Déjà le deuxième chapitre, vous aurez quelques termes médiévaux dans le texte. Le champart et le cens sont deux impôts seigneuriaux. Le premier est un prélèvement en nature sur la production des terres du seigneur cultivées par des métayers. Le cens, lui, est un impôt payé en monnaie par tous les paysans, chaque mois. L'octroi est un péage qui correspond à une sorte de douane installée à l'entrée des villes. Il est payé par les marchands.
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Âge Tendre
Nord du Royaume de Ménévie, contrefort des monts Wrothgar, Province Impériale de Haute-Roche, Tamriel.
L'été 402 de la Troisième Ère d'Akatosh était bien entamé. Les labours terminés, le petit peuple avait abandonné l'araire pour la faux de la fenaison. À l'ombre de la silhouette grise et trapue du château de Tournelle, on pouvait voir les paysans s'affairer.
La chaleur aidant, les vilains avaient ôté leurs blouses et œuvraient torses nus au fauchage du foin. Des femmes les aidaient dans leur tâche. La faucille en main, elles terminaient le travail là où la faux ne pouvait pas passer. Malgré le soleil qui cognait dur, elles restaient très habillées. Par décence, elles s'étaient contentées de relever leurs jupes et vaquaient à leurs occupations entourées du frou-frou de leurs blancs jupons.
Tournelle était une position stratégique, sise dans un lieu fort et défendable. Près de montagnes, le castel voisinait la grand-route d'Havretempête qui traversait la plaine de Ménévie. Non loin, passait d'autres axes desservant Alcaire, la Gastemarche et le Gavaudon ainsi que de nombreux chemins qui rayonnaient vers toutes les bonnes villes du roi Eadwyre.
Plus d'un siècle s'était écoulé depuis qu'un prédécesseur du roi avait cédé le château à la famille de Meaumont. Et, à nouveau, Tournelle venait de changer de main. Un mariage en avait fait la propriété des de La Roche.
Seigneur bien vu dans l'entourage du roi de Ménévie, de La Roche avait amené avec lui des usages forts étrangers aux habitants du pays. À l'image des grands seigneurs, il s'était entouré d'une cour d'importance locale aux mœurs extravagantes et souvent discutables. Cette aristocratie sur le déclin ne brillait plus dans les arts de la guerre. Trop pauvre pour participer aux tournois, elle s'était entièrement tournée vers un mode de vie de fêtes, de chants et d'amusements. Hors extorquer de nouveaux champarts, cens, ou octrois aux paysans, leurs seules préoccupations étaient d'ordre ésotérique. Aucun Grand de Ménévie ne prenant de décision sans l'avis de son astrologue, même les petits seigneurs suivaient la mode des temps.
Le mage du seigneur de La Roche venait de fort loin. Jo Za'urabi était un kabbaliste Khajiit, cet homme-chat avait fui la lointaine Elsweyr pour trouver un puissant protecteur en Ménévie. Pour l'essentiel, son rôle se résumait à faire le thème astral des résidants du château. Il donnait aussi des cours aux enfants du château. Cela convenait au vieux Khajiit qui avait renoncé depuis longtemps à la célébrité et aux tracas d'une vie plus intéressante.
Jo Za'urabi regarda la sphère armillaire posé sur son bureau, au milieu des nombreux livres et feuilles de parchemin qui l'encombrait. Le globe métallique figurait la position actuelle des constellations...
Aujourd'hui verra la naissance d'un grand roi alors qu'un grand roi chutera.
Les "grands rois" ne deviennent pas grands en construisant des routes. Ils ne "chutent" en période de paix... Jo Za'urabi secoua la tête d'un air inquiet, plissant ses grands yeux de félins.
- Oh, Akatosh, Dibella, Stendarr, Talos, Khynaret, dieux de Nirn, quelle nouvelle épreuve nous préparez-vous ?
