit la supplique dans sa voix, le « s'il-te-plait, ne le dit pas ». Et même s'il la perçut lui aussi, sans nul doute tant il la connaissait par coeur, il poursuivit sans prêter attention à son interruption.
« Et je me rends compte maintenant que j'avais tort. Tu es tout ça, Ella. Mais tu es aussi affreusement… Affreusement égoïste.
- Papa, je…
- Je voulais rester ici, il y a dix ans. Je voulais essayer au moins de vivre cette vie là, celle que j'avais quittée pour t'élever, mais je suis reparti. Pour toi. Je voulais prendre le risque, quitte à en souffrir, mais je suis reparti. Pour toi. Et ces dernières années, je suis resté dans cette maison en ayant chaque jour l'impression de perdre le goût à la vie, de passer à côté de mon existence. Pour toi. »
Ella accusa le coup, mais elle perdit le combat contre elle même et laissa couler ses larmes. Elle ne comptait pas le nombre de fois où il les avait séchées, mais c'était sans doute la première fois qu'il les faisait couler. Et qu'il n'avait aucune intention de l'apaiser.
« Et toi, tu… Tu me cachais cette lettre où ta mère m'exprimait des sentiments que je n'osais même pas espérer. Pour toi. Tu gardais le secret pour ne pas que ta vie change, pour garder le contrôle. Pour toi. Tu me rendais malheureux pour conserver ton propre bonheur. Pour toi. Alors dis-moi encore que tu es désolée, Ella, vas-y ! Mais ça ne changera rien ! Tes actions… Tes actions ont des conséquences et tu ne peux pas te contenter d'excuses. Pas cette fois. »
Ella ne comprit pas immédiatement ce qu'il voulait dire. Que pouvait-il bien attendre de plus ? Elle n'avait aucun moyen de changer le passé, et tout ce qu'elle pouvait faire, c'était s'excuser encore et encore jusqu'à ce qu'il lui pardonne. Ou du moins l'espérait-elle, quand bien même paraissait-il emplis d'une déception qui menaçait de les étouffer l'un et l'autre.
Il paraissait triste quand il fit un pas de plus en sa direction et l'espace d'une petite seconde, elle crut qu'il allait l'enlacer. Elle imagina qu'il puisse la serrer dans ses bras et lui dire quoi faire.
Elle était prête à tout et n'importe quoi. Elle pouvait repartir en Australie se terrer pour toujours, pour qu'ils souffrent de la même façon. Elle pouvait avouer à tout le monde ce qu'elle avait fait, quitte à se faire mépriser et haïr par ceux qu'elle aimait. Elle pouvait faire tout ce qu'il voulait.
Tout pour qu'il lui sourit à nouveau, qu'il l'appelle « ma petite Ellarosa si précieuse », qu'il ait l'air fier d'elle. Tout pour qu'il la regarde dans les yeux, juste une fois.
« Qu'est-ce que je dois faire, alors ? »
Elle avait conscience de donner l'impression d'être une petite fille en cet instant. Comme une gamine qui venait de faire une bêtise, elle attendait qu'un adulte lui explique comme tout réparer. Elle aurait voulu que ce soit aussi simple, mais son père secoua la épaules, l'air las.
« Aucune idée, Ella. Tout ce que je sais, c'est que… »
Il inspira à fond, comme pour se donner du courage, et Ella retint son souffle en priant pour que le temps s'arrête réellement cette fois. Pour qu'elle puisse gagner quelques minutes de plus avec lui. Pour qu'elle puisse trouver un moyen de le retenir alors qu'il semblait tout à coup prêt à s'en aller et à disparaitre de sa vie.
Mais le temps continua à filer, imperturbable, se fichant éperdument que son monde à elle soit sur le point de s'écrouler. Et son père, sans la regarder une seule fois, comme si elle était subitement devenue invisible à ses yeux, inexistante même, conclut d'une voix sourde :
« C'est que pour le moment… pour quelques temps… Je ne veux plus te voir. »
Toby s'était assoupi, assis là dans une position inconfortable. Ses fesses étaient engourdies, mais ce ne fut pas ça qui le tira de son demi-sommeil. Une seconde, il se demanda comment il avait pu s'endormir dans cette position avant de se rappeler qu'il n'avait pas fermé l'oeil depuis quelques jours - sa mission l'en avait empêché. Puis il se rappela ce qu'il faisait là, dans son appartement plongé dans le noir, et se releva d'un bond.
Il avait entendu une porte claquer.
D'un geste si brusque qu'il cogna le bout de ses bottes, il s'empressa d'entrebâiller la porte de son appartement et fronça les sourcils. Un homme se tenait à quelques pas, face à lui, et il venait clairement de sortir de chez Ella. Cependant, ce n'était pas Rhys, et il éprouva un bref et intense soulagement avant de sentir un frisson d'angoisse le parcourir.
Il n'avait pas vu Théodore Nott depuis des années. Son père et celui de Samya avaient organisé bien des rencontres, généralement dans les pays où Théo voyageait pour son travail, mais Toby n'avait jamais eu l'occasion de le croiser. Il était pourtant certain que personne ne pouvait vieillir de façon naturelle aussi vite en dix ans. Pas sans être malade.
La teint blême de Théo lui indiqua que quelque chose clochait, ainsi que ses yeux rougies par les larmes, et Toby n'hésita pas plus longtemps. Il ouvrit sa porte en grand et Théo, le regard noyé dans le vague, leva la tête en sa direction.
« Tobias ? Murmura-t-il en paraissant si perdu que Toby s'inquiéta encore davantage.
- Théodore… Vous… Tout va bien ? »
Il s'approcha de l'homme qui le dépassait autrefois de quelques centimètres et qu'il dominait désormais clairement, et se rendit compte que son imagination pouvait l'emmener très loin. S'il avait précédemment craint qu'Ella soit en train de vivre de nouvelles expériences dans les bras de Rhys, il se surprenait presque à regretter que ce ne fut pas le cas finalement. Presque, il n'avait pas perdu la tête. Parce que l'expression du père de la jeune femme laissait envisager bien pire.
Durant toute sa relation avec Ella, dix ans auparavant, il n'avait eu qu'une seule certitude : Ella aimait plus son père que n'importe qui d'autre. Il était le centre de son monde, celui vers lequel elle se tournait pour partager ses bonheurs et ses malheurs. Et il avait rencontré Théo et comprit que le contraire était aussi vrai. Théo adorait sa fille. Assez pour accepter de rejeter ses amis et celle qu'il aimait pour ne pas la blesser.
Et figé là, Théodore semblait aussi vide et triste que le couloir dans lequel ils se trouvaient. Pour Toby, il ne pouvait y avoir qu'une raison à cela. Il y avait un problème avec Ella.
« Ella… Ella va bien ? S'entendit-il demander, saisi d'angoisse.
- Tu vis ici ? Répliqua Théodore en clignant des yeux, laissant échapper de nouvelles larmes qu'il ne semblait pas sentir.
- Oui… Ella ne vous en a pas parlé ? »
Théo pouffa. Un ricanement sans joie qui se répercuta dans le couloir en un sombre écho.
« Elle ne m'a pas parlé de beaucoup de choses, répondit-il finalement, d'une voix si tendue qu'elle parut prête à se fêler.
- Qu'est-ce que vous voulez dire ? »
À ce qu'il en savait, Ella n'avait aucun secret pour son père. Dix ans plus tôt, elle pouvait parler de tout avec lui, même de sujets que la plupart des enfants n'abordaient jamais avec leurs parents sous peine de mourir de honte.
