Retour sur un chapitre déjà présent dans la version initiale, mais légèrement plus étoffé.
Bonne lecture.
Chapitre 12
Argent
- Arrêtez de vous regarder, soupire Brienne en avalant une gorgée de thé brûlant. Puisque je vous dis que Rickon a largement exagéré.
- La vérité sort de la bouche des enfants, pas vrai ? marmonne Jaime en examinant son reflet dans le verre de la fenêtre.
Il est un peu plus de midi, ils se sont réfugiés dans la cuisine du personnel pour se réchauffer. Le mois de septembre est bien entamé, et avec lui, le froid mordant est revenu. Brienne a pris l'habitude de ressortir sa bouillotte emplie d'eau chaude dès la nuit tombée et elle carbure aux différents thés que Sansa collectionne. Mais Jaime, lui, se moque de son thé fumant. Sa prothèse de main droite, recouverte d'une fausse peau de caoutchouc couleur chair, ne risque pas de se brûler au contact de la tasse bouillante. Non, lui, tout ce qui lui importe, ce sont les fils d'argent qui courent sur son crâne, dans sa chevelure autrefois blonde mais que Brienne n'a jamais connue que terne et vaguement brune. Depuis que Rickon lui a fait une réflexion à ce propos ce matin, le Lannister ne pense qu'à ça.
- Je n'ai même pas quarante ans, gémit-il.
- Certains sont totalement blancs à trente ans, estimez-vous heureux.
- On voit que le problème ne vous touche pas. De tout façon, vous avez les cheveux si clairs que s'ils viraient au blanc, personne ne ferait la différence.
- Sérieusement, buvez votre foutu thé et arrêtez vos âneries, vous commencez à me taper sur les nerfs.
- Si je ne fais que commencer, c'est que j'ai encore de la marge.
- Vous voulez ma tasse dans la figure ?
Depuis quelques mois, Brienne fait preuve d'un peu plus de patience avec Jaime. De beaucoup plus de patience, en vérité, et elle n'aurait jamais cru que ce serait possible. Elle a toujours su et assumé son mauvais caractère et son incapacité à supporter un certain nombre de choses, à commencer par le comportement typique de son collègue. Dans d'autres circonstances, et s'il n'y avait pas eu les boutons du manteau de Renly et les histoires pour la distraire quand ses cauchemars viennent hanter même ses journées, elle aurait probablement décidé depuis des mois de fracasser le visage de Jaime.
Sauf qu'il y a eu les boutons et les histoires.
Mais là, c'est trop. Soyons honnête, deux heures passées à côté d'un type qui ne parle que de ses cheveux qui virent au blanc, ça fait beaucoup trop.
Jaime secoue la tête et prend son regard infernal, le condescendant qui crie « vous ne savez rien, vous ne comprenez rien ». S'il continue comme ça, Brienne comprend surtout qu'elle va l'assommer.
Par instinct de survie sans doute, Jaime finit par se taire, mais son regard continue de détailler son reflet dans la vitre, et il est évident qu'il continue de noter un à un ses cheveux blancs. Au bout d'un moment, Brienne laisse tomber sa tasse sur la table avec fracas, et Jaime sursaute. Il la regarde sans comprendre. Brienne hésite une dernière seconde, mais elle sent qu'elle doit être franche. Pire, elle le lui doit. Depuis le manteau, elle le lui doit.
- Personnellement, je suis contente que vous ayez des cheveux blancs. Ça prouve que vous continuez de vieillir. Les premières semaines où je vous ai vu, je pensais que vous finiriez par vous suicider.
Voilà, c'est dit, et Jaime la fixe comme s'il venait de lui pousser un troisième bras, alors elle baisse les yeux et reprend sa tasse. Elle va s'en tenir à ça, cela vaut mieux. Elle n'a pas l'intention de lui dire qu'elle trouve que ça lui va plutôt bien, ces fils d'argent. Elle n'a pas non plus l'intention de l'encourager dans cette voie, mais il fallait qu'elle le dise. Elle n'attend pas de remerciement – en réalité, elle se prépare même à un commentaire blessant, parce que jamais jusqu'à maintenant ils n'ont évoqué la dépression de l'un ou de l'autre. Ils devinent des choses, mais ils n'en parlent pas.
Le silence s'installe, s'étire. Finalement, Jaime boit une longue gorgée de thé et s'adosse au dossier de sa chaise. Brienne sent presque son regard sur elle, mais elle l'évite sciemment. Elle se perd dans son thé, au point de finir la tasse presque sans s'en apercevoir. Elle hésite, sent le rouge lui monter aux joues quand elle comprend qu'elle a porté à ses lèvres une tasse vide et que Jaime ne peut pas l'avoir manqué.
- Je vous ressers du thé ? demanda-t-il d'un ton neutre.
Elle s'attendait à une attaque verbale. Prise au dépourvu, elle hoche simplement la tête, et Jaime saisit la théière pour la resservir. Autour d'eux, la cuisine est toujours silencieuse, vide car les autres ont déjà terminé, ou pas encore commencé. Sur la fenêtre, le givre piquette peu à peu le verre.
Brienne ignore combien de temps s'écoule avant que la voix de Jaime ne brise à nouveau le silence, dans un murmure à peine audible, légèrement honteux – à moins qu'il ne s'agisse que de pudeur.
- Je prends des antidépresseurs.
Brienne relève les yeux et croise son regard pendant plusieurs secondes. Elle ne doute pas une seule seconde d'avoir bien entendu, car l'expression de Jaime ne ment pas.
- Je suis sous anxiolytiques.
A nouveau, c'est le silence. Les aveux habillent l'espace entre eux, et la jeune femme ne peut s'empêcher un instant de doute, avant de le balayer. Elle se force à ébaucher un sourire qui ne se ressemble pas, on dirait davantage une grimace maladroite, mais Jaime semble comprendre car il sourit en retour, les lèvres un peu tordues lui aussi, mais de manière beaucoup plus douce. Lui sait sourire, pense Brienne avec aigreur.
- J'ai été sous antidépresseurs pendant plus d'un an, ajoute-t-elle du bout des lèvres. Depuis que je prends des anxiolytiques, je suis toujours à trois cachets par jours. Ça n'a rien de honteux.
C'est un peu l'hôpital qui se fout de la charité, songe-t-elle en repensant à ce qu'elle a éprouvé quand le médecin lui a imposé les antidépresseurs, puis les anxiolytiques. Comme si ne pas réussir à faire front à un drame constituait une faiblesse innommable. Mais depuis, elle a revu sa position. Elle n'en a jamais parlé avec quelqu'un d'autre que le vieux Luwin, un médecin si apaisant que Brienne elle-même s'est faite avoir, après avoir pourtant juré qu'elle ne se laisserait pas embobiner.
- Il y a pas mal de bras cassés ici, alors, lâche Jaime d'un ton prudent.
- On peut dire ça, j'imagine, dit Brienne en haussant les épaules avec un détachement qui ne doit pas être très convaincant. Vous n'êtes pas une bête de foire, si c'est ce qui vous inquiète.
Pendant plusieurs secondes, ils se jaugent à nouveau, comme s'ils ne savaient pas sur quel pied danser. Puis lui ébauche un sourire tordu, une de ses grimaces de sale gosse dont il a le secret et qui est lui donne un air de parfait vantard idiot.
- Du coup, comment me trouvez-vous, avec des cheveux blancs ? Ça me donne un air plus distingué ? Comment dit-on déjà ? Ah, si ! Est-ce que je ressemble à un regard argenté ?
- Fermez-la, maugrée Brienne en fermant les yeux, atterrée.
