Bonjour. J'ai mis un peu de temps, mais me revoilà avec une nouvelle fournée de chapitres.

Bonne lecture.


Chapitre 15

Doute


- Vous n'aviez pas à traiter l'apprenti d'incapable, siffle Brienne en remontant le couloir à grandes enjambées.

- Vous le faites bien, vous, rétorque Jaime.

- Je sais éviter de faire des conneries, moi !

Il la foudroie du regard, mais il sait qu'il est en tort. Il s'en est pris à un saisonnier tardif, un petit jeune qu'on leur a collé dans les pattes pour les aider mais qui cause malgré lui plus de dégâts qu'il ne rend service. Et Jaime s'en est pris à lui alors que, techniquement parlant, il n'est pas exempt de défauts non plus. Mais pour qu'il le reconnaisse, il faudrait se lever tôt, et il n'a aucune envie d'admettre son erreur devant sa collègue.

La dispute dure depuis les écuries, et ils ont presque traversé l'intégralité du château depuis, sans se calmer. Même, Jaime monte en pression de plus en plus. Il a envie de faire ravaler ses reproches à Brienne.

Il a mal dormi toute la semaine, il n'aime toujours pas les chevaux ni son travail, et il n'aime pas non plus le petit jeune encombrant qui leur prend de la place et du temps. Il voudrait passer du temps avec Tyrion, se détendre un peu, ne pas se faire envahir par cette ambiance citrouille et toiles d'araignées qui prend d'assaut le château, le musée et même, paraît-il la réserve, et là Brienne l'énerve en fin de journée et…

- Chaud devant ! hurle Arya.

Jaime n'a que le temps de se jeter en arrière. Par réflexe, il attrape Brienne et l'entraîne avec lui. Une seconde plus tard, déboulant de l'escalier à fond le train, Arya jaillit en vélo et dérape de justesse pour éviter de percuter le mur du couloir. Elle adresse aux deux adultes un sourire de pure joie avant de repartir en pédalant comme une furie.

- Qu'est-ce que… commence Jaime, mais il n'a pas le temps d'en dire plus, et cette fois, c'est Brienne qui les sauve en le plaquant contre le mur.

Déboulant du coin du couloir, Bran, mitaines aux mains pour ne pas se brûler, fait rouler son fauteuil à toute vitesse, et Rickon est presque accroché à l'une des poignées. Chaussé de rollers, le cadet ne parvient pas à dépasser son frère.

- Attention ! crie Bran.

Les garçons filent aussi vite que possible dans le sillage de leur sœur. Une seconde plus tard, ce sont leurs trois chiens qui déboulent en jappant depuis l'escalier, en glissant sur les dalles de pierre aussi, et les coureurs disparaissent à travers le dédale du château. Ahuri, Jaime fixe le bout du couloir.

- Mais qu'est-ce qu'ils foutent ?

- La course, répond Brienne d'un ton laconique. Ça faisait longtemps qu'ils n'avaient pas pris les couloirs pour un circuit privé. Les connaissant, ils vont s'arrêter à la porte d'entrée.

- Ils sont dingues !

La jeune femme hausse les épaules d'un air fataliste.

- Bienvenue dans le monde réel, je suppose.

Jaime reste sans voix. Il n'arrive toujours pas à s'en remettre quand il retrouve Tyrion une demi-heure plus tard pour le dîner. Son frère est tout aussi blasé que Brienne.

- Les Stark adorent se prendre pour des pilotes de course, commente-t-il en se servant un verre de vin.

Ce disant, il coule un regard vers l'autre côté de la table, où les cadets de la famille sont en pleine conversation – animée, comme toujours.

- Ils font du roller et du vélo dans les couloirs et dans les escaliers !

- Arya est championne sportive depuis le collège, dit Tyrion. Bran faisait de l'escalade avant son accident, et Rickon suit toutes les conneries de ses aînés. Ça fait trois ans que je vis ici, et trois ans que je les vois faire. Tu n'auras sans doute pas fait attention, mais l'hiver, quand les escaliers extérieurs du château sont couverts par un bon mètre de neige, ils font des courses de luge. Et les chiens sont toujours dans leur sillage.

