Note : Voici une petite extension de la scène de la tente burgonde qui me trotte en tête depuis un moment. Elle amène de nouvelles questions mais elle me sert surtout à faire le pont entre "La Chasse à l'Hydre" et la suite, une sorte d'interlude en somme. Mais ce one-shot peut tout à fait être lu tout seul !
Avant la tempête
C'était cette ignoble vinasse burgonde la coupable, elle avait enfin fini par lui faire des trous dans la cervelle. Non contente de filer des aigreurs d'estomac et des maux de tête insoutenables, elle pouvait maintenant se targuer de provoquer des hallucinations auditives.
C'était sûrement pour ça que Maclou, debout à l'autre bout de la tente avec une corne encore pleine de l'infâme liquide, semblait trouver l'orchestre burgonde à son goût. Il en avait sûrement consommé suffisamment dans la soirée pour trouver la cacophonie plaisante.
« Ho, Elias ? Z'êtes avec nous ? »
L'enchanteur interrompit son étude du fils de Calogrenant – et des gigotements désynchronisés qu'il devait sûrement appeler « danse » mais qui tenaient plus du sanglier beurré que du cerf gracieux – pour revenir fixer son regard sur ses interlocuteurs.
« Pardon, vous disiez ? » demanda-t-il, bien qu'il ait parfaitement entendu. Il avait juste besoin de l'entendre de nouveau, pour être sûr qu'il n'avait pas rêvé.
Karadoc prit le temps de mordre dans une saucisse avant de reprendre la parole, comme s'il était plus facile pour lui de s'exprimer la bouche pleine. « Je disais que je comprends pourquoi Arthur collait une chasse à Merlin aussi souvent à l'époque : il glande rien de la journée celui-là !
- Ouais, soi-disant que les druides c'est pas fait pour être sous terre, ou je sais pas quoi, renchérit Perceval en reprenant un bout de pain. Et que je fais ma bêcheuse, et que je chougne, ah ça pour râler il est fortiche.
- C'est bien la seule chose qu'on le voit faire, en vrai. Quand je pense à la chance qu'il a… combien y en a, des mecs qui se couperaient les ongles des pieds pour pouvoir faire partie de notre clan ! Et lui, boum, il est dans le groupe depuis le début et il récolte la gloire sans lever le petit doigt, moi ça me scie les nerfs.
- Non mais après, c'est pas le mauvais gars, temporisa Perceval avec un hochement de tête indulgent. C'est juste qu'il faut le recadrer de temps en temps, sinon c'est le merdier.
- Ouais, j'sais bien, mais j'aimerais que les choses roulent sans que j'aie besoin de taper du poing sur la table parfois, se lamenta Karadoc avec un soupir exagérément las.
- Attendez, attendez, attendez. » Elias se pinça l'arête du nez pour combattre un pic migraineux et pour se convaincre que c'était bien la réalité, qu'il n'avait pas tout imaginé. « Vous êtes en train de me dire… que Merlin est vivant ? »
A une époque, la tonalité presque brisée de sa voix l'aurait dégoûté, mais après presque dix ans à mener un train de vie de bernard-l'ermite et à essuyer des piques à chaque repas en tête à tête avec le couple royal de Carmélide, il avait appris à prendre du recul question amour-propre.
Ça, et entendre prononcer son nom pour la première fois depuis ce qui semblait être un siècle.
« Mais qu'est-ce que vous avez tous, à croire que tout le monde est mort ?! s'exclama Perceval, irrité. Bien sûr qu'il est vivant !
- Ben… comme on m'avait dit le contraire…
- Bah on vous a mal informé, en même temps ça m'étonne pas, on a été sacrément efficaces niveau discrétion ces dernières années, fit Karadoc en haussant les épaules. Bon après, Merlin, la plupart du temps il a une mine de chiotte, on dirait qu'il est cané, mais il est pas mort. Enfin autant que je sache. Ou alors c'est un mort-vivant, mais là…
- Un quoi ? demanda Perceval, interloqué.
