Les premiers chapitres sont des versions longues et/ou remaniées des premiers chapitres de Sous le ciel de Winterfell version courte. Les nouveaux chapitres arriveront un peu plus tard. Pour autant, ces chapitres issus de la mouture d'origine ont jusqu'à triplé de volume. Donc j'espère que cela vous plaira.

Bonne lecture.


Chapitre 7

Fondre


Le temps passe. La neige finit toujours par fondre.

Vers Avril, Jaime voit le Nord se métamorphoser lentement au fil des jours, révéler une herbe sombre, des collines sauvages, des animaux qui sortent du bois près de la ville pour venir observer les agriculteurs qui retournent travailler aux champs. La réserve animalière que les Stark s'efforcent de préserver émergent enfin des kilomètres de neige et de glace sous lesquels elle avait été ensevelie – au point que Jaime ne sache toujours pas qu'il existe avant de voir les derniers vestiges de l'hiver disparaître.

La parenthèse hivernale s'achève, et Jaime reste sur le chemin de ronde à observer le nouveau monde qui se dessine sous ses yeux. Il fait toujours aussi gris, aussi moche et aussi froid et il déteste toujours autant cet endroit, mais il n'est pas sûr de le reconnaître. Surtout, il pense au pacte qu'il a fait avec Tyrion. Tyrion qui, d'ailleurs, l'a rejoint en silence.

- Tu dois être soulagé de voir le printemps arriver, dit-il d'un ton dégagé.

Soulagé ? Pas vraiment, non. Jaime aimerait bien, mais quelque chose reste coincé dans sa gorge.

Le printemps ne signifie rien pour lui. Pas de renouveau, pas d'espoir qui change soudain ses pensées morbides en jolis papillons. Tywin risque même de faire des pieds et des mains pour le faire revenir dans le giron familial pour qu'il y tienne la place de premier-né que son père lui a gardée. La seule qu'il puisse encore tenir aujourd'hui. Jaime, bien sûr, n'a pas l'intention de se laisser faire. Il sait – il sent, et au regard de Tyrion, son frère doit l'avoir compris aussi – qu'il ne rentrera pas dans le Sud. Il arrivera quelque chose avant. L'abîme le prendra à nouveau, une fois proche d'une voie ferrée, d'un pont trop haut, et il s'y laissera glisser.

Les écuries et le quotidien ont réussi à écarter un peu du pire, mais les idées sont toujours là, elles sommeillent sous la surface, prêtes à reprendre toute la place. Sans parler des cauchemars qui se poursuivent, même si Jaime s'écroule parfois tellement épuisé à la fin d'une journée qu'il se réveille soulagé, au matin, de ne pas se souvenir de ses rêves. Oh, le repos n'a rien de salvateur. Mais La folie ne le guette plus systématiquement. C'est une évidence. Il n'aurait jamais pu tenir jusqu'en Avril si cela n'avait pas été le cas, même si, en se croisant dans le miroir le matin, Jaime a conscience de n'apercevoir qu'un fantôme au visage creusé. Combien de kilos a-t-il perdu ? Difficile à dire. Et depuis quand compter ? Son amputation ? Sa sortie de l'hôpital ? Ce qui est sûr, c'est qu'il peut compter ses côtes sous la douche, dessiner les os de son visage dans le verre le plus sale d'une fenêtre.

Il ne rentrera pas dans le Sud. Il se passera quelque chose avant.

Le problème, c'est qu'il n'a pas non plus envie de rester, et qu'à aucun moment la négociation faite par Tyrion au début de son rapatriement dans le Nord n'a évoqué ce qu'il se passerait à la fin de l'hiver.

- Je déteste toujours ce foutu pays où on se gèle les couilles, dit Jaime. Et je déteste les chevaux. Et cette tête de pioche de Brienne. Et ce château qui tombe en ruines et n'attire que les touristes férus de chevalerie et les historiens de mes deux. Il ne se passe rien d'intéressant ici.

- Tu n'as pas encore vu l'été, dit Tyrion.

