Le paquet de peaux s'écrasa lourdement sur le comptoir du bottier et l'homme sursauta. Il manqua tomber de sa chaise et regarda ensuite la femme de l'autre côté du comptoir.
— Tu me prends ça pour combien ?
— Bonjour d'abord, non ?
La femme grogna. Le bottier soupira puis se leva pour inspecter les pièces.
— Dix pièces chacune, annonça-t-il au bout d'un moment. Tu veux ton argent maintenant ?
La femme ne répondit rien. Le bottier se détourna alors en emportant le paquet odorant. Il revint quelques instants plus tard avec une bourse et la déposa sur le comptoir. La femme s'en empara quitta la boutique. Le bottier grimaça et nota son fils dans l'embrasure de la porte menant à l'atelier.
— J'espère que je ne tomberai jamais sur une femme avec ce caractère, dit-il en croisant les bras.
— Si tu te maries un jour, tacla le bottier.
— Papa...
— Quoi ? Tu as vingt-sept ans, Gaston, tu devrais être marié depuis au moins dix ans et avoir au moins un enfant !
Le ton était aiguisé et Gaston grimaça avant de remettre au travail. Depuis qu'il avait treize ans, il travaillait ici, dans l'atelier de son père et il n'était pas pressé de se marier et de fonder une famille. Agacé, Gaston eut du mal à se remettre au travail et décida d'aller faire un tour. Il empoigna une cape et son souffle produisit un long filet de vapeur quand il exhala, surpris, sur le pas de la porte.
— Gaston !
Le jeune homme haussa un sourcil à l'intention de son meilleur ami, LeFou, un petit bonhomme grassouillet comme un porcelet.
— Tu vas où comme ça ? Je croyais que tu bossais avec ton vieux à la boutique !
— J'y étais, mais on a vu la Chasseuse et mon père m'a ensuite miné le moral, alors je suis sorti faire un tour.
— Oh... Encore cette histoire de mariage ?
— Ouais. Je sais que je commence à être vieux, mais y a que des cochonnets dans ce village, pas une femme qui vaille la peine d'être regardée.
— Et les triplées ?
— Tu surestimes mes capacités... sourit Gaston en croisant les bras.
LeFou éclata de rire puis regarda furtivement autour de lui.
— Tu veux entendre un truc cool ? demanda-t-il alors à voix basse.
— C'est-à-dire ?
Gaston ramena les pans de sa cape devant lui en nouant sur son cou les liens qui la fermaient.
— Des hommes ont trouvé le camp de la Chasseuse, ce matin, répondit LeFou. Enfin, ils pensent que c'est le sien, parce que c'est bizarre, ils n'ont pas trouvé que des trucs pour chasser.
Gaston fronça les sourcils avant qu'un sourire intéressé n'étire sa bouche. LeFou lui sourit en retour et ils partirent jusqu'à la taverne où ils avaient leur quartier général depuis des années.
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— Des potions ? Vous vous foutez de nous.
— On te jure que non, Gaston, on a vraiment vu des bouteilles avec des trucs dedans... On n'est pas restés longtemps, mais c'était un camp qui avait été utilisé récemment, le foyer était chaud.
— Elle était à la boutique, il y a moins d'une heure, répondit le jeune homme. À moins qu'elle ne puisse voler sur un balai, elle n'aurait pas eu le temps de rentrer sur son camp pendant que vous y étiez.
L'homme de l'autre côté de la table serra les lèvres puis avala une grande lampée de bière. Gaston l'imita. La porte de la taverne s'ouvrit soudain en grand et frappa le mur de pierre. Un grand coup de vent glacial entra et tout le monde se mit à brailler.
— La porte, bon sang !
— Fermez cette foutue porte !
La haute silhouette qui entra fit taire tout le monde et quelqu'un se leva même pour aller fermer lui-même la porte. Le visiteur leva ensuite une main et repoussa son capuchon qui libéra une cascade cheveux bruns dans son dos.
— Belle ! s'exclama le tavernier sur un ton grinçant. Bien sûr, il n'y a que toi pour faire de telles entrées ! Si le vieux Maurice te voyait...