- Mais si, vous savez, Arthur nous avait expliqué une fois… »
La discussion des deux semi-croustillants devint comme un bruit de fond, se mêlant au crincrin rythmé de l'orchestre burgonde qui se produisait à quelques pas de là.
Merlin était vivant. Vivant.
La phrase tournait en boucle dans la tête d'Elias, éclipsant toutes ses autres pensées et soufflant sur les braises qu'étaient devenues son feu intérieur. Vivant. Vivant, et résistant. Comment était-ce possible ? Par quel miracle grotesque…
Son cœur entama une gigue incontrôlable, et il sembla au sorcier que ses côtes étaient devenues trois fois trop petites pour ses poumons vu le mal qu'il avait à respirer. Il était en train d'étouffer il lui fallait de l'air, et vite.
« Excusez-moi, » souffla-t-il d'une voix râpeuse avant de se lever précipitamment, plantant là les deux chefs de clan qui étaient bien trop investis dans leur conversation pour lui prêter la moindre attention.
Un vent glacé soufflait sur la Carmélide en ce début de soirée, agitant les bannières et faisant claquer les capes. Une bourrasque frappa le visage d'Elias dès qu'il mit le pied hors de la tente en lieu et place du juron qu'il aurait habituellement proféré, il accueillit la vague de froid avec un soupir de soulagement.
Voir le fils Pendragon en personne se présenter à la porte de la forteresse en début d'après-midi avec son flegme habituel – il avait débaroulé en se plaignant qu'il avait mal aux pieds, comme ça, comme s'il n'avait pas passé dix ans parmi les morts – ne lui avait pas provoqué une réaction aussi intense que celle qu'il était en train de vivre. Voir le masque sévère d'ordinaire si bien travaillé de Séli et Léodagan se craqueler à la vue de leur fille disparue l'avait ému, il était humain après tout, mais même les yeux humides du Sanguinaire n'avaient pas autant mis une claque au sorcier que les quelques mots qu'il venait d'entendre.
Merlin. Vivant. Il arrivait difficilement à concevoir que les deux mots puissent ainsi être rapprochés.
Presque douze ans s'étaient écoulés depuis la dernière fois qu'il avait vu le druide, et leurs derniers mots échangés n'avaient pas été très tendres – un fait qu'Elias avait passé des années à regretter amèrement. Pour être tout à fait honnête, lorsque la missive d'Arthur était arrivée pour les convoquer sur un champ de bataille, il aurait pu employer d'autres mots que « con d'herboriste », tout comme il aurait pu convoyer son intention d'éviter un voyage par temps pourri à son confrère en lui intimant autre chose que de « rester glander à l'abri ». Tout ça, combiné à l'intention d'Arthur de replanter Excalibur dans le rocher et à cette connasse de Mevanwi qui préférait prendre des leçons de magie d'un parfait enfoiré plutôt que de l'enchanteur officiel du royaume, et il n'était pas étonnant que Merlin se soit senti en décalage complet.
Lorsqu'Elias était rentré sous la neige battante, fourbu et prêt à présenter ses excuses pour peu que Merlin le laisse dormir au chaud à ses côtés, il n'avait pas trouvé âme qui vive dans tous le laboratoire, chambres comprises. Il ne s'était pas spécialement inquiété après leurs disputes les plus véhémentes, il arrivait au druide de bouder et de ne pas se présenter au labo durant un jour ou deux pour marquer son mécontentement. Le sorcier avait pensé qu'il s'agissait d'une nouvelle crise puérile et avait simplement soupiré, se disant que l'idiot aurait au moins pu laisser le feu allumé dans la cheminée, avant de monter se coucher dans des draps froids et solitaires.
Un jour était devenu une semaine, puis deux, et sans être d'un naturel particulièrement anxieux, Elias s'était douté que quelque chose n'était pas normal. Même pour se rendre à une fête débile avec des barbus à moitié à poil qui dansaient sous la pleine lune, c'était trop long. Il lui avait fallu attendre sa première leçon avec Dame Mevanwi pour confirmer ce que ses tripes lui disaient déjà : Merlin s'était barré du château, propre et net, et il ne reviendrait pas.
