Les premiers chapitres sont des versions longues et/ou remaniées des premiers chapitres de Sous le ciel de Winterfell version courte. Les nouveaux chapitres arriveront un peu plus tard. Pour autant, ces chapitres issus de la mouture d'origine ont jusqu'à triplé de volume. Donc j'espère que cela vous plaira.
Bonne lecture.
Chapitre 9
Bouton
Parmi les choses que Jaime déteste le plus, il y a ces matins où rien ne va comme il le faudrait. Et aujourd'hui et l'un de ces jours. Tout d'abord, Osha tambourine contre sa porte comme une possédée, et c'est hébété qu'il vient lui ouvrir.
- Qu'est-ce qu'il se passe ?
- Je dois emmener Bran en balade à cheval aujourd'hui.
- Et ?
- Et il n'y a personne aux écuries alors vous allez bouger votre petit cul de bourgeois et aller me préparer sa monture habituelle avant que je vous traîne dans le purin par la peau du cou !
Jaime n'y comprend rien. Aujourd'hui, il n'est pas de service aussi tôt que ça. Des saisonniers ont été embauché pour prendre la relève et leur permettre, à Brienne et lui, de profiter un peu de leur répit. La saison haute a commencé et les touristes se pressent dans le château, c'est un véritable défilé auquel lui ne comprend rien, et il est à peine plus de huit heures et il ne saisit pas non plus ce que cette femme vient faire devant sa chambre comme ça. Lui ne travaille pas avant dix ou onze heures ce matin, et ce n'est pas lui le gestionnaire…
- Brienne ? balbutie-t-il, à la recherche d'une explication.
- Pas moyen de la tirer du lit. Grouillez-vous, on a prévu une promenade de plusieurs heures !
Osha ne ressemble à rien, soyons honnête. Moins féminine, Jaime ne connait que Brienne, et il sait qu'il vaut mieux ne pas l'insulter s'il veut conserver ses dents intactes. Osha, elle, est une pure Nordienne, de taille moyenne, aux cheveux bruns et à l'air farouche, mais depuis qu'elle travaille pour les Stark, elle a acquis une force et une autorité surprenantes. Jaime sait peu de choses à son sujet, seulement qu'elle était infirmière et que c'est en tant que telle qu'elle a été embauchée, pour s'occuper de Bran. Dans les faits, elle élève pratiquement les cadets, et d'une main de fer encore, pour le peu que Jaime a pu en voir. Mais il n'avait jamais vu la jeune femme lui donner des ordres, et c'est stupéfait qu'il se voie obéir, s'habiller et suivre Osha jusqu'aux écuries. Il déteste toujours autant les chevaux et il n'a pas l'habitude de l'installation spécifique de Bran. Les saisonniers non plus. C'est dans la galère qu'il finit par réaliser le montage qui permet à l'adolescent de monter à cheval.
- Pas trop tôt ! s'exclame Osha quand elle le voit sortir des écuries avec le cheval.
- Vous n'aviez qu'à tirer Brienne du lit si vous vouliez que ce soit efficace ! Je n'ai jamais fait ça, moi !
- Ce n'est pas grave, intervient Bran en levant les mains en signe d'apaisement. On n'est pas à dix minutes non plus. On rentrera un peu plus tard, c'est tout.
Le garçon adresse à Jaime un sourire, mais lui commence à s'échauffer. Une fois qu'Osha a fini de faire le tour du cheval, de tout vérifier, de charger le pique-nique, elle requiert l'aide du palefrenier une dernière fois pour mettre l'adolescent en selle. Puis, enfin, elle va chercher son propre cheval, préparé par un saisonnier, et elle abandonne le fauteuil de Bran dans le bureau des écuries.
Et là, définitivement, Jaime commence à s'énerver. Parce que ce n'est pas à lui de bosser sur ce genre de dossier, parce que Brienne ne l'a pas habitué à se défiler et parce que clairement, il comptait faire la grasse matinée. Alors c'est furieux qu'il remonte les escaliers du château et se présente à la porte de la chambre de sa collègue.
Il frappe un coup sec et actionne la poignée sans même hésiter. La porte non verrouillée, s'ouvre en grand, et Jaime s'arrête dans son élan, stoppé d'un coup par la vision qui s'offre à lui.
Les boutons de son manteau sont défaits. C'est la première chose qu'il remarque.
Brienne est debout au milieu de sa chambre, en short et en t-shirt, et elle a sur elle un manteau dont les boutons sont défaits.
- Il est presque dix heures, lâche Jaime. Et Osha m'a fait lever pour m'occuper du cheval de Bran parce qu'elle n'arrivait pas à vous tirer du lit. Qu'est-ce que vous fichiez ?
Elle ne répond pas. Elle paraît figée en statue de pierre. Alors le regard de Jaime détaille un peu plus le manteau, tant il paraît incongru, tant rien n'a de sens.
Il est à sa taille, un peu trop chaud pour la saison peut-être, mais surtout il est étrange, trop féminin pour elle. Noir, bien sûr, et sans chichi, mais la doublure en grosses mailles au niveau des poignets, la fausse fourrure du col, la coupe légèrement évasée au niveau des hanches, tout crie « femme », alors que Brienne ne porte jamais que des blousons informes de camionneurs et des tenues masculines de palefreniers.