— Il est très bien où il est, coupa la jeune femme. Sers-moi un truc chaud, je suis gelée.
La jeune femme traversa la taverne sous les regards de tous les clients et un silence pesant l'accompagna. Quand elle se hissa sur l'un des tonneaux devant le bar, les conversations reprirent. Belle retira alors ses gants de cuir et soupira. Elle se gratta le front et le tavernier déposa un grand bol de soupe devant elle avant de lui saisit le menton et lui relever la tête pour que les chandelles éclairent son visage. Elle se dégagea d'un grognement.
— Si tu ne fais pas recoudre ça, ça risque de s'infecter et de laisser une belle cicatrice.
— C'est un trophée, répondit la jeune femme. Je l'aurais cette saloperie, un jour, Ferdinand, je l'aurai et je la dépècerai et je ferais un tapis avec sa putain de peau !
La taverne observa un bref silence. À leur table près de la cheminée, Gaston, LeFou et trois de leurs amis écoutaient sans écouter, mais quand la femme prit son bol pour aller se vautrer dans un grand fauteuil devant la cheminée, Gaston ne put s'empêcher de lever les yeux sur elle. Elle l'ignora, mais il eut tout le loisir de voir la balafre encore fraîche qui lui barrait tout le côté gauche du visage, du cuir chevelu jusqu'à la gorge...
— Pas maintenant, souffla Edouard quand Gaston voulut poser la question qui lui brûlait les lèvres. Finissons nos chopes et partons.
Le jeune homme opina et quelques instants plus tard, ils étaient dans la rue.
— Alors ? C'est quoi qui l'a blessée comme ça, un loup ?
— Non. Enfin du moins je n'en sais rien, mais il se chuchote en ville qu'elle serait tombée sur la Bête dans les bois... C'est la première fois que tu vois son visage ?
— Quand elle vient à la boutique, elle a toujours sa capuche...
— Ce sont des rumeurs, moi j'y crois pas à cette bête qui rôderait dans les bois entourant le château du prince Adam, mais on ne sait jamais... Surtout après ce qu'on a vu sur le camp de la Chasseuse.
Gaston plissa un œil puis le jeune homme retourna à la boutique, pensif.
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Si la balafre de Belle perturba Gaston pendant plusieurs jours, c'était surtout cette rumeur d'une bête rôdant dans les bois qui l'inquiétait parce que plus les jours passaient et plus les gens en parlaient...
— Ce n'est qu'une rumeur, personne ne l'a jamais vue et Belle s'est sans doute fait attaquer par un ours, répondit Gustave en regardant son fils à travers ses loupes. Elle a toujours aimé exagérer, tu le sais très bien.
— Papa, cette femme n'est plus la fille avec qui j'ai grandi, répondit Gaston en secouant la tête. Belle est morte en même temps que son père et je sais que tu le sais.
Gustave serra les lèvres et retira ses lunettes.
— Quand maman est morte, j'ai perdu une partie de mon cœur, reprit Gaston. Il était déjà ébréché par la mort de Lily et là il a encore pris un coup. Je comprends ce que Belle a enduré, mais...
— Personne ne comprend pourquoi elle a si mal tourné, Gaston, répondit Gustave en opinant. Ça l'a brisé, elle aimait énormément son père, elle s'en est occupé après la mort de sa mère et quand le vieux Maurice a cassé sa pipe, ça l'a achevée. Ne t'approche pas d'elle, mon fils, je ne veux pas te perdre toi aussi.
Gaston serra les mâchoires puis retourna dans l'atelier pour finir de tanner une peau qui deviendrait une besace d'homme après quelques manipulations.
Un peu plus tard dans la journée, Gustave envoya son fils chez le quincaillier pour lui acheter une boîte de clous de tapissier, mais comme la nuit approchait, Gaston décida de rentrer en prenant le sentier plongé dans l'obscurité qui contournait la ville. À mi-chemin entre la boutique et chez lui, cependant, Gaston commença à se sentir observé. Il savait qu'il y avait des loups et des ours dans la forêt qui entourait le village, mais ils ne venaient jamais aussi près des maisons, préférant s'attaquer aux poulaillers des fermes isolées.