Les deux frères ne se regardent pas, mais Jaime ne sait pas vraiment ce qu'il regarde, de toute manière. Une étendue herbeuse au milieu de laquelle une route sinueuse s'étire jusqu'à l'horizon, seul lien avec la civilisation. Et tiens, Brienne est dehors. Elle mène un cheval par la longe, un des alezans, Jaren peut-être ?

- Il y a des reconstitutions dans les plaines. Des jeux grandeur nature, je ne sais pas si tu vois ce que c'est ? Il y a de l'animation, en tout cas. En général un week-end sur deux, et ça amène presque autant de touristes que le musée. Sans parler de la réserve et du nouveau circuit qu'on va aménager pour observer les félins des neiges sans les déranger… Il y a même la foire qui s'installe au village, une ou deux semaines en général. Ça donne un autre visage à Winterfell.

- Si tu le dis…

Jaime ne parvient pas à imaginer tous ces changements, mais il n'en a pas réellement envie non plus. La vision morne du paysage convenait à son état d'esprit. Il pouvait se sentir mourir à petits feux ici, personne ne viendrait le déranger. Mais un Winterfell plus accueillant… Que seraient les arbres avec leurs bourgeons ? Que seraient les rues avec leurs flots de touristes ? Que seraient les cours et les couloirs envahis par le soleil qui jouerait contre les couleurs des tentures, des armures ?

Un endroit étrange. Un endroit presque agréable.

- Je ne te retiendrai pas, reprend Tyrion, le tirant de ses pensées. Mais je t'en prie, réfléchis. Je ne te demande pas de rester ici pour toute ta vie, mais ici, les gens arrivent presque à oublier qui tu es. Personne ne te juge sur ce que tu faisais l'année dernière ou il y a dix ans.

C'est vrai, bien sûr. Ici il n'est personne, juste un râleur manchot qu'on a pistonné pour le caler dans les écuries avec des canassons et une tête de mule pire qu'eux. Juste un connard de plus à insulter quand il lâche un regard méprisant, une remarque décalée, mauvaise sans réellement vouloir l'être.

Il n'a pas toujours voulu être comme ça. C'est une habitude durement acquise dont on ne se défait pas facilement et pour laquelle il ne voit pas pourquoi il ferait tant d'efforts. Comme pour le reste. Pourquoi s'adapter à ce nouveau handicap ? Pourquoi chercher à comprendre ce qui jusque-là relevait d'une langue étrangère ? Pourquoi s'intéresser à tous ces gens qu'il a jugé sans intérêt et mis de côté ? Pourquoi travailler dans ces écuries puantes qu'il déteste ?

Pourquoi faire tant d'efforts ?

Mourir lui va bien. Il n'est plus rien.

Mourir lui conviendrait bien.

« C'est horrible à dire, mais tu ne me conviens plus. »

D'où vient cette voix ? Est-ce vraiment celle de Cersei, alors qu'elle le contemplait dans son lit d'hôpital, un bras estropié et les yeux écarquillés d'horreurs ? Ou bien n'est-ce que le produit de ses cauchemars ? Il ne se souvient pas qu'elle lui ait dit ça. Elle pourrait l'avoir fait. Il ne sait pas. Il ne sait plus.

Elle ne l'a pas dit, décide-t-il, car elle ne se serait pas embarrassée de la première moitié de la phrase. Elle aurait été à l'essentiel, pour faire le plus de mal possible.

Peu importe qui a dit ça, c'est vrai. Il ne convient à rien, à personne. Il ne sait même plus faire ce pourquoi il a dédié sa vie. Au bout de son bras droit, l'absence de main est comme une lente douleur pulsante, horrible, qui parfois le réveil en pleine nuit en hurlant. Comme si la chair était à nouveau à vif. Comme si le coup venait de partir.

Après tout, pourquoi lutter ?

Mourir lui irait si bien. Ça mettrait enfin un terme à ces cauchemars endormis et éveillés qui se succèdent.

Il heurte brutalement quelque chose de chaud et de dur et revient au présent. Il fait un bond en arrière en réalisant que Jaren, l'alezan, piaffe de colère.

- Ne rentrez pas dans le cul de mon cheval, dit Brienne d'une voix forte.

- Ce peut être interprété de tant de manières différentes, réplique Jaime en s'écartant pour la dévisager. Qu'est-ce que vous foutez là ?

