Je pense que je vais rester sur ce format d'environ mille mots pour chaque chapitre. Etant donné l'atmosphère pesante qui va régner jusqu'au bout, ce sera moins… difficile à digérer pour vous !

Sur ce, on est partis pour troisième chapitre !


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Lorsque tes yeux s'ouvrent à nouveau, l'apaisement disparait. Ton corps est reposé, mais ton esprit bouillonne. Des centaines de questions t'assaillent tandis qu'au-dessus de ta tête les ampoules grésillent. Ton regard les observent un temps, puis une étrange odeur te tire de ta contemplation.

Un plateau repas a été déposé à tes côtés pendant ton sommeil.

Aussitôt, l'image de cette jeune fille blonde se superpose à la nourriture. Tu te souviens de son nom. Kaya.

Le grognement de ton ventre t'incite à saisir la vieille cuillère et à avaler la bouillie refroidie. Tu penses reconnaître le goût et la texture des raviolis. Les morceaux coulent dans ta gorge, emplissent ton estomac creux et chassent l'angoisse. La faim s'évapore peu à peu, tout comme la soif. Tu vides le contenu de trois bouteilles en moins de dix minutes.

La douleur dans ton dos est négligeable, seules les plaies qui couvrent ton bras te démangent encore. Tu dois le reposer, au moins quelques jours avant de reprendre la route.

Tu ne peux pas rester ici. Tu ne dois pas rester ici.

Des pensées désagréables posent leurs griffes sur tes épaules. Tu les bannis d'un geste de la tête. Ce n'est ni l'heure, ni le moment de céder aux souvenirs. Tu dois t'activer, t'occuper pour qu'elles disparaissent.

Après avoir englouti ton maigre repas, tu décides d'explorer le bastion souterrain. Par habitude, tu replies les draps sur le matelas et quitte la chambre à pas de loup.

Kaya et son ami possèdent une base de grande envergure. Elle ressemble à une souricière, dispose de nombreux couloirs étroits et de pièces inoccupées. Tu comprends rapidement que tes deux sauveurs ne vivent pas en communauté. Plusieurs ampoules sont cassées, usées jusqu'à la corde et certains endroits sont plongés dans une insondable noirceur. Ton corps évite soigneusement ces lieux assombris. Malgré le confort de la base, tu crains les créatures qui respirent dans l'obscurité.

Tu avances en silence, les yeux baladeurs et curieux d'en apprendre davantage sur tes mystérieux sauveurs.

Des éclats de voix te parviennent soudain, tu reconnais celle de Kaya et de l'homme qui t'a conduit jusqu'ici.

— Sharlia s'est rapprochée de l'hôpital, on va devoir l'éviter jusqu'à ce qu'elle de déplace.

— Usopp et Paula ne sont pas au courant… Et si jamais ils…

— Ils savaient que je m'y rendrais, Kaya. Ils n'ont aucune raison d'aller là-bas.

Tu te rapproches en silence, la discussion semble tendue.

— Je sais mais si…

— Ne t'inquiète pas, Usopp reviendra d'ici peu.

Lorsque tu atteins la pièce, la jeune femme se blottit dans les bras d'un homme à la casquette noire. Enfin, tu aperçois son visage. Sa chevelure rousse, semblable à la couleur des carottes, se détache des murs sombres du bastion. Il a la peau légèrement bronzée, de grands yeux aux pupilles chocolatées et un nez allongé. Tu devines son jeune âge, même si les traits tirés qui barrent son front le vieillissent.

Tu t'annonces en raclant le fond de ta gorge. Tu ne tiens pas à les épier pendant un moment de fragilité.

Kaya se dégage des bras masculins, et lorsque son regard croise le tien, un grand sourire éclaire son visage. Elle chasse les larmes d'un geste de la main puis se précipite vers toi.

— Vous avez bien dormi ? Est-ce que vous avez pensé à manger ? Et à boire surtout ? Votre corps a besoin de reprendre des forces si vous voulez guérir et cicatriser au plus vite. Il vous faut quelque chose ? Si c'est la douleur, je crois qu'il me reste quelques doses de…

— Kaya.

Vous vous retournez vers le rouquin, tu ressens sa préoccupation.

— Tu devrais aller te reposer. J'imagine que tu n'as pas fermé l'œil depuis le départ d'Usopp et de Paula.

La petite blonde hésite, avant de sourire nerveusement.

— Oui… Je suis trop inquiète pour dormir.

— Essaye, s'il te plaît.

