Ceci est le premier chapitre ajouté à la fiction. J'ai pris les sujets du deuxième "Sur votre 31" dans l'ordre.
Bonne lecture.
Chapitre 10
Sable
Avant de se faire traîner hors des murs du château, Brienne croyait à une plaisanterie. Aussi loin au Nord, aussi profondément enfoncée dans les terres, elle ne croyait pas possible de voir la mer. Mais évidemment, c'était sans compter la détermination de Sansa et Tyrion. Un beau jour de Juillet, alors que la chaleur commence enfin à s'installer sur Winterfell (même si Jaime persiste à prétendre qu'il fait à peine plus de quinze degrés), les deux gestionnaires du château décident de confier celui-ci au vieux Rodrick et d'embarquer toute la bande pour la plage.
- Ce qui veut dire que tu viens, toi aussi, annonce Arya à Brienne avec un grand sourire.
Sous le choc, la jeune femme en délaisse son dîner. Il n'a plus aucune saveur tout à coup.
Elle ne veut pas y aller. Elle ne veut pas entendre Arya donner des directives, inviter les Reed et les Greyjoy, les deux binômes amicaux qui traînent dans le sillage de la famille qui dirige le domaine.
Elle ne veut pas, mais elle sait déjà qu'elle n'aura pas moyen d'y couper, et elle en a la preuve le lendemain, quand elle se retrouve dans le minibus, coincée entre Bran et Rickon, qui passent l'essentiel du trajet à se battre comme des chiffonniers à propos de la dernière série à la mode. Sansa et Osha se relayent au volant pendant que défile le paysage, des landes froides en forêts profondes. Brienne se mure dans le silence, répond à peine à Meera Reed qui tente de lui faire la conversation, elle ne réalise qu'à peine que Tyrion a traîné son frère à bord de ce minibus, pour cette expédition ridicule.
En un peu plus de deux heures de route, Ils arrivent tous sur une plage grise, sur laquelle vient se jeter une mer froide chargée d'écume. Au loin, le ciel dégagé permet d'apercevoir l'île aux Ours.
Pendant que toute la troupe se change et se disperse, Brienne se retire sur une serviette, près du pique-nique apporté depuis Winterfell, et laisse son regard errer. Malgré elle, elle laisse pendre sa main dans le sable. Les grains sont froids, épais, ils n'ont aucune couleur, aucune chaleur.
Un bruit lourd se fait entendre près d'elle, celui d'un corps qui s'avachit. Brienne ne lève pas les yeux, malgré le sentiment de rejet qui grandit en elle à mesure qu'elle fixe le sable. Elle sait qu'elle devrait se détourner de cette maudite plage, essayer d'échapper aux cris des goélands, au bruit du ressac, aux rires des enfants. Elle sait aussi que le silence relatif ne va pas durer.
Et ça ne manque pas.
- Ne me dites pas que vous n'aimez pas le sable, soupire Jaime d'un ton dramatique. Sinon je vous jure que je vous frappe.
- Si vous le faites, je vous castre, réplique Brienne du tac au tac.
- J'aurais un arrêt de travail et vous vous retrouverez toute seule avec les saisonniers. Vous ne les supporterez pas plus de dix minutes.
- Vous me faites chier.
- Qu'est-ce que je vous ai fait, aujourd'hui ?
La question est trop honnête et trop agacée pour que Brienne la contourne. Epuisée par sa propre stupidité, elle se détourne et laisse son regard se perdre à l'horizon. Le vent pousse le sable vers elle et la fouette, sans violence excessive. Mais la sensation est désagréable, malgré tout ce que cela convoque comme souvenirs.
- Vous n'y êtes pour rien, marmonne-t-elle finalement. Je ne voulais pas venir, voilà tout. Je ne veux pas voir d'autres plages que celles de chez moi.
- Et c'est où, chez vous ?
- L'île aux saphirs.
Jaime hoche la tête, comme s'il comprenait, mais évidemment qu'il ne comprend pas, il ne peut pas. Personne ne peut, et Brienne n'a aucun droit d'en vouloir à quiconque.
Elle en a parlé à Luwin, le psy qui œuvre en ville. Un vieil ami de la famille Stark, qui a pris soin des enfants à la mort de leurs parents. Un vieillard retraité qui sait écouter, et que la jeune femme tolère, elle ne sait toujours pas pourquoi ou comment. Luwin lui a dit qu'il fallait du temps, que seul le temps réparait ce genre de blessures. Sans doute a-t-il raison, mais pour le moment, Brienne ne sent que la douleur. Et elle sait taire la douleur.
Mais il y a eu les boutons. Les boutons que Jaime a recousus. Alors elle lâche, du bout des lèvres :
- Rien ne vaut les plages de mon île, mais ça fait longtemps que je ne me rends plus à la plage.
Jaime hoche la tête, sans mot dire. Il joue dans le sable, trace des figures abstraites en laissant son regard se perdre à l'horizon. Osha surveille les enfants, et l'espèce de fauteuil flottant de Bran se laisse porter par les vagues calmement. Brienne se dit brièvement qu'il ne peut y avoir que des Nordiens pour ne pas avoir froid dans cette mer glacée. Mais les enfants s'agitent, se lancent un ballon. Même Bran peut jouer, en étirant les bras au maximum. Quand il ne peut pas rattraper un lancer, Osha se jette sur le ballon et le lui repasse. Les Greyjoy et les Reed se mêlent au jeu, chahutent avec les Stark, Rickon est à moitié coulé par Theon avant qu'Arya, Meera et Jojen ne se jettent sur le Fer-Né pour lui faire boire la tasse.
Tyrion marche sur la plage en discutant avec Sansa, la seule à ne pas se baigner. Jaime aurait pu se joindre à son frère, Brienne ne sait pas très bien ce qu'il fait à côté d'elle, à greloter dans son blouson, mais elle n'a pas envie de le chasser. D'une certaine manière, il n'est pas de si mauvaise compagnie.
- Cette plage ne vaut rien, murmure la jeune femme en retirant enfin sa main du sable froid et terne.
- C'est une plage du Nord, commente Jaime. Bien sûr qu'elle ne vaut rien.
Brienne sourit malgré elle.
- Vous détestez vraiment cet endroit, pas vrai ?
- Aurais-je été trop subtil ? s'exclame son collègue avec des airs de drama queen.
- A se demander ce que vous fichez encore ici.
Jaime pousse un profond soupir et, du coin de l'œil, Brienne le voit s'allonger et fermer les yeux. Il paraît détendu. Fatigué, certes, mais calme. Son visage ne paraît pas trop hanté. Cela fait quelques mois qu'il semble aller un peu mieux, et même si Brienne ne pose aucune question, jamais, elle présume qu'il a fini par demander de l'aide. Elle reconnait les effets consécutifs à une prise en charge. En tout cas, il n'a plus l'air aussi profondément déprimé qu'à son arrivée.
- Je profite de l'auguste compagnie de mon frère cadet, répond enfin Jaime. Et je vous embête autant que possible.
- Et vous y arrivez à merveilles, rétorque Brienne.
Mais elle ne dit pas ça méchamment, elle essaie d'atténuer son ton brutal et au léger sourire de son collègue, elle présume y être parvenue.
- Je vous raconte une histoire de sable ? propose Jaime. Quand j'étais déployé en plein désert, ce n'est pas ce qui manquait.
- Vous allez encore louer vos exploits ? demande Brienne en levant les yeux vers le ciel d'un bleu azur.
- Evidemment.
Elle sourit elle aussi. Au loin, les enfants continuent de s'interpeller en riant.
- Allez-y. Racontez-moi.
