À nouveau, un peu de vocabulaire médiéval.
Un couillard est une sorte de trébuchet, c'est à dire une machine de siège reposant sur le principe de la fronde. Il doit son nom (de "couille", bourse) au fait que son balancier est fait de deux grands sacs remplis de pierres. Cela permet de changer rapidement le poids du contrepoids lequel contrôle la portée de l'arme. Dans la famille des trébuchets c'est une arme relativement peu puissante, mais cela est compensé par sa petite taille, et sa rapidité de tir. On l'utilise généralement sur les remparts des villes fortifiées.
Un châtelet est littéralement un petit château. Le terme ne désigne pas un édifice indépendant, mais une fortification édifiée autour d'une porte pour en assurer la protection. Le quartier du châtelet à Paris se trouve à l'emplacement d'une des portes de la ville et servait comme prison. Les prix des locations étaient très bas dans le quartier du châtelet à cause de la "chambre d'hypocras" la salle de torture qu'elle hébergeait.
Circonvallation et Contrevallation, voilà deux termes qui relèvent de l'art de la Poliorcétique, c'est à dire le fait de mener le siège de places-fortes, châteaux et cités. Une circonvallation est un réseau de tranchés (ou de palissades) qui entourent une cité et permettent à l'assiégeant de se protéger des tirs de l'assiégé. La contrevallation est un cercle plus vaste, tourné vers l'extérieur et destiné à empêcher une armée de secours de lever un siège. L'exemple le plus connu de ce double dispositif est celui créé par Jules César à Alésia.
Le Siège
(Deuxième partie)
La population entière de la ville semblait s'être rassemblée devant les portes. En dépit de son escorte, et de sa cotte de maille - cadeau du roi- Artoria eut toutes les peines à gagner l'escalier qui conduisait aux murailles du châtelet bâti sur l'entrée.
Le nouveau chevalier de la Rose se joignit au capitaine Hauteclaire à l'abri des merlons. Ce dernier se disputait avec un de ses subordonnés, visiblement, ce vétéran était atterré :
- C'est de la folie de tenter une sortie, surtout avec des miliciens. La moitié d'entre eux a vécu trop d'hivers ou pas assez. Ils vont se faire massacrer, et pour rien en plus !
Hauteclaire prenait très mal de voir ses ordres critiqués. Sur le point de répliquer avec vigueur, l'officier fut devancé par Artoria Pendragon :
- Capitaine, qu'est-ce qui vous laisse à penser qu'une attaque des lignes ennemies serait opportune ?
L'officier eut un geste de mépris en direction des gobelins qui s'affairaient dans la plaine à creuser des tranchées et élever des barricades :
- L'ennemi est faible et les orques ne sont que des barbares stupides.
Artoria ne fit qu'acquiescer :
- Pardonnez mon impudence, capitaine, nous venons d'essuyer trois défaites contre cet ennemi "faible". Si nous nous élançons à nouveau à l'attaque sans rien apprendre de nos précédents échecs, est-ce que cela ne fait pas de nous des "barbares stupides" ?
Hauteclaire blêmit.
- L'important n'est pas d'infliger de lourdes pertes à l'ennemi. Il s'agit simplement retarder l'assaut contre les murailles. Le temps joue en notre faveur, en gagner nous fera remporter cette bataille. Au conseil du roi, n'avez-vous pas pressé que l'on attaquât l'ennemi avant qu'il n'achève d'élever ses retranchements ?
- Certes, capitaine. Mais je n'ai jamais parlé d'un assaut frontal avec des miliciens inexpérimentés contre un ennemi en large supériorité numérique.
Le beau visage d'Artoria affichait une expression de froide colère, et elle assénait des vérités sur le même ton qu'un autre aurait dit "imbécile".
- Sa Majesté m'a nommé à la tête de cette contre-attaque, dame Pendragon. Vous avez vos ordres.
