Chapitre 3 - Abandon
Remus descendait les marches pour atteindre le sous-sol de Sainte Mangouste.
De sa mémoire d'enfant, il n'arrivait pas à atteindre les souvenirs morbides qui l'avaient conduit ici, ce fut un plan de sa vie qu'il avait relégué tellement loin au fond des oubliettes de son cerveau qu'il avait fallu qu'on lui explique le chemin.
Il nota dans ces couloirs, une atmosphère étrange, bien plus que n'importe où ailleurs dans l'hôpital. Le personnel était absent, ou du moins pas autant agité que dans les étages supérieurs.
Les sols et les murs étaient peints de manière foncée, même la couleur des joints du carrelage étaient crasseux mais la chose qui le frappa le plus était l'absence de luminosité.
Il y voyait suffisamment pour ne pas rentrer dans quelqu'un par accident cela étant.
Il laissa passer une expiration bruyante, quelque chose pour se donner un peu de contenance et surtout le courage qu'il avait besoin d'aller repêcher au plus profond de lui afin de passer cette première étape qui serait selon lui, une des plus difficiles.
Ses pas le menaient lourdement vers là où la réception lui avait dit d'aller, il pouvait entendre l'écho de son poids contre le carrelage mais aussi ses semelles craquer ainsi que peut-être son propre cœur battant la chamade alors qu'il pouvait jurer qu'on le lui avait arraché à de trop nombreuses reprises.
Ce n'était pas normal.
Ce n'était en rien plaisant.
Il s'arrêta devant la chambre 08 et frappa.
Un faible " Entrez" à peine plus haut que nécessaire pour résonner à travers la porte lui donna l'autorisation.
Il s'exécuta et une fois à l'intérieur, il constata une obscurité digne d'une nuit sans lune, celle qu'il chérissait tant. Seule une petite bougie posée sur la table de chevet suffisait à éclairer juste deux mètres autour d'elle.
-" Hermione ?" Demanda-t-il d'une voix douce, tentant au mieux de masquer son malaise.
Il n'entendit que pour seule réponse un grattement sur le sol quelques mètres plus loin. Il sortit sa baguette et incanta un Lumos mais avant même d'avoir levé le bras, il fut immédiatement interrompu.
-" Eteins-ça !" Entendit-il au même endroit.
-" Très bien."
Le peu qu'il avait réussi à voir donna un indice suffisant pour localiser la jeune femme.
Elle était assise dans un des coins de la pièce, à même le sol, les genoux recroquevillés sur son torse et ses bras autour d'elle comme un fœtus pour se protéger.
Mais de quoi ?
-" Les docteurs ont dit que tu pouvais recevoir de la visite alors je suis venu voir comment tu allais." Essaya-t-il de dire avec un peu d'entrain dans sa voix mais au fond de ses cordes vocales, la brisure était encore trop marquée.
Pas de réponse.
Il s'avança à pas de loup, après une nouvelle expiration, rassemblant tout ce qu'il pouvait trouver de calme en lui.
-" J'ai pensé que ça pouvait te faire plaisir de voir un peu de monde."
-" Tu ne devrais pas rester." Entendit-il. La voix éraillée de la jeune femme laissa penser qu'elle pleurait ou qu'elle était dans un état émotionnel suffisamment important pour en avoir perdu son timbre habituel.
-" Tu sais... Rester dans ta solitude n'améliorera pas les choses. Tôt ou tard il faudra que tu sortes et que tu reprennes ta vie." Il savait que de toutes façons elle ne voudrait pas l'entendre, cependant, il fallait qu'il lui donne la marche à suivre.
-" Mais comment veux-tu ? Comment veux-tu que je reprenne ma vie ? Je suis... Je suis un..." Hermione s'arrêta au milieu de sa phrase, comme si elle venait de se foudroyer elle-même.
-" Monstre ?" Termina-t-il.
Le silence à nouveau puis elle se recroquevilla davantage avec un soupir.
-" Ce n'est pas... Je suis désolée."
Les mots lui avaient échappé, hors de sa pensée et elle n'avait songé que trop tard ce que son implication pouvait faire entendre à Lupin.
Remus lui ne se crispa pour autant pas. L'habitude de l'acharnement contre lui avait débuté depuis son enfance et par-dessus tout, Hermione n'avait pas pensé à mal. Cette pensée était dirigée contre elle, pas lui.
-" Le seul monstre c'est celui qui t'a fait ça, pas toi." Dit-il. Une phrase qui avait tourné dans sa tête depuis de nombreuses années, comme un mantra. Alors c'est avec une certaine assurance retrouvée qu'il lui avait conté ces mots.
