Au moyen-âge, les grades ne sont pas aussi développés qu'à l'époque moderne. Un capitaine est un chef d'armée. Quant à un lieutenant... il tient lieu (lieu-tenant) de roi, c'est un officiel chargé par le roi de le représenter dans l'armée.

Effondrement

Les gobelins avançaient en suivant le cours d'eau. À l'abri derrière le rideau de sapins et de buissons, une main sur le museau de sa monture, Artoria détaillait l'apparence des créatures. Vue de profils, les visages des gobelins avaient une ressemblance certaine avec une caricature de croissant de lune. Le nez était aussi crochu que le menton était proéminent. Le visage étroit, vert, se couvrait de pustules. Les yeux orangés avec des paillettes jaunes étaient fendus comme ceux d'un chat. La bouche aux lèvres minces, presque inexistantes, dévoilait dans un rictus permanent une rangée de crocs jaunes, mal implantés, penchés, semblables à des aiguilles rocheuses fendillées par le gel.

Ils portaient d'improbables cuirasses constituées de loques de mailles récupérées sur des cadavres, de peaux puantes à peines tannées, de fourrures miteuses, et de pièces de métal rouillées. Le tout tenu en place par des sangles et des liens. La disparité des armures ne faisait que refléter celle des armes. Impossible de qualifier les… choses… qu'ils tenaient en main sous un nom ou un autre. Ce n'étaient que des morceaux de métal informe rongés par la corrosion. Certains avaient des sortes de lances ou de hallebardes, quelque uns des boucliers sur lesquels une main malhabile avait tracé un dessin qui pouvait être interprété comme un faciès hurlant. Une partie de la troupe se servait de petits arcs de mauvaise facture. De leurs carquois en osiers, dépassaient des flèches empennées de plumes de corbeaux.

Le Saber de la Cinquième Guerre du Graal n'avait pas besoin d'imaginer l'odeur de crasse et de corps jamais levé qui stagnait près de ces créatures. Elle s'était placée sous le vent pour échapper à leur odorat développé et en venait à regretter d'en avoir un.

Depuis trois jours, cette troupe -ou une autre tout aussi semblable- réapparaissait sur ses talons quoi qu'elle fasse. Si elle avait pu lancer son grand destrier au galop sur l'une des routes de Ménévie, Artoria Pendragon se serait certainement rapidement débarrassée de cette encombrante compagnie. Seulement, les grands axes étaient encombrés de réfugiés et de débris de l'armée du prince Pélage, impossible d'y circuler autrement qu'au pas. Sans compter les raids des horreurs ailés qui servaient de montures aériennes aux peaux vertes. Les voies secondaires étaient encore plus dangereuses car des éclaireurs gobelins les empruntaient.

Guidés par un orque de plus haute taille, qui poussait ses guerriers en avant à coup de fouet, la troupe passa rapidement sans soupçonner la présence de Saber. Celle-ci attendit un long moment sans oser baisser sa garde. Cependant, mis à part les clapotis du torrent, le vent dans les conifères, elle n'entendit rien. Hissée en selle, elle remonta le ru jusqu'à une petit cascade et reprit le chemin de terre qui l'avait conduite ici. Le cri d'un corbeau lui fit dresser la tête, un superbe oiseau noir cerclait au-dessus d'elle. L'adolescente, avertie par son instinct surnaturel - si utile au combat - sentie que l'animal qui lui faisait face n'était pas vraiment ce qu'il paraissait être. D'un coup d'aile, le volatile s'en fut vers l'aval du torrent, la direction empruntée par les gobelins.

À l'ombre de la forêt, Saber avançait vers le sud-ouest. Sa progression fut ininterrompue pendant un long et uniforme moment. Toutefois, arrivée à une patte d'oie, elle discerna dans la boue des empreintes de loups, grandes et profondément imprimées. Les canidés qui étaient passés là étaient d'une taille totalement inaccoutumée en cette région. De plus, ils transportaient un poids qui ne pouvait s'expliquer que par la présence d'un cavalier. L'adolescente traça mentalement deux lignes dans le sol, correspondant, à une foulée de loup, puis divisa par quatre les traces. Elle acquiesça. Six loups et leurs cavaliers gobelins étaient venus du nord-est avant d'obliquer par la route conduisant à Refuge. Artoria n'avait d'autre choix que d'emprunter le même chemin… ou plus exactement une route parallèle. Heureusement, le blanc destrier du prince Pélage avançait presque aussi rapidement au milieu des sous-bois que sur la route. Et il était quasi silencieux.