Alain Draconis était un colosse, large d'épaule et puissant. Il portait l'armure des gardes du château, sans le casque, découvrant un visage buriné et jovial. Une main sur le pommeau de son épée large, il faisait les cent pas devant une petite maison logée dans une cour secondaire du castel. Bien que de basse extraction, Alain dirigeait depuis deux ans les sergents féodaux qui formaient la garnison du château, sous les ordres du sénéchal dirigeant la maisonnée militaire du seigneur de La Roche.
On pouvait dire que pour un non-noble, il était arrivé aussi haut qu'il se pouvait. Pourtant, à ce moment, le courage avec lequel il avait combattu les gobelins qui sortaient de leurs cavernes à la nuit tombée, les trolls anthropophages et surtout les orques venus des montagnes, semblait complètement oublié.
Ne dit-on pas qu'un homme endure autant que son épouse les douleurs de l'accouchement ?
Comme Éveline Draconnis - son épouse - criait à l'intérieur de la petite maison, Alain s'immobilisa inquiet. Quelque peu étouffé par le mur de pans de bois, la voix de la sage-femme parvint au mari : " Poussez ! Je vois la tête. Le bébé est bien positionné".
Alain se remit à marcher de long en large, plus vivement encore. Ses mains se crispaient.
De l'intérieur venait des bruits étranges... comme si on poussait des meubles. La sage-femme était occupée à donner des ordres à ses aides : " J'ai dit de l'eau chaude, pas tiède ! " " Laissa, fait entrer son homme".
Comprenant que cela s'adressait en fait à lui, Alain s'approcha de la porte et en franchit le seuil dès que la dénommée Laissa écarta le battant.
Son premier regard fut pour son épouse. Éveline avait les traits tirés et en sueur... En quoi cela serait étonnant ? Ne disait-on pas qu'accoucher était aussi douloureux que se faire briser tous les os du corps à coup de marteau ?
Tandis qu'Alain prenait la main de son épouse et échangeait quelques mots tendres avec sa jeune épouse, Josiane, la sage-femme, achevait de baigner leur premier né... et s'inquiétait. Le bébé n'avait pas pleuré en naissant et, plongé dans l'eau, il ne criait toujours pas. Pourtant, son regard était... étonnamment attentif. En fait, elle n'avait jamais vu un nourrisson juste sorti du ventre de sa mère aussi éveillé. L'enfant était-il muet ? Josiane donna une claque sèche sur les fesses du bébé.
Le babillement inintelligible qui sortit de la bouche du bébé ne voulait rien dire, mais le ton traduisait nettement colère et exaspération.
Alain rit :
- Le petit bonhomme a du caractère.
Josiane sourit en emmaillotant le poupon :
- Le "bonhomme" est une demoiselle, Alain.
Comme elle posait l'enfant sur la poitrine de sa mère souriante, son père se pencha pour découvrir sa fille :
- Oh... ces yeux verts ! Cela promet de sa future beauté. Je crois qu'il faudra que je veille à sa fenêtre chaque nuit dès qu'elle aura des formes... et le bâton à la main.
Éveline Draconnis rit :
- Elle a déjà conquis son papa. Comment va-t-on appeler ce trésor...
- Arthur, comme mon grand-père, coupa le mari sur un ton sans réplique.
Les quatre femmes présentes - l'épouse, la sage-femme et ses deux assistantes- échangèrent un regard qui en disait long. Éveline secoua la tête :
- Un nom de fille peut-être... à moins que tu veuilles transformer la vie de ton enfant en calvaire ?
Le mari eut la bonne grâce de rougir.
- Euh... j'ai promis à mon père de donner le nom de son propre père à mon premier enfant. J'ai promis.
- Un nom de fille, comme celui de ma tante, par exemple, Asteria. Ce serait beaucoup mieux pour une fille... qui un jour aura besoin d'un joli nom... pour ne pas effrayer les maris potentiels.
Les deux époux n'étaient pas loin de se disputer sous le regard de leur fille qui... semblait les écouter en fronçant les sourcils... comme si elle essayait de comprendre ce qu'ils disaient. Naturellement, ce n'était qu'une impression... n'est-ce pas ?
