Chapitre 4 - Transe
Vers dix heures, le lendemain matin, McGonagall se permit une entrée non prévue dans les quartiers de Snape, à présent ceux d'Hermione.
Par la cheminette, elle pénétra cette antre au demeurants relativement austère en l'absence de luminosité.
La directrice trouva la jeune femme assoupie sur le sofa face à l'âtre encore rougeoyant, sagement emmitouflée dans une couverture duveteuse et un oreiller sous la tête. Il lui sembla qu'elle avait dormi ici.
A peine Minerva avait franchi le seuil du feu que la Gryffondor ouvrit les yeux par instinct. Elle chercha sa baguette sous son oreiller, par réflexe, avant de se souvenir des évènements de la veille, s'empêchant de formuler ce grognement de frustration en train de poindre au fond de sa gorge.
-" Ne me dîtes pas que vous avez dormi ici ma chère." Fit McGonagall un peu déconcertée par le spectacle offert à ses yeux.
Snape n'avait jamais fait de demande de renouvellement de fournitures. Tout ici ou presque était exactement dans le même état depuis sa prise de fonctions.
Il avait beau être soigneux avec ses affaires, pour autant le tissus du canapé se faisait poussiéreux et terni par les âges.
Hermione se frotta les yeux et se rassembla avant de se mettre dans une position plus adéquate.
Depuis son arrivée dans ces quartiers propices à son développement, c'était la première fois qu'elle avait à faire à la directrice. Elle comprenait parfaitement que lors de son débarquement la nuit précédente, Minerva devait très probablement dormir comme toute âme raisonnable dans ce château.
On pouvait lire dans le regard de la doyenne une certaine forme de joie quant au fait de revoir son lionceau préféré en un seul morceau, du moins en apparence. Cependant elle n'en dit rien et les deux femmes trouvèrent des regards complices chez l'une et l'autre avant qu'Hermione ne reprenne la parole.
-" Si madame, c'est l'endroit le plus chaud de cet habitat." Avoua-t-elle honteusement.
-" Il suffisait de demander, nous pouvons vous installer en poêle dans la chambre, vous allez vous ruiner le dos ainsi." S'inquiéta l'ancienne.
-" Ni mes muscles, ni mon ossature ne vont être chamboulés par le moindre changement désormais..." Lâcha la jeune femme un peu amèrement.
Minerva plissa ses lèvres avant de jurer intérieurement.
-" C'est vrai... Excusez-moi." Implora-t-elle avant de s'asseoir sur le rebord en pierre de l'âtre.
-" Il n'y a pas de mal, moi-même je ne suis pas encore habituée... J'ai encore des réflexes humains." Marmonna Hermione.
-" Vous êtes humaine ! Tout n'est pas perdu, vous les retrouverez." Rassura la directrice. Chez elle le déni était bien plus prononcé que dans la voix de Remus. D'ailleurs, si déni il y avait alors il était bien dissimulé derrière une couche épaisse de détermination.
-" Vous-même savez que les chances sont trop infimes, voire nulles." Répondit Hermione avec un ton si factuel qu'il en était presque effrayant. Elle était parfaitement consciente de sa condition. Le regard qu'elle lança à sa mère de substitution fut pourtant plus éloquent, dissimulant un secours que personne ne pouvait lui apporter.
-" Ne dîtes pas ça..." Commença à geindre l'animagus. " Il faut s'en tenir aux faits et voir la coupe à moitié pleine... Comment avez-vous prévu de gérer ça avec la vie scolaire ?" Tenta-t-elle de changer de sujet.
Hermione soupira longuement. La question était épineuse, d'autant qu'elle savait que tôt ou tard, son rythme de vie allait changer du tout au tout.
-" Pour le moment, je préfère maintenir le status quo. Je n'ai jamais été très populaire ici, sauf peut-être depuis la guerre mais... La plupart du temps les gens ne m'aiment uniquement parce que je suis l'amie de celui-qui-a-vaincu-le-Seigneur-des-Ténèbres... Je préfère que mes camarades l'apprennent le plus tard possible. Peut-être même que la question ne se posera même pas si les prochains symptômes arrivent après la fin des examens." Elle croisa les doigts pour illustrer son souhait et Minerva ne put que froncer les sourcils.
