Les premiers chapitres sont des versions longues et/ou remaniées des premiers chapitres de Sous le ciel de Winterfell version courte. Les nouveaux chapitres arriveront un peu plus tard. Pour autant, ces chapitres issus de la mouture d'origine ont jusqu'à triplé de volume. Donc j'espère que cela vous plaira.
Bonne lecture.
Chapitre 5
Bien sûr
Les jours passent. Il fait toujours un froid mordant, qui donne à Jaime envie de se terrer au fond de sa chambre. Il n'aime pas la façon dont Sansa Stark et ses frères et sœur le regardent. Il n'aime pas la façon dont Tyrion le garde à l'œil comme s'il craignait de le voir sauter depuis la plus haute tour du château. Mais plus que tout, il n'aime pas Brienne.
Elle l'agace avec sa façon de travailler comme s'il n'y avait rien de mieux que de s'occuper de chevaux qui piaffent sans arrêt. A-t-elle toujours été palefrenière ? Peut-être. En tout cas, elle aime ces foutus canassons et elle leur parle, à voix basse, comme si elle ne voulait surtout pas que Jaime l'entende.
Mais surtout, elle a édicté des règles qu'elle n'arrête pas de lui répéter. Comment peut-elle être la seule personne dont la compagnie apaise ses angoisses et le fantôme de sa sœur qui s'accroche à lui ? Il a envie de la tuer.
Il se répète ça en quittant les écuries d'un pas furieux, en début d'après-midi.
Elle le rend dingue, elle est folle à lier, elle est chiante, et s'il reste près d'elle, il va finir par la frapper et lui cracher à la figure. Des lambeaux de bonne éducation l'en empêchent encore, mais ça ne durera pas éternellement.
Il traverse la cour du château en ignorant les membre du personnel et les rares touristes engoncés dans leurs manteaux énormes. Il court presque, en ignorant ses appels de plus en plus furieux. Qu'elle gueule. Si elle croit qu'il va revenir comme un brave toutou ! Il n'a jamais obéi à une tarée, ce n'est pas maintenant que ça va commen…
Son pied glisse.
Il se sent partir en arrière et la seconde d'après, il heurte de plein fouet le sol gelé et sa tête se fend de douleur. Pendant quelques instants, le monde tourne autour de lui, dans un brouillard de blanc et de gris. Tout son crâne résonne d'un coup de marteau d'une violence inouïe.
Un gémissement s'échappe de ses lèvres au moment où un visage apparaît au-dessus de lui.
- Vous allez bien ?
La voix est inquiète. Jaime veut répondre que non, n'y arrive pas. Il sent Brienne passer ses mains sous lui pour l'accompagner en position assise. Il n'a même pas la force de l'aider et pèse comme un poids mort dans ses bras alors qu'elle le cale tant bien que mal. Sonné, il ferme les yeux. Le monde tangue, il a la nausée. Il sent vaguement que Brienne change d'angle, passe derrière lui pour vérifier son crâne. Le bruit, autour d'eux, lui donne l'impression de lui déchirer la tête. La douleur pulse derrière ses yeux, ses oreilles.
- Je ne vois pas de sang, dit Brienne en effleurant ses cheveux, et rien que ça lui fait mal.
- Je crois, bredouille-t-il, que j'ai une commotion cérébrale.
- J'espère vraiment que vous exagérez.
Jaime veut répondre, mais sa bouche ne laisse passer aucun mot. Au lieu de quoi, il se vomit dessus. La bouillie visqueuse lui tombe sur le manteau et les jambes. Il sent à peine le contact humide imprégner ses vêtements. L'odeur lui saute aux narines, mais la seule chose qu'il sent réellement, c'est la douleur qui lui déchire le crâne.
- Génial, dit Brienne.
Le reste est confus. La jeune femme le relève difficilement, passe un bras sous ses épaules pour le soutenir et le traîne jusqu'à une voiture. Il ne comprend pas ce qu'elle lui dit, il ne sait même plus comment attacher sa ceinture de sécurité, il ne comprend pas ce qu'il voit, le paysage ne s'inscrit pas sur ses rétines, il ne voit que du blanc.
Il ne comprend qu'une seule chose : il peut mourir.
Ce serait stupide, une simple commotion cérébrale due à une simple inattention comme il y en a des milliers tous les jours. Et ça pourrait s'arrêter là. Il pourrait ne plus jamais éprouver cette envie de se jeter dans le vide, de se faire percuter par les sabots furieux d'un cheval, de se laisser mourir de froid pour ne plus souffrir.
Tout pourrait s'arrêter là, et soudain, il a peur.
Il se retrouve à l'hôpital de Winterfell avec le sentiment d'être sur le point de mourir, et le ballet des médecins et des examens commence. Il s'évanouit finalement dans un brouillard de douleur et d'idées confuses.
