A nouveau un chapitre inédit à cette version. J'espère qu'il vous plaira.

Bonne lecture.


Chapitre 18

Torture


La première quinzaine du mois de Décembre, aussi neigeux et glacial soit-elle, est plus supportable quand on passe ses soirées recroquevillé sous un plaid devant la télévision du foyer des employés. Si ça n'avait tenu qu'à elle, Brienne serait pourtant sous sa couette, dans sa chambre – mais allez savoir pourquoi, Jaime avait lourdement insisté pour qu'elle ne le laisse pas « tout seul comme un con face à Tormund ». Tormund constituait un problème bien plus épineux que la moitié des gens qui vivaient et travaillaient à Winterfell. Brienne ne pouvait plus le supporter et faisait tout son possible pour lui échapper, mais il avait suffi d'une bonne négociation pour que Jaime la fasse venir.

Si elle avait été honnête avec elle-même (mais elle veillait à l'être le moins possible quand il s'agissait de ses moments de faiblesse), elle aurait admis qu'elle ne voulait pas abandonner son collègue face au rouquin. Pour une raison que nul ne comprenait vraiment, Tormund avait pris en grippe Jaime peu de temps après son arrivée. Si le Lannister ne s'en était d'abord pas rendu compte, trop perdu dans sa dépression, il avait sérieusement commencé à en pendre conscience ces dernières semaines, et Brienne, qui jusque-là n'avait qu'à surveiller les deux hommes du coin de l'œil, s'était surprise plus d'une fois à sentir la colère l'envahir. Tormund et elle avaient un vieux contentieux à régler depuis le premier jour où ils s'étaient vus, et où le Nordien, pour une raison que la jeune femme ne s'expliquait toujours pas, avait jeté son dévolu sur elle d'une manière grasse et parfaitement insupportable. Elle supportait tant bien que mal ses allusions et ses tentatives de rapprochement depuis, mais elle ne tolérait pas la façon dont il traitait Jaime, comme si le militaire réformé n'était plus tout à fait un homme depuis son amputation.

Alors, évidemment, elle ne pouvait pas laisser Jaime supporter Tormund seul toute la soirée. Et elle s'était retrouvée malgré elle coincée dans le foyer des employés, à disputer une partie de babyfoot.

Ç'avait été un carnage. Tormund et le vieux Davos les avaient battus à plate-couture. Mais si le second avait le triomphe modeste et s'était éloigné avec l'idée d'aller se coucher, Tormund, lui, avait pavané pendant près de dix minutes.

- C'est le problème des vrais hommes quand ils affrontent les infirmes, ils savent pas être assez bons pour leur laisser une chance. Vous y reviendrez le jour où vous aurez un peu mieux qu'une fausse main en caoutchouc.

Tormund avait l'œil pétillant et le sourire si large que c'en était dérangeant. Le coup était parti avant même que Brienne ne comprenne. Le verre de thé qu'elle avait en main venait de se vider sur la face rousse du Nordien.

- Les vrais hommes ont des réflexes, avait sifflé Brienne.

Et elle était allée se laisser tomber sur le canapé, devant la télé dont elle avait monté le son, pour ne pas croiser le regard humilié ou colérique de Jaime et ignorer le reste du monde. Moins de trente secondes plus tard, des pas s'éloignaient dans le couloir. Comme il ne restait plus qu'eux trois dans la pièce, Brienne en avait déduit que Jaime l'avait laissée, pour aller ruminer plus loin, seul, là où personne ne le croirait assez faible pour qu'il ne puisse même pas se défendre.

Au lieu de quoi, il s'était laissé lourdement tomber à ses côtés, presque collé contre elle, et lui avait fourré dans les mains une tasse remplie de thé fumant.

- Tâchez de ne pas la renverser, celle-ci.

Brienne s'en était emparée, stupéfaite.

- Vous n'êtes pas vexé ?

- Furieux, avait répondu Jaime d'un ton laconique. Contre moi. Mais j'imagine qu'un merci est de circonstances. C'était bien envoyé. Le thé était encore chaud, je me trompe ? Tormund a viré au rouge.

Un temps s'était écoulé, seulement habillé par le bruit de la télévision qui diffusait un reportage animalier, puis :

- Je suis désolée, avait murmuré Brienne.

- Ce n'est pas votre faute si je ne suis même pas foutu de me défendre tout seul.

- Vous auriez dû lui mettre votre poing dans la figure.

- L'affrontement aurait tourné court. Il a une sacrée allonge.