Avec le recul, Elias trouvait qu'il avait fait preuve de beaucoup de retenue à l'époque. Il avait donné une brève leçon d'initiation à la magie à celle qui allait devenir une véritable plaie pour la Bretagne, il l'avait même raccompagnée à la porte après-coup, pour pouvoir la verrouiller calmement. Puis il avait dégommé tout ce qui se trouvait sur la surface de son établi, sauvagement, comme si les fioles et les mortiers étaient personnellement responsables du départ de Merlin. La violence, c'était encore le meilleur moyen qu'Elias avait trouvé pour exprimer toutes les émotions qu'il ne maîtrisait pas dans ce cas précis, il s'agissait de colère, de chagrin et d'une petite pointe de fierté inavouée à l'idée que le druide avait enfin décidé de ne plus se laisser marcher sur les pieds. Un mélange de sentiments bien trop déstabilisant pour le sorcier taciturne, et une partie du matériel en avait fait les frais.
Mais ce n'était rien comparé au saccage bestial du laboratoire entier, deux ans plus tard, lorsqu'une Mevanwi fraîchement remontée sur le trône aux côtés de Lancelot était venue le voir pour lui annoncer que Merlin avait été trouvé mort lors d'une patrouille. Ce qu'il savait désormais être un mensonge éhonté lui avait fait l'effet d'un poignard en plein cœur - il avait d'ailleurs à cette occasion découvert qu'il en avait bien un, puisqu'il avait failli s'arrêter – et à peine la nouvelle reine sortie de la pièce, la rage et la douleur avaient jeté un voile noir sur ses yeux. Lorsqu'il avait repris conscience de son environnement, aucun meuble n'était debout, les vitres étaient explosées et le contenu de toutes les étagères s'était cassé la gueule au sol.
Comme si on avait lâché des cabris dans la pièce, avait pensé l'enchanteur du Nord, un éclat de rire ironique bloqué en travers de la gorge, avant de s'écrouler contre un mur.
Il en aurait bien besoin d'un autre, de mur, maintenant qu'on venait de lui révéler que ce qu'il avait pris pour une vérité durant plus d'une décennie n'avait été qu'une tromperie de plus Mevanwi avait sûrement cru lui retirer l'envie de partir sur les routes à la poursuite de Merlin, ou alors lui instiller la peur de ce qui pourrait lui arriver là-dehors, dans ce nouveau royaume de Logres dirigé par une main de fer.
La bonne blague. S'il était resté, c'était uniquement pour le pognon et l'opportunité de noyer sa peine dans le travail, jour et nuit. Quand la paie avait diminué au même rythme que le niveau des caisses de Kaamelott, et que le travail avait pris un tournant pour le sordide – Elias n'avait pas encore réussi à reposer les yeux sur un plant de cigüe sans repenser à tous ces gamins apeurés, parqués comme des chèvres dans la cour principale, dont le seul crime avait été d'être né brun il y a moins de dix ans – il avait plié bagage.
Non sans y laisser des plumes, et pas du jour au lendemain, mais plié bagage quand même.
Frottant son visage d'une main un peu tremblante, Elias se figura qu'il en avait au moins quatre dans sa chambre, des murs contre lesquels s'écrouler en toute intimité. Il était un peu tôt pour s'y retirer, la soirée n'étant pas encore très avancée, mais il ne restait presque aucun non-burgonde parmi les tentes. L'ex-roi de Bretagne s'était tiré, son ex-femme avec, et ses ex-beaux-parents n'étaient pas plus visibles. Calogrenant se couchait et se levait avec les poules en temps normal, et avec tout le picrate qu'il s'était enfilé il devait déjà être au fond de son lit, au moins aussi rond que son fils que la jeunesse et la musique poussaient à rester éveillé encore un peu. Quant aux deux champions creuseurs de galeries, leur conversation seule ne valait pas vraiment la peine de s'attarder.
