Note de l'auteur : J'ai gardé en anglais le nom des villes de Haute-Roche qui n'apparaissent que dans TES II : Daggerfall, jeu jamais traduit en français.


Le Cristal de Corvus

L'île de Balfiera n'avait aucune grande ville, ni capitale. En fait, le plus petit royaume de la Baie d'Illaque ne faisait pas figure de territoire très peuplé. En tout et pour tout, on comptait six bourgs dénués de murailles : Blackhead, Gallomarket, Singbury, Upvale, Warwych.

Après avoir débarqué à Warwych, où se trouvait le seul port commercial de l'île, Rin Tohsaka et Artoria Pendragon avaient gagné Upvale. Elles espéraient trouver des renseignements sur la tombe de Corvus Direnni et donc sur Excalibur, enterré avec lui. Le mieux aurait sans doute été de se rendre à la tour Direnni où la cour du Castellan de Balfiera siégeait en temps normal... sauf que l'époque n'avait rien d'ordinaire. Depuis quatorze ans, la souveraine de l'île, Medora Direnni, était emprisonnée dans son propre château par une armée de morts-vivants !

Personne ne savait vraiment comment les choses avaient pu tourner aussi mal. On racontait que Medora qui - avant de devenir Castellan des Direnni - avait été le mage de la cour royale de Daguefillante, aurait voulu délivrer le roi Lysandus de la malédiction qui le faisait hanter les rues de son ancienne capitale depuis sa mort à la bataille de Cryngaine. La cérémonie aurait débouché sur une catastrophe et la seule raison pour laquelle les morts-vivants n'avaient pas tué Medora était que le Castellan des Direnni restait leur convocateur. Seule son existence les maintenait en ce monde.

Ne pouvant fouiller dans les archives de la légendaire Tour de Diamant, Rin Tohsaka s'était tournée - avec mauvaise humeur- vers la bibliothèque de la Maison de la Guilde des Mages d'Upvale.

L'auberge d'Upvale était un grand bâtiment de pierre. Les chambres occupaient les étages. La première salle, passée la porte d'entrée, était une taverne où les habitants venaient vider quelques chopes après une journée de labeur. À la lueur des chandelles de suif, on pouvait voir un mélange d'humains et d'elfes discuter, attablés au comptoir ou autour de petites tables rondes. Les murs blancs étaient décorés de bannières rouges où figurait l'alambic d'argent de la maison Direnni, ou la tête de taureau d'or, de Balfiera.

Près de l'entrée, un garde direnni devait empêcher les altercations d'ivrognes. Le surveillant était un Haut-Elfe à la peau dorée et à l'armure d'alliage elfique délicatement orfévrée. Il la portait sur une cotte de maille qui descendait jusqu'à mi-cuisse et couvrait les bras entre les épaulettes et les gantelets. Un foulard rouge servait de ceinture. Le casque se caractérisait par deux cornes lyriformes. Le bouclier ovale portait en son centre la gravure d'une femme ailée, la princesse daedrique Méridia. Nul doute que la représentation d'une déesse haïssant férocement les mort-vivants devait être d'un grand réconfort sur cette île envahie par les cadavres animés.

Toutefois, le garde en était réduit à bailler en regardant le feu crépitant dans la cheminée. Les habitués étaient anormalement calmes, la plupart avaient quitté le bar pour invertir la salle du restaurant... qui n'accueillait pourtant qu'un seul convive qui se trouvait être l'objet de leur admiration incrédule.

À son arrivée dans l'auberge, tout le monde s'était retourné pour découvrir une jeune femme... non, plutôt une adolescente en cotte de maille, l'épée au côté. Ses cheveux blonds étaient comme de l'or et ses yeux des émeraudes brillantes. La qualifier de "belle" ne lui aurait pas rendu justice. Celle qui venait d'entrer avait une beauté à couper le souffle. Chacun de ses gestes exsudait assurance et chevalerie au point qu'elle en paraisse presque masculine... ce qui par un étrange paradoxe la rendait encore plus belle et féminine.