Après quelques échanges sur le même ton, Alain décida d'abandonner un peu de terrain dans l'intérêt de la paix des ménages :
- D'accord... d'accord un nom de fille.
Il fonça les sourcils. Peut-être y avait-il le moyen de respecter sa parole... Arthur... mais sa femme voulait Asteria. Arth... Arteria ?... non... Arturia ? Pas assez féminin... oh !
- Pourquoi pas... Artoria !?
Comme Alain attendait la réponse de son épouse qui fronçait les sourcils exaspéré, une petite voix poussa un cri nettement affirmatif. Les parents découvrirent leur bébé qui les fixait d'un air étonnement grave avant de hocher la tête avec lenteur et pousser une seconde fois son appel.
- Elle semble aimer !
Éveline capitula en soupirant :
- D'accord pour Artoria.
Couchée dans son berceau, aménagé dans un petit tonneau coupé en deux, la jeune Artoria Draconnis luttait contre le sommeil. Un combat qu'elle allait rapidement perdre... les nouveaux nés n'avaient guère d'endurance. Son esprit aurait stupéfié ses parents. Ils s'étaient amusés de ses réactions sans comprendre... combien elles étaient anormales.
Le cerveau limité du nourrisson contenait une mémoire infiniment riche. Celle d'une femme... celle d'un chevalier... celle d'un roi...
Artoria Pendragon... le Saber des quatrième et cinquième Guerres du Graal de Fuyuki. Réincarnée, elle n'en avait pourtant pas oublié son existence précédente. Alors que le sommeile l'emportait, elle murmura, ses cordes vocales immatures estropiant le mot :
- Shi... ro...
Son arrivée sur le monde de Nirn n'avait certainement rien d'un hasard... surtout pas si on considérait que ses nouveaux parents lui aient fait retrouvé son vrai prénom.
Ce même jour, sur le champ de Cryngaine, le roi Lysandus de Daénia fut assassiné. Cette mort mit en branle un véritable mécanisme infernal.
Le roi est mort.
Vive le roi.
Une nouvelle fois, l'été s'étendait sur Haute-Roche. Huit ans venaient de passer, on était en l'an 410 de la Troisième Ère.
Sous l'étendard des de La Roche (" D'or avec un taureau de gueule") claquant au vent, était assise une ravissante petite fille de huit ans. Vêtue comme une paysanne, elle portait une jupe sous un tablier blanc. Son corsage de couleur grise lui couvrait la poitrine et le haut des bras. Il était serré par-dessus une chemise qui s'arrêtait au niveau des poignets. La coiffure, de drap blanc, était maintenue par un serre-tête qui gardait les cheveux en arrière et permettait de les cacher entièrement.
Si ses vêtements étaient communs, bien que propres et presque neufs, son physique se faisait remarquer. Sa peau pâle, et son visage ovale préparait à peine au choc de ses yeux perçants d'un vert incroyable. Son visage montrait une attention qui n'avait rien d'enfantine tandis qu'elle écoutait le récit des deux gardes de la tour :
- ... donc, les deux trolls étaient sur nous. Petits mais large d'épaule, ils ressemblaient à des gorilles à trois yeux et à la fourrure marron. Ils frappaient le sol de leurs poings, découvrant leurs crocs et se préparant à charger. Un troll est plus fort qu'un homme et il régénère, petite. Sans compter que sa graisse le protège comme une armure. Alors l'attaquer à l'épée c'est vain. Qu'avons-nous fait ?
L'enfant plissa les yeux, réfléchissant. Ses yeux allaient sur les deux hommes d'armes avec leurs pectoraux d'acier, leurs gantelets et leurs bottes de métal. L'un avait une salade à couvre-nuque en guise de casque et l'autre un bassinet. Ils avaient tout deux une épée large à la ceinture et un écu à l'épaule.
