Les premiers chapitres sont des versions longues et/ou remaniées des premiers chapitres de Sous le ciel de Winterfell version courte. Les nouveaux chapitres arriveront un peu plus tard. Pour autant, ces chapitres issus de la mouture d'origine ont jusqu'à triplé de volume. Donc j'espère que cela vous plaira.

Bonne lecture.


Chapitre 6

Pouvoir


Les derniers jours de Décembre s'étirent dans la tempête de neige qui frappe Winterfell sans aucune clémence. Les touristes se sont volatilisés, à l'exception d'une poignée de fous qui ne jurent que par la beauté des lieux dans les jours les plus froids de l'année, mais plus personne ou presque ne se risque dehors. Le musée est le seul lieu du domaine à accueillir réellement du monde, et plus personne ne sort les chevaux. Dans les écuries, le travail est répétitif mais tout à fait nécessaire pour veiller à la santé des bêtes.

Mais Brienne commence à fatiguer.

Elle a froid, elle est fatiguée, elle ne veut pas penser à la soirée du Nouvel An qui se profile et qu'elle devra affronter très bientôt, et l'autre abruti est parfaitement insupportable. Son ton, de plus en plus condescendant, jaillit haut et clair dans les couloirs des écuries.

Et là, vraiment, elle n'en peut plus.

- Est-ce que ça vous arrive de ne pas donner d'ordre ? soupire-t-elle en achevant de défaire les nœuds de la crinière d'Orion, l'un des étalons de l'écurie.

- Pardon ? s'exclame Jaime.

Sa tête émerge de derrière la porte d'un box qu'il nettoie tant bien que mal. Il n'a toujours pas de prothèse pour sa main manquante, mais à force d'effort, il parvient tout de même à retirer la paille sale en tenant la fourche d'une main.

Il a réellement l'air surpris. Pourtant, la jeune femme ne voit pas très bien comment dire les choses autrement. Depuis sa commotion cérébrale, il est un peu plus causant encore, et elle n'est pas sûre d'apprécier ça, mais le vrai problème, c'est le ton sur lequel il lui parle, comme si tout lui était dû. Il commence à se plaindre des corvées, de la température, de tout.

- Chaque fois que vous m'adresser la parole, c'est pour gémir sur votre sort ou me donner un ordre.

- Je ne vous donne pas d'ordre, proteste Jaime. Vous, vous m'en donnez.

Brienne hausse un sourcil.

- Je suis la responsable ici, vous êtes mon employé. Je vous donne des indications, oui, mais je vous dis toujours « s'il vous plaît » et « merci ». Quand vous ouvrez la bouche, c'est juste pour dire « passez moi ça », « je ne peux pas faire ça, faites-le ». Ou pour vous plaindre. Oui, le travail est dur. Oui, il fait froid. Oui, vous sortez de l'hôpital. Vous n'aviez qu'à prendre vos jours de congés si vous ne vouliez pas travailler cette semaine. Personne ne vous l'aurait reproché.

En réalité, Tyrion avait insisté pour que son frère prenne quelques jours. La commotion n'avait rien de terrible, en soit, Jaime pouvait parfaitement travailler six jours plus tard, mais Brienne n'est pas stupide, il y a plus qu'un simple choc à la tête qui ne va pas dans cette histoire.

Certes, travailler seule est épuisant et lassant, mais Brienne aime le silence. Le silence n'est pas vexant, pas blessant, pas agressif. Tout juste est-il un ami des souvenirs, les bons comme les mauvais, qui envahissent tout dès qu'on leur en laisse la possibilité. Evidemment, Renly est de la partie. Renly fait mal, même s'il n'a jamais voulu faire du mal. Mais c'est une douleur que Brienne ne veut pas réellement abandonner. Surtout à la veille d'une fête de Nouvel An.

Cette année, évidemment, il n'y aura aucun message ce soir-là. Peut-être de la part de son père, à la limite.

- Je vous emmerde vraiment, pas vrai ?

La question la ramène au présent, et elle croise le regard de Jaime. Pour une fois, il ne semble pas particulièrement vantard ou hautain. Il a presque un air penaud.

Brienne le dévisage quelques secondes. Ça fait maintenant deux mois que Jaime Lannister vit dans le Nord et travaille avec elle, et c'est vrai que quand elle compare ce qu'elle voit tous les jours avec les photos que lui montrait Tyrion l'été dernier, c'est le jour et la nuit. L'homme devant elle a l'air fatigué, le visage creusé et sillonné de cicatrices, les cheveux trop longs et de moins en moins blonds, et sa tenue de travail est sale, pleine de paille et de traces diverses. Il doit même avoir un peu de purin sur les chaussures.

Il ne donne pas l'impression d'un homme de pouvoir. Difficile de croire qu'il y a quelques mois encore, il avait un poste élevé et était prédestiné à commander une des armées privées les plus réputées de Westeros. Difficile de voir en lui le fils aîné de l'homme le plus riche et de la famille la plus puissante du pays.

- Le standing de votre ancienne vie ne devrait pas influencer votre vie actuelle, dit Brienne d'un ton neutre.

- Les habitudes ont la peau dure, rétorque Jaime.

Il paraît un peu mal à l'aise et évite son regard.

- Être né avec une cuillère en or dans la bouche ne devrait pas vous dispenser d'avoir du savoir-vivre, reprend Brienne en s'efforçant de gommer toute nuance accusatrice de sa voix. Je dirai même que le fait de pouvoir vous permettre d'agir en parfait connard quand vous êtes chez vous devrait vous enjoindre à faire preuve de politesse.

