A nouveau, une version légèrement étoffée d'un chapitre déjà présent dans la première mouture.
Bonne lecture.
Chapitre 13
Logique
Plus le temps passe, plus Jaime comprend qu'il aime la logique de Brienne. Elle est étrange, et elle lui paraît même illogique parfois, mais elle est fraîche. La jeune femme peut passer des heures à lui expliquer à quel point il est insupportable parce qu'il gémit tout le temps, qu'il se plaint, qu'il veut qu'on fasse tout à sa place au prétexte de sa main manquante, qu'il trouve à redire à tout. Mais quand un employé des Stark lui cherche des noises et l'insulte, même s'il préférerait crever plutôt que de se cacher derrière Brienne, Jaime sait qu'il ne craint rien. Parce que le jour où ça dérape, et qu'un maçon le bouscule en l'insultant, Jaime se demande dans quel état il va finir. La première droite l'a sonné, il a bien répliqué, mais il a du mal, et l'homme a deux mains. Puis il a un bruit sec, un cri, et un corps s'affaisse contre le mur. Jaime se redresse et aperçoit Brienne, poings levés, regard furieux.
- Vous avez un problème ? crache-t-elle.
L'homme se jette sur elle. Il est bourré, il se fait tard et la journée à été longue. Il n'a pas besoin de plus de prétexte pour créer une bagarre gratuite dans les faubourgs de Winterfell où tout le monde sait que les gens vont noyer leurs désillusions et leur ennui dans des pintes de bière à étaler un géant. Brienne se défend bien, mais elle encaisse un coup, un autre. Alors elle projette son pied dans les parties de l'homme, et celui-ci tombe à genoux en criant. Un autre coup de pied, en pleine poitrine cette fois-ci, et le soudard tombe à la renverse sur le sol gelé. Jaime se relève pour de bon et s'éloigne d'un pas pour contempler la scène. Il hausse un sourcil.
- Vous me frappez chaque fois que je vous emmerde, mais lui vous lui refaites le portrait dès qu'il me touche ?
Ce n'est pas ce qu'il a voulu dire. Il aurait voulu dire « merci », mais il ne sait plus dire ces deux syllabes, et il se déteste pour ça.
Brienne lui renvoie un regard condescendant.
- Je vous frappe parce que je vous connais assez pour savoir à quel point vous êtes chiant. Ce type vous frappe par principe. Conclusion, j'ai le droit de vous frapper, lui non.
Et pour prouver ses dires, elle lui colle une beigne dans l'épaule. Pas particulièrement violente ou rapide, il aurait pu l'éviter, mais il encaisse. Il commence à la connaître.
- . -
Brienne aussi commence à s'habituer à Jaime Lannister. Il est toujours aussi condescendant, aussi casse-pied, toujours à râler parce qu'il semble qu'il ne sache pas être vivant autrement, mais elle commence à saisir sa logique d'abruti. Il peut se plaindre de tout, geindre des heures durant sur le fait que le travail est dure, qu'il fait trop froid, qu'on grelotte, qu'elle, Brienne, est de très mauvaise compagnie parce qu'elle n'a aucun humour et que franchement, les chevaux de l'écurie sont meilleur public qu'elle et que c'est vraiment dommage qu'ils ne soient pas doués de parole. Il peut être blessant, ce con. Brienne le sait, elle l'encaisse.
Mais quand un ouvrier, un employé, un type de la ville ou un gars de passage se moque d'elle en singeant sa dégaine, son visage abîmé par le froid, ses vêtements d'homme, quand ils font ça de manière gratuite et mauvaise, Jaime s'en mêle. Il crache son venin, il casse même une dent à un connard fini, un soir. Brienne est obligée de le saisir à bras-le-corps pour le traîner hors du bar de Winterfell avant que le gérant ne les foute dehors.
- Vous êtes dingue ? s'exclame-t-elle en le poussant dans la rue.