- Vous ne les avez pas attaqué directement, sinon vous seriez morts, et vous n'aviez pas d'armes à distance... c'était de nuit, avez-vous dit.
Elle acquiesça pour elle même :
- Oui... le feu. Vous avez utilisé vos torches comme arme puisque la graisse des trolls prend facilement feu.
Les deux gardes s'entre-regardèrent, surpris.
- C'est exactement ça...
Un bruit de pas dans l'escalier fit se retourner la petite fille tandis que les gardes s'efforçaient de reprendre contenance. Heureusement, il ne s'agissait pas d'une inspection surprise. Une femme habillée de manière presque identique à la gamine arriva sur le toit de la tour. Son regard s'arrêta sur l'enfant et elle sourit :
- Artoria, je savais que j'allais te trouver là.
Saber se leva avec une dignité naturelle, époussetant son tablier avant de saluer Éveline Draconnis d'un signe de tête :
- Mère.
La femme eut un petit soupir. Artoria était une enfant calme, polie, intelligente... très intelligente... elle avait marché tôt, elle lisait déjà très bien et avait un vocabulaire étonnant pour son âge mais... Il s'agissait d'une fille sérieuse, si sérieuse. Quelque part cela inquiétait énormément sa mère.
- Pourquoi n'es-tu pas en train de jouer avec tes amis ?
- Je suis très bien ici, mère. Avez-vous besoin de mon aide pour quelque tâche ménagère ?
Derechef, Éveline soupira. Certains enfants fuyaient leurs corvées et faisaient des bêtises... non, tous les enfants... sauf Artoria. Cela aussi faisait partie des choses qui inquiétaient sa mère. Là aussi elle ne se comportait pas comme une enfant de son âge.
- Non, je n'ai pas besoin de ton aide, ma princesse.
C'était le nom qui s'était imposé naturellement à Éveline et son mari : " princesse". Artoria se comportait de manière royale... même quant elle mangeait. En dépit de son appétit, elle se servait avec des gestes précis et rapide tout en gardant le visage calme. Ce qui évitait que l'on employa le terme se "bâfrer" pour décrire la manière dont elle nettoyait les plats. Sa gourmandise était peut-être son seul trait enfantin.
- Aller cesse de déranger les gardes dans leur travail et va jouer avec tes amis.
Saber resta pensive quelques instants. Elle préférait rester avec les guetteurs pour apprendre des techniques de combats contre les créatures du monde de Nirn. Cependant, après réflexion, jouer à chat-perché pouvait être vu comme une sorte d'entrainement. Et elle avait bien besoin de se muscler si elle voulait convaincre son père de la proposer comme écuyer. Aussi, elle acquiesça :
- Comme vous le désirez, mère. Garde Ardin, garde Carmel, si vous voulez bien m'excuser.
Après une impeccable révérence, Artoria se dirigea vers l'escalier en pas de vis qui traversait la tour quant le deuxième garde la rappela :
- Artoria, si tes amis et toi vous allez jouer hors du château, rappelez-vous de rester dans le périmètre des patrouilles.
- Merci de vous en inquiéter, garde Carmel. J'y veillerais.
Il ne s'agissait pas de paroles en l'air. Depuis leur poste de garde, les deux hommes d'armes avaient constaté qu'Artoria prenait très au sérieux les avertissements des adultes quant aux dangers de la forêt. Lorsqu'elle accompagnait les autres enfants, elle veillait toujours à ce qu'ils ne fassent pas de bêtises.
Après le départ de la petite fille, sa mère s'excusa encore qu'Artoria vienne les déranger dans leur veille. Cela fit rire Ardin :
- Vous savez bien qu'elle ne nous dérange pas, Éveline. Notre corvée ne sert à rien. Nous doublons juste le poste de gué du grand donjon. Heureusement qu'Artoria vient.
- Elle aime qu'on lui parle des monstres de la région. Comment les repérer, les traquer, les neutraliser.
