Nouveau chapitre inédit.

Bonne lecture.


Chapitre 17

Etoiles


- Quelle idée à la con, marmonne Jaime en se tordant sur l'escabeau.

- Vous critiquerez quand vous serez redescendu triomphant et pas avant, réplique Jojen Reed, dont les dix-huit ans ne paraissent pas l'enjoindre à plus de respect envers ses aînés.

- Rappelle-moi pourquoi je monte là-haut m'occuper de ce bazar ?

- Parce que vous avez perdu à pierre-feuille-ciseaux, jette Meera.

Jaime adresse aux Reed un regard noir. Il va les tuer. Comment, il ne le sait pas encore, mais il va les tuer.

A quel moment s'est-il fait embarquer dans la préparation tordue du cadeau d'anniversaire du dernier des Stark, il ne sait pas. Mais le fait est qu'il est maintenant perché en haut d'un escabeau et qu'il colle comme il peut des étoiles fluorescentes au plafond de la chambre de Rickon. Il a bien fait remarquer que le cadet de la famille était maintenant assez grand pour se passer de veilleuse, mais le flot d'insultes qu'il a essuyé l'a convaincu de se taire, d'autant que Brienne a promis qu'elle viendrait l'aider une fois qu'elle aurait fini d'engueuler le dernier saisonnier qui les envahit et qui, manque de chance, enchaîne les conneries.

Jaime a hâte qu'elle ait renvoyé cet abruti et soit enfin là. Elle, au moins, à deux mains et peut-être moins le vertige que lui. Il se sent profondément ridicule à regarder aussi difficilement le sol, à peine deux mètres plus bas. Durant tout son service à l'armée, il s'est débrouillé pour échapper aux sauts en parachute, et ce n'est pas sans raison. Mais un escabeau et une chambre d'enfants, c'est quand même le sommet du ridicule.

Meera continue de passer les étoiles une à une à Jaime pour qu'il les colle. Il y en a de toutes les tailles, et il y a aussi des planètes, dont Jojen a estimé la position carte du ciel à l'appui.

Bref, c'est un véritable panorama du système solaire que le cadet des Stark recevra dès ce soir pour son anniversaire, et si Jaime pourrait éventuellement entendre l'aspect poétique de toute cette affaire, franchement, là, il voudrait surtout qu'on lui fiche la paix avec tout ça.

Et d'abord depuis quand se fait-il martyriser par deux jeunes de dix-huit et vingt-et-un ans ? Il a près du double de leur âge, et c'est eux qui donnent les ordres ! L'ancien Jaime n'aurait jamais accepté ça. Celui qui commandait son escouade, qui menait des missions, qui avait une vie et un grade dans l'armée aurait rembarré ces deux gamins comme les sales mioches qu'ils sont.

Sauf que cet homme est mort avec sa main et le reste de son équipe, bien sûr. Ne reste qu'un pauvre type aux cheveux ternes, à la barbe mal entretenue et au moignon immonde, qui monte en haut des escabeaux pour accrocher de fausses étoiles au plafond.

Un bruit de pas énergique dans le couloir, et il tourne les yeux juste à temps pour voir surgir Brienne. En tenue de travail et accompagnée de l'odeur de l'écurie, évidemment. Un jour, peut-être qu'il finira par s'y habituer. Pour le moment, ça lui semble encore impossible.

- Qu'est-ce que vous fichez là-haut ? s'exclame-t-elle en écarquillant les yeux.

- Pari perdu.

Le regard de saphir balaye les jeunes gens avec un tel reproche que les Reed baissent les yeux. Meera a bien un début de sourire au coin des lèvres, mais elle se fait toute petite. Elle qui n'est déjà pas grande, face à Brienne, on dirait presque une enfant.

- Descendez de là avant de vous casser la gueule, siffle Brienne sans lâcher les Reed du regard. Je n'ai pas l'intention de bosser pour deux demain. D'autant que l'autre incompétent ne va pas faire long feu.

- Vous l'avez scalpé, ou pas encore ?

- Faites de l'esprit, tiens. On voit que c'est pas vous qui rattrapez ses conneries.

