Deuxième chapitre ajouté à la fiction.
Bonne lecture.
Chapitre 11
Tempête
L'orage déchire le ciel, les rugissements du vent assourdissent le château et des trombes d'eau s'abattent sur la cour. La tempête, prévue pour le lendemain, a devancé les prévisions météo et a pris tout le monde par surprise. Le personnel et les touristes se sont réfugiés à l'intérieur, mais Jaime a beau essayer de se concentrer sur son repas, il ne peut pas s'empêcher de jeter un œil régulièrement vers le plafond ou les fenêtres, par lesquelles il aperçoit les éclairs qui zèbrent le ciel.
Impossible de se concentrer sur son repas. Pour la première fois, ce n'est pas le brouhaha des conversations qui envahit le réfectoire, mais bien le déchaînement des éléments au-dehors.
- Détendez-vous un peu, maugrée Brienne. A croire que vous n'avez jamais vu d'orage.
- Vous m'excuserez, mais ça, c'est une tempête de niveau fin du monde.
- Chochotte.
L'insulte, d'une puérilité rare pour la jeune femme, fait suffisamment tiquer Jaime pour qu'il lui retourne un regard perdu. Du doigt, elle lui désigne les saisonniers, de pauvres gamins d'une vingtaine d'années souvent venus du Sud, qui regardent tout autour d'eux avec une inquiétude palpable.
- Vous n'en êtes comme plus à ce stade, non ? Un peu de courage, je vous croyais militaire.
- Ancien militaire.
- Vous avez essuyé le feu ennemi d'une armée et vous ne savez pas rester calme sous un petit orage ?
- Alors, siffle Jaime, d'une part, il ne s'agit pas d'un « petit orage ». D'autre part, j'ai toujours détesté le tonnerre et ce n'est pas maintenant que je vais apprendre à l'apprécier.
Il ne le dira pas, mais le vacarme tonitruant de l'orage lui rappelle justement un peu trop le feu nourrit de certains corps d'armées ennemis. Et même s'il aime bien, parfois, évoquer quelques souvenirs calmes des contrées qu'il a visitées, il ne peut pas toujours repousser les images les plus terribles qui
Et que Brienne le comprenne ou pas, elle cesse d'un coup ses remarques et son regard se fait un peu moins sarcastique.
- On ne pourra pas prendre le risque d'utiliser la télé ce soir au risque de la perdre si les plombs sautent, comme la dernière fois, dit-elle d'un ton dégagé, mais si vous souhaitez tenter de prendre votre revanche au ping-pong, ça doit pouvoir se faire.
- Merci, l'humiliation a été suffisante la dernière fois, rétorque Jaime en lui adressant un sourire crispé.
Il a beau travailler sa dextérité, il sait qu'il ne deviendra jamais ambidextre. Depuis peu, il tente de jouer au ping-pong de la main gauche, mais c'est un carnage, malgré une certaine pitié de la part de Brienne qui ne se joue pas sérieusement.
- Un peu de rééducation vous ferait du bien, commente la jeune femme en picorant ses frites sans grande conviction.
Jaime ne le comprendra jamais, mais elle n'aime pas les frites. Qui n'aime pas les frites ? A chaque fois qu'il la voit en manger, il a le sentiment qu'elle fait face à du chou-fleur.
- Je n'ai pas besoin de rééducation, marmonne-t-il en toute mauvaise fois.
Brienne hausse un sourcil mais ne dit rien. Tant mieux. Il n'a pas besoin qu'elle lui rappelle que c'est elle qui lui a coupé sa viande, aujourd'hui encore. Il n'a pourtant rien demandé, mais elle a pris l'habitude de le fixer avec insistance quand il peine, à une main, face à ses couverts, et c'est avec une mauvaise humeur à peine feinte qu'il a pris l'habitude, de son côté, de pousser son assiette vers la jeune femme. Sans un mot, elle tranche donc dans la viande et le poisson à chaque fois que nécessaire.
Un nouvel éclair zèbre le ciel et éclaire le réfectoire, immédiatement suivi par un bruit de tonnerre terrible à en faire trembler le sol. Jaime se raidit. Il peut presque sentir l'odeur des tirs et de la poudre. Il n'a jamais eu beaucoup de cauchemars en lien avec son passé, mais il y a cette mission, ce chef de guerre fou, cet Aerys Targaryen, qui brusquement semble presque se tenir là, près de lui.
Nouveau coup de tonnerre, et il abandonne l'idée de manger. Il n'a plus faim, de toute façon.
- Et votre prothèse ? demande Brienne d'un ton dégagé. C'en est où ?
Il croise son regard, et comprend qu'il s'est fait surprendre. Elle ne posera aucune question, mais elle a compris que ce n'était pas simplement un problème d'orage.
- J'ai rendez-vous la semaine prochaine à l'hôpital, répond-t-il après avoir dégluti.
- J'imagine qu'après ça, vous aurez de la kiné pour apprendre à vous en servir.
- Quelle joie, j'ai hâte !
- Vous serez plus autonome et vous le savez. Votre mauvaise foi est colossale.
- Autant que la fortune de ma famille.
L'échange est rapide, simple, et Jaime respire un peu mieux. S'il se dispute avec Brienne, il pourra peut-être se concentrer uniquement sur ça, et oublier la tempête qui rugit au-dessus de leurs têtes.