-" Je l'espère vraiment Hermione... Vous ne méritez certainement pas cela." Juste une simple brèche à peine perceptible écrasa la voix de la directrice mais elle se reprit bien vite. Il ne fallait pas qu'elle montre sa propre fragilité. " Quoi qu'il en soit, vous savez que le corps enseignant est au courant, le ministère également et nous sommes tous à vos côtés."
La benjamine étouffa un rire par le nez avant de sourire ironiquement.
-" Je redemanderais au professeur Snape s'il est réellement de mon côté." Lâcha-t-elle avec un rire très nerveux. Si nerveux que sa jambe commençât à tressauter d'anticipation.
Minerva pouffa et balaya l'air d'une main.
-" Si cet énergumène vous fait la vie dure, je m'occuperais personnellement de son cas."
-" Il est dans son bon droit, après tout, je l'ai éjecté de chez lui."
-" Notez ceci Miss Granger, ici c'est moi la directrice. Le bien-être des élèves passe avant tout. Cela ne le tuera pas de passer dans un appartement fenêtré. C'est encore moi qui commande !" Elle tapa du pied sur le sol.
La porte du laboratoire s'ouvrit à ce moment précis et les deux femmes turent leur rire, peut-être un peu trop tard.
Snape arriva face à elles targué d'un air circonspect.
Dans sa jeunesse il avait l'habitude que les gens s'arrêtent de parler lorsqu'il montrait sa présence et il savait parfaitement de quoi il en retournait.
Minerva, pas sotte, s'empressa immédiatement de palier à leur soudain manque d'éloquence, tandis qu'Hermione remit ses pieds par terre et trouva une position encore plus adéquate en la présence du maître de potions.
-" La nuit fut bonne ?" Demanda la doyenne à l'attention de l'homme en noir, non sans une touche de ce sarcasme qui lui était si précieux.
-" Aussi bonne que de revivre cette nostalgie dégoûtante que d'avoir un sommier grinçant et un matelas en carton, madame la directrice." Répondit-t-il avec grogne avant que son regard se pose sur la personne à l'origine de tous ses maux.
-" Des souvenirs pas si lointains, tu as vu bien pire il me semble..." Laissa-t-elle planer.
Le regard noir qu'il lui lança fit détourner Hermione, par gêne. Elle nota cependant les cernes cerclant ses yeux.
Pour toute réponse il grommela quelque chose dans sa barbe avant de sortir de sa poche une fiole. Il la posa sur la table basse entre la jeune femme et la directrice.
-" Pourriez-vous nous laisser un moment ?" Demanda-t-il à l'attention de Minerva.
Hermione se recroquevilla sur elle-même, figée de terreur. Elle reconnaissait ce type de fiole et elle savait qu'elle allait bientôt devoir assumer son traitement.
McGonagall se leva sans se faire prier puis s'adressa à son lionceau.
-" Souvenez-vous de ce que je vous ai dit ma chère. Une aide à Poudlard sera toujours apportée à ceux qui en ont besoin."
La sorcière opina.
-" Madame la directrice, je voulais vous remercier pour ça et aussi pour... Pour Pattenrond."
Elle lui rendit un sourire entendu et Snape roula des yeux au ciel. Ces mièvreries n'étaient définitivement pas sa tasse de thé.
Ce ne fut que lorsque la cheminée se teinta de nouveau qu'il prit la parole, sondant la jeune femme seule face à lui.
-" Vous savez ce que c'est ?" Demanda-t-il en pointant la fiole.
Pour toute réponse Hermione opina nerveusement.
-" Bien alors vous savez ce qu'il vous reste à faire."
La jeune femme s'exécuta, tremblante d'appréhension. Elle releva ses cheveux dans un chignon serré afin de dégager sa nuque. Elle se tourna et baissa le col de son haut de pyjama.
Snape s'assit près d'elle, le plus loin possible puis sortit de son autre poche une seringue stérile.
-" Pourquoi ce n'est pas madame Pomfresh qui s'occupe de ça ?" Demanda-t-elle timidement.
Il perça l'opercule de la fiole en verre et vint en aspirer le contenu jaunâtre.
-" Hier les Poufsouffles ont frappé fort et ont réduit l'équipe de Gryffondor à un tas flasque de gamins pleurants leurs mères." Répondit-il avec une certaine malice. Même si ce n'était pas sa maison et même s'il n'était pas friand de sport, il adorait rabaisser les Gryffondors à néant. Cette musique dans sa voix était toujours la même. La guerre n'avait pas vraiment d'effet sur sa nature profonde. Snape était et demeurait le salopard d'antan voire même pire depuis qu'il avait échappé aux griffes de la mort.
