Les premiers chapitres sont des versions longues et/ou remaniées des premiers chapitres de Sous le ciel de Winterfell version courte. Les nouveaux chapitres arriveront un peu plus tard. Pour autant, ces chapitres issus de la mouture d'origine ont jusqu'à triplé de volume. Donc j'espère que cela vous plaira.

Bonne lecture.


Chapitre 1

Cheveux


La première fois que Jaime met le pied hors de l'hôpital, il n'a aucune envie de se trouver là. Il aurait voulu continuer à broyer du noir en regardant le plafond en pensant à la douleur fantôme qui lui grignotait le moignon. Il veut se liquéfier à même le lit et oublier le regard qu'a eu sa sœur Cersei quand elle est venue lui rendre visite et qu'il a compris qu'à ses yeux, il venait de tout perdre. Il n'est plus un homme. Plus son frère. Plus même l'ombre de l'amant impossible qu'il a été pendant une bonne partie de sa vie. Il aurait voulu lui crier qu'il avait encore une tête, quelque chose à offrir, mais il n'y croyait pas lui-même.

La première chose à laquelle il pense quand il envisage sa tête, c'est qu'elle a toujours été vide. Il n'a pas l'intelligence universitaire de son frère, pas l'instinct pour les affaires, c'est un combattant. Sauf que là, en plus de tout le reste, il voit ses cheveux. Ses propres cheveux.

Il a été réformé, évidemment. Un soldat sans main droite n'a aucun intérêt sur le terrain, même après quinze ans de carrière, surtout quand il n'a aucun diplôme réellement valable. Son père, Tywin Lannister, possède à lui seul la moitié des entreprises du pays et aurait pu lui dégoter n'importe quel poste n'importe où, mais Jaime a refusé. Il ne veut pas de la condescendance de son père. Il veut du silence. Il veut de l'oubli. Il veut qu'on le laisse crever en paix, puisque cette putain de mine antipersonnel n'y est pas parvenue et que l'hôpital y a échoué lui aussi.

Quel intérêt de maintenir une illusion avec une coupe militaire parfaitement entretenue ? Il a laissé pousser ses cheveux dans tous les sens, et ils ne ressemblent à rien, pas même au blond légendaire de sa famille, on dirait des traits fins et ternes, trop sombres, toujours sales malgré les shampoings.

Jaime s'en fout. De son apparence, de son avenir, de sa famille. Il n'a plus rien. Plus même de cœur, même si les battements résonnent quand même le matin au réveil, comme pour le narguer et lui faire croire que si, il peut continuer – sauf qu'il ne veut pas, et il se moque de ce que peut dire le psychologue de l'hôpital qui lui assure qu'il remontera la pente. Le psychiatre, qu'il a vu une poignée de fois, lui a prescrit des antidépresseurs qu'il avale de temps à autre, mécaniquement, sans même y penser, avant de les « oublier ». Il ne veut pas aller de l'avant. Il ne veut pas que les choses s'arrangent. Pour quelle raison s'arrangeraient-elles ? Rien ne va plus dans sa vie depuis longtemps. Dès le moment où il s'est engagé dans l'armée, ses relations avec les autres se sont distendues, mais en même temps il a obtenu des responsabilités, un grade, de la reconnaissance, du respect pour ses compétences, il a vu du pays, il a pris de lourdes décisions, dû prendre des vies, sauver des vies. Mais sa main, c'est aussi lui-même. Qu'est-il, sans main ?

Rien. Un infirme stupide sans diplôme ni compétence.

Evidemment, son petit frère Tyrion lui a refusé de mourir. Tyrion est têtu, intelligent, et plein de sentiments si gros et si forts qu'ils débordent de lui à tout bout de champ.

C'est comme ça que ce matin-là, Jaime se retrouve dans la voiture de son frère, à remonter les allées boisées sans les voir. Il se fiche de la nature de plus en plus sauvage, et de l'endroit où Tyrion l'emmène. Chez lui, bien sûr, mais où est le « chez lui » de Tyrion ? Il a tant vadrouillé ces dernières années, au fil des postes politiques qu'il a obtenu, des échelons qu'il a gravis, et de l'opposition toujours grandissante qu'il prônait devant leur père.

Jaime a l'impression de sombrer peu à peu dans le sommeil. Et c'est forcément le cas au bout d'un moment, car il faut que Tyrion le secoue pour qu'il rouvre les yeux et réalise qu'ils sont arrivés, et qu'il fait nuit noire.

- Bienvenue au Nord, frérot, dit Tyrion avec un sourire.