Elle avait immédiatement commandé un repas qui s'éternisait et, plus encore que sa beauté, son appétit faisait sensation. Par un prodige magique, elle semblait engloutir... avec la plus parfaite élégance, de quoi nourrir quatre hommes adultes !

Assiettes et bols s'empilaient sur un coin de table, alors que Corillion - le propriétaire des lieux- allait et venait avec un air aussi épuisé que ravi entre les cuisines et son adorable cliente.

Artoria Pendragon sourit de le voir revenir et poser devant elle un appétissant plat en sauce mélangeant cuisses de poulets et viande de veau. "Brouet de cannelle" déclara le cuisinier, avant d'attendre sa réaction avec un rien d'inquiétude. La jeune femme chevalier porta sa fourchette à ses lèvres. Puis, une main sur la joue, sourit avec ravissement :

- Trop bon.

L'exclamation fut accueillie par un soupir d'aise de tous les spectateurs. Pour le tenancier, cela se comprenait. L'elfe était particulièrement fier de son talent de cuisinier. Cela dit, Artoria avait un étrange talent à faire partager son bonheur culinaire à tous ceux qui la regardaient.

Entre deux bouchées, elle faisait des commentaires :

- Un plat avec deux viandes blanches, poule et veau, parfaitement en harmonie... lentement mijoté dans du vin blanc... le mélange d'épices est subtil. Cannelle bien sûr... graines de paradis ?

Corillion acquiesça et Saber continua sa critique gastronomique :

- Gingembre... clou de girofle... et il n'y a pas que du vin blanc dans la base de sauce... vinaigre ?

Corillion acquiesça :

- Tout à fait, damoiselle.

Ayant terminé, Saber posa l'écuelle vide au sommet de la pile.

- Maître cuisinier, je ne puis minimiser votre talent dans mes remerciements. Vous excellez derrière vos fourneaux, croyez-le bien. À présent, que proposez-vous pour le dessert ?

Corillion repartit, chargé d'une nouvelle commande.

Alors qu'Artoria attendait en s'essuyant les lèvres avec élégance, une petite japonaise vêtue d'un pull à col roulé rouge et d'une courte jupe noire se fraya un passage parmi les admirateurs du chevalier. Les bras croisés, Rin se planta devant son amie :

- Quand je pense que j'ai passé la matinée dans un empilement de livres moisis et de parchemins en lambeaux ! Moi, je n'ai avalé que de la poussière...

Une légère rougeur apparut sur les joues de Saber :

- Euh... et tu as trouvé quelque chose ?

La Magus eut un reniflement hautain :

- Bien sûr que j'ai trouvé quelque chose ! À qui crois-tu parler ?

S'asseyant de l'autre côté de la table, Rin résuma ses découvertes :

- Il y a beaucoup de documents parlant de Corvus Direnni, mais la plupart sont des livres écris des générations après lui. Je les ai déjà tous lus. J'ai recherché des documents originaux mentionnant sa mort... et j'en ai trouvé un, une légende ancienne.

Elle poussa devant Artoria quelques feuilles où elle avait traduis un texte rédigé en vieil aldméris.


Le royaume de Fendretour est un pays d'autrefois, prospère et pacifique. Sa frontière était doublée d'une barrière invisible élevée par l'archimage Corvus Direnni. Le mal ne pouvait la franchir. Elle émanait d'un Grand Cristal Bleu aux propriétés magiques que l'on gardait dans la plus haute tour du château du roi. Or, un jour, le Cristal vint à se briser en trois. Le tonnerre éclata et la nuit se fit en plein jour. Lorsque la lumière revint les trois fragments avaient disparu. Les hommes d'armes et les chevaliers du roi parcoururent le pays pour trouver les récoltes dévastées, les troupeaux décimés par les épidémies. Dans les bois erraient à présent toutes sortes de créatures issues de la nuit des temps. Une malédiction s'abattit sur la population du château qu'elle décima. Un par un, les chevaliers quittèrent le pays pour tenter leur chance en une région plus hospitalière. Les mages abandonnèrent cornues et laboratoires pour disparaître à jamais. Bientôt, le roi se trouva entouré de seulement quelques fidèles. Il promit une fortune au héros qui rassemblerait les trois fragments du Cristal et se risquerait dans les Royaumes Extérieurs pour demander l'aide de l'Esprit de Corvus Direnni. Nul ne tenta l'aventure, les chevaliers ayant entendu dire qu'un démon né de toutes les malédictions du monde errerait dans le Royaumes Extérieurs et dévorait l'âme de quiconque se risquerait sur son territoire. Le vieux roi mourut de chagrin. Son fils régna quelques temps avant d'être assassiné. Le royaume de Fendretour se désagrégea. Faibles régents et barons avides se disputèrent ses lambeaux. Anarchie et désordre remplacèrent l'ancienne splendeur. Les fragments du Grand Cristal Bleu créé par Corvus Direnni, symbole de l'unité du royaume, disparurent à jamais et pareillement Fendretour se divisa en trois contrées perpétuellement en guerre entre elles : le duché de Vérandia, le duché de Boralis et le royaume de Taillemont.