Au bout de deux lieues, la jeune écuyère ralentit et prêta l'oreille. Trois loups passaient sur la route. Comme elle l'avait pensé, ils étaient vraiment énormes et portaient des gobelins sur leurs dos. Pas vraiment une bonne chose… Quelque fut la raison qui poussait certains éclaireurs à revenir sur leurs pas, elle se trouvait maintenant entre les deux groupes. Artoria Pendragon songea un instant à couper plein sud au travers de la forêt. Cependant, elle ignorait tout du terrain et ne pouvait pas suivre le soleil car les branches d'arbres le cachait à ses yeux.

Il lui fallait donc continuer en longeant la route.


Les heures passaient et la nuit était à présent proche. Pour compliquer le tout, l'écuyère sentit revenir sa faim.

Le seul village qu'elle ait découvert, de simples huttes de charbonniers, était à l'abandon. L'endroit avait subi une visite peu amicale… Une lance gobeline oubliée sur les lieux désignait clairement les envahisseurs. Les seuls corps qu'elle avait trouvés sur place étaient ceux de vieillards. Les gobelins s'étaient emparés de tous les villageois dans la force de l'âge, ainsi que les enfants, et les avaient conduits ailleurs. Ce qu'ils comptaient en faire, Artoria préférait ne pas l'imaginer.

Le grand destrier du prince avait repris sa route. Sur son dos, Saber avançait toujours vers le sud-ouest, par des petits sentiers ombragés, bien à l'abri d'une éventuelle patrouille aérienne. Elle n'avait pas fait de rencontre depuis la veille, bonne ou mauvaise, mais restait prudente.

Une rumeur confuse perça soudain sur son humeur morose. Artoria tira sur les rênes de sa monture et écouta attentivement. On dirait, oui… une bataille ! Hennissements, heurts métalliques, cris, cors de guerre, ces bruits lointains presque inaudibles signalaient la présence de deux armées en plein combat. L'écuyère hésita, tiraillée entre la curiosité et la prudence. D'un côté, en apprendre plus sur l'invasion faisait entièrement partie de sa mission. De l'autre, se rapprocher présentait des risques très importants. Frustrée, Artoria tournait la tête en tout sens, les échos se répercutaient, renvoyés par les arbres de la forêt. Incapable de s'orienter, elle pouvait aussi bien se jeter sur les gobelins en voulant s'éloigner, que passer au large.

Le mieux était de se repérer avant de prendre une décision. La jeune écuyère mit pied à terre et entreprit de monter sur l'arbre le plus haut au bord du chemin. Il y avait quelques avantages à avoir vécu une seconde enfance récemment. Saber avait pu s'exercer à cette activité. Arrivée aux plus hautes branches, elle se tourna d'un côté et de l'autre. Un miroitement lui tira un petit coup de cœur. C'était… la Bjousae. Il ne pouvait y avoir aucun autre fleuve de cette taille coulant du nord au sud dans cette région. D'après la carte, la route royale franchissait deux fois les méandres du fleuve avant d'atteindre Refuge, la capitale de la Ménévie. Le deuxième pont ne devait pas être très éloigné. Plus au sud, mais toujours sur le cours d'eau, montait une colonne de fumée. Impossible de rien voir d'autre à cette distance. Néanmoins, il n'y avait aucun doute, l'origine des combats devait se trouver là bas.

Artoria Pendragon se dépêcha de regagner le sol. Elle prit son cheval par la bride et s'enfonça dans la forêt en direction de l'ouest. Pour l'instant, il lui fallait éviter les hordes de peaux vertes qui essayaient de franchir la Bjoulsae. Il ne manquait certainement pas de chemins praticables plus en aval du fleuve. Des bacs ou sinon des barques de pêcheur… en tout cas ailleurs que le point choisis par les gobelins pour passer en force.

Au bout de seulement quelques kilomètres, l'apprenti chevalier tomba sur un chemin plus important que celui qu'elle suivait jusque là. La route de terre n'était pas vide… des corps la jonchaient. Des gobelins, des orques et même un troll mort appuyé contre un arbre. Ils étaient entourés de soldats brétons aux armures brisées et aux boucliers rompus.

Un gémissement la fit tressaillir. Tout le monde n'était pas mort en ces lieux. Un jeune homme gisait au sol. Artoria le retourna, son bras droit formait un angle grotesque… brisé et une fracture ouverte vu le sang qui s'écoulait. Il avait aussi une blessure au flanc. Saber lui souleva la tête, lui caressant le front.

- Que s'est-il passé ?

L'homme battit des paupières et ouvrit des yeux fiévreux.