S'ébrouant, le jeune homme reprit son chemin, mais alors qu'il était en vue de sa maison, une masse noire lui tomba dessus et le plaqua au sol, dans l'épaisse neige. Gaston poussa un cri de surprise, puis de douleur quand il sentit une vive douleur dans sa poitrine. La masse disparut alors et il roula sur le dos en gémissant. Il découvrit alors une silhouette si massive qu'elle semblait emplir tout l'espace devant lui. Deux filets de vapeur fusaient de ses narines à chaque respiration et Gaston demeura immobile à regarder la créature.
L'attente sembla durer des heures avant que la créature ne daigne bouger et quand elle se pencha en avant, posant ses mains dans la neige, Gaston laissa échapper un hoquet. Lorsqu'elle s'avança au-dessus de lui, il tourna la tête et ferma les yeux en serrant les mâchoires. Il sentit le souffle brûlant de la créature sur son cou et elle le renifla de haut en bas à plusieurs reprises avant de grogner.
— Qui es-tu ? entendit-il soudain.
La voix était rauque et grave, chaude. Gaston eut un violent frisson. Il tourna la tête et ouvrit les yeux. Son regard rencontra des iris bleus perdus au milieu d'une forêt de poils noirs. L'haleine puissante conjuguée à un filet de bave qui lui coula sur le torse donnèrent la nausée à Gaston.
— G-Gaston... ânonna-t-il. Je m-m'appelle G-Gaston...
Il déglutit et la créature leva une main ; la griffe de son index longea l'arrête de la mâchoire du jeune homme qui ferma les yeux et se mit à trembler de peur.
— Ne me t-tuez pas, p-pitié... souffla-t-il. Si vous ch-cherchez la Chasseuse, elle est à la ta-taverne, elle cr-crèche là-bas, elle...
— La Chasseuse ne m'intéresse pas, répondit la créature. Toi, par contre...
Gaston se mit soudain à supplier la créature qui se redressa sur ses bras avec un grognement interrogatif. Elle recula alors et s'assit sur son séant, dans la neige. Gaston haleta. La douleur de sa côte le poignarda et il eut un hoquet en s'asseyant, mais il était fort, il faisait confiance à son corps pour ne pas aggraver ses blessures.
— Vous êtes la bête dont tout le monde parle en ville, n'est-ce pas ? demanda-t-il en s'adossant à un arbre proche.
— La bête... Quel titre ingrat. Je suis un prince.
Gaston laissa échapper un rire aigre.
— Tu ne me crois pas ? demanda la créature. Viens avec moi au château, je te le prouverai.
— Hors de question, je ne suis pas une jeune fille sans défense, je sais qu'il n'est pas prudent de suivre les inconnus !
La créature esquissa alors un sourire et une partie de ses crocs se dévoila sous la lueur de la lampe de Gaston. Le jeune homme l'observa mieux ; il ressemblait à un ours, mais il avait deux cornes sur la tête qui dépassaient d'une épaisse fourrure brune. Il portait une cape pourpre nouée sur son cou et un pantalon bleu. Assis sur son séant comme l'animal qu'il était, il arborait une longue et épaisse queue qui reposait dans la neige près de lui.
— Vous êtes quoi, au juste ? demanda alors Gaston.
— Hm, tu as cessé de pleurnicher... Tu es plus brave que je ne le pensais. Je suis un prince, mais j'ai été maudit. J'ai jusqu'à mes vingt-et-un ans révolus pour trouver une personne qui m'aimera tel que je suis et la malédiction sera brisée. Sinon...
La créature se tut, mais Gaston n'eut pas besoin de plus pour comprendre. Il se redressa contre le tronc de l'arbre et entendit alors une porte s'ouvrir dans son dos. Un homme appela dans la nuit et Gaston soupira.
— Mon père m'attend, dit-il. S'il ne me voit pas rentrer, il va s'inquiéter...
— Bien sûr... Je t'en prie, vas-y, on se reverra de toute manière, toi et moi. Plus tôt que tu ne l'imagines.