- Il n'est pas si imbattable que ça, et avec une bonne droite, vous auriez pu l'étaler. Vous étiez militaire, oui ou non ?

Un simple haussement d'épaules lui avait répondu.

- Je n'ai pas l'impression de l'avoir jamais été. Quand je me croise dans le miroir, je croirais voir une loque humaine.

- Vous croyez que je vois quoi, quand je me regarde dans le miroir ? avait répliqué Brienne d'un ton acide.

- Une femme déterminée qui s'enlaidit volontairement, jure comme un charretier, aide tous ceux qui en ont besoin qu'ils le veuillent ou non, et mérite mieux que de se faire reluquer par l'œil torve de Tormund.

- Faut vraiment qu'on vous change le dosage de vos antidépresseurs.

Jaime lui avait adressé un regard de côté, avait ouvert la bouche comme pour dire quelque chose, mais le sourire lui avait tordu les lèvres, et c'était sans aucune méchanceté. Naturel, tout simplement. Et contagieux. Quelques secondes plus tard, le fou-rire les avait fauchés.

Brièvement.

Tant pis.

C'était déjà ça de pris.

Et à présent ils sont là, à reprendre leur souffle devant la télévision, à regarder sans vraiment le voir le reportage sur une réserve d'Essos, et Brienne boit lentement son thé (trop sucré, mais elle ne s'en plaindra pas) pendant que Jaime se cale dans un coin du canapé.

- Je vous désespère, pas vrai ? lance-t-il.

- Depuis votre arrivée.

- C'est preuve que vous êtes maligne, j'imagine. Je désespère toujours les gens intelligents.

Brienne lui adresse un sourire timide. Même si elle met la plupart des compliments de Jaime sur le dos de ses médicaments et du dosage parfois aléatoire de l'alcool qu'il consomme (et pourtant elle s'efforce de vérifier ça aussi pour lui éviter le pire), elle va bien finir par admettre l'évidence. Au fond, elle l'aime bien, cet abruti.

Elle ne comprend toujours pas pourquoi et comment il se débrouille pour les supporter tous les jours, elle et son mauvais caractère, mais elle l'aime bien.

Sans qu'elle y prenne garde, le reportage change de sujet, évoque les peuples qui vivent dans et autour de la réserve animalière, et les dégâts qui en découlent sur les animaux. Brienne entend parler de braconnage, mais c'est la crispation soudaine de Jaime qui la fait réagir. Elle braque son regard sur l'écran, voit à l'image des corps blessés, certains mutilés. Des gens simples qui se sont heurtés à des braconniers pour tenter de les arrêter, et l'ont payé cher. Des gens torturés, mutilés, certains laissés pour morts, pour avoir seulement tentés de protéger les animaux dont ils avaient la garde.

- Jaime ?

Son collègue ne dit rien, et si elle pouvait suivre son regard, Brienne serait certaine de le voir dévier légèrement de l'écran. Elle s'empare de la télécommande et change, pour tomber sur une succession de clips de rap dont le son lui fait presque aussitôt saigner les oreilles.

Lentement, Jaime se détend, mais il reste quelque chose d'anormal. Quelque chose que la jeune femme ne peut ni comprendre ni approcher. Elle ne sait pas s'il en a conscience, mais il a replié son bras mutilé contre lui.

- Je déteste le rap, dit-elle d'un ton dégagé. Vous ne trouvez pas que ça n'a aucun sens ?

La ficelle est grosse, mais tant pis, au regard de Jaime qui bouge enfin pour croiser le sien, Brienne se dit que tant qu'il accepte la distraction, ce sera ça de gagné.

Et c'est ce qu'il se passe, finalement.

- Vous ne pouvez pas réduire un style musical à un pauvre morceau moisi qui cherche à se faire passer pour ce qu'il n'est pas, débite-t-il d'une voix un peu hésitante.

- Donnez-moi un exemple de rap qui vaille le coup.

- Il y en a plus que je ne pourrais vous en citer en une nuit.

- Commencez dès maintenant, alors.

Jaime prend une légère inspiration, se compose un air affligé, comme si la jeune femme était victime d'une lacune culturelle inexcusable, et finalement, il se lance dans une explication et une succession de titres de chansons, de labels et d'artistes dont Brienne n'a jamais entendu parler mais qui, visiblement, sont tous des classiques de plus de vingt ans.

Elle a un peu le sentiment de se faire prendre de haut, mais en l'occurrence, ça lui va. Tout, si ça peut réussir à rallumer un peu le regard de Jaime.