- Vous avez entendu ce qu'il a dit ? rétorque Jaime.
Son manteau est ouvert et dévoile son pull couvert de bière. L'autre type en a renversé son verre. Ça s'est passé vite – un peu trop pour que Brienne ne réagisse. Elle ne s'attendait pas à ce que Jaime se lève brutalement de son siège pour flanquer son poing dans la mâchoire du type dont le regard vicieux et le sourire moqueur étaient rivés à la jeune femme depuis dix minutes. Malgré le brouhaha, elle a entendu les commentaires, bien sûr. Les notes, dégradantes, que le type a communiqué à ses amis qui riaient grassement. Les commentaires sur la facilité qu'on devait avoir à baiser une femme comme elle, seule depuis longtemps et désespérée au point de tout accepter. C'est à ce moment-là que Jaime a bondi. Jusque-là, Brienne croyait presque qu'il ne prêtait pas attention aux insultes.
- Et alors ? dit Brienne en enfilant son écharpe pour se protéger du froid mordant du mois d'Octobre. Ne venez pas me dire que vous n'avez pas déjà pensé pire, je ne vous croirais pas.
Le regard de Jaime se voile, il semble déçu soudain. Pire : blessé.
- Non, affirme-t-il.
- Arrêtez de jouer les nobles chevaliers, vous en avez sûrement autant à mon égard que ce type. Et ne mentez pas, vous avez un air dégoûté parfaitement reconnaissable.
- Je n'ai jamais…
- La ferme, le coupe Brienne d'un ton tranchant. La première fois que je vous ai vu, j'ai pensé que vous étiez un sale con prétentieux né avec une cuillère en or dans la bouche, et vous, vous avez pensé que j'étais une déménageuse moche qui pue l'écurie. Et ne venez pas prétendre le contraire, ça se voyait à votre tête. Sans compter vos commentaires. Alors je ne vois pas de quel droit ce soir, parce qu'il vous pousse une envie soudaine de faire le con, vous improvisez une bagarre avec un type que vous auriez certainement approuvé si vous l'aviez croisé sans être mon collègue.
C'est sorti d'une traite, c'est virulent, ça fait mal à la gorge tant elle a cinglé d'une voix forte qui l'a surprise elle-même.
Parce qu'elle n'a pas envie de le regarder droit dans les yeux quand il lui mentira, elle le plante au milieu de la rue et remonte en direction du château. C'était une mauvaise idée de venir boire ici, de toute façon. Elle n'aime pas l'alcool, elle ne prend que des cafés ou des thés, c'est ridicule. Et passer une soirée à l'extérieur avec Jaime est toujours aussi insupportable que de passer une journée avec lui. Même si, quelque part, elle se sentirait presque flattée pour ce qu'il vient de faire.
Presque.
Un bruit de pas précipité lui apprend qu'il lui court après, et au moment de s'arrêter à sa hauteur, ça ne manque pas, il glisse sur une plaque de verglas et l'attrape par l'épaule pour ne pas tomber. Brienne campe sur ses jambes et les stabilise de justesse. Elle a spontanément agrippé le blouson de Jaime. Il exhale, l'air un peu inquiet, un peu penaud.
- Règle numéro une, ne jamais courir après le 15 Septembre, lâche-t-il avec une grimace de sale gosse qui vient de se faire prendre en faisant une bêtise.
Malgré elle, Brienne sent ses lèvres s'étirer dans un léger sourire. Mais l'expression de Jaime change, son regard prend un air plus intense, déstabilisant, et il plante ses yeux dans ceux de Brienne.
- La première fois qu'on s'est vu j'étais un connard aigri et dépressif qui croyait encore que tout lui était dû. Je dis pas que je suis devenu soudainement un chevalier sans peur et sans reproche, mais je fais des efforts pour m'améliorer, vous ne trouvez pas ?
Lentement, Brienne acquiesce en silence. Oui, d'une certaine façon, Jaime a beaucoup changé depuis presque un an qu'il vit à Winterfell. Elle ne peut toujours pas le supporter 80% du temps, mais il change, petit à petit.