Éveline secoua la tête, s'excusant elle laissa les deux gardes, moroses, qui échangèrent un coup d'œil fatigué avant d'éclater de rire devant leur propre déception qu'ils voyaient dans le visage de l'autre :
- Retour à la garde normale.
- Rendez-nous, notre princesse, implora Carmel avec dérision.
Ardin mima un dévot, se tournant mains jointes en direction du dieu soleil :
- Qu'Akatosh t'entende et t'exauce, mon fils.
Après un nouvel éclat de rire, Carmel secoua la tête :
- Quelle étrange petite, elle nous entortille autour de son petit doigt d'un sourire.
- Et je crois que l'on a encore rien vu... donne-lui... disons six ou sept ans et, avec des yeux pareils, bon sang tous les garçons du coin japperont à ses pieds.
Le temps passa, les mois devinrent des années qui se succédèrent. En dépit des menaces de guerre latentes, la vie continuait paisiblement pour la plupart des habitants, bien que le seigneur de La Roche regarde les monts Wrothgar avec une inquiétude grandissante.
L'été 3E 417 arriva. La commémoration du "Jour de Tiber" fêtée chaque année le 24 Mi-l'an se tiendrait le lendemain.
La cour d'honneur, flanquée au coin d'un escalier en volutes décorées, était entourée d'un péristyle sur deux niveaux, de fenêtres et de portes conduisant à tous les bâtiments proches.
Comme tous les matins, les écuyers s'y entrainaient sous les ordres de sire Nicolas de Leslier, un chevalier d'une quarantaine d'années qui boitait et avait le visage défiguré par une vilaine cicatrice.
Ses élèves formaient une double ligne, en cotte de mailles et heaume, portant un tabard et un écu décoré des armes des de La Roche. Leurs épées étaient de bois.
Les adolescents de quinze ans en étaient à leur troisième année d'apprentissage. Avant cela, ils avaient commencé comme page, à servir les repas des invités du seigneur de Tournelle. Depuis l'âge de douze ans, tous les jours, ils passaient deux heures aux mains de sire Nicolas.
Il alternait exercices pratiques, exemples à imiter, résolutions de problèmes, cours au tableau, leçons à apprendre, vers mnémotechniques et même dessins.
Et ces trois ans n'avaient permis que d'effleurer la complexité de l'escremir (l'escrime à l'épée longue). Contrairement aux idées reçues être musclé et endurant ne suffisait pas. Il ne s'agissait pas de manier une cognée contre un arbre, mais de vaincre un adversaire supposé intelligent, expérimenté et instruit dans la manière de manier une lame... en tout cas quelque chose de plus réactif qu'un morceau de bois.
- Saluez ! Engagez !
Les deux lignes convergèrent l'une vers l'autre. Les écuyers s'en prirent à ceux qui se trouvaient en face, chacun son propre adversaire. Les techniques étaient fluides et rapides. L'épée s'utilisait de taille et d'estoc, comme du plat. On liait par la gauche et par la droite, on permutait épée et bouclier, on prenait l'adversaire de vitesse, on s'engageait au corps à corps. Tout cela avec aisance.
Sire Nicolas insistait beaucoup sur les mouvements du poignet. Ardus et très techniques, ils étaient difficiles à maîtriser.
Il fronça les sourcils. Le chevalier aurait aimé dire qu'il ne s'attendait pas à ça...
Un écuyer de très petite taille venait d'engager le fer avec un cri sonore, repoussant son adversaire - pourtant nettement plus grand- d'un coup puissant. Il bondit de côté et frappa du pied à l'arrière du genou avant de le coucher d'une allonge portée sur le heaume.
Sire Nicolas s'approcha :
- Élève, découvrez-vous.
L'adolescent ôta son bassinet pour révéler un visage ovale entouré par des mèches comme poudrées d'or. Le reste des cheveux était réuni en une natte enroulée à l'arrière de la tête. Ses yeux étaient incroyablement beaux, du même vert que les émeraudes.