Artoria rendit le parchemin à Rin :

- Ce n'est pas beaucoup.

- Pour toi sans doute, je suppose que la description du Cristal ne t'a pas frappé ? Il s'agit visiblement d'un morpholithe très rare : une Grande Pierre de Velkyn ! En aldméris " velkyn" veux dire "enfant des cieux", ces pierres sont des fragments d'Aetherius, des cristaux enchantés taillés à partir de verre météoritique. Les érudits qui les étudient disent que les anciennes cités ayleids en avaient toutes, et qu'elles étaient la source de tous les enchantements de la ville. En tant que fragment d'Aetherius, elles sont considérées comme l'opposé exact d'un autre type de morpholithe, la Pierre Sigilaire, capable de maintenir la stabilité d'un plan daedrique. Ce que confirme la légende comme quoi le Cristal de Corvus bannissait le mal... sans doute empêchait-il les Daedras d'Oblivion et les mort-vivants d'errer dans le plan matériel primaire en renforçant les barrières entre les mondes. Je crois que Corvus Direnni a utilisé les propriétés de la Grande Pierre de Velkyn pour établir une passerelle liminaire, un passage entre Nirn et le Royaume Extérieur où il se fit plus tard enterrer.

Artoria acquiesça :

- Je comprends... si on récupère les trois fragments et que l'on répare ce Cristal, la porte s'ouvrira pour nous conduire à la tombe de Corvus... où erre "un démon né de toutes les malédictions du monde"...

Les deux adolescentes échangèrent un regard lourd de sens. Ce fragment de la légende leur paraissait le plus parlant... Depuis la Quatrième Guerre du Graal, Angra Mainyu savait qu'il était vulnérable à Excalibur. Il ne laisserait personne s'approcher de la tombe de Corvus.

La Magus soupira :

- Mais cela ne résout pas notre problème principal. Où trouver les trois fragments du Cristal de Corvus ? Ils ont disparu il y a au moins deux mille ans.

- Je suis désolée, Rin, je ne peux pas t'aider.

Tohsaka avait pris une mine pensive.

- Je crois qu'explorer le duché de Vérandia, le duché de Boralis et le royaume de Taillemont serait une tâche aussi longue et aussi vaine que d'essayer de vider la Baie d'Illiaque de tous ces poissons. Non, je pense qu'il faut nous rendre à Daguefillante. Après la tour Direnni, il s'y trouve les meilleures archives de tout Haute Roche.

Artoria fronça les sourcils :

- Tu crois vraiment que des fragments de cristaux peuvent être mentionnés dans des archives d'état ? On y inscrit les grands événements comme les guerres, les mariages royaux ou les famines.

- Des cristaux non... mais des fragments d'une Grande Pierre de Velkyn, oui. Il n'en existe plus qu'une de complète, dans les ruines de la ville de Miscarande en Cyrodiil. Des légions d'aventuriers ont essayé de s'en emparer, mais la liche du dernier roi de Miscarande et ses légions de mort-vivant les ont fait échouer. Même une pierre brisée attirerait une immense avidité. Sa présence pourrait attiser des guerres entre nations, des meurtres ou des vendettas entre Magi, pas vraiment le genre de choses que l'on peut cacher.