Elle se tient au bord de la route, et Rickon Stark est debout à côté d'elle. Ils n'accordent pas un regard au cheval mais fixe un chariot élévateur versé dans le fossé, à demi encastré dans un arbre. Un type hirsute avachi contre l'engin lui gueule dessus en agitant les bras.

- Qu'est-ce… commence Jaime.

- Quatre grammes d'alcool dans le sang, répond Brienne. Et probablement un bon pétard. A ne pas prendre en exemple, Rickon.

- Je comprends pas ce qu'il dit, marmonne l'enfant.

- N'essaie pas, je crois que son cerveau a fondu.

- Mais comment… ? expire Jaime.

Il regarde le chariot élévateur, la route, la distance jusqu'au château, l'absence matériel, l'air hirsute du pauvre type. Rien ne fait sens.

- Comment ? répète-t-il, soufflé.

- Vous m'en demandez trop.

- Vous connaissez ce gars ?

Cette fois-ci, Brienne lui adresse un regard neutre qu'il n'aime pas. Il n'a pas besoin de baisser les yeux pour savoir que Rickon le fixe lui aussi, mais avec stupeur. La réponse vient du garçon, d'ailleurs, avec la candeur de ses dix ans.

- C'est Tormund. Il est employé au château depuis l'année dernière. Vous l'avez jamais vu ?

Si, sans doute, songe Jaime en détournant les yeux, mais je n'ai rien vu ni retenu. Il a le sentiment que depuis son arrivée, en-dehors de Tyrion, Brienne et des Stark, il n'a croisé que des ombres sans visage et sans voix.

Mais ça, Rickon ne le sait pas et ne peut pas le comprendre.

- Le problème, intervient Brienne en attirant à elle l'attention du garçon, reste qu'il faut qu'on le ramène à Winterfell. Et si possible, qu'on remorque le chariot. Osha saura peut-être quoi en faire.

- Oh, elle trouvera probablement, lâche soudain Arya Stark, et Jaime remarque l'adolescente de quinze ans simplement maintenant, alors qu'elle bondit souplement du fossé, d'où elle observait les dégâts.

- Je ne sais pas si c'est réparable, dit Brienne.

- Je pensais plutôt à la meilleure manière de débiter le chariot en petits morceaux pour jouer aux fléchettes avec, réplique Arya. Avec Tormund comme cible, évidemment. Je te jure que si je mets ça sur ma liste d'anniversaire, Osha en est capable.

- C'est bien ce qui m'inquiète…

- Tu passes trop de temps avec Tyrion, tu t'inquiètes pour rien ! Dans le Nord, on a quelques bonnes vieilles méthodes pour ce genre de cas.

- Et pour les ados qui sèchent les cours en suggérant de transformer un employé en cible humaine, tu aurais une suggestion ?

- On a pas encore trouvé, dit Rickon. Vous croyez qu'il y a vraiment rien à récupérer ?

- Tu demanderas à Osha quand on sera rentré.

- Et à qui je demande comment un chariot élévateur fait pour traverser le domaine avec un type bourré au volant ?

- Pas à moi. Jaime.

Son prénom lui fait presque l'effet d'un appel à la trompette. Emporté par le flot des paroles autour de lui, il s'en était totalement oublié. Il se tourne vers Brienne, qui analyse la situation avec un pli soucieux entre les deux yeux.

- Je vais avoir besoin d'aide. Tormund n'est pas toujours très calme quand il est à jeun, alors maintenant…

Jaime regarde un instant le pauvre type bourré qui insulte maintenant un arbre, puis Rickon Stark qui analyse la situation comme si c'était une expérience sociologique, puis Arya qui ne demanderait visiblement rien de mieux que de tester quelques prises d'arts martiaux sur le pauvre type, puis Brienne.

Elle a toujours les cheveux en bataille, elle sent toujours l'écurie, elle est toujours pleine de paille et son air revêche ne la quitte pas. Mais l'hôpital flotte entre eux. Les disputes qu'ils ont toute la journée hantent ses oreilles. A aucun moment elle ne l'a traité d'une manière particulière au prétexte de son infirmité.