Tes deux sauveurs échangent un long regard, avant que la jeune fille n'abdique. Elle passe une main tremblante dans sa chevelure, repousse quelques mèches rebelles derrière son oreille puis t'offre un léger sourire avant de s'éclipser. Tu la regardes disparaître dans le couloir principal, entrevoit la douceur de son âme et te désole pour cette enfant si jeune, déjà consumée par la peur.

Un mouvement du rouquin au long nez t'arrache à ton observation. Il t'examine le temps d'un silence et une fois satisfait se détourne pour s'installer sur un grand banc de bois terni. Sur la table devant lui, diverses munitions, paquets de compresses, seringues et autres instruments médicaux.

— Vous êtes seul ?

Sa question te paralyse un instant. Tu ne t'attendais pas à une telle entrée en matière.

— Oui.

Il te jette un regard, avant de reprendre ses comptes. Sur une feuille, il inscrit d'une plume agile les réserves, barre des chiffres, en efface d'autres et en ajoute encore. La trajectoire de sa main t'hypnotise, mais tu cesses rapidement ton inspection par peur de le déranger.

Tes interrogations silencieuses émergent à nouveau, et te somment d'engager la discussion. Après une hésitation, tu t'installes en face du rouquin. Kaya t'a donné son nom, mais tu l'as oublié. Impossible de t'en rappeler.

— Qu'est-ce qu'elle entendait par « Souffleur » ?

Le jeune homme soupire, puis dépose son stylo sur sa feuille noircie par la saleté et le temps.

— Les Hurleurs, c'est comme ça qu'elle les appelle. Ça la rassure d'imaginer des bêtes qui respirent fort, et ça lui semble moins effrayant que leurs cris.

Tu acquiesces d'un hochement de tête, même si tu n'en penses pas moins. La respiration de ces monstres est tout aussi terrifiante que leurs cris. Entendre leur souffle, c'est prendre conscience qu'ils sont tout proches et qu'à tout instant ils peuvent fondre sur toi.

Tu tais cette réflexion, tu sais que chacun se protège à sa manière.

— Et leurs surnoms… ?

— C'est un peu le même principe, et cela nous permet de les différencier.

C'est vrai. Chaque Hurleur possède ses particularités. Tu fouilles ta mémoire pour te rappeler d'eux l'un rampait, un autre ressemblait à un géant, un troisième se déplaçait sur deux jambes et un dernier à quatre pattes. L'un était aveugle, l'autre sourd, etc. Tu congédies les souvenirs par crainte. Tu n'as aucune envie de te rappeler ces créatures et leur apparence cauchemardesque.

Le jeune homme en face de toi t'intéresse bien plus. Son humanité te rassure.

— Est-ce que vous êtes…

— Beaucoup ?

Vous échangez un regard, le rouquin, d'abord méfiant, accepte de t'apporter une réponse.

— Pas vraiment. Plus maintenant.

— À cause des Hurleurs ?

Son silence te glace le sang.

Tu devines les pertes, les amis dévorés, les autres déchiquetés, les frères et sœurs sacrifiés, et les derniers tombés dans un gouffre sans fin. Tous les survivants connaissent la chanson, vivent les mêmes tragédies encore et toujours. Les destins et les peines se ressemblent en ce bas monde.

Sans t'en rendre compte, tes doigts s'entremêlent et s'étreignent. Ils cherchent le réconfort. Ils l'ont perdu depuis longtemps. Tu mords tes lèvres en silence, une main se pose sur les tiennes.

Tu sursautes, les yeux du rouquin plongent dans ton regard.

Les mots sont superflus, vous le savez tous les deux. Aucune parole ne peut ramener les morts, aucune ne peut consoler la douleur, la culpabilité et la perte des êtres aimés. Tu lis la compassion dans ses pupilles. Sa gentillesse te suffit.

— Merci.

Ses lèvres s'étirent en un étrange rictus, tu comprends qu'il tente de t'offrir un sourire. Le geste est maladroit, mais tu l'apprécies. Cela fait longtemps que tu n'as pas ressenti la chaleur d'une peau contre la tienne, ni la tendresse d'un regard sincère.

Ton dernier proche a disparu il y deux mois.

Il ne reste plus que toi.

Tu t'apprêtes à le questionner à nouveau lorsque des grincements de portes t'arrachent un frisson.

Le rouquin se redresse d'un coup, rompt votre contact pour se précipiter hors de la pièce.

Au loin, tout au fond du couloir par lequel tu es arrivé plus tôt, tu perçois des éclats de voix.

— Kaya ! On a besoin de Kaya au plus vite !

— Qu'est-ce qui s'est passé ?!

— C'est Rosward, il a touché Usopp.


Le suspense mes ami(e)s. Le suspense !