La réponse de Rin Tohsaka assombrit Saber. Réunir les trois fragments du Cristal de Corvus s'annonçait aussi périlleux que difficile.


La foulée de Phynaster avait repris sa route. La caravelle bondissait sur les flots, longeant par le sud les îles formant l'archipel de Balfiera. Ces dernières s'étalaient vers le sud-ouest jusqu'à la côte de Cambrie. Il suffirait alors de longer celle-ci pour arriver au royaume de Daénia et sa capitale, Daguefillante.

Trois jours après avoir quitté Warwych, le voyage avait sombré dans la monotonie.

Fatiguée d'être secouée par la houle, Rin était venue parler avec l'équipage quand de la fumée apparut montant d'une écoutille. La première à crier à l'incendie, elle vit les marins se précipiter sous le commandement du capitaine Kelmen. Saber vint la rejoindre. Ni l'une ni l'autre n'étant compétente dans la lutte contre l'incendie, elles furent réduites au rôle de simples spectatrices.

Une demi-heure plus tard, Kelmen ressortit, portant quelque chose roulé dans une couverture :

- Damoiselles, veuillez me suivre dans ma cabine, il faut que je vous montre quelque chose.

Les deux jeunes filles s'entre-regardèrent et accompagnèrent le capitaine. Ce dernier déplia le tissu révélant une jarre de terre noircie et un bout de chiffon presque transformé en charbon :

- L'incendie a dévasté la cambuse. J'y ai trouvé une jarre d'huile comme celles qui servent pour alimenter les lampes. Elle n'avait rien à faire là. Et ce chiffon servait de mèche... L'incendie n'était pas accidentel, il y a un saboteur à bord. Il ne nous reste plus assez de vivres pour terminer le voyage vu que nos réserves ont brûlé et l'eau douce se résume à trois barils. Dans ces conditions, il nous faut nous arrêter au prochain port.

Le capitaine Kelmen allait rajouter quelque chose, mais on vint frapper à la porte. Le marin chuchota quelque chose à l'officier qui se retourna vers ses invités :

- La chaloupe de sauvetage a disparu et un navire a été vu par la vigie, venez !

Escortant le capitaine et le marin, Rin et Artoria rejoignirent le château arrière. Kelmen longue-vue en main, fixait les ténèbres nocturnes, il tendit l'instrument à la Magus et désigna une direction :

- Que pensez-vous de ce navire ?

Tohsaka frissonna involontairement... Par une nuit nuageuse et brumeuse, n'importe que navire aurait sans doute eu un aspect sinistre. Néanmoins, aucune lumière ne brillait sur le château arrière. Les voiles étaient en lambeaux alors que des algues et des coquillages parsemaient la coque.

La jeune fille leva une main et murmura une incantation. Le choc en retour la secoua. MORT. NON-VIE. POURRITURE. DECOMPOSITION. MORT.

- Un vaisseau fantôme... la magie nécromantique l'a arraché à sa tombe aqueuse et a ranimé les os pourrissants de son équipage.

Il y eut des murmures parmi l'équipage mais Kelmen les fit taire.

- Nous sommes à trois jours de mer de Daguefillante. Nous allons directement à ce port.


La journée du lendemain fut particulièrement difficile pour Saber. Elle était connue pour son appétit et les portions étaient à présent particulièrement congrues. Inhabituellement irascible, Artoria évoqua en termes généraux ce qu'elle pensait des saboteurs et des traitres. Où qu'il soit, le membre d'équipage qui avait fuit la veille devait sans doute être pris de frissons glacés. Il valait mieux qu'il ne tombe pas aux mains d'une Saber affamée...

En fin d'après-midi, la vigie poussa un cri où se mêlait incrédulité et terreur :

- Dragon !