Gaston tourna la tête vers la bête, mais elle bondissait déjà dans les bois et disparut en quelques secondes. Le jeune homme avala sa salive et appuya sa tête contre l'arbre. Il sentit alors les larmes brûlantes couler sur ses joues puis, avec un effort surhumain, il se releva et regagna sa maison. Son père ne manqua pas de pousser des hauts-cris en le voyant et Gaston expliqua qu'il avait glissé sur une plaque de verglas...
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Après sa rencontre avec la bête, Gaston décida de se mettre en quête d'une épouse, peu importe qui du moment qu'elle serait capable de lui donner des enfants. Bien entendu, il allait limiter son choix aux jolis minois, voire les moins jolis, mais pas moins.
— La fille du chapelier est mignonne. Elle a les hanches larges, mais on peut passer outre, et un peu de gras, c'est toujours plus confortable.
— Tu es ignoble.
Gaston grimaça et reporta son attention sur les personnes présentes dans la rue ; son regard se posa sur Belle.
— Et Belle ?
— Faudrait que je sois vraiment désespéré ! répliqua Gaston en plissant le nez.
LeFou rigola. Ils passèrent ensuite une bonne partie de la matinée à observer les jeunes filles qui passaient devant eux avant de décider qu'il était temps qu'ils reprennent leurs journées respectives.
Durant le reste de la journée, le jeune homme eut du mal à rester présent et se perdit à écouter les conversations de son père avec les clients.
— La bête a refait parler d'elle ? demanda-t-il quand son père entra dans l'atelier.
— On dit qu'elle a tué un chasseur qui s'était approché trop près du château... D'ailleurs, il y a une rumeur qui dit que cette bête serait le prince Adam qu'une sorcière aurait maudit...
Gaston grimaça puis annonça qu'il allait prendre l'air un moment. Alors qu'il contournait l'atelier, des souvenirs refirent surface et il grogna ; il s'engagea dans le chemin qui contournait le village, mais il n'avait pas fait dix pas que quelque chose l'envoyait voler dans la neige. Il roula sur plusieurs mètres avant de finir sa course dans un buisson d'aubépine.
— Mais vous êtes malade ! s'exclama-t-il. Aie ! Saloperie d'épines ! Qui est-ce qui...
Un étrange sentiment s'empara alors de lui et il releva la tête en remarquant une patte griffue posée dans la neige devant lui. La seconde suivante, une main s'enroulait autour de sa gorge et l'enleva du sol et il atterrit sur l'épaule de la bête. Quand elle se mit en route, il tenta de se débattre, mais sa tête heurta sourdement une branche basse et ce fut le trou noir...
Gaston ouvrit les yeux et s'assit brusquement. Sa tête se mit à sonner comme un gong et il retomba sur les oreillers.
— Bouge pas, entendit-il alors. Tu t'es cogné la tête...
Un long frisson lui hérissa l'échine et il tourna la tête pour découvrir la bête debout devant une haute fenêtre. Il faisait grand jour et la taille de la créature était encore pire que ce que le jeune homme s'était imaginé. Pris d'un frisson de terreur, il bondit du lit et regarda autour de lui.
— Où je suis, pourquoi vous m'avez enlevé ?
— Tu es dans le château du prince Adam, répondit la bête. Et, la raison de ton enlèvement... Tu la sauras plus tard. Remets-toi au lit, ta blessure est sérieuse.
Gaston leva une main et toucha un bandage autour de sa tête. Il avisa son reflet dans un miroir et nota la tache sanguinolente sur le côté de son crâne. Il vit soudain trouble et trébucha. Avant qu'il ne comprenne, une grande main lui saisit le bras et il remonta dans le lit sans se débattre. Il tourna de l'œil la seconde suivante.
La bête soupira. Il quitta la chambre en fermant la porte et dans le couloir, une odeur lui parvint ; il leva les yeux vers la femme qui se tenait devant lui.
— Tu m'as forcé à l'enlever, dit-il. C'est lui qui va briser ma malédiction ?
— Apparemment.
— Ce n'était pas ce qui était convenu !
La femme émit un son de gorge sarcastique et un sourire étira sa bouche, déformant la cicatrice qu'elle avait sur le côté gauche du visage.