Ça non, et à vrai dire, Jaime tient encore trop à la vie pour lui faire remarquer poliment qu'elle se distingue déjà en rattrapant les siennes, de conneries. Même s'il en fait moins aujourd'hui qu'à son arrivée, il semble que la perfection ne soit pas pour tout de suite.

- Alors, il est viré ? demande Jaime en refilant une étoile à Brienne.

- De mes écuries dans un premier temps, du château dès lundi prochain si je peux en toucher deux mots à Sansa et à votre frère.

- Ça m'étonnerait que ça dérange beaucoup Tyrion, commente Meera. Plus on fait d'économies, plus il est content. On a encore besoin de fonds pour l'entretien de la réserve, l'enclos des tigres des neiges est fissuré de partout, personne n'ose plus les faire sortir de leurs cages de peur qu'ils se barrent.

- Ça ferait mauvaise pub, si les fauves commencent à bouffer les touristes, commente Jaime.

En se demandant tout de même, à peu près au même moment, depuis quand exactement il y a des fauves dans la réserve et depuis quand celle-ci est sillonnée par les touristes. A se demander tout de même s'il vit ici, depuis le temps.

- On n'a pas besoin de ça en ce moment, approuve Brienne. D'autant que les travaux pour les réparations du mur d'enceinte n'ont pas encore été estimés, à ce que je sais.

- On n'a pas entendu Tyrion gémir sur deux kilomètres, alors je ne pense pas, répond Jojen sur le ton de la conversation.

- En général, il a la voix qu'il porte, quand il fait les comptes, ajoute Meera. La dernière fois, on l'a entendu jusqu'au réfectoire. Trois étages, huit portes closes, c'était un bon score. Je crois que Bran et Arya tiennent un registre, d'ailleurs.

Jaime s'écarte légèrement, juste assez pour englober la scène des yeux. La palefrenière encore pleine de l'odeur de l'écurie, montée sur son escabeau, en train d'accrocher les dernières étoiles au plafond tout en discutant avec deux jeunes qui paraissent mille fois plus au fait de ce qu'il se passe dans ce château que lui-même. Il se fait l'impression d'être spectateur d'une pièce de théâtre dont il n'aurait pas reçu le moindre bout de texte.

Mais tant pis. Être spectateur ne le dérange pas tant que ça, finalement. Même si ça inclut de se contorsionner pour stabiliser l'escabeau tout en évitant de tomber dans la mer de peluches qui mange la moitié du sol. Enfin, après ce qui semble être une éternité, Brienne achève le placement délicat des étoiles et redescend pour de bon de son escabeau.

- En espérant que ça lui plaise, marmonne-t-elle.

- Tu plaisantes j'espère ? s'exclame Jojen. Il va adorer. Depuis que Tyrion lui a donné son cours d'astronomie, il parle de ça à tous les repas.

- Repas que vous devriez prendre plus souvent avec nous, ajoute Meera. Ça vous donnerait des indices sur les batailles en cours.

Brienne hausse les épaules.

- Les employés ont toujours mangé à l'écart.

- Argument irrecevable, assure Jojen. Davos et Luwin mangent avec le groupe. On mange avec le groupe. Tyrion mange avec le groupe. Même Theon et Yara mangent avec le groupe, et tu sais à quel point les soigneurs sont indépendants !

Brienne est acculée, elle adresse même un regard perdu à Jaime, mais ce n'est pas lui qui lui viendra en aide. Ça lui va très bien de manger sur une table à l'écart des Stark et de son frère, il aime être sur les bancs des employés et se faire oublier – même si Brienne est toujours là pour lui trancher sa viande et lui rappeler qu'elle, elle sait très bien où le trouver.

- Tu vis ici depuis presque deux ans, insiste Meera. Tu viens de nous aider à préparer le cadeau d'anniversaire de Rickon. Tu as ta place à la table principale. Et votre frère y occupe une place de choix, ajoute-t-elle à l'intention de Jaime. Donc vous devriez vous joindre à nous. Ce n'est pas comme si on manquait de place.