Et pour bien signifier que l'entretient était clôt, le capitaine se retourna pour distribuer ses instructions aux arbalétriers qui prenaient position autour d'eux. Sur la droite, avec un impressionnant grincement, un couillard installé sur un fortin lança un projectile recouvert de poix. Décrivant une parabole enflammée, le boulet s'abattit au milieu de régiments de cavaliers crevassais en armures de fourrure.
Une pluie de flèches s'éleva en riposte. Les traits claquèrent sur les créneaux, ne faisant que peu de victimes. En retour, les carreaux tirés depuis les meurtrières des tours et du chemin de ronde frappèrent les gobelins qui se dispersèrent.
Escortée par les soldats du capitaine, Saber rejoignit la cour intérieure du châtelet. Autour d'elle, les miliciens achevaient de se préparer.
- Fermez les portes intérieures.
Le claquement des vantaux ferrés scellant l'entrée vers la ville fit frémir les paysans qui jetaient des regards de bêtes traquées autour d'eux. Déjà, le jeune chevalier donnait l'ordre suivant :
- Abaissez le pont-levis !
La troupe, mélangeant militaires et civils, ces derniers souvent sans armures, armés de surplus militaires dépareillés, s'ébranla avec des cris destinés à soutenir leur moral défaillant.
Le vétéran avait eu raison. Il ne s'agissait pas d'une bataille, tout au plus d'un massacre unilatéral. En dépit du soutien offert par les arbalétriers et le couillard postés sur les remparts, les miliciens furent accueillis par une volée de flèches aussi dense qu'un mur de briques. Les premiers rangs s'effondrèrent criblés de projectiles. Les hommes qui suivaient voulurent reculer mais, poussés par les combattants qui continuaient à sortir du châtelet, trébuchèrent sur les cadavres et les traits fichés dans le pont-levis. Déjà, les archers gobelins envoyaient vers le ciel une nouvelle nuée meurtrière. La pluie de traits sifflants, empennés de plumes de corbeau, retomba en cloche parmi les miliciens qu'ils désorganisèrent, fauchant des vies par dizaines, semant la terreur.
La moitié des hommes était tombée avant que le régiment n'arrive dans la plaine libre. À ce moment, les gobelins chargèrent. Au premier rang des défenseurs, Artoria faucha un humanoïde au moment où il se jetait sur elle, faisant sauter sa tête de ses épaules dans une giclée de sang. Un second adversaire leva son bouclier de planches de bois maniant sans grand talent un méchant couperet de fer. Saber para, échangeant quelques horions, puis donna un violent coup de bouclier. Le petit humanoïde vert fut frappé en plein visage, le nez réduit en bouilli. Aveuglé de larmes, il laissa une ouverture dans sa défense... et s'effondra le cœur transpercé par l'épée maniée par le chevalier.
Autour d'elle, la bataille avait dégénéré en une mêlée brutale. Les miliciens de Refuge se battaient désespérément contre une marée de gobelins qui se pressaient autour d'eux, les attaquants de tous côtés. Morts et mourants encombraient le sol. Pire encore, un ogre s'avançait parmi les rangs ennemis. Le monstre primitif maniait un Morgenstern aussi grand qu'un jeune arbre. Il écrasa un premier milicien comme s'il s'agissait d'un moucheron puis faucha d'un revers négligeant un soldat qui courrait vers lui masse d'arme levée.
Au milieu de la mêlée, faisant volter son cheval entre trois orques en armure d'orichalque, Hauteclaire vit cependant arriver la menace :
- Il faut arrêter ce monstre, sinon nous sommes perdus.
Le capitaine avait raison. En temps normal, les gobelins étaient lâches. Cependant, ils réagissaient fortement à la présence d'un chef puissant. En fait... quand ils avaient plus peur de ce dernier que de leurs ennemis, ils combattaient avec acharnement.
Prana Burst !