Elias rajusta ses habits pour faire bloc contre les rafales de vent et décida de rentrer à sa chambre par le chemin des remparts plutôt qu'en traversant l'intérieur de tout le château. Comme ça au moins, si les larmes qui lui piquaient le coin des yeux finissaient par tomber, il pourrait toujours accuser le froid mordant des bourrasques.
Il traversa toute l'arrière-cour parsemée de tentes plus ou moins larges, esquivant les groupes d'adultes avinés et les troupes d'enfants rieurs. Au détour d'un tas de bois mort plus grand qu'un cheval de trait, il atteignit enfin l'escalier extérieur qui menait au chemin de ronde et s'appliqua à gravir les marches deux par deux et le plus vite possible. L'effort additionnel que cela représentait n'était pas du goût de son équilibre, un peu malmené par les coupes de vin burgonde qu'il avait bues, mais chaque seconde qui passait voyait le nœud dans sa poitrine se serrer et il ne voulait pas être en public lorsqu'il se romprait enfin.
Encore quelques marches, un petit passage à moitié couvert, puis il arriverait à la porte de l'aile Ouest où il avait ses quartiers. Encore un petit peu.
« Eh ben, où est-ce que vous vous tirez, vous avez le feu aux miches ? »
Elias leva la tête vers le haut des quelques marches qu'il lui restait à grimper et souffla du nez, irrité. Ça l'aurait étonné de pouvoir arriver à destination sans tomber sur une merde, aussi.
« J'ai le feu nulle part, je remonte à ma piaule pour roupiller, grommela-t-il en terminant tout de même son ascension pour y rejoindre Dame Séli qui le toisait d'un œil inquisiteur. Et comme on se les caille comme c'est pas permis dans votre beau pays, et que j'ai pas dans le projet de me transformer en statue de glace, je me grouille un peu, voilà. »
La reine de Carmélide fronça les sourcils et plissa les yeux, visiblement décidée à ne pas croire son histoire. Elle portait toujours la tenue et la coiffure qu'elle avait arborées au cours du repas en l'honneur d'Arthur Pendragon, superbe et flamboyante, comme s'ils avaient été attablés dans la salle de réception d'un luxueux palace et non entassés à trente sur le sol d'une tente de nomade moisie qui sentait le bouc. Au contraire de son cher mari, Séli ne s'était laissée aller à aucun relâchement aussi bien au niveau de son apparence que de son attitude, les années de confinement semblant glisser sur elle comme l'eau sur les écailles des poissons. Et pour ça, Elias l'admirait bien plus qu'il ne pourrait jamais lui avouer.
Enfin, sauf quand le caractère inflexible de la lionne de Carmélide entrait en collision directe avec ses plans à lui.
« Roupiller ? répéta-t-elle sur un ton railleur. Sauf erreur de ma part, ça fait des années que vous et moi on gueule pour s'impliquer un tantinet plus dans la résistance contre ce paltoquet de Lancelot. Là, pour la première fois en dix ans, on a des résistants qui se sont pointés au château, et en plus de ça ils nous ramènent le fils Pendragon. Et vous pour fêter ça, le seul truc que vous faites, c'est monter vous coucher trois heures plus tôt que d'habitude ? Vous seriez pas en train de caquer, des fois ?
- Je ne caque pas, » siffla Elias entre ses dents serrées, préférant fixer l'horizon plutôt que de croiser le regard de Séli. Il était conscient que cela nuisait à sa crédibilité mais il ne voulait pas prendre le risque que la picte perspicace lise dans ses yeux à quel point il était chamboulé. « Je suis juste claqué, c'est un crime ? Et les résistants ils seront encore là demain, ils doivent avoir trois cents saxons qui les cherchent sous chaque caillou, alors même sans être des modèles d'intelligence je les vois mal s'enfuir comme des bleus au milieu de la nuit.