— Tu ne crois pas que m'avoir maudit est suffisant ? demanda alors la bête. Maintenant ça ?
— Et quoi ? répondit la femme. Rappelle-moi qui m'a rejetée à l'époque ? Tu es mon frère, Adam ! Estime-toi heureux d'être encore en vie !
La bête montra les dents et gronda. Lorsqu'il se jeta sur la femme, celle-ci recula d'un pas en tendant un poignard devant elle. La bête s'immobilisa et son souffle furieux produisit de la buée sur la lame en acier.
— Pars ! gronda-t-il alors. Quitte mon château et ne reviens plus jamais, Belle !
Il tourna ensuite les talons et la femme demeura seule au milieu du large couloir. Elle serra les mâchoires puis se détourna à son tour en s'efforçant de chasser des souvenirs d'une vie qui n'existait plus et qui n'existerait plus jamais depuis la mort de Maurice, celui qu'elle avait toujours cru être son père.
En réalité, l'homme était un ancien serviteur du palais à qui on avait confié la sœur aînée du prince héritier afin qu'elle ne fasse pas d'ombre à son frère au moment de monter sur le trône. Le vieil homme avait tout déballé sur son lit de mort, dix ans plus tôt et Belle avait alors sentit une colère immense s'emparer d'elle. Dès les funérailles accomplies, elle avait vendu la maison et quitté le village. Elle avait alors tenté de retourner au château pour retrouver la vie qu'on lui avait volée, mais elle avait été si mal reçue qu'elle avait décidé de se venger. Elle s'était donc installée dans la forêt et avait passé un pacte avec les créatures magiques pour mettre son plan à exécution. Furieuse, le cœur brisé, orpheline, Belle avait mis toute sa rancœur dans le sortilège qu'elle avait confectionné puis, une fois prêt, elle avait envoyé un colis surprise au palais pour l'anniversaire du prince. Le jour de ses onze ans, il avait ouvert le paquet sans se douter de rien et le sortilège lui avait explosé à la figure. En un instant, il avait été transformé en une bête immonde, couverte de fourrure et le personnel du château avait été si effrayé qu'ils avaient fui en courant. Belle avait ensuite fait en sorte que le prince et le château soient oubliés des gens et peu à peu, plus personne ne fut capable de dire qui vivait dans la ruine qui se dressait sur la falaise à quelques heures de cheval du village...
Gaston observait le paysage par la fenêtre. Revenu à lui, il avait quitté le lit et espérait pouvoir partir rapidement. Quand la porte de la chambre s'ouvrit, il reconnut la silhouette de la bête dans le reflet du carreau.
— Il faut changer ton pansement, dit-il. Et manger.
— Je m'en suis déjà occupé. Je n'ai pas faim.
La bête renifla puis tourna les talons, quittant la chambre sans un mot de plus. Gaston observa la porte de la chambre et fronça les sourcils, il n'avait pas entendu le clic de la serrure... Il ne lui en fallut pas pour enfiler sa chemise et ses bottes et se faufiler dans le couloir. Alors qu'il allait atteindre un grand escalier, il sentit une présence et se cacha aussitôt derrière un grand vase.
Belle ? songea-t-il en découvrant la femme qui était accoudée à la rambarde, l'air pensif. Qu'est-ce qu'elle fait ici ?
La bête apparut alors au bout du couloir et Gaston se rencogna dans les ombres du vase de pierre. La créature lui passa devant sans le voir et s'approcha de la femme qui recula d'un pas en le voyant.
— Je t'avais dit de partir ! siffla-t-il. Une cicatrice ne te suffit pas, tu veux que je t'arrache la gorge avec ?
La femme ne répondit pas. Sa main droite chercha son poignard à sa ceinture et elle rentra le menton quand la bête remua sa main griffue.
— Tu ne me tueras pas, dit alors Belle effrontément.
— Ah tu crois ? Tu m'as maudit, Belle ! Tu as cru que tu pourrais revenir dans la famille royale et tu n'as pas supporté qu'on te refoule ! C'est à cause de toi que je vis un calvaire depuis dix ans ! Tu m'as transformé en monstre parce que je ne te connaissais même pas !