Rin et Artoria se précipitèrent au bastingage comme tous les membres de l'équipage. Dans le ciel se trouvait un grand lézard vert et ailé, sa tête couverte de cornes et de pointes osseuses était bien plus impressionnante que celle d'une vouivre. En vol stationnaire, il semblait regarder quelque chose vers le sud. Soudain, sa voix roula parmi les nuages avec la force d'un coup de tonnerre :

- Strum Bah Qo ! (1)

Aussitôt, le vent se gonfla en un ouragan qui arracha les voiles de La foulée de Phynaster. Des éclairs tombèrent en tout sens frappant l'eau... et le grand mat. Horrifiée, Rin vit l'immense tronc s'abattre sur le capitaine Kelmen avant de défoncer le plat-bord et fracasser le pont. La coque se brisa en deux, précipitant la Magus à l'eau...

Mais elle ne toucha pas les flots. Une main la saisit par le poignet. En un instant, Rin Tohsaka se trouva emportée comme une princesse, blottie dans les bras de son protecteur ! Un peu de rouge sur les joues, elle dévisage son sauveur... Saber. Laquelle courrait... sur l'eau !

- Comment tu fais ça ? !

Artoria eut un petit rire. En dépit des circonstances tragiques et du navire qui disparaissait derrière elles dans les flots, son amie ne songeait qu'à assouvir sa curiosité.

- Viviane ne m'a pas seulement offert Excalibur. Elle m'a bénie : " Aucune étendue d'eau ne pourrait me faire obstacle".

À la vitesse que pouvait atteindre Artoria à la course, les deux jeunes filles atteignirent la côte avant la nuit. Au-delà d'une plage peu étendue, se trouvait une zone de hautes herbes plantées d'arbres. On ne voyait d'autre signe de vie intelligente qu'une route pavée allant du nord au sud. L'orage s'était arrêté, mais il pleuvait encore, une pluie fine qui pénétrait les vêtements. Heureusement, on était encore en été.

- Je pense que nous sommes quelque part dans le sud de la Cambrie, murmura Artoria.

Rin lui jeta un regard furieux.

- Tu prends tout cela bien calmement.

- Cela ne sert à rien de pester contre la malchance.

- La malchance ?

Saber la considéra sereinement :

- Tu l'as bien vu, ce dragon a crié vers quelque chose se trouvant au sud... Il ne nous a pas attaquées. Son objectif était un autre navire. (2).

Rin réfléchit quelques instants... avant de pester à mi-voix, murmurant des choses à moitiés compréhensibles vouant les dragons à la peste et n'épargnant pas non plus les Lames qui s'étaient vanté de les avoir exterminés.

Artoria toussa dans son poing :

- Reprenons notre route, Daguefillante est au sud.

Elle la regarda d'un air furibond puis soupira et partit d'un bon pas. Mais Artoria la rappela :

- Le sud est dans l'autre direction.

Rin repassa devant elle en murmurant des choses encore moins intelligibles. Saber se dit que c'était sans doute mieux de ne pas comprendre.


Un peu avant la nuit, Artoria découvrit plusieurs cormiers dans la plaine. Ces arbres portaient des fruits comestibles, des cormes, une sorte de petite poire. Les deux jeunes filles n'eurent donc pas à se coucher l'estomac vide.

Rin alluma un feu en utilisant la rune Ansuz qui, en tant que souffle de vie d'Odin, commandait aux flammes.

Elles se relayèrent ensuite pour assurer la garde. Le jour se leva sans incident et elles reprirent leur route. Alors que Rin et Saber marchaient sur la voie pavée, de la poussière indiqua l'arrivée d'un véhicule. Il s'agissait d'une diligence tirée par six chevaux qui s'arrêta lorsqu'Artoria lui fit des signes vigoureux.

Le cocher semblait méfiant, mais se calma avant même qu'elle ne parle en découvrant deux belles jeunes filles :

- Que voulez-vous ?

- Nous sommes deux voyageuses en route pour Daguefillante. Notre navire a coulé au cours de la tempête d'hier. Nous avons eu la chance d'atteindre la côte, mais nous en sommes réduites à marcher. Pourriez-vous nous aider?

Le cocher les considéra un instant :

- Si vous avez de l'argent. Il reste une place assise dans la cabine, sinon vous pouvez voyager sur le toit.