- Et vous ? se braque l'autre. Avoir eu un balai dans le cul toute votre vie vous oblige à me faire la leçon en permanence ?

- Vous n'arriverez pas à m'énerver.

- Moi, vous m'énervez ! s'emporte Jaime.

Pendant un instant, le silence règne, seulement ponctué par les bruits qui s'échappent des boxes où les chevaux s'agitent un peu, attirés par les éclats de voix. Brienne s'efforce de le comprendre, même si c'est difficile. Elle n'a jamais été en position de force comme seuls le sont les gens comme les Lannister. A quoi cela doit-il ressembler de dégringoler de son piédestal d'un seul coup, sans y avoir été préparé ? Que ressent-on quand on a été habitué à ce que tout nous soit dû et que tout à coup, alors qu'on était préservé de tout ou presque, on perd à la fois sa main et son travail, mais aussi l'estime qu'on a de soi ? Brienne essaie d'imaginer, sans succès. Elle n'a jamais eu la chance de vivre dans cette illusion provoquée par la richesse et le pouvoir. Tarth et une île relativement pauvre, et Brienne a toujours dû se battre pour ne pas se laisser enfermer dans le carcan sociétal imposé par son père et le reste de sa famille. Pour eux, une femme n'a pas à faire de l'escrime ou à travailler comme palefrenière. Et avec son physique atypique, difficile de ne pas entendre les remarques blessantes sur son passage.

Alors non, elle ne peut pas comprendre. Elle n'a jamais eu de pouvoir comme les Lannister.

Le silence s'étire, et Brienne dévisage Jaime sans savoir comment reprendre. Peut-être n'y a-t-il rien à dire. Elle retient un soupir et reporte son attention sur Oryon et sa crinière emmêlée.

- Je suis désolé.

Les trois mots sont tombés d'un ton neutre, et Brienne prend garde à ne pas regarder Jaime. Il paraît nerveux.

- Vous avez raison, reprend-t-il d'un ton plus bas encore. Je devrais être capable de politesse. Je crois… que je ne sais simplement pas comment faire. De la fierté mal placée, peut-être, ajoute-t-il d'un ton aigre.

Durant un instant, l'incident de la commotion cérébrale flotte entre eux. Brienne se concentre uniquement sur Oryon. Elle n'a pas envie de le brusquer ni de l'affronter. La fatigue la reprend et elle voudrait que cette conversation n'ait jamais eu lieu.

Elle aussi connaît, la fierté mal placée et tout ce qu'elle implique. Tout ce qu'elle lui a déjà pris.

- Je vous remercie pour l'hôpital. Je ne vous avais donné aucune raison de rester et vous l'avez fait.

La voix de Jaime résonne dans les écuries. Pendant quelques secondes, Brienne ne dit rien, puis elle glisse un regard dans sa direction, hoche très légèrement la tête. Jaime esquisse un début de sourire aux allures de grimace, il ne deviendra pas quelqu'un d'humble en cinq minutes, mais l'effort est à souligner et il retourne dans le box dont il est sorti pour reprendre le travail.

Le silence reprend, et emporte avec lui les bribes de souvenirs désagréables qui avaient commencé à s'accrocher aux pensées de Brienne. Mais même le silence ne peut durer, et surtout pas avec Jaime dans les écuries.

- Et vous ? Vous ne pourriez pas essayer d'être plus détendue ?

La question n'a rien d'agressif, et c'est déjà un bon point. Mais Brienne s'en moque, elle sent déjà ses réflexes parler pour elle, et elle se braque.

- Qu'est-ce que ça peut vous faire ?

- Oh, tout doux ! s'exclame Jaime en levant les bras en signe de reddition, et elle réalise qu'il s'est planté au milieu de l'allée pour être certain qu'elle le voit. Je veux simplement faire la conversation ! Je suis peut-être imbu de moi-même, mais vous êtes incapable d'avoir une discussion sans vous sentir agressée. Je ne vous ai pas encore attaquée, si ?

C'est vrai, bien sûr, mais Brienne ne peut pas l'admettre, car elle ne peut pas parler, et sa gorge se noue tellement, à nouveau, qu'elle a envie de se renfermer dans le silence et d'essayer d'ignorer les mauvais souvenirs jusqu'à ce qu'ils partent d'eux-mêmes.

Sauf que ça ne fonctionne pas, évidemment, et elle sent la colère monter, gonfler dans sa poitrine. Cette colère, elle n'est jamais parvenue à l'exprimer calmement. Enfant, elle faisait de la boxe. Ensuite elle est passée à l'escrime, puis au tir, et elle était douée. Aujourd'hui, elle n'a plus de dérivatif, même si le travail est épuisant, même si l'été elle peut partir galoper des heures dans les collines, lâcher le cheval à brides abattues, sans égard pour sa sécurité. Descendre de sa monture, même, et hurler seule au milieu des collines le temps que la rage retombe enfin et que la douleur redevienne supportable.

Elle voudrait hurler, mais ce ne serait pas bon pour les chevaux.

Elle voudrait frapper Jaime, mais elle sait qu'il ne le mérite pas.

Elle voudrait que cette phrase n'ait pas passé ses lèvres, mais c'est déjà fait, et il a fait un effort. Elle lui doit bien un début de réponse. Un essai, au moins.

- Je ne sais pas faire, avoue-t-elle dans un murmure.

Et elle retourne à sa tâche avec un acharnement qui décourage Jaime d'insister.