-" Il y avait match hier ?" Demanda Hermione.
-" Vous pensiez que je parlais de botanique ?"
Elle ne répondit rien, le regard toujours droit devant elle, sentant sa peau pincée presque à la racine de ses cheveux hirsutes, derrière le bulbe rachidien. Elle inspira un grand coup, tant pour chasser les paroles cinglantes de son garant que pour se donner un peu de courage.
-" C'est bon." Indiqua-t-il.
Elle fronça les sourcils et inclina sa tête très légèrement.
-" Quoi ? Vous avez déjà piqué ?" S'étonna-t-elle en venant frotter l'endroit qu'il était pourtant censé avoir traité. Elle y sentit une légère anomalie dans sa peau.
-" Je ne suis pas un inadapté, Miss Granger."
-" Mais... Je n'ai rien senti."
-" Comment ça ? Mais évidemment que vous n'avez... Comment ?" S'étonna-t-il.
-" A Sainte Mangouste, lorsqu'ils me piquaient, croyez-moi que la douleur était bien là !"
Elle se retourna comme pour chercher une appréciation dans le regard glacial mais la porte demeurait close. Il n'avait pas envie de tergiverser.
-" Et on s'étonne que personne ne va jamais là-bas. Madame Pomfresh m'a donné des seringues sans douleur." Justifia-t-il. " Pas étonnant, ce sont des tortionnaires." Cracha-t-il sans pour autant étirer sa réflexion. " Vous aurez votre baguette lundi matin avant votre première heure de cours, en attendant ne dégradez pas mes biens et faites-en sorte que votre sac à puces ne gratte pas les meubles."
Elle lui rendit un regard obscur qu'il s'amusa à tourner en dérision d'un simple battement de cil.
-" Par ailleurs, j'apprécierais que vous passiez du temps à l'extérieur. J'ai encore à faire ici et j'aimerais ne pas vous avoir dans mes pattes. Allez prendre l'air, profitez-en tant que vous le pouvez encore." Reprit-il sur un ton tellement las qu'elle crut qu'elle allait directement lui sauter à la gorge pour l'éviscérer.
Rassemblant son calme, Hermione inspira un long moment avant de se munir d'un sourire mutin.
-" Ce sont mes appartements maintenant, j'ai le droit d'en user comme bon me semble."
Snape haussa un sourcil, surpris par la répartie inédite de la sorcière puis effaça l'étonnement de son visage, laissant place à des traits déformés d'aigreur. Elle continua de soutenir son regard irritant avec défi.
-" Habillez-vous et déguerpissez. Faîtes ce que vous voulez je m'en fiche. Allez voir Weasley tiens, une bonne fracture ouverte aurait peut-être eu le don de lui remettre les idées en place."
Telle une furie, Hermione se leva, se dirigea vers la chambre d'un pas décidé.
Lorsqu'elle sortit de ses nouveaux appartements, Snape s'était éclipsé mais il était hors de question qu'elle reste à subir sa mesquinerie habituelle. Elle foula les dalles du cachot, cherchant à s'en extraire le plus vite possible et regagner la surface comme si elle étouffait.
Au moins pour l'instant son traitement limitait grandement les aspects négatifs de sa condition mais elle savait que tout cela était temporaire.
Dehors le ciel était maussade, ce mois d'octobre était conventionnel, froid et humide comme tous les ans. Rien ne changeait jamais en Ecosse.
Elle grimpa les escaliers, croisant des élèves de toutes maisons en tenue civile, tout comme elle.
Sur son passage, les gens s'écartaient, d'autres la regardaient comme si elle était une curiosité vivante et d'autres venaient directement prendre de ses nouvelles. La guerre avait changé la perspective de ses camarades vis-à-vis de sa personne mais elle ne tomberait pas dans le piège de cette soudaine célébrité.
Beaucoup savaient que la jeune femme avait été malade, du moins c'est ce qui avait été rapporté. Il était donc crucial qu'elle ne montre rien, qu'ils ne perçoivent pas les changements en train de s'opérer, même si pour le moment, il n'y avait rien à voir. Elle était stable.