Que fera-t-il dans le Sud ? Il ne sentira plus l'écurie, il n'aura plus l'impression de geler toute la journée, il profitera de son nom, de sa richesse, du pouvoir de sa famille.

- Aucun problème, dit-il et Brienne lui répond d'un léger sourire.

Tormund est un abruti imbibé d'alcool avec des tendances violentes. Au lieu de se sentir aidé, il donne l'impression d'être agressé. Les coups partent, et Jaime en récolte son compte. A bout de nerfs, il se retient de justesse d'asséner sa part de coups. Arya Stark n'a pas sa réserve, et se permet deux-trois crochets bien placés qui coupent le souffle de l'ivrogne. Quand enfin Jaime et Brienne parviennent à le mettre à plat-ventre dans la neige, la jeune femme tend la main en arrière, juste assez longtemps pour que Rickon lui passe les rênes de Jaren, qu'il a défaites. Avec des gestes rapides même si parfois un peu difficiles, Brienne réussit à ligoter Tormund.

- Et maintenant ? s'enquiert Jaime.

- Vous et moi on le soulève et on le colle en travers du cheval. Il suffira de le mener par le licol. Jaren est calme.

- Avec un truc pareil sur le dos, il aura du mérite, commente Arya en photographiant les restes du chariot élévateur.

Rickon, lui, est pendu au téléphone. Le temps pour les adultes de hisser péniblement l'ivrogne sur le cheval, et il raccroche en souriant de toutes ses dents.

- Rodrick Cassel nous envoie de quoi remarquer le chariot et Osha est furieuse !

Ça semble de très loin être la meilleure nouvelle de sa journée. S'il avait de l'énergie à dépenser pour ça, Jaime s'en inquiéterait presque. Mais il n'a pas assez de neurones pour ça.

Il pense à la douleur qui pulse dans sa joue, là où Tormund l'a frappé. Il pense à cet instant où Brienne, après avoir laissé l'ivrogne au service d'ordre et le cheval à Arya, l'a traîné sans un mot à l'infirmerie pour lui appliquer de l'antiseptique et un pansement ridiculement gros pour les égratignures que l'ivrogne lui a dispensées.

Il pense que c'est idiot, quand elle saisit l'une des casquettes des écuries, une casquette aux armoiries des Stark que Jaime n'a jamais portée de sa vie, et qu'elle le lui enfonce si bas sur le crâne que Jaime ne voit plus rien que le sourire de Brienne.

- Toutes mes félicitations, vous faites enfin partie du staff ! Ne peuvent y prétendre que ceux qui ont affronté un Nordien bourré !

Et d'une tape sur l'épaule, elle l'abandonne pour retourner à ses chers chevaux.

Lui reste planté là, avec son pansement, sa casquette dont il relève la visière juste pour distinguer sa cheffe retourner au travail, au milieu de cette cour glacée où même sans la neige on gèle. Cette cour qu'il voulait quitter pour s'assurer une dernière douleur, irrémédiable, celle du Sud, de ce qu'il a perdu.

Une douleur mortelle.

Il touche le bout de la casquette. Elle n'est pas de très bonne qualité. Toute noire, avec le loup gris des Stark par-dessus, Jaime est certain de la trouver hideuse. Mais le geste –

la familiarité avec laquelle Brienne la lui a enfoncé sur la tête –

et le sourire –

sont là.

Ils sont un peu chauds.

Un tout petit peu. A peine mieux que des braises.

Une heure plus tard, il cogne à la porte du bureau de Tyrion, qui lui ouvre d'un air surpris.

- Tu m'as dit que tu connaissais un médecin que je n'aurais pas envie d'étrangler tout de suite.

Ce n'est pas vraiment une question, mais Tyrion hoche la tête malgré tout.

- Tu pourrais me donner son numéro de téléphone ?

Les yeux du petit frère s'écarquillent, mais il dégaine son portable à toute allure, pour être sûr de ne pas laisser passer sa chance. Jaime rentre consciencieusement le contact, avec le sentiment curieux et désagréable de passer une étape. Il ne sait pas si c'est une bonne idée, mais il sait qu'il doit essayer. Une dernière fois.

Au moins pour les petites braises de ce matin.