Il reprend conscience à la nuit est tombée. Il est étendu sur un lit, et la chaise de plastique près de lui est occupée par une géante aux cheveux de paille qui baigne encore dans l'odeur de l'écurie.
- Quelle heure est-il ? grogne-t-il d'une voix pâteuse.
Brienne lève les yeux de la revue qui l'absorbait et son expression est étrange, un mélange de douceur qui ne lui va pas et d'enthousiasme forcé.
- Il est vivant ! lance-t-elle d'un ton narquois. Il est très exactement vingt heures quarante-trois, ajoute-t-elle en jetant un rapide regard à son portable. Je vais aller prévenir les infirmiers que vous ouvrez enfin les yeux. On commençait à croire que vous alliez faire votre nuit d'une traite.
La douleur est toujours là, Jaime ne comprend pas tout, mais des bribes de connaissances lui reviennent.
- Ils m'auraient réveillé régulièrement, marmonne-t-il. Pour s'assurer que je vais bien.
- Si vous le dites, réplique Brienne en se levant. Vous voulez un verre d'eau ?
Il essaie d'acquiescer, mais c'est tellement difficile qu'il échoue. Peu importe, elle comprend et quitte la pièce. Aussitôt, Jaime sent la peur s'insinuer en lui. Il ne connaît pas cette chambre mais il n'en a pas besoin. Les hôpitaux sont tous les mêmes, avec leurs murs blancs et leur odeur insupportable. Et la dernière fois qu'il a dû rester dans l'un d'eux, il en est ressorti différent.
Il entend à peine Brienne revenir avec une infirmière. Il entend à peine les questions auxquelles il répond d'une voix toujours pâteuse, la professionnelle prend ses constantes, donne des instructions qu'il ne comprend pas vraiment. Quand elle repart, il ferme les yeux, épuisé. La lumière crue de la chambre lui fait mal aux yeux.
- Vous voulez de l'aide pour vous redresser ?
Il acquiesce faiblement du menton et entend Brienne jouer avec la commande du lit médicalisé, puis le dossier se relève en position semi-assise. Jaime se sent attrapé et redressé doucement. Le temps de rouvrir les yeux, Brienne lui tend un gobelet cartonné. Il s'en saisit avec raideur et engloutit la maigre quantité d'eau, soulagé.
- Qu'est-ce que vous faites là ? demande-t-il quand elle reprend le gobelet.
- Votre frère m'a demandé de rester avec vous jusqu'à ce qu'il arrive pour constater de lui-même que vous n'êtes pas foutu de retenir la première et principale règle de survie du Nord.
Il soupire et grimace.
- Ne pas sortir avant le printemps ?
- Ne jamais courir dehors après le 15 septembre, répond Brienne d'un ton qui sous-entend clairement qu'elle parle à un abruti fini. Trop de verglas.
Evidemment, songe Jaime. Suis-je bête…
- Quand puis-je partir ?
Il y a un temps de latence, et il réalise que l'infirmière a peut-être donné une indication qu'il n'a pas entendue. Tant pis. Brienne s'est déjà rassise et a repris sa revue.
- Le médecin veut vous garder en observation pour la nuit. Vous avez une commotion cérébrale bénigne, mais vous êtes resté inconscient un moment. Il ne veut pas prendre de risque.
Elle rouvre sa revue et reprend sa lecture comme si de rien n'était. Alors seulement, Jaime réalise que quelque chose ne va pas.
- Qu'est-ce que vous faites là ?
- Les routes sont bloquées par la neige, répond Brienne sans lever les yeux. Votre frère est coincé au château, donc navrée pour vous, mais je suis votre seule compagnie jusqu'à nouvel avis. Si la météo se calme, on devrait pouvoir repartir demain, à condition que les taxis veuillent bien travailler. Au pire, Sansa affrètera un chariot élévateur. Si Tormund ne l'a pas encore planté dans le décor, bien sûr.
- Non, dit Jaime en secouant la tête – et il s'en mord immédiatement les doigts.
Ça tourne et ça fait mal, très mal.
- Qu'est-ce que vous faites là ? répète-t-il en serrant les dents. Dans ma chambre ?
Brienne le dévisage quelques secondes, puis reporte son attention sur sa revue. Du coin de l'œil, Jaime croit voir un titre d'article avec les mots « château » et « bataille », mais il n'en est pas sûr. Puis les pages se referment brutalement.
- Vous voulez que j'attende dans le couloir, conclut Brienne. Vous pourriez le dire, vous savez.
- Vous puez l'écurie.
C'est sorti tout seul, et Jaime comprend avec quelques secondes de retard qu'il a été grossier. Il ne parvient pourtant pas à ravaler les quelques mots qui sont tombés de ses lèvres molles et de sa bouche pâteuse.
Face à lui, la jeune femme se relève d'un geste brusque. La chaise racle le sol dans un bruit métallique.
- Non, tente Jaime. Je suis désolé. Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire.