Théo secoua la tête pour seule réponse, et Toby comprit qu'il n'obtiendrait rien de plus de la part de cet homme qui lui semblait si différent de dans ses souvenirs. Plus vieux. Plus sombre aussi. Comme une version amère et infidèle de l'original.
Il ne put s'empêcher de jeter un coup d'oeil vers la porte de l'appartement d'Ella, se demanda ce qui avait bien pu se passer pour que Théo paraisse aussi amoché. Et dans quel état devait se retrouver Ella en conséquences. Il aurait voulu se précipiter dans son appartement pour s'assurer qu'elle allait bien, mais doutait d'en avoir le droit.
« Toby… Est-ce que je peux te demander un service ? »
Le jeune Auror acquiesça aussitôt. Adolescent, il en avait peut-être voulu à cet homme de lui enlever Ella, mais il avait depuis longtemps compris que c'était plutôt le contraire. Ella avait pris des décisions sur lesquelles son père, tout comme lui, n'avait eu aucune prise. Il lui semblait parfois que ce serait toujours le cas.
« Prends soin d'elle pour moi, d'accord ?
- Prendre soin d'elle ? Répéta Toby sans comprendre. Pourquoi est-ce que… Vous êtes malade ? Quelque chose ne va pas ? »
Il se mit subitement à croire que Théo souffrait d'une pathologie mortelle. Ça ne pouvait être que ça. Pourquoi, par Merlin, l'homme lui aurait demandé de s'occuper d'Ella sinon ? Ils s'étaient très bien débrouillés seuls pendant vingt-sept ans, après tout.
Théo ne répondit rien, se contentant d'attendre sa réponse, et Toby ne put que lui en donner une seule. Parce qu'il avait attendu qu'Ella lui revienne pendant dix ans et qu'il avait de toute façon l'intention d'être là pour elle, quoi qu'il se passe. Comme il l'avait été autrefois. Samya lui aurait sans doute dit quelque chose comme « Tu n'as pas appris la leçon, franchement ? », mais Toby n'avait que faire de ce que pensaient les autres. Seule comptait Ella qui, il en était désormais persuadé, avait besoin de quelqu'un pour la soutenir puisque son père ne semblait plus apte à tenir ce rôle.
« Je prendrai soin d'elle. Je vous le promets. »
Théo acquiesça et Toby vit ses épaules se détendre un peu. Puis, sans plus rien dire, le meilleur ami de son père se détourna de lui et avança d'un pas lourd, comme las, vers l'ascenseur. Toby le suivit des yeux, attendant qu'il disparaisse, puis ne résista pas plus longtemps.
D'un sortilège, il referma sa porte, puis se rua vers celle d'Ella avant d'y tambouriner. Elle ouvrit aussitôt, comme si elle n'avait attendu que cela, et il eut l'impression de subir un maléfice. Elle avait l'air proche de l'évanouissement, son teint blafard fusionnant presque avec sa cape blanche. Elle avait des larmes plein les yeux, et son nez coulait un peu.
Son regard s'assombrit encore davantage dès qu'elle le reconnut et il comprit qu'elle s'était attendue à un autre. Une petite voix suggéra « Rhys », mais tout son instinct lui hurla qu'elle avait espéré découvrir son père sur le seuil. Son père qu'il avait vu partir.
« Ella… Est-ce que tout va bien ? »
Ella leva la tête vers lui, et elle ne lui avait jamais paru si frêle. On eut cru une petite fille perdue, incapable de retrouver son chemin parmi la foule. Elle cligna des yeux et une larme s'accrocha à ses cils avant de glisser sur sa joue. Puis un sanglot la secoua toute entière, et il ne sut qui d'elle ou de lui fit le premier pas.
Elle se retrouva dans ses bras, le corps tremblant si violemment qu'il la serra contre son torse comme pour assembler chaque morceau d'elle qui menaçait de voler en éclat. Il ne la lâcha pas quand elle se mit à pousser des petits cris tel un animal blessé. Il ne la lâcha pas quand elle vacilla d'épuisement.
Il se contenta de chuchoter que tout irait bien, sans réellement y croire.
Ella ouvrit péniblement les yeux. Ses cils collés par les larmes mirent quelques secondes à se séparer, et Ella elle-même prit davantage de temps encore à comprendre où elle se trouvait. Pas dans sa chambre d'Australie où elle avait dormi presque toute sa vie. Elle reconnut finalement Londres à travers la fenêtre dont les rideaux tirés laissaient entrapercevoir la ville endormie.
Elle se demanda comment elle avait atterri là, et se redressa légèrement. Quelqu'un lui avait retiré sa cape et ses bottines, et avait remonté une couverture sur ses jambes pour qu'elle ne prenne pas froid. Ce quelqu'un était profondément endormi à côté d'elle, sur son lit, un léger ronflement s'échappant de ses lèvres entrouvertes.
Un instant, elle se contenta d'observer Toby. Dans son sommeil, ses traits perdaient de leur maturité, et malgré la barbe qui ombrageait son visage, il ressemblait presque au Toby de Poudlard qu'elle avait vu ainsi tant de fois.
Puis, tout lui revint. La lettre que son père avait découverte sans qu'elle sache trop comment. Et sa réaction. La façon dont il lui avait parlé, le mal qu'elle lui avait causé sans le vouloir, les « je suis désolée » qu'il n'avait pas voulu accepter.
Elle sentit un sanglot remonter dans sa gorge et elle plaqua sa paume contre ses lèvres pour ne faire aucun bruit. Elle ne voulait pas réveiller Toby dont les profondes cernes démontraient la fatigue. Elle se souvint subitement de la manière dont il l'avait serrée dans ses bras, si fort qu'elle pouvait presque encore le sentir autour d'elle, et songea qu'il en avait fait bien assez.
Elle se sentait un peu honteuse d'avoir ainsi craqué devant lui. Autrefois, c'était elle qui le consolait. Il était là pour elle, toujours prêt à la suivre même quand elle prenait de gros risques, mais c'était lui qui avait eu besoin d'elle et qui s'était effondré à l'époque. Elle l'avait serré dans ses bras, puis lui avait donné la permission de l'embrasser, et elle l'avait laissé oublier son douloureux passé à coups de baisers. À l'époque, ils avaient réussi à se réconforter l'un l'autre… Jusqu'à qu'elle finisse par tout briser.
Elle l'entendit grommeler dans son sommeil et se redressa légèrement sur le lit pour l'observer. Il avait les sourcils froncés, et elle posa sa main sur son front. Il s'apaisa. Au moins, l'un d'eux allait bien, c'était déjà ça.
Ella attendit d'être sûre qu'il dormait pour quitter le lit. Elle repoussa la couverture dont elle le recouvrit pour qu'il ne prenne pas froid, et il bougonna quelques mots sans le moindre sens avant de sombrer de nouveau. Elle esquissa un sourire, puis sortit de la chambre sur la pointe des pieds.
Elle avait besoin d'agir. De faire quelque chose, n'importe quoi, qui puisse arranger la situation. Elle savait que son père était furieux et que le poursuivre jusqu'à leur maison ne changerait rien. Il aurait besoin de temps, sans doute. Après tout, il ne pouvait pas l'avoir rayée de sa vie pour toujours, pas vrai ? Elle frissonna à cette idée et frotta ses bras nus pour se réchauffer.
L'espace d'une seconde, elle éprouva l'envie à la fois égoïste et idiote de rejoindre Toby sous la couverture et de tout oublier, comme autrefois. Elle la chassa. Elle avait déjà agi ainsi avec lui, et ça n'avait pas bien fini. Elle aurait aussi pu travailler, mais se doutait que son esprit ne parviendrait pas à se focaliser sur quoi que ce soit d'autre que son père et leur relation qui, pour la toute première fois depuis sa naissance, venait de subir un choc.