- Alors que vous ce serait bien votre genre, si vos pulsions de vengeance c'était que de la gueule et que la perspective d'une offensive réelle contre les cons de Kaamelott vous donne envie de prendre le large.
- Je-ne-me-barre-pas, merde à la fin ! aboya Elias en se tournant enfin pour lui faire face. J'ai au moins autant de raisons que vous de tous les faire cramer, ces trouducs ! Alors lâchez-moi la chemise et laissez-moi me pieuter, bon sang, c'est quand même pas compliqué ! »
Séli continuait de le dévisager d'un air à la fois féroce et circonspect, comme si elle hésitait entre faire monter la joute verbale d'un cran ou s'en aller. Elias aurait préféré la seconde option, celle qui l'aurait libéré de la présence d'un autre être humain à un moment où ses jambes menaçaient de céder sous son poids, mais il avait appris ces dernières années qu'on n'obtenait pas toujours ce que l'on voulait, même en le souhaitant très fort.
« Mouais… de toute façon le fils Pendragon s'est planqué je sais pas où, l'outre à vinasse qui me sert de mari est en train de cuver dans notre lit et Calogrenant fait de son mieux pour l'imiter. On va dire que la manigance pour aujourd'hui c'est râpé et qu'on s'y met demain. Par contre je vous raccompagne à votre chambre, des fois que vous m'auriez raconté des chars. »
Elias savait qu'il était inutile de lutter et qu'il gagnerait du temps en acceptant la requête avec un soupir de défaite, il offrit son bras à Séli et ils se mirent à marcher le long de la courtine battue par les vents.
Ils discutèrent en chemin. Enfin, Séli parlait, se plaignant du raffut incessant des burgondes puis de la météo, avant de s'attaquer à sa belle-sœur dont le séjour commençait à s'éterniser. Elias entendait sans vraiment écouter, hochant simplement la tête lorsqu'il sentait que c'était approprié, mais son attention n'était absolument pas portée sur la conversation à sens unique. Il avait mobilisé toutes ses forces dans le maintien d'une façade neutre, en espérant qu'elle tiendrait jusqu'à ce qu'il soit seul dans ses quartiers.
« Dites, vous êtes sûr que ça va ? lui demanda brusquement Séli en tirant d'un petit coup sec sur son bras. Vous êtes aussi loquace qu'un bocal de confit de canard ce soir.
- J'vous l'ai dit, je suis claqué.
- D'habitude ça vous empêche pas de l'ouvrir. Allez pas croire que je me plains, c'est juste que vous nous avez habitué à autre chose alors je me demande s'il y a matière à se faire du mouron, c'est tout.
- Vous inquiétez pas, tout va bien.
- C'est encore ce pignouf de Maclou qui vous embête ?
- Mais non, mais ça suffit maintenant, oui ? s'exclama Elias, exaspéré. Personne ne m'embête ! Et entre parenthèses si un clodo vient m'emmerder, je suis encore assez grand pour m'en occuper moi-même sans venir pleurnicher dans vos jupons, non ? Je sais pas si vous vous rappelez, mais j'ai plus du double de votre âge, alors hein.
- Mon âge vous le connaissez pas, alors arrêtez de flamber et mettez-vous à table sinon cette nuit vous dormez dans le chenil.
- Quand c'est demandé si gentiment… » Elias prit une grande inspiration qu'il voulait apaisante, mais qui ne servit qu'à lui faire prendre conscience de la boule qui lui obstruait la gorge. Le bras de Séli logé dans le creux de son coude était assez rassurant, même si le ton de la dame de Carmélide ne l'était pas du tout, alors il se jeta à l'eau avant qu'elle ne le pousse davantage. « Vos deux faisans de résistants m'ont dit que Merlin était vivant. »
Séli s'immobilisa, le forçant à faire de même. Pendant un très court instant, Elias pensa que c'était à cause du choc de la nouvelle – un fait étonnant, étant donné qu'elle n'avait jamais donné l'impression de porter particulièrement le druide dans son cœur – mais il se ravisa bien vite lorsqu'elle reprit la parole.