-" Tu sais très bien que les gens ne font pas la différence, tôt ou tard ils sauront et ils voudront ma tête sur une pique... Contrairement à toi, je n'ai pas de traitement disponible pour atténuer... Ce n'est pas une fois dans le mois, ce sera tous les jours... J'ai trop attendu." Entendit-il.
Hermione aussi avait longuement travaillé sa répartie. Voilà une semaine qu'elle déambulait dans ce cachot sinistre de Sainte Mangouste et rien, absolument rien ne l'avait distraite un tant soit peu de ce nouveau fardeau qu'elle allait devoir trainer avec elle jusqu'à la fin des temps ou avec un peu de chance, jusqu'à ce qu'on lui abrège sa vie. Alors elle était là, prostrée, anéantie au point de refuser le peu de paroles gentilles et encourageantes qu'elle pouvait entendre.
-" Il y a encore de l'espoir." Tenta-t-il de raisonner mais sans la conviction nécessaire pour éluder l'angoisse qui les traversait tous deux en ce moment.
-" Tu te doutes que non. Je sens tous ces changements en moi, je sens mon corps se transformer jour après jour… Avant que je ne sache, j'avais des doutes mais maintenant que je sais, je vois, je ressens, je n'ai plus que ça en tête. » Lâcha-t-elle avec un sanglot.
Lupin s'approcha et s'agenouilla à son niveau, il osa franchir la barrière qu'avait érigé la jeune femme contre lui et le Gryffondor en lui ne pouvait pas rester sur une défaite aussi terrifiante.
Il chercha Hermione dans le noir et contrairement à ses paroles, son langage corporel parla pour elle. Elle tendit la main là où celle de Remus pendait dans les airs. Le contact humain en dehors des infirmiers lui manquait beaucoup trop et même une simple petite étreinte était capable de refaire partir quelque chose en elle.
Lupin s'accrocha à sa main tiède avec tant de force qu'il entendit les os des phalanges de la sorcière craquer mais elle ne broncha pas, lui rendant la même ferveur.
-" Quoi qu'il arrive tu peux tout à fait survivre."
-" Remus, la survie n'était plus envisageable dès la fin de la guerre. Je voulais simplement vivre... Pas survivre."
Les migraines de Snape prenaient le dessus sur toutes les tâches qu'il devait accomplir, où qu'il soit. Son irritabilité exacerbée donnait du fil à retordre à ses élèves. Si la plupart avait décidé d'ignorer cet état de fait, une mince poignée d'entre-eux montrait leur inquiétude et d'autres en avaient farouchement peur.
Ces derniers jours il n'avait pas été rare qu'il congédie ses classes plus tôt, qu'il reste assis à son siège pour faire la lecture d'un manuel et qu'une craie enchantée paresseuse se contente d'écrire les leçons au tableau à sa place.
Cela faisait trois semaines que la mauvaise nouvelle était tombée et Minerva souhaitait le voir régulièrement afin de lui poser des questions, de planifier des horaires aménageables, de voir ce qu'elle pouvait faire pour faciliter la vie d'Hermione, qui elle était toujours à l'hôpital.
Quoi qu'il fasse, de toutes façons, il y était forcé. Il avait prêté serment devant Dumbledore il y a des années. Aujourd'hui même si la tête de Poudlard avait changé, il se devait de garder la même fidélité envers Minerva qui autrefois n'avait jamais été son ennemie. C'était même plutôt tout le contraire.
La directrice et le directeur des Serpentards se voyaient le soir, parfois en compagnie des deux autres têtes de maison, parfois seuls.
Ce soir-là, ils étaient seuls avec l'immonde machine à poil de Granger.
Minerva, dans sa nature, ne pouvait laisser le demi-flaireur dépérir loin de sa maîtresse aussi longtemps.
Les deux vieux comparses étaient las, assis autour d'une tasse de thé léger. Même si tout le confort du monde était à Poudlard, leur crispation devenait insupportable les jours passant.
Le potioniste avait la fâcheuse tendance à se masser les tempes de temps à autre et McGonagall savait de quoi il en retournait.
-" Est-ce que tu t'hydrates en suffisamment ?" Demanda-t-elle.
-" La preuve." Bougonna-t-il en fixant sa tasse.
Il détestait lorsque la vieille Gryffondor s'amusait à jouer les mères-poule, aussi douée soit-elle. Il sentait le sermon venir vers lui mais elle n'en fit rien, le laissant se dépatouiller seul, comme il le préférait.
-" Elle arrive dans deux jours." Reprit-elle, la voix tremblante.
-" Tu es prête ?" Demanda-t-il avec un air concerné.