Puis son regard se posa sur la table de bar. Là où son père avait déchargé un peu de sa rage. Là où reposait désormais un parchemin froissé qui semblait la narguer.
Elle n'avait jamais ouvert la lettre écrite par Hermione. Sa rancoeur, même à l'époque, n'était pas allée jusque-là. Elle avait été curieuse, bien sûr, mais s'était empêchée de commettre une erreur de plus. Pourtant, cette fois, elle ne tenta même pas de résister.
Son père avait abandonné la lettre derrière lui, comme si elle ne valait plus rien à ses yeux, et Ella s'y sentait liée, pour elle ne savait quelle raison.
Elle tremblait presque en atteignant le bar, mais elle parvint à attraper le parchemin qu'elle déplia avant de l'aplatir soigneusement. Cette lettre avait survécu à une décennie pour, une fois lue, être froissée comme un torchon, et Ella la plaignit un peu. L'objet avait beau être inanimé, il lui semblait injuste qu'il soit traité ainsi.
Elle douta une seconde de plus, les yeux fixés sur le « Théo » tracé tout en haut du parchemin. Elle reconnaissait l'écriture d'Hermione. Elle avait aussi eu une lettre après tout. Une lettre qu'elle avait relue tant de fois qu'elle aurait pu la réciter sans jamais flancher.
Mais l'écriture d'Hermione était plus hésitante sur ce papier là, comme si tracer les lettres lui avait demandé plus d'efforts. Et cela plus que sa curiosité poussa Ella à céder. Elle prit une profonde inspiration, comme si elle s'apprêtait à se jeter depuis la haute tour d'Astronomie, à Poudlard, puis se mit à lire.
« Théo,
La dernière fois que j'ai écrit ton prénom, j'avais vingt-deux ans, et je venais tout juste de comprendre que j'étais enceinte d'Ella. Je l'ai écrit une fois avant de le raturer, et j'ai recommencé encore et encore jusqu'à ne plus avoir de place sur le parchemin. Alors je me suis dit que c'était tant pis, et je l'ai froissé avant de le jeter. Je n'en ai pas repris d'autre, et comme tu le sais, je ne t'ai jamais plus écrit.
J'aimerais dire que je suis désolée pour tout ce que j'ai fait, pour la façon dont j'ai géré une situation qui me dépassait, mais ce serait un mensonge. Si je pouvais revenir à l'époque, je referais tout exactement pareil.
Je laisserais Ella à ta garde, et maintenant que je sais à quel point tu es un père merveilleux, j'en suis encore davantage convaincue.
Je mentirais à Ron, parce que si je ne l'avais pas fait, jamais je n'aurais eu Scott et Timothy et que je n'ose même pas imaginer ma vie sans eux.
Et je ferais l'amour avec toi.
Mille fois je me suis dit que je voulais revenir en arrière et ne pas céder à ce qui couvait entre nous, que si on me donnait l'opportunité de recommencer, je te fuirais cette fois. Je n'irais pas à la Baie ou alors, je ne partagerais pas mon lit avec toi. Je ne t'embrasserais pas, ni ne découvrirais la saveur de sa bouche. Je ne te toucherais pas, ni n'apprendrais à connaitre la douceur de ta peau.
Mais plus j'y pensais, plus l'idée d'une vie sans ces quelques semaines que nous avions partagées me paraissait incroyablement fade. Alors j'ai fini par ne plus y songer du tout. J'ai fini par prendre tout ce qui restait de nous et par l'enfermer dans une boite quand c'était possible, dans un recoin profondément caché de ma tête quand ça ne l'était pas.
Tu es devenu mon plus honteux secret, Théo, mais je préfère mille fois cette version de ma vie à celle où tu n'aurais été que mon plus triste regret.
Dix-sept ans plus tard, j'ai l'impression de me retrouver dans la peau de cette jeune femme de vingt-deux ans, déterminée à faire en sorte que tout aille bien pour elle et pour ceux qu'elle aimait. Cette fois encore, c'est tout ce que je souhaite. Le but est le même, mais les moyens me semblent aux antipodes de ceux de l'époque.
J'aimerais que tu ne sois plus un secret. J'aimerais sortir nos souvenirs de la boite, et les autres de ma tête. J'aimerais qu'on soit capable de les partager sans que je finisse par te gifler et toi par m'insulter. J'aimerais essayer, au moins, de nous laisser une chance d'essayer… Je n'ai pas pu la saisir il y a dix-sept ans, mais j'ose espérer que cette fois, juste un instant, nous pourrions au moins essayer de mettre des mots sur nos maux, un nom sur le « nous ».
Et j'espère, de tout ce qui reste de la Hermione que tu as connue, qu'il n'est pas encore trop tard.
Ta Lionne. »
Ella garda la lettre en main, sans être capable de bouger pendant quelques secondes. Des larmes plein les yeux, elle prit conscience qu'une petite part d'elle s'était imaginée un contenu bien différent. Elle avait cru, en partie du moins, par la faute de ses aprioris envers sa mère, que cette dernière rejetterait son père une fois de plus… Et qu'il en serait blessé, une fois de plus.
Au lieu de ça, elle demandait une nouvelle chance. Une chance dont Ella, de par ses craintes, les avait privés. Une larme glissa le long de sa joue et atterrit sur le parchemin qui s'en imprégna. L'encre se dilua un peu, et elle s'empressa d'essuyer son visage avant que d'autres ne puisse abimer davantage encore la lettre déjà bien endommagée.
Elle savait qu'elle avait tout gâché. Son père, qui avait déjà eu bien des raisons de lui en vouloir de par ses cachoteries, pouvait ajouter une autre cause à sa colère. La culpabilité lui fit l'effet d'une tempête dans son corps, et elle sentit son souffle lui manquer. Une crise de panique la guettait. Et si son père ne lui pardonnait jamais ? Et si il refusait même de lui adresser la parole ? Et si…
Une main chaude se posa sur son bras et elle bondit en faisant volte-face.
Toby se tenait là, les épaules recouvertes par la fine couverture qu'elle avait posée sur lui un peu plus tôt. Il arborait une mine ensommeillée qui disparut aussitôt qu'il découvrit ses larmes. Sa main remonta doucement le long de son cou et il l'arrêta là avant de sécher sa joue d'une simple caresse du pouce.
Une part d'elle, celle qui toutes ces années durant, s'était acharné à se croire suffisamment indépendante et forte pour survivre à tout sans avoir besoin d'aide, eut envie de le repousser. Elle aurait voulu pouvoir lui dire de sortir, de rentrer chez lui, qu'elle irait bien, qu'elle se passerait de lui. Elle n'avait simplement pas envie de lui faire subir ça de nouveau, de lui demander d'être là pour elle pour finalement se débarrasser de lui comme on jette un jouet cassé.
Mais tout le reste, tout son corps et tout son coeur, la poussa à savourer ce tendre contact et la sensation qu'il faisait naître en elle. Une sensation qu'elle n'avait éprouvée qu'avec lui, malgré les nombreux hommes qui avaient parcouru sa vie. Ce mélange de désir purement physique et de plénitude, car comme toujours dès que cela concernait Toby, tout paraissait juste. À sa place.
Si n'importe qui d'autre s'était trouvé là elle l'aurait mis dehors. Ella n'était simplement pas du genre à partager ses sentiments avec quiconque sans que cela ne serve un but plus grand, n'ait d'utilité pour elle. Mais parce que c'était Toby, elle répondit à l'interrogation silencieuse qu'elle lisait dans ses yeux et se mit à parler.