« Parce que vous en doutiez ? Ce fichu barbu a toujours été là, je vois pas pourquoi ça changerait.
- Vous le saviez ?! s'étrangla Elias, les entrailles percées par les griffes de la trahison.
- Non j'avais aucune preuve, mais vous nous avez dit que c'était la grosse morue frisée qui vous avait mis au parfum à l'époque, et comme celle-là on peut lui faire confiance sur rien, eh ben j'y ai pas cru, voilà tout. Avec le double de mon âge et tout le tremblement, vous êtes tombé dans le panneau, vous ? »
Le grand enchanteur du Nord ne pouvait que baisser le regard, se plongeant dans l'étude des paquets de mousse qui poussaient entre les dalles du sol. Oui, il avait honte de l'admettre mais il était tombé dans le panneau, et les deux pieds en avant même. Il avait été si aveuglé par la peine, cette déchirure dans la poitrine qui lui était jusqu'alors totalement inconnue, qu'il ne s'était pas arrêté deux secondes pour réfléchir à la possibilité que tout était faux.
Séli avait du sentir son embarras, car elle s'adressa à lui avec plus de délicatesse qu'au début de la conversation forcée. « Vous flagellez pas trop, va, elle a trompé beaucoup de monde cette vipère, vous parmi d'autres. Vous croyez qu'elle est remontée sur le trône à coups de tartelettes aux myrtilles ? Des clous, mon p'tit vieux, j'en viendrais presque à plaindre notre cher roi de Bretagne qui doit dormir avec une arbalète au cas où l'autre truie tenterait de le buter pendant son sommeil.
- Oui enfin, le plaindre, faut peut-être pas exagérer…
- J'ai dit presque ! Bon… maintenant on peut savoir pourquoi la nouvelle que l'autre navet à barbiche est vivant vous colle une mine aussi basse que si vous veniez de prendre deux ans de cachot ?
- J'ai pas la mine basse, marmonna Elias en ouvrant la porte qui menait à l'intérieur de l'aile Ouest, laissant Séli le précéder dans le couloir éclairé par quelques torches.
- Ah, excusez, comme c'est subtil par rapport à votre tronche habituelle, je me suis dit que le doute était permis. Non parce que vu d'ici, on croirait presque que vous êtes déçu qu'il soit pas cané, l'autre ahuri.
- Mais ça va pas non ? Vous vous rendez compte de ce que vous dites ?! »
Outré qu'on puisse suggérer que la mort d'un ancien collaborateur – car aux yeux des autres, ils n'avaient été que deux magiciens partageant un laboratoire et des tartes dans la gueule – puisse le réjouir, Elias tourna des yeux furibonds vers Séli. Il ouvrit la bouche pour lui cracher le fond de sa pensée sans y mettre les formes, reine de Carmélide ou pas, mais il s'interrompit bien vite face à l'air satisfait et au petit sourire mutin de la dame.
Les deux pieds dedans, comme un bleu. Encore.
« Arrêtez-moi si je me trompe, mais vous en pinceriez pas un peu pour la grande asperge ?
- Dites pas de conneries, » grogna Elias en sentant le malaise chauffer l'arrière de sa nuque. Il était hors de question qu'il se mette à déballer des sentiments qu'il avait passé douze ans à étouffer en plein milieu du couloir. Il ne comprenait pas lui-même ce qu'il ressentait désormais alors tenter de mettre des mots dessus était impossible, quand bien même il l'aurait voulu.
« Moi je dis ça, c'est la première fois en près de dix ans que vous nous pondez une tronche un peu plus émotive que votre imitation de statue de pierre habituelle, forcément ça surprend.