A son tour, il hausse les épaules. C'est vrai qu'aucun d'eux ne se mêle aux Stark pendant les repas, à moins que ceux-ci n'organisent quelque chose dans le salon privé de leurs ancêtres. La plupart du temps, Jaime et Brienne se contentent des grandes tablées du personnel, elle parce qu'elle n'a jamais fait autrement, lui parce qu'il a suivi sans réfléchir et que l'habitude s'est bien ancrée en lui, maintenant.

Les deux palefreniers échangent un regard. Visiblement, Brienne n'aime pas l'idée de se mêler à la tablée familiale. Pourquoi ? c'est idiot. Elle fait partie de cette famille bien plus que Jaime, même si Tyrion entre en ligne de compte. Mais ce n'est pas maintenant que l'homme aura une réponse, pas devant les adolescents. Il commence à la connaître, cette grande andouille. Elle ne parlera que quand elle n'aura pas trouvé le moyen de lui échapper, et certainement pas devant des témoins.

- On verra, élude Brienne en repliant l'escabeau.

- C'est tout vu ! s'exclame Meera.

- La seule chose que je vois, c'est que j'ai du travail, et que lui aussi, rétorque la géante en désignant Jaime d'un geste brusque. On se voit plus tard.

Comprenant l'ordre implicite, Jaime la précède dans le couloir et ils s'échappent pendant que les Reed rangent la chambre. Les palefreniers parcourent deux longs couloirs et descendent un escalier avant d'atteindre le placard où Brienne range l'escabeau. Alors, seulement, Jaime lâche :

- Pourquoi vous ne voulez pas manger avec eux ?

Les épaules de Brienne se crispent, son visage se fige, mais elle répond néanmoins, du bout des lèvres :

- Je ne suis pas à l'aise avec les gens.

- Nooon ? s'exclame Jaime en prenant l'air le plus théâtral dont il est capable. Vraiment ? Je n'y aurais jamais pensé !

Pour toute réponse, Brienne lui assène un coup dans les côtes. Plié en deux, il ne se dépare pas pour autant de son sourire.

- Ils vous adorent tous, c'est complètement idiot.

- C'est vous qui êtes idiot, réplique Brienne en s'éloignant. Personne ne m'adore ici, et c'est aussi bien, car je n'adore personne.

Il y a quelque chose d'autre derrière ces mots, une inflexion étrange dans la voix que Jaime n'aime pas, mais à voir l'air revêche de la jeune femme, il comprend qu'il n'obtiendra pas plus de réponse aujourd'hui. Tant pis. Il a appris à faire avec les humeurs de Brienne, il ne voit pas au nom de quoi il s'en plaindrait d'ailleurs, car après tout il est loin d'être un modèle lui-même. Mais franchement, pour cette histoire de manger avec les Stark et Tyrion, il ne voit pas où se trouve le problème.

Jusqu'au moment où, pour couper le quotidien et marquer l'anniversaire de Rickon, toute la famille et ses amis se retrouvent dans le salon privé des anciens châtelains. Jaime a été convié, évidemment, et discute avec Tyrion pendant que Rickon joue avec Bran, Arya et les chiens, en trépignant d'impatience à l'idée que bientôt, il aura son gâteau et ses cadeaux.

Et c'est là, pendant qu'il observe le salon envahi par les amis des Stark, le vieux Luwin, les anciens amis de leurs parents, pendant que les cadets appellent leurs frères aînés Robb et Jon en visioconférence parce qu'eux n'ont pas pu se déplacer, mais ils le jurent, ils seront là pour Noël, que Jaime réalise que Brienne, sans refuser le contact pour autant, ne se mêle pas tout à fait au groupe. Elle reste en retrait, parle quand on l'interpelle mais ne rejoint pas d'elle-même les conversations. Comme si elle n'était véritablement pas à l'aise.

L'idée paraît un peu idiote, mais Jaime la classe en s'efforçant de ne pas juger. Il a dans l'idée qu'il n'est pas prêt, encore, de comprendre comment fonctionne cette tête de mule qui lui sert de collègue. Mais il va creuser, décide-t-il.

Il n'est pas certain de pouvoir faire autrement.