Elle lui raconta tout. Tout ce qu'elle aurait voulu être capable de dire à son père, mais qu'elle avait tus en comprenant qu'il n'écouterait pas vraiment. Tout ce qu'elle avait ressenti en recevant la lettre à l'époque, puis après durant toutes ses années, alors que ce secret lui pesait. Tout de la réaction qu'il avait eue en la découvrant, et tout des mots qu'il avait prononcés en passant la porte.
Elle n'essaya même pas de retenir ses larmes. Elle avait peut-être brisé la confiance que Toby portait en elle bien des années plus tôt, mais lui était toujours digne de la sienne. Il ne l'interrompit pas une seule fois alors qu'elle déversait toute sa peur et sa douleur sur lui, consciente que quoi qu'elle puisse faire, il ne partirait pas. Il resta simplement là, sa main caressant doucement sa joue pour y essuyer chaque larme, pour apaiser chaque sanglot, le regard rivé au sien.
Le flot de mots se tarit, et le silence se fit sans qu'Ella ne puisse plus rien émettre d'autres que des hoquets irrépressibles. Toby même resta muet un moment, se contentant de sa présence pour la rassurer, jusqu'à ce que ça ne lui suffise plus. Alors Ella bredouilla un « Dis quelque chose », parce qu'elle avait besoin d'entendre sa voix, besoin que quelqu'un lui assure que tout allait finir par s'arranger même si c'était faux.
Toby détourna le regard un seconde, puis la lâcha. Elle sentit son coeur se serrer dans sa poitrine à l'idée qu'il ne l'abandonne comme son père l'avait fait, parce qu'il l'estimait trop affreuse pour mériter d'être réconfortée. Mais il lui prit la main, et l'entraîna vers le canapé où il la fit asseoir avant de s'installer auprès d'elle.
Elle attendait un « Tout ira bien. », elle n'espérait que cela, mais ce furent d'autres mots qui finirent par franchir les lèvres de Toby. Des mots qu'elle ne s'était jamais attendue à entendre de lui.
« Quelle égoïste tu fais, Ella ! »
La maison était trop silencieuse. Aussi silencieuse que l'intérieur de sa tête. Le vide lui paraissait étouffant, il menaçait de l'engloutir tout entier, comme la douleur qui engourdissait sa poitrine depuis des heures.
Il était rentré depuis un moment déjà, mais se sentait incapable de bouger. Son corps lui paraissait remplis de plomb. Il ne savait juste plus quoi faire de lui-même. Il était perdu.
Perdu comme le jour où Ginny lui avait mis Ella dans les bras et qu'il avait réalisé ce que cela signifiait. Qu'elle avait menti. Qu'elle lui avait fait du mal, sciemment. Qu'elle n'avait pensé qu'à elle, sans se préoccuper une seconde de ce qu'il ressentait, lui.
Telle mère, telle fille, suggéra une cruelle petite voix au fond de son esprit, et il l'obligea à se taire. Il n'avait pas besoin de penser à des choses pareilles. Il n'en avait simplement plus la force. Comme il pressentait qu'il ne pouvait pas rester seul.
Il n'eut pas conscience de ce qu'il faisait avant quelques minutes, et déjà, il fourrait tout un tas d'affaires dans un sac à dos. Ses livres préférés, le journal où il écrivait tout ce qui concernait ses fleurs, le carnet avec lequel il travaillait sur son nouveau projet. Il ensorcela sa dernière plante pour la protéger avant de la ranger elle aussi, et referma son sac sans plus attendre.
Il avait besoin de partir.
Loin, aussi loin que possible, de cette maison qui paraissait hantée non plus par lui, mais par la trahison dont il avait été une fois de plus la victime. Était-il donc si facile à manipuler ? Ou offrait-il toujours sa confiance aux mauvaises personnes ?
Il chassa cette pensée qui, il le savait, était totalement injuste. Il se retrouvait à comparer l'incomparable, et c'était sa douleur qui parlait pour lui. La peine, comme la colère, étaient de mauvaises conseillères.
Il ne se laissa pas l'occasion de changer d'avis pourtant, et agis dans l'unique but de protéger ce qui restait encore de lui avant de s'effondrer totalement.
Il balança son sac à dos sur son épaule et sortit de la maison avant d'ensorceler la porte pour que personne ne puisse y entrer. Puis il s'éloigna, quittant le périmètre de protection qui empêchait tout transplanage.
Il ne lui fallut qu'une courte seconde pour disparaître totalement. Une courte seconde pour fuir, en espérant que personne ne le chercherait avant qu'il ne se soit retrouvé lui-même.
Toby observa la réaction d'Ella. S'il avait parié sur ce qu'elle ferait, il serait devenu riche, car elle réagit exactement comme il l'avait prévu : elle eut un mouvement de recul en écarquillant les yeux, puis se redressa d'un bond sur le canapé avant de faire mine de se lever.
Et puisqu'il l'avait prédit, il n'eut aucun mal à l'en empêcher. Il agrippa son bras avant de la ramener contre lui. Elle gronda un « Lâche-moi » d'où ne perçait pas la même autorité que d'ordinaire, et il n'obéit pas à sa demande.
Si elle avait voulu d'une simple oreille attentive qui se range automatiquement de son côté, elle aurait dû aller discuter avec un autre. Il n'était simplement pas du genre à se montrer gentil au lieu d'être honnête, et qu'elle soit Ella Rose Nott, la seule femme au monde dont il ait été amoureux, n'y changeait absolument rien.
Elle se débattit contre son torse, et il la retint sans trop d'efforts avant de chuchoter :
« Je ne vais pas te mentir, Ella. Je ne vais pas te dire que tu as eu raison, que ton père a eu une réaction exagérée, que tu n'es qu'une victime dans cette histoire alors même que tu es responsable de tout ce qui vient de se passer… Ne me le demande pas.
- Lâche-moi, répéta-t-elle simplement, le visage collé contre son torse.
- Seulement si tu promets de m'écouter sans essayer de fuir. Je sais que c'est comme ça que tu fonctionnes, mais je ne le laisserai pas faire cette fois. »
Il la sentit se crisper contre lui et elle glissa ses mains entre eux avant de tenter de le repousser une dernière fois. Puis, comme résignée, elle se détendit tout à coup et il la lâcha légèrement, restant prudent pour ne pas qu'elle lui échappe. Il garda ses mains serrées autour de ses bras, la libérant juste un peu de la pression : il n'avait aucune intention de lui faire de mal, et qu'elle finisse avec des bleus.
Elle parvint à se redresser un peu contre lui, suffisamment pour que leurs regards se retrouvent à la même hauteur, et il lui sourit, conciliant. Il ne souhaitait pas être inutilement cruel, mais était bien décidé à se faire entendre et à ne rien lui cacher de son opinion, quand bien même devait-il être un peu désagréable à écouter.
« D'accord, soupira-t-elle en reniflant. Mais si tu veux tout savoir, je me sens déjà totalement coupable… Tu n'as peut-être pas besoin d'en rajouter. Je sais que tout est de ma faute. Je sais que je n'aurais jamais dû faire ça. Et je sais que mon père ne me pardonnera jamais…
- Bien sûr qu'il te pardonnera, assura Toby qui avait au moins cette certitude à lui offrir. C'est ton père, Ella. Et il t'aime. Et pour être tout à fait honnête « tout » n'est pas de ta faute.
- Bien sûr que si !
- Et bien, pour la lettre, évidemment que tu es responsable. Tu as pris une décision basée sur ton seul ressenti et très égoïstement, tu as choisi de la lui cacher. Mais pour les choix qu'il a fait lui, en acceptant de repartir en Australie et tout ça… (Toby grimaça.) C'était un adulte, Ella, et tu étais jeune. Il aurait pu te dire qu'il voulait rester ici, et aller contre ton avis, après tout.