- Vous avez votre fille qu'est rentrée, accompagnée du roi de Logres désigné par les dieux et de membres de la résistance, il y a tellement de burgondes autour du château qu'on peut pas faire deux pas sans trébucher dessus, et le seul truc que vous remarquez ce soir c'est la tronche que je tire ? Je vous dirais bien que j'suis flatté, mais en vrai ça m'inquiète. »
Et en vrai de vrai, apprendre qu'il laissait désormais ses émotions filtrer de manière assez évidente pour que d'autres gens le remarquent le terrorisait. Il avait l'impression de plus en plus nette que ces dernières années passées isolé du monde l'avaient détruit, coupé en petits morceaux et réassemblé dans le mauvais ordre.
« Intuition féminine, vous pouvez pas comprendre, fit simplement Séli en haussant une épaule.
- Ah ben c'est sans doute pour ça, alors. Remarquez, je commence à comprendre votre mari : si vous lui faites le coup de l'intuition féminine à chaque fois, pas étonnant qu'il soit en train de virer zinzin. »
Ils étaient arrivés devant la porte de ses quartiers, et il était temps le bourdonnement dans les oreilles d'Elias commençait à devenir intolérable. Autant d'habitude il appréciait sincèrement passer un peu de temps avec la souveraine picte – ses remarques cinglantes et son ton pince-sans-rire étaient bien une des seules choses qui parvenaient encore à l'amuser – autant il n'avait qu'une envie en tête : subir le flot d'émotions qui menaçait de l'avaler dans la solitude de sa chambre, loin des yeux et des oreilles de tous les autres résidents du château.
« Bon, on y est ! commença Séli avant qu'Elias n'ait pu trouver une façon à peu près cordiale de se débarrasser d'elle pour la nuit. Et je vous conseille de grappiller tout le sommeil que vous pourrez parce qu'à partir de demain, ça va pas être la même tisane croyez-moi !
- D'abord vous me pointez du doigt parce que je vais me coucher plus tôt que d'habitude, et maintenant ça ? railla Elias. Vous manquez pas de souffle.
- Tâchez de suivre un peu le rythme, vous êtes un des rares glandus ici qui pige un minimum de choses alors ne me faites pas regretter de vous avoir gardé tout ce temps bien au chaud, c'est compris ? Je disais donc, demain matin première heure, conseil de guerre !
- Conseil de guerre ? répéta bêtement Elias. Mais… c'est prévu depuis quand ?
- Depuis maintenant ! On va battre le fer pendant qu'il est chaud, et avec l'arrivée de notre cher élu des dieux et de son épée magique, y a moyen que ça pétarade un peu mieux avec les autres mous du cerveau que tout ce qu'on a réussi à faire jusqu'ici. Enfin ce sera pas pire, quoi.
- Mais… moi aussi, je viens, au conseil de guerre ? »
Séli le regarda d'un air aussi consterné que s'il venait de demander le roi burgonde en mariage devant elle. « Bah encore heureux ! Une fois qu'on l'aura organisée, vous ferez bien partie de l'attaque, non ? Ou alors vous êtes trop timide pour me dire que vous voulez rester ici pour donner à manger aux poules et changer les langes des gosses ?
- Ah ben non, tout de suite…
- Donc voilà, demain, conseil de guerre. Première heure. Et peignez-vous, pour changer. »
Les derniers mots avaient été prononcés avec un index fermement planté dans la poitrine d'Elias, comme une menace muette, et Séli tourna les talons sitôt sa phrase terminée. L'écho sec de ses pas résonna le long du couloir, se faisant de plus en plus tenu à mesure qu'elle s'éloignait pour rejoindre ses propres quartiers ou retourner à l'extérieur à la tente du roi burgonde.
« Bonne nuit à vous aussi, gente dame, » marmonna Elias en déverrouillant sa porte, mais il s'accorda un léger sourire en coin.
Si elle l'avait raccompagné, c'est parce qu'elle ne voulait pas qu'il s'en aille. Si elle avait décidé de le convier à un conseil de guerre tout juste inventé, c'est parce qu'elle voulait tenir son esprit en haleine, pour l'empêcher de gamberger. Elle n'avait pas prononcé un seul mot gentil, mais pour celui qui savait lire entre les lignes – et Elias avait eu près de dix ans en proximité rapprochée pour y devenir adepte – Séli savait montrer son affection autrement.