- J'aime bien l'orage, dit brusquement la jeune femme. J'avais l'habitude de sortir regarder les éclairs, quand j'étais petite. Mon père me retrouvait dehors au milieu de la nuit à chaque fois qu'une tempête soufflait pendant la nuit. Je ne parvenais jamais à dormir.
Jaime la regarde avec surprise. Brienne parle rarement de son passé. C'est lui qui raconte des histoires pour la distraire quand il voit une ombre lui passer sur le visage, elle, elle ne fait que garder le silence et se braquer. Jaime en est sûr, un jour elle finira par se barricader pour de bon derrière sa carapace. Il aurait tendance à dire que c'est déjà fait depuis longtemps, mais il a cru apercevoir quelque chose, une fois ou deux. Un semblant d'émotion positive derrière la mine revêche.
- C'était un beau spectacle, dit encore Brienne d'un ton plat.
- Vous êtes folle depuis l'enfance, commente Jaime sans réelle agressivité. Vous sortiriez ce soir ?
- J'irais bien me promener dans la réserve, répond la jeune femme en haussant les épaules. Il faudrait que vous y mettiez les pieds un de ces quatre.
Jaime ne dit rien. Il n'a jamais posé un orteil dans la réserve animalière toute proche, en effet. Il faut dire qu'il s'en fout pas mal, au fond. Son monde se résume aux écuries et à ses soirées avec Tyrion. Il n'a toujours pas compris comment ni pourquoi le château, déjà transformé en musée, a été associé à une réserve animalière qui s'étire derrière le Bois sacré, un ancien lieu de culte empli de folklore. Jaime n'a aucune curiosité pour les légendes du Nord qui attirent les touristes et occupent une partie du musée. Alors les animaux… Il ne sait même pas quelle taille fait la réserve. Il ne sait même pas quelles espèces vivent là.
- Vous avez toujours aimé les animaux ? marmonne-t-il en essayant d'ignorer l'éclair brutal qui traverse le réfectoire.
Brienne lui adresse un regard étonné, comme si elle ne s'était pas attendue à ce qu'il dise quoi que ce soit, mais répond :
- J'aurais aimé suivre une formation de soigneuse, si j'avais pu faire les études pour. Mais ça ne s'est pas fait.
- Pourquoi ?
- J'ai échoué à l'examen d'entrée en formation.
L'aveu est tombé des lèvres de la jeune femme, et cette fois-ci Jaime la dévisage franchement. Il est presque tenté de lui demander pourquoi, comment, parce qu'elle a toujours l'air de lire des revues sur les animaux. En tout cas, du peu qu'il en voit certains soirs, quand ils traînent tous les deux dans le foyer des employés, il a constaté qu'elle semblait passionnée.
- Vous pourriez le repasser aujourd'hui, dit-il sans vraiment réfléchir. Ou vous former dans la réserve. Vous verriez autre chose que les chevaux et ça vous éviterait de puer l'écurie tous les jours.
- J'imagine que venant de vous, c'est presque gentil, rétorque Brienne en serrant les dents.
- C'est sorti plus méchamment que je ne le voulais, assure Jaime avec une grimace.
- Vous ne savez pas ce qu'est la politesse. Et pour votre gouverne, vous aussi vous sentez le cheval et l'écurie. Vous bossez au même endroit que moi.
- Sauf que je n'ai pas de paille dans les cheveux à chaque fin de journée, moi.
- Vous en avez dans la barbe.
- Je ne vous crois pas.
- Dans ce cas bercez-vous d'illusions, conclut Brienne en retournant à ses frites avec toujours aussi peu d'entrain.
Jaime lui tire la langue franchement, et ne s'en rend compte qu'avec un instant de retard. Il est presque ahuri de ce sursaut de puérilité. C'est avec Tyrion d'habitude qu'il se permet ce type de comportement. Avec Brienne, il se contente d'être agaçant et d'en être très fier. C'est une spécialité de la maison qui n'a rien à voir avec celle de la puérilité.
Brienne le dévisage avec stupeur, on dirait qu'il vient de lui pousser un troisième œil. Jaime a à peine le temps de se dire qu'elle a un air stupide qu'il embraye déjà, sans même y penser :
- Je ne comprends pas comment vous pouvez tirer la tronche à ce point devant des frites. Tout le monde adore les frites.
- Les enfants adorent les frites, rectifie Brienne.
- Vous deviez être une enfant calamiteuse. Je vous imagine très bien en train de bouder vos frites pour aller manger des choux-fleurs devant vos tempêtes si splendides.
- Vous êtes un adulte calamiteux.
Surpris, Jaime esquisse un sourire malgré lui. Finalement, elle commence à avoir un peu plus de répartie.
- Grincheuse, lâche-t-il.
Il n'a pas oublié la tempête et l'orage qui déchire le ciel et fait trembler la terre. Mais il n'est pas loin d'y parvenir, et malgré son regard dur, Brienne ne s'avoue pas vaincue. Elle relance la conversation d'un ton agacé, elle a probablement envie de lui refaire le portrait, mais elle parvient à lui changer les idées.
Et elle va continuer avec une constance admirable, même après la fin du repas, même quand Tyrion sera venu proposer à son frère de profiter d'un peu de vin et de quelques anecdotes qui ne sont pas pour les oreilles des enfants. Pour une fois, Jaime préfèrera le vacarme des Stark, tous réunis dans le salon, et une bonne dispute avec Brienne.