Artoria courut en avant. Les deux adversaires se trouvèrent face à face. D'un côté, un ogre énorme et musculeux, vêtus de fourrures sales et brandissant une massue couverte de pointe. En face, une frêle jeune fille, de la moitié de sa taille, vêtue de mailles sous le hoqueton d'argent aux armes de la Ménévie. Ses cheveux étaient cachés par le camail et le Chapel-de-fer qui couvraient sa tête. Seul son visage apparaissait et ses magnifiques yeux d'émeraude fixèrent ceux entièrement noir du monstre.
La jeune fille serra les dents. Contrairement à celui qu'elle avait précédemment affronté, cet ogre était indemne. Ses chances de l'emporter étaient faibles. Sauf que...
Lentement, elle étendit son épée, pointe dirigée vers la terre, puis un cri sourd et profond, monta lentement de ses lèvres. Autour d'elle, le vent se mit à forcir, s'enroulant autour de sa silhouette et faisant battre le hoqueton de tissu autour de ses jambes. La lame qu'elle brandissait disparut... la Barrier of the Wind King distordant la vue et la camouflant.
Soudain, elle bondit en avant. L'accélération produite à la fois par le Prana Burst et la diminution de la pression de l'air provoquée par the Sword of the Wind King permit à Saber de se matérialiser directement devant son adversaire stupéfait et de l'ouvrir de bas en haut d'une profonde blessure.
Grièvement blessé, l'humanoïde n'était pas pour autant mort. Il riposta, frappant dans le vide à plusieurs reprises. Plus rapide, Artoria esquivait et ripostait, le harcelant de multiples estafilades. Toutefois, le cœur de dragon dans sa poitrine n'était pas encore mature et une utilisation aussi soutenue lui provoquait des tiraillements de douleur. Soudainement, elle sentit comme un violent coup dans sa poitrine. Le monde prit une couleur rouge et se dédoubla. Saber chancela et son visage se crispa, ruisselant de sueur.
L'ogre ne laissa pas passer sa chance. Son arme faucha latéralement Artoria qui n'eut que le temps de lever son bouclier pour freiner le coup. La protection se volatilisa, projetant des fragments de bois dans touts les directions, tandis que le Morgenstern la frappait à la hanche. Il y eut un bruit sec. Soulevée du sol, la jeune fille retomba quelques mètres plus loin avant de rouler à plusieurs reprises sur elle-même.
Saber se redressa péniblement, incapable de s'appuyer sur sa jambe gauche. L'épée était réapparue dans sa main.
L'ogre se jeta en avant en braillant, mais une nouvelle fois le minuscule chevalier esquiva de côté; sa lame s'abattit à l'arrière de la cheville... tranchant les tendons d'Achille. Le monstre sentit sa jambe se dérober et tomba sur un genou. Avant qu'il ne puisse esquiver un geste, une pointe d'acier poussée à deux mains s'enfonça par sa bouche, au travers de son palais, pour lui transpercer le cerveau !
La mort du colosse eut un effet immédiat, les gobelins s'égayèrent en poussant des cris de terreur, refluant loin des défenseurs de la porte. Néanmoins, plus de la moitié des Brétons avaient déjà péri et d'autres ennemis convergeaient vers eux.
Le capitaine Hauteclaire leva son épée en direction des murailles de la ville :
- Replions-nous, tant que nous le pouvons encore.
Revirement sain mais, hélas, tardif.
Volontairement en queue des rescapés, Artoria s'efforça d'aider les retardataires qui tentaient d'échapper à l'anéantissement. Parmi eux, le jeune chevalier reconnut le vétéran qui avait déconseillé la sortie. Couvert de blessures, il titubait. Lorsqu'un cavalier crevassais chargea, Artoria s'interposa, levant un bouclier prit sur un cadavre. Elle dévia la lame puis de son épée perça l'ennemi à l'aine. Il tomba dans un grand cri. Le vétéran n'était pas sauvé pour autant. Deux autres cavaliers dépassèrent Artoria, et abattirent le blessé avec leurs lames d'ossements incrutées de dents. Lorsque l'un d'eux se pencha pour ramasser la tête décapitée, une fureur rouge prit possession du Roi des Chevaliers. Les barbares périrent en un instant. Des gobelins leur succédèrent. Poissée d'écarlate jusqu'à l'épaule, Artoria en fit périr une dizaine avant qu'un groupe de soldats ne ressorte du châtelet pour l'empoigner et le tirer de force à l'intérieur des remparts.