-" La véritable question, c'est de savoir si toi tu es prêt." Retourna-t-elle en jouant nerveusement avec les pliures de sa main.
Snape lâcha un soupir, presque un râle entre l'angoisse et l'agacement.
-" J'ai prévu des équipements de restriction." Se contenta-t-il de dire avec ironie.
-" Severus !" Souffla-t-elle outrée.
-" Tu ne sais pas... Non tu ne sais pas ce que c'est d'être face à un..."
-" Ne prononce pas ce mot !" Le coupa-t-elle vigoureusement. Pour toute réponse, une grimace douloureuse vint fendre son visage.
Pourtant ce mot était tout ce qui pouvait lui venir à l'esprit. Le traumatisme de s'être vu mourir deux fois dans la cabane hurlante était encore deux choses de sa vie qu'il devait voir en face. Les maux qu'il avait causés, toute la tournure de sa vie après cet incident étaient directement lié à cet instant précis. En boucle les chapitres clés de son existence terne revenaient par vagues chaque nuit, dans ses cauchemars, chaque jour alors qu'il exécutait des tâches usuelles.
Jamais il n'oublierait la mâchoire béante de Lupin prête à lui transpercer les entrailles et se repaître de sa chair alors qu'il agoniserait.
Jamais il n'oublierait non plus la saveur amère de sa survie cette nuit-là et surtout qui en était à l'origine.
Alors adulte, il s'était fait la promesse de ne plus jamais faire face à ce genre de singularité.
Et pourtant...
-" Je continue de penser que c'est une terrible erreur et un danger que l'on pourrait se permettre de ne pas prendre. Dumbledore avait l'habitude de pimenter, en quelque sortes, la vie du château en laissant introduire tout et n'importe quoi... Mais là... Pourquoi est-ce que toi, tu fais une telle chose ?" Demanda-t-il de façon académique.
-" Parce que c'est Miss Granger." Avoua-t-elle en un long soupir.
-" Un excès de favoritisme !" Fulmina-t-il.
-" Et parce que ce sont aussi des valeurs que nous inculquons à Poudlard. Aider son prochain, avoir de la compassion. Aider les plus nécessiteux."
-" Cela ressemble bien plus à une formule de Gryffondor." Bougonna-t-il.
-" Je m'en fiche Severus ! Qui sait ce qu'il adviendrait d'elle si elle restait livrée à elle-même en pleine nature ?" S'énerva la directrice.
-" Ce n'est pas mon problème." Lâcha-t-il doucereusement.
La mâchoire de Minerva se crispa.
-" C'est l'affaire de toutes les têtes de maisons. Comment peux-tu être aussi égoïste..." Murmura-t-elle de façon rhétorique.
-" Vouloir éviter un nouveau danger à nos élèves n'est pas une question d'égoïsme. Fais preuve d'un peu de bon sens, pour l'amour de dieu !" S'emporta-t-il, les dents dénudées comme un vieux cabot prêt à attaquer.
-" De toutes manières, le temps n'est plus au débat. Nous nous sommes engagés non seulement auprès du ministère mais aussi auprès de ses parents et elle." Coupa-t-elle court à cette dispute qui menaçait d'escalader en violence et noms d'oiseaux.
Severus savait qu'il avait perdu. Cela faisait des semaines qu'il le savait et pourtant, il ne pouvait plus masquer l'angoisse de cette limite qui approchait à grands pas.
-" Voilà vos quartiers. Je n'ai rien déménagé alors je vous prierais de garder vos mains dans vos poches. Pas de visiteur permis, pas de réaménagement, pas de frivolités. Vous pourrez utiliser la salle de bain à votre guise, il me semble même que vous disposez d'un accès à la salle de bain des préfets selon commande de la directrice. Si vous avez besoin de quelque chose en particulier, vous avez le droit de sonner un elfe. Il y a un accès rapide à mon bureau en cas d'urgence extrême seulement. Il va sans dire que mes armoires et meubles sont protégés et que si vos mains se prenaient l'envie d'assouvir votre curiosité, non seulement je le saurais mais un puissant sortilège vous infligera un maléfice cuisant. Des questions ?"
En pleine nuit, Hermione venait à peine d'arriver dans cette partie obscure des cachots que déjà le ton était donné. Rusard l'avait escortée, elle et son petit baluchon.
La jeune femme n'avait dit mot, pas même pour saluer le cracmol lorsqu'il l'avait récupérée à l'orée de la forêt, aux portes de l'école avec une petite diligence.
A peine avait-elle été lâchée par ce dernier que Snape avait ouvert sa porte en récitant ce texte semblant avoir été appris sur le bout des doigts, longuement répété et chaque mot méticuleusement choisi.