- Il n'aurait jamais fait ça… Et je le savais. »
Toby hocha la tête. En effet, la relation entre Ella et son père semblait être faite d'étranges liens qu'il n'avait jamais connus lui-même avec ses parents. Toujours, Drago et Pansy avaient pris les décisions pour leur famille sans qu'il ait son mot à dire, et pour lui, c'était ça la normalité. Théo avait élevé sa fille dans une pensée totalement contraire : ses désirs à elle passaient avant les siens. Et Toby se disait qu'au fond, Théo était en partie responsable de ce qu'Ella était devenue.
Enfant, Toby avait détesté ne jamais avoir voix au chapitre. Si ses parents disaient quelque chose, il se devait d'obéir, c'était comme ça. Il n'avait pas peur d'eux, mais respectait suffisamment leur opinion pour ne pas aller contre. Et même s'il avait mille fois fini par leur désobéir à l'adolescence, il avait eu toujours eu une infinie conscience des limites à ne pas dépasser.
Ella, elle, n'avait jamais connu la moindre frustration. Il le savait, et ça l'avait rendu jaloux lorsqu'ils s'étaient rencontrés. Elle était si éperdument heureuse alors, et n'avait que de bons souvenirs. Quel enfant atteignait l'âge de dix-sept ans sans avoir eu une seule dispute avec ses parents, sans avoir une fois été déçu ou triste, sans jamais avoir souffert ? Ella était la seule qu'il connaissait. Et elle avait fini par n'en faire qu'à sa tête. Elle était tellement le centre du monde de son père qu'elle en était devenue d'un égocentrisme inquiétant dont ce dernier avait fini par faire les frais.
Puisqu'il ne lui avait jamais rien refusé, elle en avait profité, et Toby se doutait que Théodore devait désormais s'en mordre les doigts.
« Des excuses ne suffiront pas, Ella, annonça Toby après un court silence. Tu ne pourras te contenter de le poursuivre jusqu'à votre maison pour le supplier de te pardonner.
- Je sais, il me l'a dit.
- Tu devras prouver que tu te sens vraiment coupable…
- Mais comment ?! »
Il avait bien une idée, mais se doutait qu'elle ne lui plairait pas le moins du monde. Il la connaissait aussi suffisamment pour savoir quoi dire pour la convaincre, et il prit une profonde inspiration avant de se lancer.
« Tu es consciente que sans ton intervention, tes parents se seraient peut-être réconciliés il y a dix ans, et qu'avec tes bêtises, tu leur as peut-être fait perdre tout ce temps ? »
La lèvre d'Ella tremblota et il craignit qu'elle ne fonde en larmes de nouveau. Avant cette nuit, il ne l'avait jamais vu pleurer ainsi. Même pas quand ils avaient rompu et qu'elle avait semblé si parfaitement indifférente. Une fois de plus, il éprouva ce pincement de jalousie qu'il avait toujours ressenti en songeant à la relation si particulière qu'elle avait avec son père. Jamais elle ne tiendrait autant à lui qu'à l'homme qui l'avait élevée. Il chassa ce sentiment qui n'avait pas sa place en cet instant, et poursuivit sans hésiter.
« Et tu es consciente que ton père a toujours cru qu'elle s'était simplement désintéressée de lui, et qu'il en a énormément souffert ?
- Je… Bien sûr. Pourquoi est-ce que…
- Et tu es aussi consciente que ta mère a probablement dû attendre une réponse à cette lettre pendant un très long moment, et qu'elle a dû penser qu'il l'avait lu et avait décidé de ne rien lui pardonner ? Qu'elle aussi a dû en souffrir ? »
Ella écarquilla les yeux et Toby sut qu'elle n'y avait pas pensé une seule seconde. Si la situation n'avait pas été aussi dramatique, sans doute aurait-il pu en rire. Il savait qu'elle avait passé du temps avec Hermione depuis son retour, Winifred le lui avait dit, mais Ella restait viscéralement incapable de songer aux sentiments de sa mère. Elle n'avait pensé qu'à la souffrance de son père, oubliant l'autre personne qu'elle avait blessée en agissant aussi égoïstement.
Toby comprenait au fond. Quand Ella lui avait raconté l'histoire de ses parents, il avait méprisé Hermione Granger lui aussi. Quel être humain pouvait se montrer aussi fourbe pour cacher une simple histoire d'adultère ? Venant du fameux cerveau du Trio d'Or, cela lui avait paru encore plus atroce. Il n'osait même pas imaginer à quel point cette histoire devait encore troubler Ella, malgré son âge et les efforts qu'elle avait finis par faire.
« Je… bredouilla Ella avant d'émettre un petit rire qui parut plus désespéré qu'amusé. Je n'avais même pas pensé à elle…
- Je sais. Mais maintenant que c'est fait… Peut-être que tu pourrais trouver une solution pour tout arranger, n'est-ce pas ? »
Il aurait voulu que l'idée vienne d'elle, mais Ella lui décrocha un regard perdu et il comprit qu'elle était trop épuisée, trop éprouvée par les dernières heures pour parvenir à réfléchir correctement. Après tout, elle avait caché un secret pendant dix ans pour qu'il resurgisse finalement sans crier gare et emporte tout sur son passage. Et la seule personne au monde qui avait toujours été près d'elle venait de la repousser.
Ella avait le droit d'être déboussolée dans cette situation, et par conséquent un peu stupide.
Toby, lui, avait un plan pourtant. Et puisqu'il pressentait que le temps jouait contre eux, sans qu'il sache trop d'où lui venait cette intuition, il finit par le partager avec elle sans plus de tergiversations.
« Il faut que tu ailles voir ta mère, et que tu lui avoues tout. »
Assise sur le canapé, Ella observait Toby qui, à quelques pas de là, faisait revenir une affolante quantité de pâtes dans une casserole pleine de sauce toute faite. Il était presque minuit, mais aucun d'eux n'avait pris le temps de manger, et Toby s'était dit affamé avant de l'abandonner là pour aller fouiner dans ses placards.
Elle se doutait que la distance qu'il avait mise entre eux n'était pas due qu'à son appétit. Il voulait lui laisser de l'espace pour réfléchir à ce qu'il avait dit. Ella se demandait si ce serait suffisant, parce qu'elle doutait vraiment d'être capable de faire de ce qu'il lui conseillait.
Aller parler à sa mère.
Ça lui paraissait fou et dangereux, comme s'il lui avait dit d'aller se promener dans la foret interdite ou de plonger dans le lac rempli de sirènes de Poudlard. Bien sûr, elle ne risquerait pas de se faire pourchasser par des centaures ou d'autres créatures, et elle en sortirait sans nul doute vivante, mais ça lui paraissait très téméraire malgré tout.
Dix ans auparavant, si elle avait dû le faire, elle aurait refusé d'office. Une conversation sérieuse avec sa mère était pour elle l'équivalant d'un doloris, en encore moins agréable. Mais désormais, elle savait qu'elle en était capable. Il lui suffirait d'aller sonner à la porte de la maison d'Hermione et de se lancer. Il y aurait des cris, peut-être quelques pleurs et puis…
« C'est prêt. Tu as faim ? »
Toby avait sorti deux assiettes et elle n'eut pas le coeur de lui expliquer qu'elle avait l'estomac trop noué pour avaler quoi que ce soit. Alors elle hocha la tête, et il lui sourit avant de la servir. Il s'installa à côté d'elle en lui tendant son plat et se mit à dévorer le contenu de son assiette comme s'il n'avait rien avalé depuis des jours. Elle ne put s'empêcher de pouffer en l'entendant aspirer une spaghetti, projetant un filet de sauce sur son menton, et il lui jeta un petit rictus en coin avant de baragouiner, la bouche pleine :
« Mange, Ella ! »
Elle obéit et avala quelques bouchées, plus pour lui faire plaisir et pour combler le silence que par réelle envie. Il avait déjà terminé son assiette et elle lui plaqua la sienne sur les genoux. Après un bref coup d'oeil, il s'empressa de reprendre ce qui semblait être un concours du mangeur le plus rapide, et elle demanda :
« Tu n'avais pas mangé depuis quand ?