Les vêtements en loques, couverte de son sang et de celui de ses ennemis, la jeune chevalière escalada l'escalier des remparts. Appuyée aux créneaux, elle put regarder le champ de bataille. La poterne ayant claqué devant eux, les gobelins refluaient à présent avec des couinements de dépit. Le sol était jonché de morts... mais il s'agissait essentiellement de ceux des miliciens.
Soudain vidée de toute force, la jeune fille s'assit à même le chemin de ronde, le visage transformé en masque de marbre. Comme le capitaine Hauteclaire passait devant elle, Artoria lui demanda quelle était la situation. L'officier eut un geste de frustration :
- Les gobelins se replient hors de portée de nos arbalètes. Nous avons perdu un millier d'hommes et eux... trois cent ou quatre cent. Nous avons démontré que nous ne pouvions pas attaquer leurs positions et donc qu'ils n'avaient donc pas besoin de les fortifier.
L'assaut avait été bien pire que vain ! Il s'agissait d'un désastre...
Quelques jours s'écoulèrent, permettant aux talents d'auto-guérison de Saber de refermer ses plaies. Sa démonstration de puissance lors de l'affrontement des portes lui avait gagné un respect accru de la part des seigneurs comme des simples combattants.
Cependant, l'échec de l'assaut monté par le capitaine Hauteclaire avait rendu les officiers du roi Eadwyre craintifs. L'opinion majoritaire était maintenant de rester derrière les murs et de n'en plus sortir... ce qui condamnait la ville à terme.
Le 6 Hautzénith, enfin, les orques montèrent à l'assaut.
Le bras du couillard, brutalement relâché, fit tournoyer sa fronde, propulsant un boulet de pierre recouvert de poix. Le projectile décrivit un arc igné avant de heurter une tour de siège que l'on poussait vers les remparts. L'édifice de bois s'effondra au milieu d'une pluie de planches brisées et de flammèches.
Plus près des remparts, des boucliers sur roue servaient d'abris à des archers qui tiraient vers les créneaux, entrant en duel avec les arbalétriers qui s'y trouvaient. De temps en temps un cri montait du chemin de ronde. Néanmoins, le sol devant les douves se trouvait jonché de gobelins morts, percés de carreaux.
Entre les deux tours flanquant la porte, une dizaine d'hommes barbus, en robe de soie, portant capuchons ou chapeaux pointus s'appuyaient sur de lourds bâtons. L'un d'eux tendit les mains. Un arc électrique les réunit, faisant grossir entre elles une sphère de lumière bleuté. Soudain, le mage relâcha une décharge de foudre en direction du bélier qui s'avançait vers le pont-levis. Les gobelins périrent tous, foudroyés par l'éclair qui, passant de l'un à l'autre, les électrocuta proprement.
Deux minotaures dépassèrent le site de carnage, franchissant les douves comblées par des fascines avant de commencer à tambouriner à coup de hache sur la porte. Au-dessus d'eux, deux orifices circulaires crachèrent un liquide noir et huileux qui les éclaboussa. L'instant d'après, une main leur lançait un pot de terre où brûlait une mèche. L'incendie qui s'alluma alors fut comme une explosion qui embrasa le pétrole brut. Les deux hommes-taureaux se débattirent un instant dans les flammes, noircirent et s'effondrèrent.
Au prix de mille difficultés, criblés de carreaux et de traits incendiaires, laissant derrière elle un sillage de morts, une tour de siège arriva jusqu'aux murs de Refuge. Le pont-levis s'abattit sur les merlons. Aussitôt, un bloc compact d'orque s'avança boucliers contre boucliers. Ils se heurtèrent à des chevaliers du Lys en armure de plate, maniant des épées à deux mains, tandis que l'on tirait sur eux de toutes les tours proches et que des corps tombaient dans le vide en hurlant.
