Voici une nouvelle version agrémentée d'un ancien chapitre.
Bonne lecture.
Chapitre 16
Lettre
La vie a légèrement changé ces dernières semaines. Brienne le voit bien, Jaime n'est plus tout à fait le même. Depuis le printemps, il est sous antidépresseurs et cela se voit. Mais depuis un peu plus de trois semaines, quelque chose d'autre a changé. Et si Brienne n'a pas posé de question, elle a plus ou moins compris que son collègue avait discuté avec Bran. Qu'a pu lui dire l'adolescent ? Elle l'ignore, même si elle peut le supposer.
Toujours est-il que cette conversation a eu une incidence sur Jaime, plus silencieux et pensif que jamais. Ce serait presque inquiétant, s'il ne répondait pas malgré tout à quelques remarques piquantes de temps en temps. Néanmoins, quelles que soient les pensées qui s'agitent dans sa caboche, Brienne ne s'attendait à rien quand, un soir au début du mois de Décembre, alors que les deux collègues boivent un verre dans un bar de Winterfell, Jaime a lâché de but en blanc, d'un ton neutre, avec le regard vide d'un homme qui a tout perdu :
- J'ai passé l'essentiel de ma vie fou amoureux de ma sœur.
L'aveu aurait pu la crisper, la dégoûter. Pendant une seconde, Brienne a senti ses entrailles se geler, elle a eu un mouvement de recul. Mais l'expression dévastée de Jaime l'a clouée sur place. Elle commence à connaître cet homme, elle sait ce qu'il est, comment il fonctionne. Elle sait qu'il peut être désagréable, blessant et irritant, mais aussi qu'il va recoudre des boutons sans poser de questions, qu'il va casser le nez d'un soulard agressif, qu'il va passer des heures à se plaindre s'il perd au Monopoly, mais qu'il la plumera au poker à la moindre occasion. Elle sait s'il boit son thé avec trois sucres, qu'il n'aime son café que coupé de lait, qu'il scrute ses cheveux blancs avec angoisse.
L'annonce est brutale, elle secoue tout comme un tremblement de terre, mais en un an, Jaime est devenu à la fois un collègue et le contact humain le plus régulier de Brienne. Le seul contact qu'elle s'impose autant dans la journée que le soir, quand ils vont boire un verre ou faire un match de ping-pong dans le foyer du personnel.
Et il a recousu les boutons du manteau de Renly.
Brienne vide son verre et lui donne une tape dans le coude.
- Racontez-moi ça dehors.
Et elle l'entraîne à l'extérieur, sans faire cas de son air perdu. Sur le chemin du retour, le regard vide, Jaime déballe tout, comme si les mots lui brûlaient les lèvres en se déversant, et elle encaisse. Ils marchent lentement au bord de la forêt, pendant qu'elle entend sa confession. C'est étouffant, et soudain, sans avoir jamais vu Cersei Lannister de sa vie, Brienne a l'impression de la sentir près d'elle. Elle peut sentir le parfum, elle peut voir les courbes, la peau douce et le regard vert capable de tout obtenir.
Au fil des aveux qui se bousculent, Brienne a parfois envie de vomir, de pleurer, de s'éloigner, de lui crier dessus. Mais tout ça finit par s'estomper. A entendre Jaime, elle a davantage le sentiment de faire face à un drogué qui se désintoxique comme il peut, que celui de se trouver nez à nez avec un déséquilibré.
A un moment, elle s'immobilise sous les arbres, les bottes enfouies dans la neige, et braque son regard sur Jaime. Il tremble dans son blouson, le regard vide. Son col s'est ouvert, mais Brienne est certaine que ce n'est pas le froid qui le secoue.
- Pourquoi me parler de ça à moi ?
- Parce qu'il faut que je le dise.
Il paraît désespéré. C'est comme s'il croyait qu'elle allait lui tourner le dos pour de bon, dès ce soir. Brienne fouille ses yeux. Son récit éclaire sa dépression d'une autre façon. Perdre sa main, son poste et le respect de sa famille, et revenir du front avec des traumatismes étaient déjà beaucoup. S'aliéner l'amour de sa vie en plus de tout a dû l'achever.
Distraitement, Brienne lui referme son col jusqu'en haut. Le regard vert l'accroche. Il n'est plus vide, soudain, mais alerte, interloqué.
- J'étais amoureuse de mon meilleur ami. Il était gay, et je le savais. Ça n'a rien empêché.
Elle sourit doucement.
- On ne choisit pas qui on aime, abruti.
Une tape dans l'épaule, et elle l'entraîne vers le château. Il fait déjà moins quatre. Il ne faut pas qu'ils s'attardent dehors, ou ils seront malades demain. Mais la soirée se poursuit dans la chambre de Brienne, confidence après confidence. Maintenant que les vannes sont ouvertes, elles ne peuvent plus se refermer.
Dans sa chambre, une tasse de thé à la main, elle apprend l'affection absolue puis le rejet, la rancune, la fureur de Jaime, sa volonté de repousser cette sœur qui ne peut tolérer qu'il fasse sa vie sans elle, qui le traite comme s'il n'était plus un homme depuis la perte de sa main, mais dont les messages s'accumulent. Brienne ne pose pas de questions, occulte certains détails, mais Jaime lui passe son téléphone, et elle survole plusieurs messages auxquels il n'a pas répondu. Des messages manipulateurs, haineux, furieux, charmeurs, pornographiques.
