Les premiers chapitres sont des versions longues et/ou remaniées des premiers chapitres de Sous le ciel de Winterfell version courte. Les nouveaux chapitres arriveront un peu plus tard. Pour autant, ces chapitres issus de la mouture d'origine ont jusqu'à triplé de volume. Donc j'espère que cela vous plaira.

Bonne lecture.


Chapitre 3

Accepter


Les jours se succèdent les uns aux autres, sans changement. Ils baignent tous dans une odeur d'écurie et un ciel blanc, chargés de neige qui se déversent jour et nuit, quand ce n'est pas de la glace qui se forment sur les murs. Jaime ne compte pas les jours, ne les voie presque pas. La nuit, il se réveille en sueur, la peur au ventre. Parfois les bribes de cauchemar s'effilochent, parfois elles s'accrochent à lui.

Il s'attendait à une descente aux enfers un peu plus rapide que ça, tout de même. Mais il faut une bonne semaine avant que les réels effets de manque apparaissent. Jaime n'a jamais pris les antidépresseurs qu'on lui recommandait avec beaucoup d'assiduité, mais il pensait que de tout arrêter, il aurait plus vite envie d'en finir.

Enfin, les cauchemars reviennent. Jaime les accueille presque avec soulagement. Il sait qu'à chaque passage, ils vont lui arracher un peu de la conscience qu'il lui reste. Et une fois qu'il n'aura plus rien, peut-être que la lâcheté qui l'empêche encore de mettre un terme à tout ça aura disparue.

Une nuit, Jaime s'extirpe de son lit, en sueur, le cœur battant, la peau frémissante des lèvres de Cersei, du souffle de Cersei. Il sent contre lui, autour de lui, le corps tout en courbes, le parfum suave. Mais il ne voit que le regard dégoûté qu'elle lui a jeté à l'hôpital, en le voyant avec ce bras droit sans extrémité, ce bras estropié sans utilité. Jaime étouffe, il veut hurler, il veut sortir de cet enfer de glace où Tyrion le garde prisonnier dans l'espoir qu'il aille mieux un jour. Il a beau frotter sa peau, il sent toujours Cersei. Il a beau ouvrir la fenêtre, l'air glacé de la nuit ne suffit pas à anesthésier son odorat.

Cersei est partout, depuis toujours. Depuis que Jaime l'a touchée une fois, il l'a dans la peau.

Il souffre à en crever, mais c'est bien le but de tout ça, non ?

Sauf que Cersei ne peut pas le tuer toute seule, elle va avoir besoin d'elle, et le souvenir de la peau contre la sienne est si horrible que Jaime voudrait pouvoir s'arracher l'épiderme pour ne plus rien sentir.

Au lieu de quoi, il sort, en pyjama, dans les couloirs où ses chaussures ne le protègent pas du froid. Il se glisse entre les pierres et s'extirpe du château. Il ne sait pas comment il émerge sur le chemin de ronde balisé d'une chaînette. Il sent peu à peu son corps s'engourdir. Des flocons tombent lentement du ciel.

Il arpente le chemin de ronde sans but, sans vraiment le voir. Il avance le regard vide, et il percute presque la silhouette enchâssée entre deux pierres couvertes de givre. Il recule, croise un regard clair qui le fixe avec stupeur.

- Qu'est-ce que vous faites là ?

- Je marche, répond Jaime sans réfléchir. Et vous ?

Elle le détaille d'un regard méfiant, puis se détourne et enfonce plus profondément ses mains au fond de ses poches. Au moins a-t-elle pensé à prendre un blouson. Jaime frissonne.

- J'avais besoin de prendre l'air, finit-elle par lâcher.

Elle paraît hésiter, puis carre les épaules. Jaime reconnaît le signe de son impatience. Il a appris à s'en agacer et aurait aimé ne pas avoir à le supporter la nuit en plus de la journée, mais il se retient. Il n'a pas envie de lui cracher au visage. Elle n'y est pour rien s'il sent le goût des lèvres de Cersei contre les siennes et s'il sent encore la douleur sur son moignon.

- Tâchez de ne pas tomber, dit Brienne en s'éloignant. Il y a des crevasses un peu partout sur le chemin de ronde.

Et elle le plante là. Jaime attend qu'elle ait fait quelques pas pour pousser un soupir de soulagement. Il veut être seul. Il veut diluer dans la nuit glaciale le fantôme de ses cauchemars. Il veut être accepté par eux, avalé par eux, devenir le néant. Il ne croit plus en rien depuis longtemps, et ça lui irait bien, d'être du rien, des particules de rien.

Oui, mais l'instant est passé, et il se hait pour ça. Il n'a plus le désespoir suffisant pour que tout s'arrête là. Il a suffi qu'il percute quelqu'un, et voilà, le monde est à nouveau réel, il peut être concret, la douleur s'est même estompée durant quelques secondes.

Tout ce qu'il peut faire, c'est essayer d'engourdir la sensation de Cersei.

Alors, il reste debout contre les vestiges de la muraille pendant des heures, jusqu'à ce qu'il ne sente plus rien, que sa poitrine tremble, que ses cinq doigts ridicules au bout de sa main gauche soient bleuis et incapables de bouger.

Il pourrait fait un pas en avant. Basculer dans le vide et se laisser engloutir par les ténèbres et le froid. Il le voudrait.

Mais l'instant est passé, à cause de cette saleté de Brienne.