Gaston serra les mâchoires. Qu'est-ce qu'il racontait ? Jusqu'à peu, personne ne connaissait cette bête et Belle encore moins, c'était elle qui l'avait attirée aux abords du village en voulant la chasser...
— Tu es mon frère, Adam ! s'exclama alors Belle. Tu n'avais pas à me faire jeter dehors ! Tu as mérité cette punition !
— Personne ne m'a jamais dit que j'avais une sœur ! Si je l'avais su, crois-moi, j'aurais retourné toute la région pour te retrouver !
— Te fous pas de moi ! Qu'est-ce que tu en aurais eu à faire d'une paysanne élevée par un vieil inventeur fou ! Quand Maurice est mort, il m'a tout dit, y compris la raison pour laquelle on m'a évincée de la famille ! Quand je suis venue ici, tu m'as fait jeter dehors, tu m'as traitée de menteuse ! Tu as mérité ce qui t'arrive !
— Arrête !
La bête avait rugi et quand sa main partit, frappant Belle à la poitrine, Gaston plaqua ses mains sur sa bouche pour étouffer un hoquet de surprise. Il vit alors la jeune femme s'envoler et heurter la rambarde de pierre qui se brisa sous l'impact. Le son mou qui résonna dans le hall annonça la suite, mais le gémissement qui monta ensuite des ténèbres lui fit lâcher un soupir et avant qu'il ne s'en rende compte, la bête le saisissait à la gorge pour le sortir de sa cachette.
— Tu es aussi contre moi ? hurla Adam. Je t'ai cru différent !
— En quoi je serais différent de cette femme ? Ma mère et ma sœur sont mortes, elles ont été tuées par des loups il y a six ans ! Mais, peut-être que c'était toi ! On n'a jamais réussi à savoir qui les avait massacrées comme ça !
Enragé, Adam plaqua Gaston au sol et le jeune homme sentit ses poumons se vider sous l'impact. Il vit des étoiles et la pression de la grande main sur sa gorge se renforça. Il laissa échapper un son étrange et soudain, un choc se fit sentir dans le bras qui le maintenait au sol et il reçut une pluie de quelque chose de chaud sur le visage. Le goût métallique le renseigna et quand la main sur sa gorge se desserra et que la bête s'effondra sur le flanc, il comprit. Il bascula sur le côté en toussant pour reprendre sa respiration et avisa Belle qui se tenait à quelques pas de là, son arc encore tendu devant elle. Elle croisa le regard de Gaston puis s'effondra sur le dos comme une planche et demeura immobile.
Le silence était pesant. Gaston observa la bête inconscience, une flèche plantée dans le dos, puis Belle qui semblait morte. Lentement, il se releva, la tête lui tourna et il s'appuya contre le mur un instant avant de se diriger vers Belle. Il découvrit trois profondes plaies en travers de sa poitrine qui dégorgeaient du sang à chaque battement de cœur.
Gaston s'agenouilla près de la femme qui souffla quelque chose. Il passa son poignet sous son nez tout en fouillant dans la besace et trouva ce qu'il cherchait. Un grognement lui fit alors tourner la tête et il vit la bête se relever sur un bras ; de l'autre elle arracha la flèche dans un rugissement de douleur, puis elle se remit sur ses jambes et avisa Belle et Gaston.
— Éloigne-toi de cette traîtresse ! tonna-t-il.
Gaston ne se fit pas prier, il tomba sur les fesses et recula jusqu'au mur. La bête tomba alors à quatre pattes et approcha son visage au-dessus de celui de Belle. L'image était irréelle et cela donna envie à Gaston de fuir, mais ses jambes refusaient de lui obéir.
— Donne-moi une seule raison pour ne pas t'arracher la gorge... gronda-t-il, les dents apparentes. Une seule raison, ma sœur...
— Donne-moi une seule raison de ne pas te tuer, répondit Belle.