Artoria se tourna vers son amie :

- Rin prend place en cabine, je monte sur le toit.

Il fallut payer une somme assez faible. La diligence était près de son terminus, Old Woman's Mill, une petite ville au sud de la Cambrie. Ils devraient l'atteindre avant la nuit. Heureusement pour ses passagères, il existait une correspondance pour Daguefillante qui partait le lendemain matin.

Il n'y eut aucun incident au cours du voyage, ni de la nuit à l'auberge d'Old Woman's Mill. Le lendemain, Rin Tohsaka et Artoria Pendragon se présentèrent au relais de diligence pour acheter deux billets pour Daguefillante. Cela leur coûta une grande partie de l'argent qu'elles avaient sur elles. En effet, il s'agissait d'un périple de sept jours comprenant repas et nuits dans les relais.

Une heure après le départ d'Old Woman's Mill, la diligence fit un premier arrêt... la voie était coupée par des gobelins en armes. Loin d'être inquiet, le cocher parlementa avec les humanoïdes verts... renseignement pris auprès des autres passagers, il s'agissait d'un péage. Une occurrence commune sur cette route et une source de revenu facile pour les monstres intelligents. Ce qui fut confirmé lorsque les petites horreurs aux yeux chassieux et aux dents cariées firent passer une assiette où chacun devait mettre un septim.

Si Artoria avait été seule, elle aurait probablement dégainée son épée pour se ruer à l'attaque, mais elle serra les dents. La jeune fille détestait les brigands, mais son tempérament chevaleresque la poussait aussi à ne pas attaquer la première, ni à mettre en danger les innocents.

Pendant la journée, les passagers firent connaissance. Après tout, ils n'avaient pas grand chose à faire à part discuter. Les deux plus impressionnants voyageurs étaient deux frères : Phillip et Ramer Mercier. En cottes de mailles, ils portaient un tabard aux armes de l'Ordre du Dragon. Natifs du duché de Phrygios, les deux chevaliers avaient quitté le domaine de leur père pour se rendre à un chapitre de leur ordre à Daguefillante.

À côté d'eux, se trouvait un marchand venu d'Alcaire appelé Gondyk Kingston. C'était un gros homme perpétuellement en sueur et dégarni. Il allait lui-aussi jusqu'au terminus et voyageait pour négocier un gros contrat.

Le dernier homme du groupe s'appelait Alain Rodyn, un prêtre du dieu Magnus peu communiquant qui était parti de Ménévie.

En face des sièges des hommes, se trouvaient les femmes du groupe, Rin et Artoria bien sûr, ainsi que la seule personne à ne pas être de sang bréton. Il s'agissait d'une Rougegarde appelée Minerva. Elle se vêtait d'une armure de cuir et portait une masse d'arme, ainsi qu'un bouclier circulaire qui avait beaucoup servi. Minerva n'avait pas fait mystère de son emploi de mercenaire. Après avoir rempli un contrat dans le duché de Phrygios, elle regagnait Daguefillante, où elle habitait.

La journée se passa sans incident si ce n'est la poussière de la route qui entrait par les fenêtres, la chaleur étouffante et les cahots de la route défoncée par le passage des véhicules.

L'auberge où les voyageurs dormirent ce soir là ressemblait aux autres relais de diligence : sale, en mauvaise état, avec une nourriture exécrable et des lits aussi moelleux qu'un tas de planche. Ils se réveillèrent couverts de morsures de puces.


La brume qui stagnait sur Adner était produite pas le lac et la matinée glaciale rappelant que, dans les montagnes, l'automne était précoce. S'élevait donc une exhalation humide et froide qui faisait grelotter jusqu'aux os. La petite ville brétonne construite sur une mine de fer n'avait rien d'une forteresse puissante. Sa garnison atteignait à peine deux cents combattants portant le tabard du duché de Gavaudon.

Les Brétons qui s'étaient regroupés sur les murailles voyaient leur mort s'avancer vers eux sous la forme d'un bélier dirigé vers les portes. L'humidité poisseuse s'accrochait aux peaux fraîchement écorchées qui recouvraient sa casemate mobile. Comment le brûler dans de telles conditions ?