Qu'est-ce qu'elle fiche avec ça ?
Et les boutons, de larges pièces noires légèrement stylisées, qui sont défaits. Il en manque la moitié, que Brienne tient dans sa main. Pourquoi ?
Elle lève les yeux vers Jaime, et il s'attend à ce qu'elle lui crie de dégager, à ce qu'elle lui rappelle que c'est sa chambre, qu'il n'a rien à faire là, qu'il n'est qu'un abruti sans gêne, etc. Mais non. Elle a les yeux rouges, le menton tremblant. Jaime referme la porte derrière lui. Il devrait s'en aller, mais il n'y arrive pas. Il devrait gueuler, c'est bien pour ça qu'il est venu à la base, mais il n'y arrive pas.
Quelque chose ne va pas. Quelque chose qu'il ne comprend pas.
Un geste brusque, et Brienne essuie ses larmes comme si elle voulait se frapper.
- Je suis désolée. J'arrive.
- Que se passe-t-il ?
- J'arrive, répète Brienne d'un ton hargneux qui ne fait pas illusion.
Jaime hésite, fixe la main tremblante de la jeune femme, qui enserre les boutons tombés. Pendant une seconde, Jaime se dit que c'est ridicule, qu'aucune femme adulte ne pleurerait de cette manière pour une chose aussi triviale, et Brienne encore moins qu'une autre, car elle ne pleure pas, elle n'éprouve pas, hormis la colère, parce qu'il arrive toujours à la mettre en colère.
Mais là, elle pleure. Pour des boutons. Pour un manteau que Jaime n'arrive même pas à imaginer qu'elle puisse le porter.
- Vous pouvez les recoudre, laisse-t-il tomber.
Brienne ouvre la bouche, elle va le jeter dehors, lui crier de s'occuper de ses affaires. Au lieu de ça, c'est presque un sanglot qui s'échappe de ses lèvres.
- Je ne sais pas coudre.
Jaime la dévisage longuement. Il y a tellement de douleur dans le regard de saphir que c'en est presque insoutenable, c'est comme si quelqu'un fourrageait dans ses entrailles avec un couteau, c'est à vomir, à hurler.
Pour un manteau.
- Moi, je sais coudre, dit-il.
De la main gauche, il ne sait pas, réalise-t-il au moment où il le dit. Il savait coudre de sa main droite. Et d'ailleurs, comment passer le fil dans le chas de l'aiguille ? Seul, il ne pourra pas.
Il s'apprête à revenir sur ses mots, mais le regard de Brienne l'accroche, sa tête se relève à peine, mais il y a de l'espoir, fragile mais brillant, et il ferme la bouche. Il va coudre.
Aujourd'hui, après huit mois sans main droite, il va coudre.
Evidemment, il n'a pas réussi à passer le fil dans l'aiguille tout seul. Brienne a dû le faire pour lui, et il se retrouve, à onze heures moins dix, assis au bureau de la jeune femme, à recoudre ces boutons l'un après l'autre, minutieusement, laborieusement. Ses doigts sont gourds, ils n'ont rien de la dextérité de sa main droite, mais ils sont là. Ils se tordent, ils tirent, ils font mal, mais ils font le travail. Assise sur son lit, dans l'un des pulls informes dont elle est coutumière, Brienne le fixe en silence.
Elle a envoyé un message sur le portable des deux saisonniers pour leur donner des instructions, mais son regard n'est pas celui, commandant, qu'elle a d'ordinaire quand elle confie à quelqu'un la tâche de s'occuper de ses chevaux. Elle aime ces chevaux. Mais ce matin-là, elle semble à des années-lumière de ces précieux animaux.
Il est onze heures sept à son réveil quand Jaime l'entend lâcher, presque brutalement :
- C'est mon meilleur ami qui m'a offert ce manteau il y a deux ans.
Jaime note l'information, en hochant la tête distraitement. Il ne comprend toujours pas, mais il se fiche de comprendre, au fond. Tout ce qu'il saisit, c'est que les yeux bleus qui calment sa panique lorsque vient la nuit sont devenus des puits de douleur, et que lui a le pouvoir de réduire cette douleur.
- Je lui ai dit que je ne le mettrais certainement jamais, dit encore Brienne. Mais il a insisté. Il disait que ça changerait.
Ça, c'est sûr, pense Jaime. Ça change. Ça change même presque trop.
- Je l'ai retrouvé ce matin dans mon armoire en cherchant autre chose. Je ne l'avais jamais porté. J'ai voulu l'essayer. Je crois que je ne le porterais jamais pour sortir.
Pourquoi avoir tant insisté auprès de Brienne Tarth pour qu'elle porte une chose pareille de toute façon ?
- Renly était le seul à insister pour des choses comme ça, il disait toujours que je devais faire de nouvelles expériences, bredouille Brienne, et sa voix se brise sur la dernière note, et Jaime suspend son geste, l'aiguille à quelques millimètres du bouton qu'il cherche à rattacher.
Cette fois, il a compris. Il connaît cette façon de se raccrocher à une performance, à une attitude qui doit protéger d'une manière ou d'une autre, mais qui se brise sous la pression, car la fêlure est là, si profonde qu'elle finit par se voir.
Il n'y a plus de meilleur ami. Il n'y a plus que ce manteau, et ces boutons qui tombent.