- Hier soir, répondit-il en s'essuyant la bouche. Je suis rentré en début d'après-midi, mais je n'ai pas eu le temps d'avaler quoi que ce soit…
- Où est-ce que tu étais ? Winifred m'a expliqué que tu avais quitté le pays pour une mission, mais elle n'a pas su me dire où exactement.
- Top-secret.
- Sérieusement ? »
Il acquiesça avec une mine sévère et elle fit la grimace, un peu déçue. Elle avait espéré en apprendre davantage, tant parce qu'elle était curieuse que pour éviter le sujet qui la concernait. Elle avait besoin de plus de temps pour reconsidérer la situation et espérait pouvoir parler d'autre chose, au moins pendant quelques minutes. Elle pressentait qu'elle était encore bien trop à fleur de peau pour pouvoir réfléchir à tête reposée, et comme s'il lisait dans ses pensées, Toby reprit la parole en déposant les assiettes vides sur la table basse.
« Je dois dire que ça m'arrive souvent.
- Quoi donc ?
- De disparaitre pendant quelques jours et ne pouvoir dire à personne où je vais. Parfois ça dure même plusieurs semaines. Seuls le Directeur du Bureau des Aurors et le ministre lui-même savent où je me rends puisque ce sont eux qui m'y envoient. »
Ella songea à demander à sa mère plus d'informations. Après tout, elle était proche de Kingsley. Elle repoussa cette idée dans un coin de sa tête, le sujet la rapprochant un peu trop de sa préoccupation principale, et le questionna tout bas :
« Tu as été blessé ? »
Toby se tourna vers elle, l'air surpris, comme s'il ne comprenait pas que cela puisse l'inquiéter, et elle se sentit un peu morveuse. Donnait-elle tant que ça l'impression d'être indifférente aux autres pour qu'il s'étonne de quelque chose d'aussi anodin ? Puis, un sourire illumina le visage de l'homme qui secoua la tête.
« Non, aucune blessure. Même pas un bleu dont je puisse me vanter !
- Quelle déception, mentit-elle en levant les yeux au ciel. C'est donc quelque chose qui te permets de crâner, en général ?
- Et bien… L'un de mes instructeurs m'a dit un jour qu'il y avait deux boulots sur Terre qui puissent permettre à un homme de séduire une femme sans avoir à fournir le moindre effort. Le premier consiste à jouer au Quidditch et à gagner plein d'argent comme ça. L'autre à jouer à l'Auror et au Mage Noir et à en gagner beaucoup moins.
- Waouh. Cet instructeur m'avait l'air d'être calé sur le sujet ! »
La raillerie était perceptible et Toby n'y fut pas insensible. Un petit ricanement le secoua avant qu'il n'ajoute, un brin moqueur :
« Oui, je me demande toujours comment ce grand homme qui avait une si haute opinion des femmes et de l'utilité de son travail a pu finir célibataire.
- Comment ?! Tu ne sous-entends quand même pas que son insigne n'a pas réussi à pousser une femme à l'épouser ?
- Surprenant, n'est-ce pas ? »
Ils échangèrent un regard et se mirent à rire, conscients l'un comme l'autre d'en avoir besoin après ces dernières pénibles heures. Pourtant, Ella ne parvint pas à ignorer davantage l'Eruptif au milieu de la pièce, et son rire s'évanouit.
« Tu ne me demandes pas ce que je compte faire ? »
Elle aurait été incapable d'attendre davantage sans savoir quand il lui poserait la question, parce qu'évidemment, il ne pourrait pas se contenter de ça, n'est ce pas ?
« Je suis certain que tu prendras la bonne décision.
- Vraiment ? Après tout ce que tu as entendu ce soir ? »
Elle trouvait ça difficile à croire. Ne venait-elle pas de prouver qu'elle était douée pour blesser les autres en essayant de se protéger, tout comme sa mère qu'elle avait mille fois accusée à ce sujet ? Toby se pencha légèrement en avant, appuyant ses coudes sur ses genoux en fixant son regard sur les assiettes. Une seconde, elle crut qu'il allait se relever et recommencer à préparer à dîner, ce qui aurait été surréaliste en cet instant. Au lieu de quoi, il finit par acquiescer en souriant, et répondit d'une voix ferme, comme pour la convaincre :
« Et bien, j'estime simplement que tu as déjà dépassé ton quota de mauvaises décisions, et que désormais il ne t'en reste plus que des bonnes… C'est une question d'équilibre, tu vois ? »
Ella ne sut même pas quoi répondre. Cette idée paraissait à la fois très naïve et parfaite pour elle. Tant de fois, elle avait entendu les Elfes de la Baie assurer que le monde tout entier évoluait comme sur un fil, en équilibre entre toute chose. Pour eux, il n'y avait rien d'entièrement mauvais, ni d'entièrement bon. Tout était question d'harmonie. Même les hommes.
« Tu le crois sincèrement ?
- Oui, approuva-t-il en se tournant vers elle. Tu as pris des mauvaises décisions quand tu avais dix-sept ans, Ella. C'était il y a longtemps. Tu pourrais passer des mois à t'excuser auprès de ton père tout en te morigénant pour ce que tu as fait, mais ça ne provoquerait aucun changement. Ni pour toi, ni pour lui. Tu dois prouver que tu es prête à agir sincèrement pour que tes erreurs aient un peu moins de poids sur le présent… Je t'ai proposé une option qui me parait plutôt valable, mais évidemment, si tu en as d'autres en stock, je te laisse faire ! Et si tu as besoin d'aide, je serais là. »
Ella sut qu'il ne mentait pas. Si elle lui disait qu'elle vouloir aller voir sa mère là, au beau milieu de la nuit, et qu'elle avait besoin de lui pour ça, il la suivrait. Si elle lui demandait de l'accompagner jusqu'en Australie pour parler à son père, il la suivrait aussi. Elle aurait pu lui proposer n'importe quoi, et il aurait été là pour elle. Comme il l'avait été bien des années plus tôt.
Une petite voix au fond d'elle lui suggéra qu'elle ne le méritait rien de tout ça. Ni la confiance qu'il semblait placer en elle, ni sa présence. Elle se souvenait encore très bien de la façon dont elle l'avait traité. Par sa faute, il avait été gravement blessé à la jambe, et par sa faute encore, il était devenu l'Auror A.S. qui ne créait de lien avec personne parce qu'elle avait été assez idiote pour lui faire du mal.
Et pourtant, il était toujours là, et elle se demanda pourquoi. Peut-être qu'il ressentait la même chose qu'elle quand ils étaient côte à côte, malgré le temps qui avait passé. Ce fourmillement d'excitation qui, maintenant qu'elle était plus détendue qu'à son arrivée - où elle avait eu bien d'autres fléreurs à fouetter - lui revenait de plein fouet. Cette tension latente qui menaçait de la faire agir stupidement.
Ou peut-être qu'il était quelqu'un de bien, tout simplement. Et qu'elle se faisait des illusions si elle espérait davantage de lui après tout ce qu'elle venait de lui avouer.