Les mineurs jetèrent des grenades incendiaires, de simples pots de terre remplis de naphte, sur les assaillants qui poussaient des échelles et une tour de siège vers les remparts. Les détonations répandirent l'atroce supplice des flammes parmi des rangées de gobelins vêtus de fourrures et bardés de pièces d'équipements rouillées.

Des archers gobelins équipés de mauvais arcs en cornes de chèvre tirèrent une volée de courtes flèches empennées de plumes de corbeaux. Les traits se brisèrent sur les créneaux et les écus des Brétons. Leurs arbalètes ripostèrent. Des brèches béantes s'ouvrirent dans la ruée de corps verts qui se pressait aux pieds des murs. Néanmoins, d'autres arrivaient encore, un flot intarissable qui gonflait la presse des créatures déjà présentes dans l'ancienne vallée glaciaire.

Les crochets de fer des échelles de siège s'accrochèrent aux merlons et un grouillement de gobelins monta à l'assaut. Au sommet, ils firent connaissances avec les hallebardes des Brétons. Ceux-ci avaient beaucoup bu la veille dans l'attente de l'attaque. Ils avaient chantés de vieilles chansons parlant d'exploits chevaleresques, de héros tueurs de dragons et de princesses emprisonnées. Ils étaient en paix et saisis de l'étrange exaltation de ceux qui savent qu'ils vont mourir !

Des centaines de gobelins se ruèrent pour faire face à seulement soixante hommes d'armes. Rien n'aurait pu les préparer à la furie des défenseurs. Les peaux vertes retombaient en hurlant, aspergeant ceux qui montaient de leur sang. Quelques Brétons furent bien abattus, mais pour un qui s'effondrait dix gobelins connaissaient le trépas. Certains attaquants arrivés sur les murs se laissèrent tomber dans le vide, terrifiés par la fureur des défenseurs. D'autres, lâchèrent leurs armes avant d'arriver aux échelles et se mirent à courir vers le fond de la vallée.

Les cris moqueurs des Brétons et leurs rires accentuèrent la panique des assaillants. Ils laissèrent derrière eux un sol jonché de cadavres.

Ce n'était que le premier assaut. Déjà, de grossiers cors et des tam-tams faisaient retentir leur sarabande exaltée.

Le bélier avait continué à avancer et sa tête se balança une première fois avant de heurter la porte de chêne bardée de fer et la faire résonner. D'un tube au dessus du vantail sortit un tourbillon de flammes liquides. Les gobelins qui se pressaient auprès de la machine de guerre furent éclaboussés et s'embrasèrent en un instant. Seulement, le bélier se contenta de fumer légèrement tandis qu'une chaîne de peaux-vertes l'aspergeait de seaux d'eau puisés dans le lac proche.

Face au mur précédemment échelé, s'avança un flot de chevaucheurs d'araignées. Ces gobelins montaient de monstrueux arthropodes à huit pattes et aux huit yeux; leur seule présence sema l'effroi parmi les défenseurs. Cependant, depuis les tours les arbalétriers et les pierriers légers déclenchèrent un feu d'enfer. Les carreaux transpercèrent les cavaliers, les grenades incendiaires carbonisèrent les monstres. Seules quelques araignées arrivèrent aux pieds des murailles. Crachant un long jet de soie vers les merlons, elles tissèrent de solides cordes et commencèrent à gravir. Pierres et huiles bouillante les accueillirent et plusieurs de ces horreurs retombèrent au sol avant de se retourner sur le dos et de mourir en agitant frénétiquement les pattes. Deux araignées seulement arrivèrent sur le chemin de ronde. En dépit de leur venin paralysant, elles furent entourées par les hallebardiers qui les taillèrent en pièces.

La tour de siège s'était aussi approchée, malgré les multiples carreaux d'arbalètes qui la hérissaient à présent. Le pont levis fait d'épaisses solives mal jointes s'abattit sur le rempart. Les Brétons qui défendaient ce secteur étaient de simples mineurs qui faisaient usages de leurs outils, des barres à mine et des pioches, comme armes. Ils eurent un mouvement de recul en voyant débarquer un flot d'orque brinquebalant dans des armures d'orichalques bardées de pointes et qui brandissaient des cimeterres aux formes improbables.

