Les premiers chapitres sont des versions longues et/ou remaniées des premiers chapitres de Sous le ciel de Winterfell version courte. Les nouveaux chapitres arriveront un peu plus tard. Pour autant, ces chapitres issus de la mouture d'origine ont jusqu'à triplé de volume. Donc j'espère que cela vous plaira.

Bonne lecture.


Chapitre 8

Lune


De son avis, c'est une connerie. Mais Sansa veut tellement sortir pique-niquer sous la lune, et Arya, Bran et Rickon sont si enthousiastes, que Brienne n'a pas le cœur de leur dire qu'elle n'a aucune envie de se retrouver avec eux tous au sommet des collines du Nord, avec une longue-vue, pour observer les étoiles. Alors quand, en plus, elle comprend que Tyrion et Jaime vont les accompagner, elle se retient de tout envoyer balader. Elle n'a pas envie de leur parler. Elle n'a pas envie de passer une autre soirée avec eux, alors qu'elle voudrait de la solitude, le bruit de sa télévision, et oublier un peu que dans une semaine, ce sera l'anniversaire de Renly, mais qu'il n'y aura aucune fête dans sa maison d'Accalmie cette année, parce que les volets en sont clos.

Le mois de Mai, déjà, est arrivé, et Brienne avait presque réussie à oublier.

- Essaie de te détendre, dit Sansa avec douceur pendant qu'ils installent le pique-nique.

Plus facile à dire qu'à faire. Peu importe le cachet avalé à midi et celui de secours, pris dans l'après-midi. Avec le temps, Brienne n'en ressent même plus les effets négatifs, mais la détente qui devrait déjà l'avoir envahie ne paraît pas décidé à venir. Ce n'est pas étonnant. C'était déjà le cas l'année dernière.

Pendant un instant, alors qu'elle contemple les enfants qui s'installent pour profiter de la vue et d'une soirée qui sera assurément bonne pour eux, la jeune femme hésite à en reprendre. La boîte est dans sa poche. Mais ce ne serait pas une bonne idée de doubler les doses de cette manière. Le médecin le lui a assez dit, quand elle a réussi à interrompre les antidépresseurs. « Ce n'est pas parce que vous n'avez plus que de simples anxiolytiques que vous devez faire n'importe quoi. » Mais un jour comme celui-ci, une semaine comme celle-ci, Brienne voudrait avoir encore son ancien traitement. Les nouveaux cachets sont trop petits, trop peu dosés, trop peu efficaces pour lui donner le sentiment qu'elle peut encore respirer. Elle ne ressent même plus cette légère somnolence qu'elle a pourtant appris à affilier au produit.

Non, rien.

Rien de concret, juste ce poids dans sa poitrine, cette boule dans sa gorge, cette impression qu'elle va finir broyée et tuée par la douleur qui l'assaille de toutes parts.

Elle s'efforce de respirer profondément et reporte son attention sur les Stark.

Arya et Rickon ont déjà mis en place la longue-vue, Tyrion leur fait un cours sur les étoiles et le mouvement des planètes. Il simplifie ses propos de telle sorte qu'Arya, du haut de ses quinze ans, doit déjà largement savoir tout ce qu'il récite, mais son petit frère ouvre grand ses yeux et boit les paroles du nain. Bran est assis sur une couverture, calé par plusieurs coussins à mémoire de forme. Son fauteuil ne peut pas rouler jusqu'au sommet de la colline, alors c'est Jaime, bon gré mal gré, qui a dû porter l'adolescent. Il râle, d'ailleurs, même si personne ne lui accorde réellement son attention. A croire que même assis à plusieurs mètres de lui, Bran continue de lui peser sur le dos.

- Taisez-vous un peu, soupire Brienne. Il n'est pas si lourd que ça.

Fait-elle illusion ? Elle en doute. Sa voix lui paraît morne. Mais Jaime se laisse prendre et c'est une bonne chose.

- Vous voulez vous en charger au retour ?

- Si ça peut vous évitez de gémir comme une fillette, oui.

- Je ne gémis pas comme une fillette.

- L'illusion est parfaite.

Jaime la foudroie du regard.

- Vous allez me faire chier longtemps, oui ?

- Tant que vous râlerez pour un rien.

Brienne n'a pas demandé pourquoi, et d'ailleurs elle s'en fout, mais le fait est que depuis quelques temps, Jaime n'est plus tout à fait le même. Il est à la fois plus endormi certains jours, le matin notamment, et plus vivant – mais d'autant plus infernal. Il râle, il peste, et franchement, elle n'a plus la patience. Ce soir, moins encore que d'habitude.

- Les Stark n'ont qu'à daller un chemin jusqu'au sommet de la colline pour permettre au fauteuil de monter, siffle Jaime.