- Nous… (il toussa) nous conduisions un groupe de réfugiés à Refuge et les… orques nous ont attaqués… c'était horrible. Les gens avec nous…

- Oui ?

- Ont-ils réussis à s'enfuir ?

- Je ne sais pas…

Au milieu des corps de toute origine, l'apprentie chevalier vit une petite poupée de paille tressée. Il n'y avait pas d'autres preuves que des non-combattants soient passés par là.

- Quel est votre nom, soldat ?

- Oct… Octavian…

- Je suis désolée, je peux vous emmener avec moi. Je vais soigner vos plaies comme je le peux et vous emmener à l'abri des arbres. Je n'ai pas non plus de vivres à vous laisser, je n'en dispose pas moi-même. Si je le peux je retrouverais les réfugiés et je les sauverais.

Affectée par la situation, Artoria remonta en selle une fois le soldat soigné et reprit sa route vers le sud.


Le cheval hennit de douleur et roula au sol. Sa cavalière tomba sur le dos et seul un réflexe lui permit d'éviter que sa monture ne l'écrase dans son agonie. Artoria Pendragon plissa les yeux à la vue de la flèche qui saillait dans le poitrail de son étalon. Un instant après, elle était debout et courrait vers l'abri des arbres de la forêt. D'autres traits se mirent siffler à ses oreilles. Les tireurs n'étaient guère expérimentés et leurs projectiles s'égarèrent dans les ramures ou bien se fichèrent dans les troncs proches.

L'écuyère se retourna pour voir des gobelins sortir des bosquets. Leur chef était un orque énorme, armé d'un fouet. Il frappait sans ménagement ses subordonnés, les injuriant, parce qu'ils ne courraient pas assez vite à sa poursuite. Artoria n'était pas encore prête à mourir. Elle s'élança parmi les bosquets, déchirants ses vêtements dans les ronces, giflée par les branches basses. L'apprentie chevalier émergea à flanc de colline, son pied glissa et elle roula en bas de la pente, au milieu d'une pluie de gravillons. Sans prendre la peine de vérifier ses blessures, l'adolescente reprit sa course. Elle pataugea dans un ruisseau et monta vers la colline suivante.

Un croassement retentit au-dessus d'elle. Se retournant, Artoria Pendragon vit que le corbeau cerclait. D'un coup d'aile, il repartit en direction des gobelins déployés de l'autre côté de l'étroit vallon. Alors que l'un des peaux vertes se tournait vers lui, il fit demi-tour pour filer comme une flèche vers Saber, poussant à nouveau son cri en effectuant un virage au-dessus de sa tête. Pas étonnant que les gobelins la retrouvent toujours. Le corbeau se comportait comme une sorte de guide.

Traquée, l'écuyère vit soudain un étroit tunnel. Les pierres qui formaient le chambranle étaient clairement le travail d'êtres intelligents. Toutefois, le gel avait fendillé le rocher et des racines se déployaient en éventail. S'il y avait sans doute eu un jour une porte pour clore le passage, celle ci avait disparu depuis longtemps.

Saber hésita un bref instant. Elle était pour le moment cachée des yeux des gobelins par les arbres et le relief accidenté. Cependant, les créatures avaient dû poursuivre leur chemin pour se déployer et la rabattre. Le sommet de la colline était nu. Elle y serait exposée de toute part aux yeux et aux projectiles des peaux vertes. Artoria n'avait donc pas le choix.

Elle se servit de sa guimpe pour repousser les toiles d'araignées et le rideau de racines qui pendait de la voûte. L'intérieur était totalement obscur. Toutefois, elle avait des sens très développés. Le sol était plat, pavé… c'était un travail soigné. Probablement un passage construit par les Nains. Artoria pressa le pas pour s'éloigner de l'entrée. Elle marchait depuis peut-être une demi-lieue quand elle remarqua quelque chose au sol. L'adolescente s'approcha et reconnut un squelette. Probablement un voyageur qui avait fini par s'égarer dans les ténèbres. La princesse de la nuit s'agenouilla pour fouiller le corps. Il avait une bourse remplie et une dague qui ne lui serait sans doute plus guère utile. Elle se les appropria, le visage fermé.

Le couloir s'élargissait à cet endroit, sans doute pour former une pièce de taille conséquente. Toutefois, sa vue ne portait qu'à quelques mètres dans des ténèbres aussi profondes. La jeune fille ramassa quelques petites pierres et les lança l'une après l'autre. Les cailloux heurtèrent les parois dans toutes les directions. Avec prudence, Saber longea le mur à sa droite. Au bout d'une dizaine de pas, ses doigts ne trouvèrent que le vide. Il y avait un passage. L'air y avait l'haleine froide et humide des souterrains insuffisamment aérés. L'écuyère ne voyait qu'un couloir en très légère pente. Elle continua sa route première encore une dizaine de mètres et se heurta à un nouveau vide.