Tout autour d'eux les écuyers s'arrêtèrent. Ils regardaient, certains en retenant leur souffle, d'autres en murmurant. Les heurts étaient fréquents entre leur professeur et la "princesse".
- Damoiselle Artoria, pouvez-vous me répéter ce que je vous ai dis sur les... nuisances vocales ?
- Oui, sire Nicolas. Un chevalier combat en silence, avec élégance.
- Oh, magnifique, damoiselle Artoria, vous avez entendu. Dommage que vous n'ayez pas appliqué. Autre chose, que vous ais-je dis au sujet de votre habitude d'utiliser des attaques comme... ce coup bas. Un chevalier se sert de ses armes honorablement.
- Puis-je répondre, sire Nicolas ?
Le vétéran eut un mince sourire.
- Allez-y damoiselle Artoria, amusez-nous.
- Un art martial, c'est avant tout l'art d'être efficace. Il faut recourir aux combinaisons de ripostes convenables pour retourner la situation à son avantage. On n'entre sur le champ de bataille que pour tuer... ou être tué. Il n'y a pas de techniques déshonorantes, pas dans un vrai combat à tout le moins.
Sire Nicolas parut furieux.
- Un chevalier se bat à l'épée et il se bat de manière conforme aux règles de l'escrime. Un chevalier se respecte et respecte son adversaire en s'interdisant ce genre de... fantaisies !
- Sauf votre honneur, sire chevalier, je ne vois là aucun coup bas.
- Vous avez donné un coup de pied pour mettre votre adversaire à genou puis vous avez mis à profit sa faiblesse pour le frapper ! Ce n'est pas chevaleresque.
- Je vois. Je crains alors que le problème est dans votre définition de la chevalerie. Puis-je m'en expliquer ?
Sire Nicolas se contraignit au calme :
- Allez-y, damoiselle Artoria. Je pense que nous voulons tous entendre ça.
- L'idéal chevaleresque est un art de vie au quotidien. Il demande chaque jour, dans chacun de ses actes de respecter les commandements des divins, l'empereur, son souverain, son suzerain, la femme et l'orphelin, de ne pas mentir, de ne pas tricher, de ne pas manquer à sa parole. Ais-je raison, sire chevalier ?
Comme Artoria s'arrêtait pour interroger du regard son professeur, ce dernier hocha la tête :
- Oui.
- Pour cela, un chevalier doit bien souvent prendre les armes. Il ne doit pas fuir le juste combat et il doit protéger les innocents.
- Toujours juste.
- Si le chevalier est plus fort. Est-il licite d'utiliser sa force ? S'il est plus habile aux armes a-t-il le droit de faire usage de toute son habileté ? Oui, il le peut. On peut dire que se battre en utilisant toutes ses ressources est même une manière d'honorer son ennemi. Celui qui refuserait d'utiliser ses avantages par "chevalerie" confond l'idéal de vie et la technique de combat. Un chevalier défend le bien, il défend l'innocent. Hors d'un tournoi, le chevalier ne peut se permettre de mettre en péril ce qu'il doit défendre en plaçant le respect de règles courtoises au-dessus du souci d'efficacité.
Sire Nicolas regarda Artoria avec colère :
- Voilà pourquoi des manants de basse extraction ne peuvent espérer devenir chevaliers. Un chevalier place l'honorabilité au-dessus de tout, et est fier de se battre en respectant les règles courtoises. Damoiselle Artoria, peut-être comprendrez-vous au moins ceci. Demain, alors que vos camarades fêteront " La fête de Tiber" en l'honneur du premier empereur Septim, unificateur du continent, vous vous irez couper du bois dans la forêt. Cela conviendra sans doute mieux à quelqu'un de votre "qualité"...
Le lendemain, cognée en main, Saber s'avança dans la forêt.
Elle se sentait... furieuse. Il lui avait très difficile de persuader son père de lui payer une instruction d'écuyer. En Haute-Roche, l'appartenance à la chevalerie n'était pas réservée à la noblesse ou aux hommes. Même les femmes pouvaient devenir chevalier. Néanmoins, il fallait avoir les moyens financiers pour acheter des armes et une coûteuse armure ainsi, surtout, qu'un cheval de guerre.