L'assaut était contenu... bien que difficilement. Toutefois, deux mages arrivèrent. Le premier invoqua un Daedroth, une créature d'Oblivion ressemblant à un lézard cuirassé et à tête de crocodile. Levant une main, le monstre jeta un sort sur les rangs pressés des orques qui continuaient à avancer sur le pont-levis. Aussitôt des vapeurs vertes et méphitiques enveloppèrent les humanoïdes. Empoisonnés, ils suffoquaient et périrent alors que le lézard humanoïde matérialisa une hache à deux mains qui lui servit aussitôt à fendre crânes et poitrines.
Pendant ce temps, le deuxième mage forma une boule de feu et la jeta à l'intérieur de la tour roulante, carbonisant les orques présents. Les flammes se communiquèrent à la structure de bois qui bientôt s'embrasa comme une torche.
Partout, l'assaut contre les murailles de Refuge tournait à la débâcle.
Le capitaine Gayal résuma les combats du jour :
- Si nos ennemis continuent à attaquer de manière aussi stupide, notre victoire est assurée. Néanmoins, l'ennemi construit des mangonneaux et des trébuchets dans son camp. Une fois ces machines de siège achevées, ils pourront bombarder le chemin de ronde ou détruire les tours.
Le roi Eadwyre secoua la tête :
- J'en doute fort, capitaine. Les murailles font huit mètres d'épaisseur.
Le capitaine Hauteclaire soupira :
- N'oubliez pas que les orques sont des mineurs d'exception. Ils pourraient très bien creuser un tunnel sous nos remparts.
- Dans ce cas, posons des bassines d'eau près des murs. Si des rides apparaissent à la surface, c'est que quelqu'un creuse en dessous. Nous pourrons alors commencer une contre-mine et les assaillir dans leur tunnel.
La remarque du roi montrait qu'il connaissait bien l'art du siège et ses mille ruses. Gayal reprit la parole :
- Toutefois, ces mesures défensives ne règlent pas le fond du problème. Nous devons contre-attaquer.
Eadwyre se caressa la barbe :
- Certes, mais la précédente tentative a tourné à la catastrophe.
- Écoutons, dame Pendragon nous expliquer son plan.
Tous les hommes présents se tournèrent vers la seule femme présente, en plus de la reine Barenzia. En dépit de sa petite taille et sa silhouette fluette, elle portait la cotte de maille sans effort. Son visage ovale aux traits fins était encadré de cheveux blonds dominés par une ahoge. Une natte enroulée à l'arrière de sa tête était tenue en place par un ruban bleu. Cependant, ce que l'on remarquait surtout c'était ses yeux verts et lumineux, pour l'heure légèrement plissés.
- Messeigneurs, je ne propose pas une attaque frontale. Le port est toujours entre nos mains et nous avons des navires. Je propose de débarquer des troupes de nuit, à l'extérieur du périmètre du siège. Nos ennemis sont trop confiants. Ils n'ont pas construits de contrevallations pour défendre leurs camps contre une attaque venue de l'extérieur. Ensuite...
Saber expliqua pendant plusieurs minutes, impressionnant les seigneurs présents. Le roi donna l'autorisation d'appliquer sa tactique.
Dans le ciel, les nuages sombres ne laissaient deviner que quelques étoiles qui apparaissaient entre les déchirures des brumes célestes. Les lunes du monde de Nirn ne pouvaient être discernées que par une vague clarté. À cet instant, un zigzag bleu-blanc se déchargea sur le fond du ciel. Éphémère, il silhouetta les bois le long de la Bjoulsae et... une caraque qui s'allégeait de sa cargaison humaine. Le tonnerre fit lever des regards inquiets. Il ne fallait pas que les sentinelles ennemies soient plus attentives qu'elles ne le devraient.