Elle regretta tout à coup de ne pas avoir accepté l'invitation de Rhys un peu plus tôt. Tout aurait été si différent si elle l'avait suivi dans son appartement : elle n'aurait pas eu à affronter son père, ne se serait pas servi de la chemise de Toby comme mouchoir, et ne se serait retrouvée seule avec lui sur ce canapé qu'elle avait tout à coup envie d'inaugurer.
Elle se morigéna. Elle était ridicule, et au fond, elle ne le pensait même pas vraiment. Elle en avait fini de fuir cette fois.
La laissant seule avec ses pensées, Toby se leva et d'un coup de baguette magique, ensorcela la vaisselle qui le mit à se nettoyer toute seule. Il récupéra la lettre sur la table basse et de quelques gestes à la fois précis et plein de révérence, il la replia avant de murmurer une formule. Aussitôt, le parchemin retrouva sa forme originale, comme s'il n'avait jamais été froissé par le poing furieux de son père, et Ella sentit un poids abandonner sa poitrine. Ce n'était qu'un détail après tout, mais il l'avait perturbée.
« Il est tard, soupira Toby quand tout fut de nouveau rangé. On va se coucher ?
- On ? Répéta-t-elle en un souffle, perplexe.
- Oui. On. Je peux dormir sur le canapé si tu préfères, mais quoi qu'il en soit, je te le laisserai pas toute seule ce soir.
- Mais… Pourquoi ?
- J'ai fait une promesse à quelqu'un.
- A qui ?! »
Toby haussa les épaules, l'air un peu trop innocent pour être honnête, et elle se demanda ce qu'il avait en tête. À qui aurait-il bien pu faire une promesse la concernant, après tout ? Il n'avait pas vu son père depuis des années, et ce dernier se fichait bien de ce qui pouvait lui arriver en cet instant précis.
Puis elle songea qu'il espérait peut-être davantage d'elle cette nuit-là, et que cette promesse n'était qu'un prétexte. Elle n'aurait pas dit non, tout en sachant que cela entrerait clairement dans la case des « mauvaises décisions ». Elle serait peut-être satisfaite sur le coup, mais l'après n'en serait que plus compliqué. Ils avaient des choses à régler avant… Et elle n'avait clairement pas la force de le faire après cette interminable soirée.
« Juste pour dormir, Ella, assura-t-il avant de tracer une croix invisible sur son coeur, comme une promesse d'enfants qu'ils n'étaient plus depuis longtemps.
- Non… Non, tu peux dormir dans mon lit. On est des adultes après tout, ce n'est pas comme si on ne savait pas se retenir !
- Parle pour toi ! »
Il s'esclaffa avant de secouer la tête en promettant qu'il plaisantait, et Ella leva les yeux au ciel avant d'abandonner le canapé. Lui laissant le temps de s'installer où il le souhaitait - où cela lui paraitrait plus sage pour être honnête - elle s'enfuit vers la salle de bain et prit une douche rapide avant d'enfiler le plus hideux de ses pyjamas.
Quand elle quitta la petite pièce, Toby n'était plus là. Le salon était vide et plongé dans la pénombre avec pour seule lumière celle qui provenait de la chambre vers laquelle elle se dirigea, le coeur battant bien trop vite pour dissimuler ce qu'elle éprouvait.
Toby était assis au bas du lit. Il paraissait un peu tendu, mais s'était débarrassé de ses chaussures, preuve qu'il n'était pas sur le point de s'en aller. Ils échangèrent un regard lourd de sens, conscients l'un comme l'autre de la précarité de leur situation, puis Toby se racla timidement la gorge avant de demander :
« Est-ce que ça te dérange si je me déshabille ? »
Son « non » sortit avec un peu trop d'empressement et un sourire goguenard tordit des lèvres de Toby. Agacée, elle le fustigea du regard, lui interdisant de se moquer d'elle, et se rua vers le lit. Elle se cala à l'autre bout de l'endroit où il était assis et s'allongea sous la couette, sans faire plus mine de s'intéresser à lui.
Pourtant, elle ne put s'empêcher de jeter un coup d'oeil par dessus son épaule en l'entendant retirer ses vêtements. Au bruissement de sa chemise, elle retint son souffle. Elle vit d'abord son dos et ses nombreuses cicatrices, puis son torse lorsqu'il se retourna sans paraitre remarquer son regard.
Ses orteils se crispèrent d'eux même sous la couette quand il déboucla sa ceinture, et elle fut proprement incapable de le lâcher des yeux. Le pantalon tomba au sol, et elle regretta un peu qu'il ne soit pas suivi de son caleçon. Elle aurait pu se gifler. Elle aurait dû avoir bien d'autres choses à penser, mais la vision de Toby ainsi dévêtu avait fait s'éloigner ses inquiétudes.
Elle remarqua alors sa cicatrice, celle qu'il avait récoltée des années auparavant dans la forêt entourant la Baie des Elfes, là où elle l'avait entraîné sans se soucier des conséquences. Elle s'était un peu atténuée, mais restait très impressionnante, et elle sentit sa culpabilité l'étreinte alors qu'il se glissait près d'elle.
« Est-ce que ça te fait toujours mal ? Ne put-elle s'empêcher de demander.
- Non, répondit-il, sans même avoir besoin de lui demander de quoi elle parlait. Ça tire parfois un peu quand je fais trop d'efforts, mais la plupart du temps, je n'y pense même pas…
- Je suis désolée, Toby. »
Il ne répondit rien, et elle se demanda si c'était une façon de lui pardonner ou de dire qu'il était bien trop tard pour ça. Puis doucement, il posa sa main sur le sommet de sa tête et se mit à lui caresser les cheveux, comme pour l'apaiser.
« Dors, Ella… »
Elle déglutit douloureusement avant de se rapprocher de lui, et il la repoussa pas. Sans faire de mouvements brusques, comme s'il pressentait que la situation pourrait vite devenir incontrôlable, il glissa ses bras autour d'elle, l'attirant contre son torse nu où elle posa sa tête. Il n'arrêta pas de caresser ses cheveux, et les battements de son coeur finirent par l'engourdir.
Ainsi, quand il finit par chuchoter quelques mots à son oreille, elle était déjà loin, dans un monde où rien ne pouvait plus l'atteindre.
« Je serais là même sans cette promesse, Ella… Je serais toujours là pour toi. »
Hermione était en retard. Cela ne lui arrivait jamais. Elle se réveillait toujours bien avant le réveil, avant le temps de prendre un café et de lire quelques pages d'un livre ou de la Gazette du Sorcier, et se préparait tranquillement à aller travailler ensuite.
Ce matin-là, pourtant, tout allait de travers.
Pour la première fois depuis des années, elle avait été incapable de trouver le sommeil, prise d'une insomnie telle qu'elle s'était inquiétée à l'idée de couver quelque chose. Mais non, elle avait simplement éprouvé un malaise qu'elle n'arrivait à s'expliquer, comme si le ciel s'apprêtait à lui tomber sur la tête et qu'elle n'avait aucun moyen de l'en empêcher. Elle avait bu des litres de tisane pour finir par y glisser quelques gouttes d'une potion de sommeil habituellement efficace. Vainement.
Il lui semblait qu'elle avait fini par s'écrouler de sommeil après deux heures du matin, et lorsque le réveil avait sonné, elle avait cru à une farce. Elle avait l'impression d'avoir dormi seulement dix minutes, et son corps tout entier peinait à accuser le coup.