En fait, la salle était le croisement de plusieurs dizaines de galeries. Au bout d'un long moment, Saber sentit un courant d'air venu d'un des passages. Elle pressa le pas et vit bientôt la lumière du jour.

Artoria ressortit par un passage exactement semblable à celui par lequel elle avait accédé au monde souterrain. Comme pour ce dernier, l'entrée était située à flanc de colline. Le soleil qui l'accueilli était bas car l'écuyère avait marché de longues heures, parcourant sans doute une dizaine de lieues.


Malgré sa fatigue, Artoria avait progressé toute la nuit. La perte de son étalon était un coup très dur. Ses sacoches et sa couverture avaient disparu avec lui, ce qui était gênant. Plus grave, la seule manière qui lui restait de progresser était la marche. Et pour comble de malheur, elle émergea des collines au petit matin pour se retrouver face à la plaine de la Bjoulsae.

L'homme avait marqué la région de son empreinte. Il avait tracé routes et champs, élevé les fermettes et les hameaux qui s'étendaient à ses pieds. Le tout était éclairé par un beau soleil d'été. Cela aurait un jour plaisant pour les habitants. Seulement, le plus proche village se trouvait à l'abandon, les portes fracassées, les meubles et des objets du quotidiens, brisés, abandonnés dans la rue, détruits pour le goût de détruire.

Les avant-gardes de l'armée orque étaient passées. Ce n'était pourtant pas le plus grave. Elle pouvait voir la grande route royale au nord-est, elle décrivait une large courbe avant de continuer au sud. Malgré la distance, l'apprentie chevalier pouvait voir la horde qui s'avançait sur toute la largeur de la chaussée.

Sans s'arrêter, elle reprit sa course plein sud.

La chance lui sourit lorsqu'elle trouva un ruisseau encaissé, dissimulé des deux côtés par des haies d'arbres. Les éclaireurs gobelins ne pouvaient la voir et le cours d'eau la conduirait forcément à la Bjousae. Là, il lui faudrait aviser.

Au bout d'une heure de marche, elle atteignit le cadavre d'un lézard ailé comme ceux qui servaient de monture aérienne aux gobelins. La bestiole avait été transpercée par une flèche qui saillait dans sa poitrine. Elle s'était ensuite abattue au sol et dans les convulsions de l'agonie s'était retournée pour noyer son cavalier. Artoria ne voyait que le bras du gobelin sous la dépouille.

Ce fut sa seule rencontre avec l'ennemi et elle la rassura un peu. La deuxième nuit, depuis la perte de sa monture, l'apprentie chevalier atteignit un petit village sur la Bjoulsae. Les maisons sur pilotis avaient été pillées, abandonnées. Encore une fois, il n'y avait que des cadavres de gens âgés abandonné sur place. Il lui fallait traverser. Cependant, il ne restait aucune barque d'aucune sorte.

Par dépit, Saber descendit le cours d'eau. La lune en faucille illuminait faiblement la rive du fleuve. Le vent se taisait, et la faune troublée par les événements des derniers jours se cachait. La paix et le calme du paysage apaisa quelque peu la jeune fille.

Un tronc impeccablement scié et démuni de ses banches avait touché ici la rive, sans doute un oublié d'une cargaison de bois flotté à destination de l'aval.

En dépit de sa pâleur de porcelaine et de sa frêle silhouette de jeune fille, Artoria Pendragon avait un cœur de dragon immature dans sa poitrine. Ce dernier lui donnait une force terrible. Elle poussa le tronc, s'engageant à sa suite dans l'eau fraiche. L'onde gardait heureusement une partie de la chaleur du soleil de l'été.

Accrochée au tronc, l'écuyère écoutait de toutes ses oreilles. Si la rive est – d'où elle venait- était parfaitement silencieuse, des hennissements de chevaux provenaient de la rive ouest. Précautionneusement, Saber se tourna de ce côté. Il y avait là l'éclat d'un feu de camp. Les cavaliers qui s'y étaient installés avaient été surpris en pleine nuit. Des silhouettes s'affrontaient en ombres chinoises au milieu des cris, des heurts d'acier. L'écuyère fut doublement heureuse de la pénombre de la nuit. L'absence de lumière dissimulait le tronc auquel elle s'accrochait. En retour, elle lui cachait une nouvelle scène d'horreur.