Le premier soir et le lendemain matin, Jaime découvre son nouvel univers. Le château de Winterfell domine une colline à deux kilomètres de la ville du même nom. Il possède encore des murailles qui tiennent tant bien que mal debout, et un bois sacré en parfait état que salue la critique historique. Site incomparable, l'endroit est tenu par les héritiers de la Maison Stark, qui s'efforcent de maintenir le château et son domaine en bon état. Ils ont repris la gestion du musée et se comportent toujours en châtelains. Le père, Eddard Stark, était également maire de la ville pendant plusieurs années, même s'il est mort, maintenant.

- Sansa a repris la gestion du domaine depuis l'été dernier, explique Tyrion alors qu'ils font le tour du château. Ses frères aînés ont décidé de partir pour leurs études. Ils envoient de l'argent régulièrement et reviennent de temps à autre pour les vacances.

Jaime le regarde sans vraiment le voir, écoute sans vraiment entendre. Les mots passent, sans s'imprimer dans son esprit. Mais si Tyrion le remarque, il ne change pas de comportement.

- Je te conseille de ne pas mentionner les parents des Stark devant eux. Ils ont encore du mal à se remettre de leur mort. Rickon, le petit dernier, n'a que dix ans. Oh, et Bran est en fauteuil roulant, mais il n'est pas en sucre. Ne t'avise pas de lui rendre un service sans qu'il te l'ait demandé, il se sentirait vexé. Il est très autonome et ne supporte pas qu'on l'infantilise.

S'il y a un message subliminal à comprendre là-dedans, Jaime ne le saisit pas. Il l'ignore, même. Il ne veut pas entendre parler d'un gamin qui vit très bien son handicap. Lui voudrait mourir et disparaître.

Il essaie vaguement, alors qu'ils continuent de marcher, de se souvenir de la raison pour laquelle Tyrion a décidé de s'enterrer aussi loin dans le Nord, là où il n'y a rien, là où personne ne le connaît ni ne respecte son nom de famille. Cela fait plus d'un an que Tyrion s'est installé là, qu'il a commencé une nouvelle vie comme simple trésorier du domaine. C'est un gâchis, a pensé Jaime quand il a appris l'emménagement de son frère, des mois plus tôt.

Maintenant, Jaime ne pense rien. Il suit, simplement.

Il ne sait pas très bien comment il finit par se retrouver face à Sansa Stark, une gamine de dix-neuf ou vingt ans à peine, qui prend des airs de princesse sûre d'elle mais regard régulièrement en direction de Tyrion comme si elle craignait de dire une bêtise.

- Votre frère m'a dit que vous aviez travaillé avec les chevaux, quand vous étiez jeune.

- Il passait beaucoup de temps dans les écuries de Castral Roc, approuve Tyrion.

Jaime hoche la tête, parce qu'il ne sait plus faire que ça. Il a hoché la tête toute la journée, lui a-t-il semblé. Rien de tout ça n'a d'importance, de toute manière. Pas même le fait qu'il déteste les écuries, leurs odeurs, leur travail, les chevaux qu'il ne peut plus mener avec une seule main. De toute manière, il n'a jamais pleinement adhéré au côté très « chevalier » et « vieux royaume » que défendait son père. Lui, ce qu'il aimait, c'était la moto.

Autant dire que là encore, ça n'a plus aucune importance.

Sansa et Tyrion le mènent aux écuries du château, où se trouvent les montures qui servent aux animations de la réserve animalière et du site historique. Jaime ne demande pas à quel moment les touristes acceptent d'affronter les températures infernales du Nord. Il ne demande rien, ne regarde qu'à peine les tenues qu'on lui tend. Même l'odeur des écuries, qu'il ne supporte pas, ne parvient pas à le faire réagir.

Puis il aperçoit sa collègue.

- Mr Lannister, dit Sansa, je vous présente Brienne Tarth. Elle a repris la gestion des écuries depuis le printemps dernier. Brienne, je te présente Jaime, le frère de Tyrion. C'est ton nouvel assistant.

La première chose que voit Jaime, c'est le regard bleu clair qui se braque sur lui. La seconde, ce sont les cheveux.

La jeune femme a les cheveux courts, visiblement taillés à grands coups de ciseaux sans aucune élégance. Ils sont blonds, mais sans l'éclat de la chevelure des Lannister, et emplis de paille qui se confond presque avec les mèches, si ce n'est l'odeur et les épis improbables. Elle sent intégralement l'écurie, mais Jaime ne sait pas pourquoi, c'est cette tête revêche, ces cheveux qui ne ressemblent à rien, qui l'intriguent au-dessus de cette tenue pragmatique de palefrenière dont l'odeur puante lui saute pourtant au visage.

Il déteste réellement les chevaux.

Il sent qu'il va détester cette femme tout autant.