Les yeux à moitié ouvert, elle s'était douchée, avait enfilé sa tenue de travail, et s'était acharnée sur ses cheveux pour réussir à les attacher. Puis elle s'était dirigée vers la cuisine où elle tentait de faire fonctionner l'antique machine à café. Elle aurait voulu qu'il existe un sortilège permettant de directement se faire passer la caféine dans ses veines, mais dû se contenter de le boire en grimaçant.
Une chouette cogna à sa fenêtre et elle récupéra son courrier. Dans sa dernière lettre, Timothy lui demandait quelques gallions supplémentaires et elle se jura de d'abord aborder le sujet avec Ron. Leur fils avait tendance à les consulter chacun de leur côté pour doubler son argent de poche, et elle se demandait parfois ce qu'il comptait faire de tout cet argent. Elle n'était pas certaine de vraiment vouloir le savoir.
Finalement, elle ouvrit sa Gazette du jour et survola d'un regard ensommeillé les articles qui risquaient de troubler sa journée de travail. L'arrestation d'un Mage Noir potentiel au Pérou, un fait divers d'agression sur des moldus dans un quartier proche du Ministère et… Elle fronça les sourcils en découvrant un titre qu'elle mit quelques secondes à comprendre.
« Amplificatum au labo ! par Betty Jones.
Nombre de nos lecteurs ont récemment remarqué une augmentation significative du coût de la fabrication de leurs potions faites-maisons, et s'en sont plains dans nombre de courriers, nous demandant de mener l'enquête à ce sujet. Le coût de la vie étant ce qu'il est, nous estimions qu'il s'agissait simplement d'une énième cause de l'inflation actuelle - cf. article en page 7. À tort.
En effet, une récente découverte nous a permis de mettre la baguette sur les dessous du problème. Et si nous pouvons vous assurer, chers lecteurs, que rien d'inégal ne se trame, nous pouvons néanmoins nous interroger sur l'absence de morale dont font preuve certains de nos concitoyens… »
Hermione était tout à fait réveillée cette fois, et elle lut l'article de bout en bout, effarée, se demandant comme - par le caleçon de Merlin ! - elle avait pu passer à côté d'une telle histoire. Elle travaillait au Magenmagot, et entendait toujours parler de ce qui était louche dans le monde sorcier, qu'il s'agisse d'incidents de baguettes ou de violences magiques.
Sa première pensée fut que ce Rhys Demontmorency était très intelligent. Si de telles techniques étaient employées dans le monde moldu depuis toujours, le monde sorcier était loin de ce genre d'arnaques légales. Sans doute parce qu'il n'y avait que peu de concurrences. Après tout, seules quelques entreprises fabriquaient des potions dans le monde, et elles se fichaient habituellement des petits commerces qui n'influaient que très peu sur le chiffre d'affaire.
Puis elle songea à Ella. Le nom d'Howler & Powder était cité dans l'article et elle connaissait suffisamment bien les lecteurs de la Gazette pour savoir qu'ils ne tarderaient pas à réagir. Peu importait qu'il n'y ait rien de frauduleux là-dessous, ils camperaient devant les laboratoires de l'entreprise dès la fin de la journée, elle le savait. Et Ella en subirait les conséquences.
Agacée, autant contre ce Rhys prêt à tout pour les gallions que contre les sorciers qui s'empresseraient de peindre des pancartes pour aller manifester, elle abandonna son journal en soupirant. La jeune Hermione Granger en elle était tentée de faire quelque chose, n'importe quoi pour que le monde soit un peu plus juste… La femme en elle était consciente que le moment n'était pas propice à l'utopie et qu'elle aurait besoin de son statue de membre important du Mangenmagot pour être utile.
Elle se leva donc, oubliant sa fatigue et sa nuit blanche pour se mettre en route pour le travail, prête à s'occuper personnellement de cette histoire qui n'avait pourtant aucun lien avec son département. Elle n'avait pas atteint la cheminée que la sonnette l'arrêta.
Il était à peine huit heures du matin, et personne ne lui rendait jamais visite aussi tôt, alors elle s'inquiéta d'office. Elle avait depuis longtemps compris qu'une arrivée impromptue à une heure indue n'était jamais synonyme de bonne nouvelle. Elle s'empressa pourtant de se diriger vers l'entrée, mais ne manqua pas d'observer son visiteur surprise par l'oeilleton.
« Ella ? »
Plus étonnée que jamais, Hermione ouvrit rapidement la porte en se demandant ce que sa fille fichait là. Ella n'était jamais venue dans cette maison, et Hermione eut l'impression que son monde en était tout chamboulé, sans qu'elle sache trop si c'était positif ou négatif. À en croire la mine blême de la jeune femme et ses doigts qu'elle tortillait devant elle, les raisons de sa présence était tout sauf joyeuses.
Instinctivement, Hermione eut envie de la prendre dans ses bras pour l'apaiser, mais elle retint cette envie qui n'avait rien de naturel. Elle marchait sur des oeufs de dragon, comme toujours avec Ella, et craignait qu'un pas de trop ne suffise à tout faire s'écrouler. Alors elle demanda simplement si tout allait bien, et Ella fut parcourut d'un frisson qui la secoua en un spasme.
« Je dois te parler de quelque chose, bredouilla-t-elle du bout des lèvres.
- D'accord. Entre… »
Hermione eut l'impression de faire entrer une bombe à retardement dans sa maison, et ne sut ce qui la poussa subitement à imaginer le pire. La tension évidente d'Ella y était pour beaucoup évidemment, mais ce furent les cernes qui creusaient le visage de la jeune femme qui s'inquiétèrent davantage. Ella n'avait pas dormi. Et elle non plus. Et elle redouta subitement que son insomnie n'ait pas été causée par une simple petite angoisse, par un pressentiment stupide qu'elle n'avait pas souhaité écouter.
Peut-être aurait-elle dû, en fin de compte. Au moins aurait-elle été un peu mieux préparée à ce qui suivi quand Ella, sans même attendre d'être installée, annonça d'une voix blanche :
« C'est à propos de papa… Et de toi. »
Note _ C'est un MIRACLE les gars. UN MIRACLE. Je suis trop fière d'Ella, elle aurait jamais fait ça avant ! ... Oui je sais que c'est moi qui écris et décide de ses comportements hein... (non, en fait, pas du tout, si elle avait pas accepté de m'obéir j'y serais encore à l'heure actuelle T_T)
Petites questions _ 1. Avez-vous imaginé Toby gravissant les escaliers en mode Ninja, vous aussi ? (Oui oui c'est une vraie question xD) Et on est d'accord qu'il est drôlement sage de ne pas avoir défoncé la porte ? ; 2. Euh... euh... Théo et Ella ? Je... Bon, pas de questions à ce sujet, c'est la fin du monde. ; 3. Et Toby et Ella ? (Ils dorment ensemble, les gens ! je répète ILS DORMENT ENSEMBLE - et je sais que vu la situation c'est pas la priorité, mais il faut bien avoir une petite compensation face à cette situation ultra pourrie. La compensation, c'est ça.) Qu'avez-vous pensé des réactions de Toby ? Et êtes vous tristes pour Ella ou pensez-vous qu'au fond, elle l'a bien mérité ? ; 4. Comment imaginez vous la réaction d'Hermione maintenant, après tout ça ? ; 5. Pas de Rhys dans ce chapitre, il vous a manqué ? XD (je sens que non ?) ; 6. Ce chapitre vous a plu ?
Dans le prochain épisode _ des aveux, des souvenirs, une permission, une oreille qui traine, une situation un peu louche, Six Mois, un comportement désespérant, un gigolo, une confession, une inquiétante absence, et un retour aux sources.
Voili voilouu ! Des bisous (de loin) contre des reviews !
Bewitch_Tales