Gaston avisa le poignard relevé dans la main de Belle. Si elle levait le bras, elle atteindrait le flanc de la bête et suivant où la lame percerait, la créature mourrait en se vidant de son sang. Cependant, elle allait devoir faire vite, car son sang imprégnait le tapis sous elle et la flaque s'agrandissait à chaque seconde. Le poignard tomba soudain et Belle s'alanguit. La bête plissa les yeux, renifla puis se détourna.
— Elle est morte ? demanda Gaston.
— Ça ne saurait plus tarder. C'est tout ce qu'elle mérite. Je t'ai blessé ?
Gaston, même s'il avait mal partout, secoua la tête. La bête soupira et se détourna, mais alors qu'il se relevait, Gaston vit la main de Belle se lever. Le poignard s'envola et fusa en direction de la bête.
— Attention ! hurla le jeune homme.
Il bouscula la créature qui trébucha, surpris, et Gaston sentit un choc dans son abdomen. Le sang reflua aussitôt dans sa bouche et il cracha en arrosant la bête au passage. Il baissa ensuite les yeux, la garde en bois du poignard de Belle dépassait de sa chemise au niveau de ses côtes à droite. Un flot de sang le fit tousser et il regarda la bête en tombant sur un genou.
— Non... Non, non ! s'exclama la créature.
Un peu plus loin, Belle poussa un profond soupir et le flot de sang de ses blessures cessa. La bête se tourna alors vers Gaston qui s'écroula sur le sol en gémissant. Sans réfléchir et ignorant la douleur de sa propre blessure, il l'enleva dans ses bras et quitta le château pour s'enfoncer dans les bois battus par une tempête de neige.
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Enveloppé dans la cape de la Bête, Gaston gisait dans la neige, à demi-conscient. La Bête tournait au centre d'une clairière où se trouvaient des ruines d'un temple.
— Montre-toi, satanée créature magique !
— Pas la peine d'être grossier, soupira alors une voix. Oh, mais qui es-tu ?
La bête observa la créature lumineuse qui venait d'apparaître devant lui dans un scintillement.
— Adam, je crois que tu connais ma sœur, non ? répondit-il. Belle...
— Belle ? Oh... Oh ! Tu es... Oh...
— Arrête tes jérémiades, gronda la bête. Belle est morte. Tu peux le soigner ?
— Soigner un mort ? répéta la fée, confuse.
La bête souffla un long filet de vapeur, agacé, puis indiqua Gaston au pied d'un arbre. Il grelottait malgré la lourde cape de laine et la fée s'approcha de lui. Elle repoussa la cape et passa sa main au-dessus de la plaie. Gaston avait retiré le poignard et le froid avait fait coaguler le sang.
— Qui a fait ça ? Et, qui est-ce ?
— Belle a tenté de me tuer avant de mourir et il s'est interposé.
— Pourquoi ?
La bête haussa les épaules. La fée fronça les sourcils puis remit la cape en place et se releva.
— Tu ne fais rien ? Alors je vais te tuer, bonne à rien ! gronda la bête.
— Oh là, là, mais quelle agressivité... J'allais te proposer quelque chose. Je soigne ce garçon si tu me dis où est Belle. Nous avions passé un marché, nous acceptions de confectionner un sort pour qu'elle assouvisse sa vengeance, mais si jamais tu parvenais à la tuer, alors le sort serait annulé.
La bête souffla. Il regarda le château en ruine puis la fée.
— Qu'est-ce que j'y gagne ? demanda-t-il.
— Ne m'as-tu pas entendu ? Tu seras libéré du sortilège... De plus, tu sembles avoir résolu la condition pour que le sort soit brisé, tu t'es entiché de ce garçon malgré toi, et lui de toi puisqu'il s'est interposé entre le poignard et toi...
— Foutaises, je ne suis pas comme ça et lui non plus. Belle m'a piégé !
— En effet. Ta sœur a été trop gourmande, elle voulait te faire payer tout ce qu'elle a perdu par la faute du roi et de la reine, elle a brûlé les étapes et elle l'a payé de sa vie. Je vais te rendre ta beauté, mon prince, mais tu devras m'offrir le corps de ta sœur en échange.
Les narines de la bête s'agrandirent et il souffla avant de se détourner. La fée baissa la tête puis se pencha sur Gaston et passa sa main sur sa blessure. Il ouvrit les yeux et sursauta.