Néanmoins, l'apprentissage était inégalitaire. Les nobles formaient la majorité des écuyers et ils faisaient bloc contre les manants. La beauté d'Artoria ne l'avait pas vraiment avantagé. Il était incroyable ce que les gens "nobles" pouvaient se montrer infatué d'eux-mêmes. La manière dont ils avaient affirmés leur intérêt pour elle n'avait pas été discrète et pour tout dire, faisait ressembler Gilgamesh à un parfait gentleman en comparaison.
Saber soupira. Même après quinze ans sur Nirn, ce monde étrange, elle pensait encore chaque jour à Shiro... son Master. Elle était certaine qu'il devait être arrivé sur ce monde lui aussi. Et Saber désirait plus que tout partir à sa recherche.
De ce fait, les garçons ne l'intéressaient guère. Sans doute, en venait-elle trop facilement à les repousser en leur faisant sentir à quel point ils l'importunaient.
Pour tout dire, seule fille et seule non-noble parmi les écuyers, elle se trouvait à présent bien isolée. Sans compter que l'apprentissage... Saber secoua la tête, frustrée.
La chevalerie brétonne était supposée être une force d'élite. Seulement, en dépit des guerres féodales incessantes, la plupart des chevaliers n'avaient aucune idée de ce qu'était un véritable conflit. Ils se battaient uniquement entre eux en portant un carcan de règles courtoises réduisant la chevalerie à une force de défilé et de revue !
Saber sourit en secouant la tête. Se plaindre ne lui ressemblait absolument pas, mais elle se sentait incroyablement frustrée. Marchant sous les bois, la jeune fille arriva à une clairière. Des troncs abattus jalonnaient les hautes herbes. Tréteaux, scies, hache à fendre le bois voisinaient avec des bûches.
Combien devait-elle en fendre, vingt ? Oui cela devait être...
Ses pensées ordinaires furent balayées par une onde obscure, un pressentiment effroyable. Quelque chose d'horrible était sur le point d'arriver.
Une ombre passa au-dessus de la clairière et Artoria eut le réflexe de se jeter sous le couvert d'un arbre. Les yeux levés, elle découvrit...
- Un dragon ! ?
Impossible ! Les dragons de Nirn avaient été exterminés il y a des siècles par les Lames, les gardes du corps de l'Empereur de Tamriel. D'ailleurs... en dépit d'une ressemblance frappante, le reptile volant était de moindre taille. Cela devait être une sorte de cousin, une vouivre ou un drake. Un parent inintelligent du dragon vu... qu'il était scellé comme un cheval et que deux créatures à peau verte se trouvaient sur son dos, portant des armures de cuir clouté et des armes grossières. Des gobelins...
D'autres de ces monstres ailés passèrent au-dessus d'elle, montés par leurs propres cavaliers. Au loin sonna la cloche d'alarme du castel de Tournelle. Saber écarquilla les yeux, horrifiée !
- Non, pas ça...
Oubliant sa prudence habituelle, perdant toute capacité à raisonner, Saber se mit à courir vers le château. Non, ses parents ! Armée d'une simple cognée de bûcheron, en jupes et corsage, la jeune fille ne pensait plus qu'à sa famille, ses amis. Alors qu'elle se trouvait dans les sous-bois, elle entendit des explosions, des cris... Franchissant l'orée de la forêt, elle découvrit Tournelle en feu.
Les gobelins montés sur les vouivres lançaient des paquets noirs qui explosaient contre les tours et les murailles, créant de nouveaux foyers d'incendie.
Une dizaine de lézards ailés passa en formation. Leurs cavaliers lancèrent d'autres explosifs. Juste avant d'un fragment ne la percute à la tempe et que tout devienne noir, Saber vit les remparts se désintégrer en une formidable déflagration.