- Elle est malheureuse avec son mari, murmure Jaime. Je crois qu'il la frappe. Il la trompe, ça c'est sûr. Mais elle ne veut pas divorcer, et elle n'a jamais voulu que je m'en mêle. Elle a épousé un porte-monnaie et un nom, elle ne veut pas les abandonner.
- Donc elle essaie de vous récupérer.
Jaime lève un regard suppliant, et Brienne se souvient de cette soirée, il y a un an presque jour pour jour, quand il l'a suppliée de ne pas le laisser seul à l'hôpital.
- C'est douloureux, laisse-t-il tomber.
Son ton est neutre, mais son regard hanté. Il n'a toujours pas touché à sa tasse, et il fixe le téléphone comme si l'appareil pouvait lui faire du mal.
- Vous l'aimez toujours ? demanda doucement Brienne.
Il n'a pas besoin de répondre. A la façon dont il lève les yeux, elle comprend que oui. Elle comprend aussi que ça la dépasse, qu'elle ne peut qu'accepter, mais certainement pas imaginer.
- Vous devriez lui écrire, vous savez. Au moins pour exprimer ce que vous avez sur le cœur. Si elle tient à vous, elle ne pourra pas vous ignorer, et si vous écrivez les choses au lieu de les dire, ça vous donnera le temps de développer vos arguments et ça évitera la confrontation.
- Je ne pense pas qu'elle m'aime, murmure Jaime avec un rictus douloureux. Pas avec ce qu'elle a pu dire et faire ces dernières années.
- Eh bien, mieux vaut quand même clore ça, rétorque Brienne. Et lui répondre. Même si c'est pour l'envoyer se faire foutre chez les dorniens.
Elle hésite une seconde, puis saisit son ordinateur portable, abandonné sur la table de chevet, et le pose sur les genoux de Jaime. Elle sait qu'elle paraît sans doute sans cœur, trop directe, trop brutale peut-être. Elle sait qu'à cet instant, Jaime a si mal qu'elle ne pourra jamais compatir assez fort, car il n'y a rien de pire que ce genre de douleur. Mais il faut qu'elle reste dans l'action, qu'elle propose une solution. Si elle se laisse entraîner dans le sentimentalisme, elle n'aura aucune chance de le sortir de son marasme et elle le sait. Et puis, elle sait aussi, et c'est plus douloureux à entendre, qu'elle n'est pas capable de lui apporter le soutien dont il pourrait avoir envie, ou besoin. Elle ne sait pas faire dans le sentimentalisme. Chez elle, le masque de dureté est devenu une seconde nature.
Alors elle se concentre sur le factuel.
- Vous taperez plus vite que vous n'écrirez droit, commente-t-elle en lui passant le câble d'alimentation et la souris de l'ordinateur. Ça s'appelle « reviens », évidement.
Jaime hoche la tête, l'air sonné. Un instant, Brienne essaie de voir la scène de son point de vue, mais renonce. Au lieu de quoi, elle lui assène une bourrade dans l'épaule. Elle songe après coup qu'elle devrait tout de même être capable de se montrer « humaine ». « Sociale », comme disait Loras quand il riait, en soirée, de ses incompétences notoires en la matière. Dans ces moments-là, Renly essayait de la défendre sans trop de succès, mais il riait à moitié, car lui était capable de trouver ça mignon. Brienne n'est pas certaine d'avoir jamais apprécié cette appellation, mais après tout, c'était Renly. Elle aurait accepté à peu près n'importe quoi venant de sa part.
Jaime la regarde bien quelques secondes de trop, mais ça ne semble pas être à cause de sa bourrade. Il tend la main vers le petit ordinateur portable qui a connu des jours meilleurs, et ouvre la bouche. Sans mot dire. Aucun son ne semble vouloir franchir ses lèvres.
- Comment faites-vous ? lâche-t-il enfin.
- Pour faire quoi ?
- Pour m'accepter. Pour m'aider.
Brienne hausse les épaules, le regard fuyant.
- Je vous l'ai dit. On ne choisit pas qui on aime.
Elle tente une espèce de sourire, mais se fait plus l'effet de grimacer. Voilà bien le genre de choses qu'elle ne sait toujours pas faire.
Elle se sent bien, malgré le malaise. Parce qu'elle sait que Jaime lui offre sa confiance et que cette idée lui gonfle la poitrine de fierté. Peut-être saura-t-elle se faire un nouvel ami.
Elle en est là dans ses réflexions quand Jaime lui prend la main. Soudainement. Durant quelques secondes à peine. Brienne a tout juste le temps de se crisper qu'il l'a déjà relâchée.
- Merci, souffle-t-il.
Brienne ne trouve rien à répondre. Il n'y a peut-être rien à répondre. Alors elle se détourne et la conversation se meure d'elle-même. De toute façon, Brienne ne voit pas ce qu'il y a besoin d'ajouter. Elle ne sait pas quoi dire et n'a même rien à dire.
Il lui suffit, quelques jours plus tard, de voir Jaime lui rendre son ordinateur et de trouver un brouillon de lettre en évidence sur le bureau, un brouillon qu'elle effacera sans y jeter un seul regard.
Il lui suffit de savoir que la lettre a été écrite, puis envoyée.
Il lui suffit de savoir que Jaime lui fait confiance.