- Laissez tomber. J'imagine que ç'aurait été trop demander que vous soyez courtois ce soir. La trêve de Noël ne vous dit rien, je présume.
- Comment ça ?
La question la fige dans son geste bien plus que la supplication. Elle le détaille d'un regard neutre.
- Vous ne savez pas quel jour on est ?
- Mardi.
- Mardi 24 Décembre.
Oh.
C'est Noël, et il n'a pas pris la route pour se rendre au repas de famille. Il n'a pas répondu à son père, il n'a même pas pris en compte le calendrier. Il est tellement perdu en lui-même que rien ne l'a confronté à la réalité au cours des dernières semaines.
Puis un éclair de lucidité le frappe.
- Je suis désolé, souffle-t-il.
- De vous être explosé le crâne ? Je m'en doute.
- Vous aviez certainement mieux à faire que de me veiller.
- Votre compagnie est si agréable pourtant, commente Brienne d'un ton sarcastique.
Puis, soudain, elle soupire et s'affaisse sur elle-même. Après un regard hésitant pour la porte, elle reste finalement debout au même endroit et secoue la tête.
- Excusez-moi, ce n'est pas correct de ma part de me moquer de vous. Je suis fatiguée, et vous, vous avez une commotion cérébrale. On discutera de vos manières un autre jour.
Un temps d'hésitation puis elle ajoute :
- Tâchez quand même de ne pas refaire ça au Nouvel An. Je n'aime pas les hôpitaux.
Moi non plus, pense Jaime, mais il ne sait plus s'il le pense ou s'il le dit. Ses yeux se referment tous seuls, il est déjà au bord du sommeil. Mais il ne veut pas sombrer à nouveau, pas ici. La dernière fois, à Port-Réal, il n'était plus lui-même au réveil et on le regardait comme un moins que rien. Il ne veut pas qu'on lui prenne à nouveau quelque chose. Il ne veut pas qu'on l'abandonne dans les cauchemars et les couloirs aseptisés. Il veut que Tyrion vienne le chercher. Qu'il chasse les spectres que Jaime sent déjà ramper vers lui et qu'il l'arrache à cet endroit.
Il tremble.
Il ne veut pas rester ici. Il ne veut pas mourir ici.
Il ne sait toujours pas ce qu'il pense de l'énergumène qui la sort de la brume d'envies suicidaires qu'il traîne avec lui, mais il sait qu'il ne veut plus mourir. Pas ici. Pas si près de cette saleté de géante qui pue l'écurie, l'engueule tout le temps mais qui est là, encore à portée de mains, comme si elle ne s'était pas encore décidée à rompre son dernier lien avec le monde des vivants.
Il n'est pas mortellement blessé, il le sait, mais il sait aussi que si elle part, cette fois, il crève. Il a trop joué avec l'idée, trop tenté la faucheuse pour la supplier de venir le prendre.
Si Brienne part, il crève. Ou pire, la mort jouera encore une fois avec lui et il se réveillera en étant encore moins qu'un rien, moins qu'un morceau d'homme, moins que…
- Vous restez ?
La supplique lui a échappée, il a honte mais impossible de la récupérer. Pourtant, Brienne ne se moque pas. Elle ne dit rien. Jaime lutte pour ouvrir les yeux, échoue. Il faut qu'elle reste. Elle seule chasse ses cauchemars depuis son arrivée à Winterfell.
- Vous restez ? répète-t-il, et la panique lui serre la gorge. S'il vous plaît… Pitié, restez…
Il n'a plus de fierté, plus rien, il s'en fiche, il veut qu'elle reste, il veut qu'elle…
- Je reste, dit Brienne en rabattant la couverture sur lui, et c'est la chose la plus étrange du monde, de se faire border de cette manière, dans un hôpital, par une géante bornée et pleine d'une odeur d'écurie.
La peur reflue un peu, Jaime sent même son cœur ralentir. Il entend Brienne rouvrir sa revue, il imagine vaguement qu'elle reprend sa lecture. Il essaie de rouvrir un œil, rien qu'un, pour se convaincre qu'il ne rêve pas, mais en vain. La fatigue le terrasse, les traitements aussi peut-être. Il ne sait plus rien.
- … Arlez, murmure-t-il. Vous 'laît. Restez…
Il y a un silence, puis un raclement sonore de la chaise sur le sol, et Jaime croit qu'elle se rapproche. Oui, elle se rapproche. Elle cogne même contre le lit. A nouveau, le bruit d'une page lui indique qu'elle tient toujours sa revue.
- Je reste, Jaime. C'est promis.
Un temps, infime, puis quelque chose se referme sur son bras avec une hésitation. A travers la couverture, il ne sent pas vraiment le contact, mais la pression est rassurante.
- Je ne vais nulle part, murmure Brienne d'un ton étrange, presque doux.
Il n'entend rien de plus. Il sombre dans le sommeil.