Jaime ne répond rien. Au-delà de la stupidité dangereuse de l'idée même de faire la course dans les couloirs, c'est la joie pure des enfants qu'il n'arrive pas à analyser. Arya a quinze ans, Bran quatorze. Ils devraient être en âge de comprendre les risques qu'ils encourent en faisant ça, et pourtant ils y vont à fond, sans même une hésitation.

Et Bran, surtout, devrait avoir en tête tout ce qu'il peut mal tourner. Il est déjà en fauteuil. Est-il totalement inconscient ?

La question taraude Jaime toute la soirée, et même s'il voudrait écarter le jeune Stark de son esprit, pas moyen, le gamin y fait son nid et continue de l'obséder les jours suivants. Maintenant qu'il a vu les enfants faire la course, Jaime est plus attentif et capte différentes informations. Ce qui se déroulait autour de lui sans qu'il y prête attention devient une série de faits ahurissants et stupides. Bran monte à cheval avec Osha et une monture adaptée, soit. Mais qu'il s'agisse de faire des figures en fauteuil au milieu de la cour verglacée comme s'il s'agissait d'une patinoire, ou d'improviser des parties de basket-ball avec Arya dans le hall de sortie du musée, l'adolescent tente tout avec une insolence palpable et une assurance que Jaime ne peut pas comprendre. Toujours accompagné de son chien, parfois de sa fratrie ou d'Osha, Bran semble traverser le domaine et la vie avec une joie impossible.

- Quand vous aurez fini de vous perdre dans votre cerveau, vous préviendrez, dit Brienne d'un ton sec, un matin que Jaime vient à nouveau de faire une erreur avec le harnais d'un cheval.

- Je croyais que vous préfériez le silence.

- Je préfère aussi quand vous êtes concentré, mais visiblement j'en demande trop.

Pour toute réponse, il la foudroie du regard.

L'occasion lui est donnée de crever l'abcès dix jours plus tard, quand Arya, toujours elle, décide et convainc toute la famille de se faire un dernier pique-nique hivernal au sommet de la colline avant que la température, négative depuis déjà deux mois, ne devienne une menace mortelle. Jaime n'a aucune raison de se faire embarquer de force, mais le sourire de Tyrion est suffisant pour qu'il soit faible, et tant pis, il suit docilement. Une fois encore, c'est à lui qu'il incombe de porter Bran sur son dos, puisqu'Hodor est en congé pour la soirée et qu'il n'y a toujours pas de route pour gravir la colline. Et quand bien même, Jaime n'est pas idiot, il sait qu'aucune route ne serait praticable en fauteuil roulant avec toute cette neige qui lui bloque les jambes à chaque pas. Tyrion peine lui aussi, au point qu'après quelques plaisanteries, Theon finit par hisser le nain sur son dos. Brienne, Osha, Jojen et Meera se sont chargés de tous le matériel, luges et rondins de bois qui serviront de sièges une fois qu'ils seront au sommet de la colline. Personne ne s'est encombré du fauteuil, qui se coincerait dans la poudreuse de toutes façons.

Jaime a du mal, mais il ne râle pas, ce que Brienne lui ferait certainement remarquer si elle ne l'avait pas distancé de trois bons mètres pour se porter à la hauteur de Rickon qui fait un concours de bonds dans la neige avec les chiens… et qui vient de se flanquer par terre, avant d'être assailli par Broussaille qui croit à un nouveau jeu. Enfant et chien se battent gentiment dans la poudreuse. Le reste du groupe continue d'avancer en discutant, en riant sous le ciel clair. L'idée d'un pique-nique en journée s'est imposée. La nuit est bien trop froide.

- Vous faites une drôle de tête, commente Bran, et Jaime réalise que le garçon se dévisse le cou pour le dévisager.

- Je réfléchis.

- C'est ça, alors. J'ai pas l'habitude.

Jaime jette un regard de côté à l'adolescent, qui sourit d'un air moqueur. Décidément, ils sont loin le prestige et le respect qu'il inspirait aux gens il y a encore un ou deux ans. A présent, même un gamin de quatorze ans se sent de se payer sa tête.

- Et vous réfléchissez à quoi, si c'est pas indiscret ?