L'aile de l'infirmerie pullulait de monde. Snape n'avait pas menti une grande partie des lits étaient attribués à des Gryffondors, très peu de Poufsouffle.
Lorsqu'elle entra, Harry la remarqua immédiatement et alors les regards suivirent.
Ron allongé avec une jambe bandée en l'air lui octroya un sourire chaleureux, chassant la grimace de douleur persistant sur son visage.
-" Mionne... Je ne savais pas que tu étais revenue." L'apostropha Harry avec un enthousiasme déconcertant. Il vint jusqu'à elle et la prit dans ses bras dans une étreinte folle, sauvage et démesurée.
Les bras tombèrent le long du flanc du jeune homme, elle n'avait pas eu de contact humain depuis si longtemps. Des perles de larmes vinrent humidifier ses paupières et alors, elle rendit l'étreinte du plus fort qu'elle put, entourant la nuque du survivant.
-" Comment tu te sens ?" Chuchota-t-il.
-" Bien, je me sens bien." Avoua-t-elle.
Elle en oublia les paroles blessantes de Snape. Le peu qu'Harry lui donna était amplement suffisant pour la requinquer mais elle se concentra à ne pas laisser son émotion la submerger totalement.
Elle se sépara de son ami assez promptement, avec un sourire timide et posa alors son regard sur Ron.
-" Alors, accident de balai ?" Demanda-t-elle.
-" Non, c'est cet idiot de Smith qui a renvoyé un cognard sous un mauvais angle, je vais lui arracher les yeux !" Pesta le rouquin.
-" Le ricaneur n'a pas fini de frapper à ce que je vois." Gloussa Hermione.
-" Ha-Ha." Singea le jeune homme.
Elle allait se rapprocher lorsque Poppy arriva à leur hauteur avec une bouteille de Poussos.
-" Oh Miss Granger, de retour parmi nous ? A la bonne heure. Vous avez eu votre traitement ?" Demanda-t-elle à voix basse.
Pour toute réponse la jeune femme opina non sans faire une grimace, repensant à son dernier échange avec Snape. Indolore physiquement mais psychiquement destructeur. Rien ne changeait jamais à Poudlard.
-" Bien. Monsieur Weasley, il va falloir reprendre une dose et commencer à vous rééduquer si vous voulez être sur pieds lundi matin." Indiqua la matrone en secouant la bouteille qu'elle avait dans les mains.
Le jeune homme afficha une mine de dégoût. Harry eût un haut-le-coeur. S'il n'était pas blessé aujourd'hui, en revanche cette potion lui avait donné des cauchemars depuis sa deuxième année. Rien que l'odeur pourrait le faire vomir sans plus attendre.
Pomfresh versa la solution dans un verre et le tendit à son patient. Ron pâlit si vite que la racine de ses cheveux contrasta superbement avec le reste de sa peau. Il était presque vert, à la limite de rendre son petit déjeuner lui aussi
Hermione perçut l'infâme fragrance à son tour et son nez se retroussa aussi sec.
Ron s'arma pourtant de courage et sans renifler, essayant d'oublier la fonction de ses papilles gustatives, il avala le tout d'une traite et après une déglutition compliquée, un craquement se fit entendre au niveau de son genou. Le rouquin hurla.
Harry recula. Ce n'était pas la première fois de la journée qu'il voyait son ami en proie à une douleur atroce. Les effluves de la potion et sa détresse lui firent presque tourner de l'œil. Lui, le garçon qui avait survécu.
Deux fois.
Ensuite le bandage se teinta de rouge.
Hermione recula instinctivement mais ne put ôter son regard sur la mare de sang en train de dégouliner du genou de son ami.
Poppy n'avait pas l'air alarmé. Selon elle tout était normal jusqu'à ce qu'elle pose son regard sur les deux acolytes de Ron et qu'elle vit Potter et Granger blêmes mais pas pour la même raison.
Là, la matrone de Poudlard comprit qu'elle avait fait une erreur.
La lionne avait les yeux rivés sur le sang, hypnotisée, tremblante, elle s'en mordait la lèvre.
-" Potter, Granger, sortez faire un tour dehors !" Hurla-t-elle presque sur un ton autoritaire.
Ce n'est que lorsque Harry posa sa main sur l'épaule d'Hermione que cette dernière sortit de sa transe.
Honteuse, elle se laissa guider et tourna les talons plus vite que son ami.