Bon, à part le passage où elle l'avait cru déçu que Merlin ne soit pas mort. Ça, c'était gratuit.
Merlin…
Elias referma la porte derrière son passage et s'y appuya, l'arrière de sa tête heurtant le solide pan de bois alors que le nom du demi-démon se remettait à tourner en boucle.
Merlin, Merlin, Merlin…
Comment pouvait-on effacer une vérité, aussi abjecte soit-elle, que l'on avait mis dix ans à accepter ? Comment pouvait-on prendre une certitude, que l'on avait nourri soi-même et regardé croître jour après jour, puis la déchirer en mille morceaux comme un parchemin obsolète ?
Une seule chose avait motivé Elias à avancer durant toutes ces années : la vengeance. Pour lui, bien sûr – il avait tout un tas de trucs à faire ravaler à la morue à bouclettes et son tyran de mari, il s'était fait une liste quelque part – mais surtout pour Merlin, sensément « retrouvé » mort dans un ravin au détour d'une patrouille saxonne, mais qui aurait très bien pu se faire trucider par cette dernière. Comment aurait-il pu deviner que le druide était bien vivant, et planqué dans des souterrains à seulement quelques lieues de Kaamelott ?
Utilisant ses dernières forces avant que ses jambes ne le trahissent, Elias parcourut les quelques pas qui le séparaient du lit et s'assit sur les fourrures. Il pensait avoir fait le deuil de tout ça, de « la vie avant Lancelot » comme la désignait son entourage de façon large, mais étant donné la tempête qui sévissait dans sa tête c'était manifestement loin d'être le cas.
Lorsqu'il avait vu les têtes connues déambuler sur le chemin menant au château, l'ex-couple royal en tête et les deux allumés du cigare derrière, il avait d'abord cru à une hallucination ce ne serait après tout pas la première fois qu'il s'empoisonnait en mangeant quelque chose que Léodagan avait cultivé et que Séli avait cuisiné. Mais quand il s'était avéré que la situation était bien réelle, tout était revenu à Elias comme un sort de foudre ricochant sur un miroir : leur ancien labo en bordel, un casse-croûte partagé devant la cheminée pendant que la potion de sommeil épaississait, une énième engueulade sur la façon correcte de verrouiller la porte donnant sur la cour et les excuses semi-sincères au pauvre petit écuyer qui avait été témoin de choses un peu délicates à expliquer.
Elias enfouit sa tête dans ses mains et sourit, malgré les larmes qui lui brûlaient les paupières. Oh non, il était loin d'avoir fait son deuil, et cela n'avait plus de sens de toute manière.
Merlin était vivant.
Le Fourbe se promit d'être le premier arrivé au conseil de guerre impromptu du lendemain. Peu importe le plan d'attaque choisi, il se débrouillerait pour être en première ligne, là où il aurait le plus de chances possibles de mettre sur la gueule aux abrutis d'en face. Ses sorts de combat étaient un peu rouillés, mais il avait trois fois le temps de se remettre en selle et de se préparer correctement avant l'assaut potentiel. Et après, si l'issue de la bataille le permettait, il chercherait Merlin il ne savait pas encore ce qu'il dirait, ni l'accueil qui lui serait fait, mais il ne pouvait pas envisager qu'il en soit autrement.
Oui, à partir du lendemain, les choses allaient prendre un sacré tournant et il allait falloir garder le rythme. Retour du roi prodigue ou pas, l'air lui-même semblait vibrer d'une promesse de bouleversements à venir, et il y aurait une divinité qui aurait décidé de mettre sa main là-dedans qu'Elias ne serait pas surpris.
Mais pour cette nuit, le sorcier allait mettre de côté toute réflexion sur le destin et son cortège de fatalités pour se concentrer sur une tâche qui avait dix ans de retard dans son exécution : pleurer jusqu'à la noyade.