Les hommes d'armes incommodés par l'orage, pressèrent le pas. Les Brétons étaient légèrement armés, peu équipés. Ils eurent vite décampé. L'embarcation se replia alors vers l'autre rive, toutes lanternes éteintes.
Comme la troupe pénétrait sous les frondaisons, un second éclair serpenta dans le firmament obscur. Le gong de bronze du tonnerre se répercuta interminablement dans la campagne retournée aux ténèbres. Précédant les premières gouttes d'une pluie qui se mit bientôt à tomber lourdement sur la terre.
Chuchotant pour transmettre ses ordres, Le chevalier Artoria Pendragon regardait son étrange "armée". Des enfants de treize ans, des boutiquiers ventripotents, et même... des mères de famille. Il s'agissait de gens ordinaires qui n'avaient pour tout entraînement que quelques moulinets avec des armes tirées des réserves.
Saber tapa sur l'épaule d'un adolescent portant un casque trop grand pour lui et un couteau à découper.
- Économise ton souffle et reste avec les autres membres de ton peloton. N'oublie pas ton entraînement ! Il faut entourer un ennemi et l'isoler !
Dans la pénombre, la femme-chevalier vit luire les dents du jeune. Sans doute était-ce l'aventure dont ce gamin avait toujours rêvé. Les époques de guerre transforment d'un coup les jeux avec des épées de bois en choses bien plus sinistre. L'ancien roi de Bretagne n'eut pas le cœur d'être celle qui briserait ses illusions, ce mioche comprendrait bien vite la différence.
Sous la pluie, à présent battante, ils se réfugièrent dans les bois.
À seulement deux kilomètres, après le dernier arbre, commençait le camp ennemi. Par cette nuit sombre, on ne discernait que les tentes déployées dans les champs et quelques palissades de rondin isolant les quartiers des officiers. Le vent secouait leurs bannières détrempées. Les envahisseurs s'abritaient. Bien, l'effet de surprise serait complet. Il ne restait que quelques heures avant l'aube. Malgré l'averse et l'orage, les Brétons patientaient. Ils n'étaient pas seuls, d'autres groupes semblables avaient débarqué sous le couvert de la nuit, encerclant les positions ennemies. Au lever du soleil, ils lanceraient un assaut simultané.
Il restait du temps... heureusement, car l'attaque demandait une sérieuse préparation.
Avec le matin, la pluie s'était apaisée. Les nuages gris s'entrouvrirent même pour laisser les premiers rayons du levant transformer la Bjoulsae en coulée de lave en fusion. Son instinct de combat lui soufflait que l'ennemi ne les attendait pas, la surprise serait totale.
L'adolescente monta en selle et tira son épée du fourreau. L'acier étincela d'écarlate, se mêlant à la lueur sanglante de l'aube.
Autour de leur chef, les miliciens tendus serraient leurs armes dépareillées avec toutes les attentions que l'on réservait d'habitude à une amie très aimée." En avant !" Le cri avait à peine quitté les lèvres du Roi des Chevaliers que des cors de guerre et des trompettes retentirent de tous côtés.
Ainsi sonna l'assaut général.
Les troupes sortant des bois situaient correctement leurs objectifs. Les reconnaissances des derniers jours avaient au moins servi à ça. Les chevaliers montés sur leurs destriers caparaçonnées, tenaient encore leurs lances ornées de pennons écarlates à la verticale, chaque heaume portait un cimier orné, souvent la tête d'une créature fantastique. Leurs armures étincelaient. Autour d'eux se déployaient des fantassins : archers, arbalétriers, hallebardiers, hommes d'armes, gardes de refuge.
L'épée de Saber fracassa la tête du premier orque à se dresser sur son chemin. Sa monture, un cheval de guerre entraîné, jeta sa masse en avant comme on lancerait un bélier contre des remparts. La folie se referma autour du chevalier. Gobelins et hommes se pressaient autour d'elle. Des cimeterres menaçaient sa gorge, jetaient des étincelles en heurtant son bouclier. Éclaboussée de sang, Saber ripostait, effaçant les visages haineux qui tourbillonnaient autour d'elle.