Jaime hésite. Il ne sait pas par quel bout prendre le problème, comment dire à ce gamin ce qu'il pense de lui et de sa situation sans paraître blessant. Il y a un an, il n'en aurait rien eu à faire, mais à présent, il ne peut plus s'empêcher de réfléchir à tout ce que ses mots peuvent impliquer. Il sent encore la brûlure de honte qu'ont laissé certains commentaires sur sa propre infirmité. Il ne veut pas blesser l'adolescent. Il ne l'apprécie pas vraiment, mais ce gamin ne lui a rien fait.

Son trouble doit se lire dans ses yeux car Bran devient plus grave.

- Vous pensez handicap et accessibilité, c'est ça ?

Et pour mieux illustrer son propos, il coule un regard neutre sur le bras droit de Jaime. Dans sa position, sur le dos de l'adulte, il n'a aucune chance de voir sa prothèse, mais c'est inutile, le message est clair. Jaime hoche la tête.

- Le Nord est pas ce qu'on fait de plus accessible, commente Bran d'un ton soigneusement neutre. C'est un pli à prendre. Même si on a fait beaucoup d'aménagements à Winterfell, on ne peut pas rattraper des siècles d'architecture et de réflexions validistes en quelques années.

- Ce qui m'épate, c'est que tu parais pourtant très à l'aise, dit Jaime. C'est de l'inconscience, à ce niveau. Tu fais des courses dans les couloirs avec ton fauteuil. Tyrion m'a dit que tu faisais même de la luge dans les escaliers quand il y avait assez de neige.

- Evidement ! C'est quand même plus rapide que de monter sur la colline pour faire des glissades, vous trouvez pas ?

Jaime n'y comprend plus rien, et s'arrête un instant, pour regarder Bran dans les yeux et lire si oui ou non le gamin se moque de lui. Mais non, il est sincère. Parfaitement sincère.

Ils ne parlent simplement pas la même langue.

- Vous savez que la vie s'arrête pas ? demande doucement l'adolescent.

- Et toi, tu sais ce que c'est de perdre son travail, son autonomie, sa façon de vivre ? réplique Jaime avant de pouvoir s'en empêcher. Tu n'étais qu'un gamin quand ça t'est arrivé, tu avais la vie devant toi mais tu savais t'adapter ! J'ai passé presque quarante ans à être un homme d'action capable de tout faire de la main droite, et maintenant c'est à peine si je peux tenir mes couverts !

Pendant quelques secondes, Bran le fixe sans un mot, et une expression étrange passe dans son regard, comme de la compassion, mais de manière si brute, si entière, que Jaime a l'impression que le regard de l'adolescent le fouille jusqu'à l'âme.

- Vous avez encore une main fonctionnelle et vous êtes pas grabataire, ni cloué dans un fauteuil, ni aveugle ou sourd en plus de votre amputation. Vous pourriez cumuler, vous pourriez avoir eu le bras complètement arraché, vous pourriez être mort ! Y a mille fois pire que vous ! Quand j'étais à l'hôpital, j'ai croisé une petite fille de sept ans, une petite Dothraki, qui cavalait dans les couloirs en faisant gueuler tous les médecins qui lui disaient de se tenir tranquille. Vous savez pourquoi elle était aussi heureuse ? Elle avait eu une prothèse de jambe peinte à la couleur de sa peau. A quatre ans, elle avait marché sur une mine anti-personnelle au milieu de son village pris entre deux feux, et elle avait été amputée. Trois ans plus tard, elle courait aussi vite qu'Arya ! Elle en avait rien à faire d'avoir une jambe artificielle, ce qui comptait c'était que sa nouvelle prothèse ait la bonne couleur. Et c'est elle qui a raison. A sept ans, elle avait tout compris. Il vous manque quelque chose ? Vous ferez sans, et ce sera plus dur, et ça va vous compliquer la vie, et tout ce que vous voulez, mais putain, ça va pas vous tuer ! Pourquoi vous croyez qu'on fait des courses de fauteuils dans les couloirs ? Je suis paraplégique, je suis pas mort !

La diatribe laisse Bran sans le moindre souffle, mais Jaime a l'impression de s'être pris un coup de poing en pleine poitrine. Avant d'être surpris par la course des enfants, il n'avait jamais pris la peine de se pencher sur le cas de ce gamin pour qui les roulettes semblent si normales, même ici, au milieu de nulle part, où rien ne paraît être adapté. S'il fallait être honnête avec lui-même, Jaime se creuserait peut-être suffisamment les méninges pour admettre qu'en vérité, il n'a jamais voulu approcher Bran parce qu'il ne pouvait pas supporter de voir ce gamin si heureux.

