Les premiers chapitres sont des versions longues et/ou remaniées des premiers chapitres de Sous le ciel de Winterfell version courte. Les nouveaux chapitres arriveront un peu plus tard. Pour autant, ces chapitres issus de la mouture d'origine ont jusqu'à triplé de volume. Donc j'espère que cela vous plaira.
Bonne lecture.
Chapitre 4
Nuage
Parfois, quand Brienne regarde le ciel du Nord, elle pense à celui de Tarth, elle pense à la manière dont, petite, elle observait les nuages avec le même air rêveur qu'elle fixait la mer ou qu'elle s'abreuvait de romans de chevalerie dans la bibliothèque parentale. Alors, elle pense à la manière dont le monde lui paraissait immense, où tout semblait possible. Elle était petite alors, encore innocente. Elle croyait que tout pouvait arriver, pour peu qu'elle s'en donne les moyens. Elle croyait à la justice, à l'honneur, au sens de la famille et de l'amitié. A l'amour, même, sous toutes ses formes.
Maintenant, elle ne croit plus en rien, lui semble-t-il. En Sansa, peut-être. Cette jeune fille à peine sortie de l'adolescence lui a tendu la main au moment où elle s'y attendait le moins, elle lui a donné une maison, un endroit où se reposer, où panser ses blessures.
Même si la tâche paraît impossible, parfois.
Indécente, parfois.
Pourquoi panserait-elle ses blessures, elle alors que Renly n'est plus là ? Que Catelyn Stark ne serrera plus jamais ses enfants dans ses bras ?
« La culpabilité n'a pas lieu d'être » a affirmé plusieurs fois le vieux Luwin, le seul médecin que Brienne accepte de voir plus d'une fois sans le frapper. « Vous n'aviez aucun moyen d'agir dans un cas comme dans l'autre. Vous ne pouvez pas endosser la responsabilité de tous ceux qui décèdent autour de vous. »
Brienne a plus d'une foi voulu lui hurler que ces deux fois-là, elle aurait pu faire quelque chose. Que cela n'a rien à voir avec la culpabilité du survivant comme le ressentaient certains de ses anciens collègues, quand, sous une fusillade, ils réalisaient que l'un d'eux ne s'était pas relevé. La question « pourquoi lui et pas moi ? » était alors inévitable. Mais ça n'a rien à voir. Ce qui rongent Brienne, ce sont des remords de n'avoir rien fait. D'avoir été incapable d'agir alors qu'elle le pouvait.
Et pourtant, ici, tout le monde la traite comme si elle était victime, tout le monde tente de lui faire remonter la pente.
Alors certains soirs, elle ne trouve pas le sommeil. La morsure de la honte, de la trahison et de la douleur, de la seule douleur physique et morale à la fois, l'empêche de dormir. Elle revoit le corps disloqué de Renly, son meilleur ami, sur le bitume, après l'accident, avec la taule froissée et le sang, avec le verre brisé au milieu duquel les membres du jeune homme s'étaient retournés sur eux-mêmes. Elle revoit le moment où elle a compris qu'elle ne pourrait plus assumer son poste au commissariat, en réalisant que ce qui avait constitué sa vie venait de se dissoudre. Elle revoit sa dernière affaire, le meurtre de Catelyn Stark qu'elle n'a pas su empêcher, à peine résoudre.
Parfois, même, se mêlent à ces images les derniers mots cruels de son fiancé, juste avant qu'il ne décide de tout faire voler en éclats. Elle revoit les murmures de ses proches sur son passage, indiscrets, parfaitement audibles, avec leurs mines désolées et l'éclat pétillant de leur regard avide de rumeurs.
Alors elle sort, même en pleine nuit, pour regarder les nuages dans le froid, pour essayer de voir à travers eux les quelques étoiles qui éclairent le Nord, et elle se revoie imaginer des objets, des animaux, des personnages au milieu de ces formes à l'aspect de coton.
Elle le faisait toutes les nuits depuis des semaines quand elle a été dérangée pour la première fois par Jaime Lannister qui semblait vouloir mourir de froid.