- Alors ça me donne le droit de reconnaître un connard quand j'en vois un et de lui foutre une beigne comme j'aurais mérité d'en recevoir plus souvent, vous ne croyez pas ?
Brienne n'est pas sûre de bien saisir, mais il est tard, il fait froid, et finalement, elle commence à y voir une certaine forme de logique. Alors elle hoche le menton, fixe la fermeture Eclair du blouson de Jaime, toujours ouverte, et la referme d'autorité, parce que le temps qu'il y parvienne avec ses cinq doigts, il sera tombé malade.
La familiarité du geste ne lui saute pas au visage immédiatement. Ce n'est que plusieurs minutes plus tard qu'elle trouvera cela étrange, si loin de ses habitudes.
- Je ferai bien une partie de ping-pong, dit-elle comme s'il n'y avait rien de plus normal à onze heures et demie du soir. On passe voir si la table du foyer est disponible ?
- Si vous voulez, mais il est hors de question que vous m'humiliez.
- Ne vous en faites pas, ce n'est pas mon genre.
- Ben tiens, sourit Jaime. Ce n'est pas le souvenir que j'en garde.
- Vous venez, oui ou non ?
Mains dans les poches, elle remonte déjà la route à grandes enjambées sans un regard en arrière. Il suivra bien, après tout. Elle l'entend déjà. Elle sait aussi qu'elle ne jouera pas trop méchamment pour ne pas lui donner l'impression de se faire massacrer. Si elle parvient à disputer une partie sans se retrouver face à Tormund, qui hante le foyer des employés même en pleine nuit, ce sera déjà une victoire. Voilà bien un autre dont elle n'a pas envie de croiser le regard. Il serait presque plus dérangeant que le soudard du bar. Après, elle commence à avoir l'habitude de l'éviter. Depuis qu'elle vit à Winterfell, il la poursuit de son expression très…
Difficile de trouver un qualificatif. Infernale ne serait pas loin de la vérité, sans pour autant lui rendre justice.
- Vous faites encore la tronche, dit Jaime, et elle réalise qu'il est arrivé à sa hauteur et la fixe.
- Pas contre vous.
- Voilà qui me rassure.
Le sourire est caustique, mais pas pleinement rassuré. Pendant un instant, Brienne se demande ce que ça peut bien lui faire, qu'elle lui fasse la tronche. La moitié de leurs échanges – non, les trois-quarts – se termine en disputes, et souvent avec des insultes imagées. Depuis quelques mois, Jaime est à la fois plus réveillé et beaucoup plus belliqueux, même si ses attaques sont rarement réellement blessantes.
Qu'est-ce que ça peut lui faire, alors ? Probablement qu'après tout, elle est devenue un peu ce qu'il est lui-même pour elle : son contact humain principal. Rétrospectivement, elle ne passe pas tant de temps que ça avec les Stark. Elle travaille pour eux, elle prend une partie de ses repas avec eux, mais Jaime est une constante dans ses journées. Il est tout de même parvenu à la faire sortir dans un bar, elle qui avant son arrivée ne quittait pas ses écuries, même sur les supplications de Sansa.
Drôle de logique, au fond, que la leur. Pas fichus de rester plus d'une heure ensemble sans se disputer, et pourtant capables de s'imposer l'un à l'autre même quand ils pourraient profiter un peu de leur tranquillité.
Plongée dans ses pensées, Brienne s'efforce de se détendre. Le château n'est plus très loin. Ce soir elle gagnera une partie de ping-pong supplémentaire et peut-être qu'elle pourra éviter de supporter Tormund.
Ou peut-être qu'elle se retrouvera, une heure plus tard, à arbitrer une dispute virulente et idiote entre le Nordien et Jaime, au point de se demander s'il n'aurait pas mieux valu qu'ils restent dans ce bar, finalement.