Elle n'ét ait pas ici chez elle, même si Poudlard était sa seconde maison.
Le maitre de potions fit un pas en arrière et invita malgré lui la jeune femme à pénétrer dans son propre cercle intime. La moue sur son visage et même ses gestes hésitants indiquaient clairement son malaise, si on tendait bien l'oreille, on pouvait même l'entendre hurler intérieurement.
Sans un verbe, elle s'avança avec une timidité effacée, plus une marque de respect. On pouvait clairement lire sur son visage qu'elle n'était pas enchantée d'être ici.
Le premier réflexe de la Gryffondor fut de vérifier l'absence de fenêtre, comme on le lui avait promis. Une fois sa peur rassurée, elle resta tout de même plantée au milieu du séjour. Elle en analysa les recoins, et son attention se porta sur la présence d'une cheminée, devant un sofa.
C'est ici qu'elle dormirait et il n'était pas question d'envisager autre chose.
Quelques pans des murs en pierre furent recouverts des dîtes bibliothèques protégées et Hermione trouva cruel de la part de Snape de l'avoir privée d'une source de distraction potentielle. Après tout, peut-être avait-il des ouvrages rares et elle le comprendrait bien.
Il fit lui-même le tour de ses propres appartements en ouvrant toutes les portes.
-" Ici salle d'eau, là, la chambre et là le passage pour le laboratoire. L'armoire de la chambre a été vidée, vous pouvez y installer vos affaires. Quant à votre matériel scolaire, vous avez amplement de place dans le secrétaire entre les deux bibliothèques." De sa baguette il pointa un petit meuble affublé d'une chaise datant de Mathusalem. " A partir de maintenant vous êtes sous ma responsabilité alors vous serez au même régime que les Serpentards à la différence près que bientôt, vous allez changer de rythme horaire. Avec Sainte Mangouste nous travaillons déjà à l'élaboration de traitements pour retarder... L'inévitable." Dit-il d'un air grave.
Hermione ne s'en formalisait plus. Elle avait eu presque un mois pour méditer sur sa condition.
Snape s'arrêta enfin de bouger dans tous les sens et se planta loin d'elle, près de la porte dérobée menant au labo.
-" D'autres questions ?" Demanda-t-il avec un nez hautain.
Elle nia de la tête à nouveau.
-" Bien. Si enfin on a trouvé un moyen de vous clouer le bec, loué soit-il." Marmonna-t-il.
La sorcière cligna des yeux successivement, peu encline à se laisser envahir par la colère qui l'habitait. Tout n'était que passivité désormais.
Il s'approcha d'elle à pas mesuré.
-" Une dernière chose... Votre baguette je vous prie." Il tendit la main droite attendant l'artéfact.
Hermione soupira intérieurement de résignation. McGonagall l'avait déjà informée sur ce fait et elle y avait consenti après un trouble tumultueux. Là, elle se contenta simplement de remplir sa part du contrat. Jusqu'au matin, elle n'aurait pas sa baguette et c'était ainsi.
Cependant, la remettre au professeur Snape donnait l'effet d'un coup de poignard.
Elle lui tendit l'objet non sans un regard alarmé qu'il préféra ignorer, si tant soit-il qu'il l'avait vu. Aussitôt, elle disparut au fond de la poche de sa redingote.
Sans un mot et sans plus de cérémonies, il tourna les talons et prit la porte du laboratoire comme sortie.
Hermione resta là, de longues secondes regardant autour d'elle cet endroit qui ne lui était pas familier. Ses lèvres se mouvaient comme si elle voulait prendre la parole, mais pour qui désormais ?
Dans tous les cas elle ricana à l'idée qu'elle avait réussi l'exploit de déloger le pire professeur de Poudlard, cependant, c'était elle la chauve-souris des cachots, désormais.
Un frottement sur sa jambe la fit sursauter.
Elle ne hurla pas mais lâcha un cri léger avant de baisser la tête et constater la présence de son chat qui devait être là depuis le début mais avait sagement attendu que le potioniste s'en aille pour enfin se laisser aller.
Elle se vautra à même le sol, prenant pleinement son félin entre ses bras et enfouit sa tête dans le pelage roux. Bientôt, ses traits d'extase pure se transformèrent en un grimace douloureuse et les larmes vinrent fendre ses joues blanches. Lorsqu'elle sentit que son compagnon en eut assez d'être trempé de pleurs, elle le posa à terre calmement et alors il s'installa entre ses mollets, venant laper chaque goutte tombant de son visage. Ce simple geste amical suffit à Hermione pour ne plus savoir comment refermer cette vanne qui s'était sauvagement ouverte.
A présent, elle était livrée presque à elle-même.