Ce soir-là, elle ne comprend pas pourquoi, mais il est là aussi. Encore une fois. Elle se demande même s'il ne l'a pas suivie, des fois, comme il semble le faire depuis quelques nuits. Elle ne l'a plus trouvé seul sur le chemin de ronde depuis cette nuit où elle l'a engueulé et traîné à la cuisine pour le réchauffer. Maintenant, il ne survient plus qu'après elle, et plus en pyjama, mais avec au moins un pull. Il reste toujours silencieux au début, à quelques mètres d'elle. Il veut du silence, d'abord. Puis il y a toujours un moment où il veut parler, la faire sortir de ses gonds, comme s'il avait besoin de se faire engueuler au milieu de la nuit pour retourner dormir sereinement.
Elle n'a pas la patience. Elle l'envoie se faire voir, se retient à peine de le frapper, elle veut qu'il la laisse tranquille. Mais il est là. Il se moque d'elle quand il comprend qu'elle scrute les étoiles à travers les nuages, il charrie sa volonté de « faire dans la poésie », comme il dit, alors qu'il n'y a pas de poésie au Nord, « juste un putain de froid mordant qui veut la mort des hommes ».
Ce soir, elle n'a pas envie de l'entendre se moquer d'elle. Elle n'a pas envie de comprendre une fois de plus qu'elle n'est plus cette jeune fille qui imaginait des choses dans les nuages, mais une adulte dépassée, qui ne sait plus par où reprendre sa vie, qui ne voit plus de formes inventives dans le ciel, mais un simple amas de blanc et de gris qui masque les étoiles et couvre le monde d'un plafond froid et bas.
- Franchement, je ne vois pas ce qu'il y a de si passionnant à fixer le ciel, dit Jaime d'un ton moqueur. Il ne va pas changer d'une nuit à l'autre. Les étoiles sont toujours à la même place.
- Pourquoi, vous avez pris le temps de les regarder depuis votre naissance ? rétorque Brienne. Qu'est-ce que ça peut vous faire que je veuille regarder le ciel, d'ailleurs ?
- Elle parle ! s'exclame le Lannister d'un ton théâtral. Loués soient les dieux !
- S'ils avaient pitié de moi, ils vous auraient déjà fait taire.
- Je ne vois vraiment pas ce que vous trouvez au ciel, insiste Jaime.
Pourquoi ne peut-il pas laisser tomber ? Elle voudrait voir les étoiles, elle voudrait arbitrer les courses de nuages comme avant, mais elle ne peut pas. Même avec le silence, elle n'y parvient pas – alors avec le Lannister dans les pattes, c'est presque inutile d'essayer.
Pourquoi ne peut-il juste pas partir ?
Que comprend-t-il aux nuages ?
Rien, Brienne le sait. Pire, elle en est sûre.
Pourtant, au bout d'un moment, il se tait, et elle peut essayer de retrouver le chemin des formes cotonneuses qui masquent les étoiles. Elle essaye de reproduire l'inventivité qu'elle avait avec Renly. En vain. La magie a disparu.
Elle ne reviendra jamais, et cette certitude ancre un goût de cendre dans la bouche de Brienne et un vide abyssal dans ses entrailles. Elle pourrait dater au jour près l'instant où la magie a cessé d'exister et où le monde a basculé. Elle pourrait invoquer le souvenir de ce jour-là, quand elle a senti ses jambes se dérober sous elle parce que ce genre de choses ne pouvait pas leur arriver à Renly et elle. Ce genre de choses arrivait aux autres.
Mais elle a déjà bien assez de mal à repousser ces images quand elles s'imposent d'elles-mêmes, ce n'est pas pour les inviter.
Alors, elle laisse ses pas la guider aux cuisines et elle fait chauffer du thé sans y penser. Au moins, le Lannister se tait un peu. Il boit, le regard perdu. A un moment, Brienne se fait même la curieuse réflexion qu'il s'y connaît peut-être un peu en nuages, mais ce ne sont pas les mêmes. Ceux qu'elle voit dans le regard de Jaime n'ont rien à voir avec ceux de son enfance.
Ils ressemblent un peu trop à ceux qu'elle croise dans le miroir chaque matin.
Ceux qui hantent les yeux de ceux qui sont en se sentent en sursis.