De voir ce gamin qui semble se moquer de n'être plus capable de marcher.

Pourquoi descend-t-il en fauteuil-luge les escaliers quand ceux-ci sont couverts de plus d'un mètre de neige dure ? Parce qu'il n'y a pas d'ascenseur. Pourquoi fait-il la course avec son frère et les chiens dans les couloirs comme s'il était un petit bolide dans Mario Kart ? Parce que ça l'amuse.

Il est vivant, et il en profite autant que possible.

Ce que Jaime n'a jamais été capable de faire depuis son réveil ce jour-là, à l'hôpital, quand il a compris qu'il ne serait plus jamais le même.

- Et tu n'as jamais peur ? souffle-t-il.

- Oh ça, si ! assure Bran en hochant la tête. Puis j'en parle avec Arya, ou avec Osha, et elles se creusent la tête pour m'aider. Si je peux pas faire quelque chose, elles le rendent possible. Si je me sens seul, j'ai Eté, qui mourrait pour moi parce que c'est le meilleur chien du monde.

- Et tu ne doutes jamais ?

Cette fois-ci, quelque chose passe dans le regard de l'adolescent. Une brillance traîtresse, qui lui colore les joues et lui serre la gorge. Jaime s'en veut immédiatement, s'apprête à ravaler sa question, le gosse n'a pas à répondre, il ne voulait pas lui faire de peine, mais…

- Je doute parfois que quelqu'un tombe amoureux de moi, murmure Bran d'une voix si serrée que c'en est douloureux. Et dans ces moments-là, quand je vois mes jambes, quand je vois ce à quoi je ressemble et ce que je peux pas faire, je peux pas m'empêcher de me dire que moi ça m'attirerait pas chez quelque d'autre.

L'adolescent s'interrompt, et prend une profonde inspiration.

- Puis je repense à cette gamine qui courait avec sa prothèse de la bonne couleur, et qui riait et qui se posait aucune question. Et je me dis que je dois au moins essayer d'être aussi heureux qu'elle avait l'air de l'être, vous croyez pas ?

Jaime ravale de justesse son commentaire. Cette enfant était bien trop jeune, à sept ans, pour savoir si un jour quelqu'un voudrait d'elle avec une jambe amputée. Si quelqu'un verrait au-delà du handicap physique. Lui ne sait pas s'il pourrait y arriver. Il a été habitué à une vision finalement assez restreinte de ce qui est attirant. Il est le premier à considérer que son moignon est immonde, et pourtant, quand il entend Brienne lui dire que ce n'est que de la peau, il est sûr qu'elle est sincère. Elle y voit sans doute mieux que lui, voilà tout.

Sauf qu'ils sont nombreux, ceux qui, comme lui, voient mal en étant persuadés d'être dans le vrai.

Ils sont arrivés au sommet de la colline, et les Reed se retrouvent autour de Jaime sans qu'il n'ait le temps de conclure sa conversation avec Bran. Le garçon est récupéré par Jojen et Meera qui joignent leurs mains pour faire un siège, et les trois jeunes s'éloignent en plaisantant. La place de Bran sera dans une luge-baquet, avec des coussins pour le caler et Osha à côté en cas de problème. Il n'y a rien d'extraordinaire à l'installation du pique-nique autour de Bran, mais Jaime l'observe quand même, en oubliant au passage de participer, parce qu'il ne parvient pas à détourner les yeux de la dynamique qui lie les Reed au garçon. Malgré leur différence d'âge, il n'y a aucune ambiguïté dans leur amitié, leur franchise. La paraplégie de Bran est une composante aussi normale que la couleur de ses yeux ou de ses cheveux.

Un coup sur son épaule le tire de ses pensées. Brienne lui tend un rondin. Le tabouret du jour, visiblement.

- Tout va bien ? s'enquiert-elle en croisant le regard vague de son collègue.

Il hausse les épaules. Il ne saurait pas répondre plus précisément. Il a trop à penser, pour le moment. Mieux vaut se perdre dans l'effervescence du pique-nique fou des Stark.

Ou s'inquiéter du fait qu'Arya est en train d'enterrer Rickon sous la neige.