A petits pas tremblants, il rentre dans sa chambre. Il grelotte tant, il se sent si mal, que Cersei en disparaît presque. Au matin, il ne garde de la nuit qu'un début de maladie.

Mais ce n'est qu'une solution temporaire – et elle a pour effet secondaire de lui clouer une fièvre de cheval et de lui laisser une nausée persistante pendant toute la journée.

Au fil des jours suivants, les idées se font plus noires, les multiples possibilités d'en finir se dessinent dans l'esprit de Jaime. Il voit chaque chemin de ronde, chaque inattention près des chevaux trop rétifs, chaque endroit encore bancal du château comme une possibilité de mettre un terme définitif à tout ça. La nuit, les cauchemars lui arrachent lambeau par lambeau le peu d'espoir et de bonheur qu'il lui reste. A chaque réveil, il se sent un peu plus proche du gouffre.

Il pense brièvement à Tyrion, à combien il sera triste, mais même la douleur de son frère ne le retient pas vraiment, elle lui parvient comme au travers d'un ban de brume.

Trois nuits plus tard, Jaime se retrouve à nouveau immobile au milieu du chemin de ronde, tremblant de froid et de fièvre, avec contre sa peau le feu des lèvres de Cersei. Le vent glacé lui fouette le visage et le tissu fin de son pyjama ne le protège absolument pas. Appuyé contre la pierre qui engourdit ses doigts, Jaime fixe la nuit, à la recherche de quelque chose où se perdre. Où perdre le souvenir de Cersei.

Cette fois, il la sent : l'impulsion, celle qui pourrait lui faire faire ce pas en avant et basculer.

Il se penche légèrement en avant, son pied se lève…

- Vous comptez sérieusement mourir de froid ?

Il sursaute, fait volte-face. Brienne le dévisage comme s'il était fou. Jaime veut lui dire de s'occuper de ses affaires, mais ses dents claquent, sa voix chevrote, son pied retombe mollement sur la pierre du chemin de ronde et il se tait. Brienne le saisit par l'épaule et le tire brutalement dans son sillage. Il ne se débat même pas. Il est trop faible pour protester devant les insultes et la poigne qui le traîne comme un sac, et de toute façon, l'instant est passé. A nouveau, cette saleté l'a fait fuir.

Il se retrouve dans les cuisines froides, assis de force sur un banc, pendant que Brienne fait chauffer du thé avec la bouilloire en continuant à le traiter de tous les noms.

- Prenez l'air avec une doudoune, espèce d'abruti ! cingle-t-elle en lui collant une tasse brûlante dans la main. Ici, l'hiver arrive à la fin du mois de Septembre ! Vous comptez laisser votre frère vous trouver mort de froid, ou quoi ?

- Je… je n'ai p-pas…

- Buvez votre putain de thé et fermez-la !

Et comme elle le détaille rapidement, elle arrache son propre blouson pour le lui passer autour des épaules. Sonné, Jaime trempe prudemment ses lèvres dans la boisson brûlante. Il se sent enveloppé dans une chaleur au parfum étrange. Anormal. Et pendant que Brienne le foudroie du regard et qu'il espère retrouver assez de voix pour l'enjoindre violement à aller se faire voir ailleurs, Jaime réalise qu'il ne sent plus les lèvres de Cersei contre lui. Sa peau transie de froid est enveloppée par un blouson à l'odeur inhabituelle qui masque presque le souvenir de sa sœur.

L'anesthésie morbide qui le pousse en avant depuis trois jours paraît suspendue, comme si elle ne savait pas comment traiter l'énergumène qui lui gueule dessus.

- Vous êtes complètement con, c'est pas possible ! Il fait moins six ! Vous comptez

Jaime veut lui rétorquer d'aller voir ailleurs, mais déjà Brienne a disparu, s'est emparée d'un blouson qui pend à une patère près du poêle, et l'en enveloppe. Jaime se fait l'effet d'un enfant. Il n'arrive pas à comprendre. Quelque chose est en train de se passer, là, au milieu de cette cuisine immense et froide, mal éclairée, abîmée par les siècles et à peine modernisée. Depuis son arrivée, Jaime se fait l'impression d'errer dans un mausolée qu'une poignée d'enfants tente désespérément de sauver de la ruine. Mais au milieu de ce monde prisonnier de l'histoire et du Nord glacial, une voix furieuse dévide sa colère et deux yeux le foudroient du regard.

Quelque chose se passe, et il ne comprend pas quoi.

Il ne veut pas comprendre.

Elle ?

Sa voix intérieure a un accent de dégoût. Presque un accent de Cersei. Jaime ferme ses oreilles au flot de reproches et observe précisément la jeune femme aux cheveux hirsutes, au visage abîmé par le froid, à la dégaine masculine, au regard furibard. Comment peut-elle, elle, réussir à chasser Cersei là où le froid et la douleur n'y parvenaient pas ?

Quelle importance ? murmure une voix lasse dans son esprit, et cette voix-ci a ses accents à lui. Elle y parvient.

Oui, réalise Jaime, elle y parvient.

Mais il ne veut pas. Il a un plan. Il n'a pas envie de se sentir vivant – il ne se sent pas vivant, c'est bien pour ça qu'il veut en finir, merde ! Oui, mais cette énergumène lui donne, même si ce n'est que pour quelques minutes, l'impression qu'il est vivant. Que la brume morbide qui l'entoure peut se percer par endroits.

Et il ne sait pas quoi en faire.