En un instant, ce fut le carnage. Les mineurs étaient trop mal armés et protégés pour faire face à de tels ennemis. Ils avaient déjà perdus le milieu de la section de la muraille, entre deux tours, lorsque des renforts arrivèrent. Ces chevaliers entouraient le baron d'Adner, reconnaissable au toril (3) vert et bleu qui entourait son heaume. Tous portaient de grands harnois plains en acier écrouis, l'écu aux armes de leur famille au bras et brandissant l'épée.

Les assaillants qui osaient s'approcher s'effondraient et la violence du combat redoubla. Même si les orques étaient plus nombreux et recevaient encore des renforts, leur avance s'arrêta et de temps à autre on pouvait voir un guerrier basculer dans le vide après un dernier cri d'effroi.

Le bélier continuait cependant à matraquer la porte. Chaque coup l'ébranlait d'avantage et le faisait vibrer comme un gong. Les massives ferrures sur lesquelles pivotaient les battants menaçaient de se rompre en dépit des défenseurs qui cherchaient à les renforcer. Les barres de bois qui la fermaient commençaient à craquer.

Un choc plus violent jeta au sol les défenseurs qui arc-boutaient sur la porte, puis un grincement de mauvais augure précéda sa chute.

Certains furent écrasés, les autres se regroupèrent, empoignèrent leurs masses d'armes et resserrèrent leurs rangs pour former un mur de boucliers.

Le bélier recula pour faire place à une ruée de monteurs de loups. Ces gobelins chargèrent cimeterres au poing. Les massiers reçurent le choc, épaules contre épaules, fracassant les têtes lupines de leurs armes, repoussant crocs et lames de leurs boucliers. Dans la voûte de la porte, des mâchicoulis se découvrirent. Huile bouillante, lourdes pierres et feu grégeois tombèrent parmi les monstrueux cavaliers. Le carnage provoqua la déroute des agresseurs. Cependant, un flot de fantassins : lanciers ; épéistes; archers, les remplaça, dégorgé par la brèche.

Les massiers combattirent aussi longtemps qu'ils le purent. Leurs lignes plièrent et se désagrégèrent. Certains moururent là, d'autres se réfugièrent dans des maisons, ou furent emporté par la marée de peaux-vertes. Les portes des tours de défense furent attaquées à la hache et enfoncées. Les arbalétriers combattirent dans les escaliers et finirent par succomber. Les gobelins prirent à revers les défenseurs sur les remparts. Certains groupes encerclés combattirent pendant des heures. Les exploits glorieux de ces défenseurs ne devaient cependant jamais être célébrés en Haute-Roche car y n'y eut aucun survivant pour les raconter.

Au soir, la ville brûlait et le sol était couvert de morts… deux cent Brétons avaient emporté avec eux plus de deux mille gobelins et orques. Du destin des non-combattants, la pudeur me commande de ne point parler. Toutefois, il fut terrible car les conquérants firent payer à ces innocents la résistance qui leur avait été opposée. Cependant, ces sacrifices ne servirent à rien. Le long serpent des hordes en migration continuait de se répandre dans la vallée. Toujours plus de tribus répondaient à l'appel d'Angra Mainyu dont le pouvoir se renforçait. Après le royaume de Ménévie, le duché de Gavaudon était à son tour envahis.


(1) Orage Fureur Éclair en Dovahzor (la langue des dragons). Il s'agit des trois mots de pouvoir du cri "Tourmente" qui invoque la puissance de l'orage. Il s'agit d'un effet du Thu'um ou "art de la voix" la magie propre aux dragons.

(2) Celui où se trouvait... Shiro Emiya (voir chapitre 9). Un petit indice quant à celui qui a essayé d'éliminer Shiro. Il n'y a qu'un seul dragon en Baie d'Illiaque et c'est le familier d'une sorcière.

(3) "Couronne" d'un baron, formée de deux bandes de tissu tressées ensemble.