Alors que ses hommes la rejoignaient, élargissant la brèche dans les rangs ennemis, Artoria vit un grand barbare jeter à terre un chevalier. Plus par instinct que par réflexion, Elle chargea, transperçant le cœur de l'ennemi. Bien que blessé, le preux se redressa pour remercier le Roi des Chevaliers. Malheureusement, il n'était pas destiné à survivre à cette bataille. Deux flèches se fichèrent coup sur coup dans son dos, le faisant tourbillonner sur lui-même avant de s'effondrer dans la boue.
L'instinct de combat de Saber l'avait une fois encore sauvée. Son destrier avait bondit de côté, répondant aux mouvements de ses genoux et plusieurs projectiles passèrent près d'elle sans la toucher. D'autres traits tombaient parmi les Brétons, infligeant des pertes qui s'alourdissaient rapidement. Cherchant au-delà de la mêlée, Artoria découvrit une frise d'archers juste de l'autre côté d'un mince cordon de Crevassais. Elle cravacha sa monture et faucha dans le mouvement un guerrier blessé qui tentait de s'interposer.
Saber sentit alors un choc dans son dos tandis qu'une poigne de fer se refermait sur ses épaules. Ce ne fut qu'à la vue du sol qui filait entre ses jambes qu'elle comprit qu'elle venait d'être arrachée à sa monture. Levant les yeux, elle découvrit le poitrail puissant d'une vouivre! Le gigantesque reptile ailé la tenait dans une de ses serres... ce n'était pourtant pas le plus grave. Habituellement, ces monstres relâchaient leurs proies en hauteur pour les envoyer se fracasser au sol...
La jeune fille prit son épée entre les dents et dégaina sa dague... qu'elle planta dans le long cou de la vouivre. Hurlant de douleur, le cousin du dragon lâcha Artoria qui se retrouva aussitôt soumise à la pesanteur, chutant lourdement ! Normalement, elle aurait dû périr... mais les dieux veillaient sur Saber. Au moment où elle avait été relâchée, une deuxième vouivre passait juste en dessous de la première. Artoria tomba directement sur son dos ! Par réflexe, elle s'agrippa au harnais, et remonta à la force des bras pour se hisser derrière le cavalier.
L'orque en selle derrière la tête du monstre ne la découvrit qu'à cet instant. Il dégaina une dague et se retourna mais sa passagère involontaire récupéra son épée et le transperça. Prenant le contrôle de la créature, elle la détourna de sa route pour la faire se poser sur le sol devant les portes puis la décapita d'un coup d'épée. Son arrivée avait terrifié des arbalétriers qui s'égayèrent. Cependant, comme des soldats de Ménévie convergeaient vers elle, Artoria se fit reconnaître.
Elle se trouvait à une trentaine de pas des portes de Refuge. Conformément au plan de bataille, une sortie en masse avait commencé aux premières lueurs du jour, doublant celle des troupes débarquées. Tout autour du chevalier, des régiments avançaient et manœuvraient. Leurs tireurs envoyaient des pluies de carreaux vers le gros de la formation ennemie.
Le Roi des Chevaliers avait l'esprit étrangement engourdi. Les plus proches soldats lui parlaient, le visage inquiet. Pourtant, leurs paroles se dissolvaient en bruits criards. Elle fit encore quelques pas puis un vertige brutal la saisit. Alors que le monde tournait autour d'elle, Artoria se retrouva à quatre pattes dans la fange humide. Elle voyait ses mains dans l'herbe et... les filets de sang qui coulaient le long de son bras gauche...
Ah... c'était donc ça ? La vouivre ne l'avait pas "saisie" pour l'arracher au sol. Elle avait planté ses serres dans sa poitrine. La jeune femme ne s'était aperçue ni de la douleur, ni de l'hémorragie, focalisée sur sa survie immédiate, cependant...
Un trou noir absorba le peu d'énergie qu'il lui restait et Saber s'effondra face contre terre.