- Putain, ce gamin pèse à peine soixante kilos, vous êtes sérieux ?

- Un chemin faciliterait la vie, persiste le Lannister.

Brienne voudrait le frapper, mais se retient. Elle sait que si elle se lâche, elle va lui faire mal. Elle sait aussi que ça ne servira sans doute à rien.

Les enfants écoutent Tyrion en mangeant, le ciel est dégagé, il fait clair, tout le monde les ignore pour profiter de l'instant. L'ambiance est presque détendue, si on excepte Jaime, mais Brienne a l'impression d'étouffer. Elle n'écoute rien, ne comprend rien. Jaime lui tend brutalement la boîte de sandwichs et la lui flanque dans la figure. Elle lui renvoie un coup de poing dans l'épaule et il sursaute en criant.

- Chut ! fait Rickon, que le bruit dérange pendant qu'il écoute l'exposé de Tyrion.

- La ferme ! dit Arya.

- Vous êtes malade ! siffle Jaime.

- Vous venez de m'envoyer une boîte en verre dans la joue, abruti !

- J'avais pas vu !

- Non, sans blague ?

A nouveau, ils font silence. Les enfants mangent et écoutent attentivement Tyrion, Brienne contemple le ciel, essaye de ne pas songer à Renly et aux nuages, ni aux étoiles qu'ils s'entraînaient à reconnaître, ni au poids qui lui écrase la poitrine, ni la douleur qui lui scie le sternum comme si on essayait d'arracher quelque chose d'elle.

L'illusion s'effrite doucement en silence, dans l'indifférence des enfants qui profitent du spectacle.

Quand elle sent les larmes lui couler le long du visage, elle se mord la langue pour ne pas faire de bruit. Les Stark ont fini de manger, déjà ils s'éloignent alors que Tyrion réoriente le télescope. Jaime aide Bran à s'installer à côté, mais Brienne l'entend revenir près d'elle. Pour éviter la conversation, elle s'allonge sur le dos, le regard perdu dans le ciel.

Mais ça n'arrête pas Jaime. Après une dizaine de minutes, il lâche :

- Elle n'est pas si mal, cette lune. Elle vaut bien vos foutus nuages, et elle éclaire la nuit.

Brienne devrait se taire, mais malgré les larmes qu'elle retient, malgré la douleur ou peut-être à cause d'elle, de cette douleur qui croît en elle, qui veut déborder de partout et hurler à la face du monde, elle grogne :

- Elle est stérile. Ce n'est qu'un cercle lumineux qui ne sert à r…

- Comment pouvez-vous être fascinée par les nuages et trouver la lune sans intérêt ?

Brienne veut lui dire de se taire, mais elle n'y arrive pas. Le souffle lui manque, et les autres sont loin, ils parlent fort, ils ne font pas attention à eux. Mais Jaime ne peut pas manquer les larmes qu'elle n'arrive pas à retenir. Il ne peut pas comprendre, il n'a pas à comprendre, mais il va juger, il va critiquer, lui parler, et essayer de lui faire croire que la lune peut être encore belle, même sans Renly. Sauf que c'est faux. C'est forcément faux.

- J'aime bien la lune, dit Jaime, et sa voix est plus basse, un peu plus douce aussi. Elle est le seul guide qui existe, en pleine nuit, quand on n'a pas accès à la technologie. Aucun besoin de lampe torche les nuits de pleine lune. Quand j'étais déployé dans l'armée, j'avais parfois l'impression qu'elle veillait sur moi. C'est débile, hein ?

Il force un peu le trait, et Brienne déglutit, essuie rageusement ses larmes avant de prendre une inspiration et de se tourner vers lui. Jaime a l'air confus, mais il sourit d'un air idiot, et prend une pause savamment calculée, vantarde, un bras derrière la nuque, on dirait un ado qui s'efforce de paraître assuré.

- Vous êtes un abruti, dit Brienne en luttant contre sa gorge serrée. Ça ne me choque pas.

- Voilà au moins une réflexion que je comprends.

Jaime la dévisage bien un peu trop, mais il ne pose pas de question, et Brienne en est soulagée. Pendant quelques instants, c'est le silence, puis Jaime se redresse sur un coude et pousse vers elle, avec sa prothèse, un des coussins qui traînent entre eux.

- Je ne sais pas comment vous faites, l'herbe est gelée. Mettez ça sous votre tête.

Brienne s'exécute avec des gestes raides, sans penser à protester. Elle n'a même pas réalisé qu'elle s'était allongée la tête hors de la couverture.

- Vous voulez une histoire de guerre sous la lune ?

- Si vous n'avez que ça, je suis preneuse.

Son ton ne trompe personne, mais elle s'en fiche. Au fil du récit de Jaime, elle essaye, peu à peu, de laisser Renly avec les nuages.