— Tout va bien, tu es hors de danger, souffla la fée. Ce que tu as fait ce soir était stupide, mais très courageux.
— Où... Où on est ? grelotta Gaston. Belle... Elle est... Bête...
— Belle est morte, répondit la fée. La bête est ici, tu lui as sauvé la vie. Je vais lui rendre son apparence, c'était notre marché avec sa sœur, mais je dois te demander quelque chose avant.
— Qu-quoi d-donc... ?
La fée regarda la bête qui faisait les cents pas dans la neige. Elle baissa ensuite les yeux sur Gaston qui observait la créature.
— Je vais lui rendre son apparence, à la seule condition que tu demeures avec lui pour une année entière, dit-elle de sa voix éthérée.
— A-avec l-lui ? Co-comment ça ?
— Comme tu voudras, mais tu devras vivre au château et faire en sorte qu'il retrouve une vie aussi normale que possible. Est-ce que tu t'en sens capable ?
Gaston secoua la tête. La bête grogna alors et le jeune homme rentra la tête dans les épaules.
— Je ne suis pas... Belle était malade... Elle...
— Je ne te demande rien qui ne soit infaisable, je voudrais juste qu'Adam se remette de cette malédiction. Belle était malade, tu as raison, elle était triste et furieuse, elle n'a rien trouvé de mieux que la vengeance pour soulager sa peine. C'est pour cela que nous avons demandé son corps. En échange, je rends à Adam son apparence et toi tu restes à ses côtés pendant une année.
Gaston déglutit et passa sa langue sur ses lèvres sèches. Il regarda la bête qui l'observait puis la fée. La bête s'approcha alors et se baissa devant lui. La fée s'écarta. D'un geste de la main, elle fit apparaître le corps de Belle et d'autres fées apparurent.
— Tu ne me tueras pas ? demanda alors Gaston. Parce que là, j'ai donné...
— Sauf si tu m'énerves. D'ici-là, on pourrait être amis.
Gaston laissa échapper un rire et s'étouffa.
— Amis, ça me va très bien...
La bête baissa la tête et Gaston posa une main tremblante sur son bras. Il tourna ensuite la tête et la fée s'approcha et posa sa main sur sa tête. Sous le regard abasourdi de Gaston, la créature immonde et poilue s'embrassa comme une torche et perdit deux fois sa taille en hauteur et en largeur. Sans un bruit, les flammes s'éteignirent et laissèrent place à une jeune homme blonde torse et pieds nus, simplement vêtu d'un pantalon trop grand.
— Bon retour parmi nous, votre Altesse, sourit la fée en s'inclinant.
Ses comparses l'imitèrent puis Adam tourna la tête vers Gaston qui esquissa un sourire.
— T'es quand même plus beau comme ça... souffla-t-il.
Un silence s'installa et Adam se mit à rire. Il posa sa main sur l'épaule de Gaston et se laissa tomber dans la neige en s'adossant à l'arbre, pris d'un fou rire. Les fées se regardèrent sans comprendre puis leur aînée leur fit signe de disparaître.
— Prenez soin de cette seconde chance, votre Altesse, il n'y en aura pas d'autre.
— Entendu, la fée. On rentre ?
— Si je rentre à la maison dans cet état, mon père va faire une attaque... Je rentrerai demain, j'ai besoin de dor...
Il s'écroula soudain et un ronflement monta. Adam haussa les sourcils.
— Allez, la fée, retour à la maison, dit-il en se relevant, Gaston dans ses bras.
— Il t'a sauvé la vie, Adam, ne l'oublie jamais.
— Aucun risque.
La fée esquissa un sourire, s'inclina, puis leva les mains et les deux hommes disparurent dans une pluie de paillettes qu'elle envoya en direction des ruines du château qui fut en un instant débarrassé de son lierre et des trous dans le toit pour redevenir le majestueux château royal qu'il avait toujours été.
— Quelle journée... soupira-t-elle ensuite. Rentrons...
Elle disparut à son tour dans un scintillement et le silence se fit dans la clairière qui ne garda aucune trace des dernières minutes.
FIN