Au levé du soleil, Saber toucha terre dans une anse boueuse. Le brouillard matinal masquait les bosquets qui poussaient au bord de l'eau. Il n'y avait aucun signe de vie alentour, quoique le sol garde l'empreinte de milliers de pas qui se dirigeaient vers l'ouest. Quelques heures plus tard, plaquée dans le bas côté d'une route, la jeune fille vit passer des gobelins sur un chariot d'approvisionnement tiré par des bœufs. C'était rageant, quoi qu'Artoria fasse, elle restait à l'arrière des positions ennemies. Une chose, cependant, s'était améliorée. Elle était à présent près de Refuge, sur la bonne rive du fleuve. Le but de son voyage n'était plus très loin.


Artoria Pendragon courut lorsque le capitaine des arbalétriers le lui dit. Le passage était effectivement délicat. Les deux camps se trouvaient de part et d'autre de l'Osma, un affluent de la Bjoulsae. Pour traverser la rivière, il fallait franchir un pont flotté et fortifié qui était, en fait, la raison d'être de ces forts de bois. Les chaînes qui reliaient les petites embarcations étaient chargées d'arrêter les longues pirogues de guerre des gobelins.

Alors que la jeune fille courait, pliés en deux, pour gagner l'autre rive, elle put voir les nombreux archers à leurs postes. Ces hommes avaient des casques circulaires avec une pointe et une bordure de fourrure de laquelle pendait un camail de fer qui ne laissait apparent que leurs visages. Une brigantine verte ornée du blason aux trois roses de la Ménévie les vêtait, les bras et les jambes se couvraient de maille. Ils se servaient d'arcs d'if aussi grands qu'un homme. À la ceinture pendait un carquois garnis de longues flèches.

Saber s'accrocha à un pieu lorsque le pont se mit à tanguer, secoué par la chute de lourdes pierres soulevant de hautes gerbes d'eau. Elle se tourna en direction des tirs pour découvrir un retranchement de terre levée renforcé de mantelets protégeant une batterie de pierriers brétons. Après leur salve à l'encontre des pirogues gobelines, ils étaient en cours de rechargement.

Avancez, ragea l'officier, on est sous le feu ennemi !

Effectivement, on pouvait entendre le bruit des flèches qui heurtaient la palissade suspendue au dessus de l'eau. Cela évoquait la grêle, mais les archers brétons qui s'abritaient derrière les troncs n'en menaient pas large.

Artoria serra les dents et s'efforça de reprendre l'avance. Ils arrivèrent ainsi à la porte du fort de bois. L'entrée côté rivière était ouverte, bien que gardée par une section de vougiers portant des brigantines, la tête coiffée d'une salade à visière fixe et couvre-nuque.

Ils pénétrèrent en même temps que des cavaliers légers assis sur de hautes selles décorées. Ces hommes étaient imprégnés de l'odeur de la transpiration, de la fumée et celle cuivrée du sang. Leurs armes étaient émoussées et certaines montures portaient les cadavres de leurs cavaliers couchés par le travers.

Le camp, en dépit de sa taille réduite, grouillait de monde. Il y régnait une atmosphère de précipitation, de violence. Au pied du mur nord, des hommes s'occupaient de recharger leurs arbalètes, avant de grimper l'échelle jusqu'au chemin de ronde. Ils s'y joignaient à d'autres défenseurs qui jetaient des pierres sur des adversaires invisibles... mais bruyants... que l'on deviné pressés de l'autre côté du rempart de bois.

Des centaines de nattes étaient étendues, à même la terre, pour accueillir les blessés. Les bonnes prêtresses de Kynareth s'occupaient de les soigner. Un prêtre d'Arkay à longue barbe blanche, entouré de deux assistants armés d'encensoirs, se chargeait de donner l'ultime sacrement aux mourants.

Venez, poursuivis son guide, le capitaine va vous recevoir.

Au milieu des tentes rondes qui s'alignaient contre le mur ouest, une d'elle se rendait particulièrement remarquable par sa taille. Ce véritable château de toile était centré sur une vaste table qu'entourait des chevaliers en armure, heaumes au creux du bras, penchés sur les cartes qui y étaient étalées. Artoria fut conduits devant un noble seigneur vêtu d'un pourpoint de soie bordée de zibeline et un chaperon écarlate. La ceinture à sa taille retenait un fourreau d'épée décoré de plaques d'orfèvreries où brillait un arc en ciel de pierres précieuses.

- Soyez la bienvenue, je suis le capitaine de Hauteclair. J'ai pour mission d'évacuer tous les habitants que je trouverais et les réserves de nourriture des villages proches.