Premier éclat

Shiro Emiya ne se souvenait pas comment il était arrivé là.

Autour de lui, des épées...

Dans ce paysage stérile de cendre rouge sous des nuages de fumée, les épées formaient une véritable mer de métal qui brillait faiblement sous la clarté des deux lunes Masser et Secunda.

Des épées de toutes sortes, certaines rudimentaires, d'autres aussi orfévrées que des lames de sacre, peuplaient un royaume de décombres. On pouvait les voir s'aligner aussi loin que portait le regard, comme les pierres tombales d'un cimetière.

Il n'y avait rien en ce royaume, rien d'autre que l'odeur de l'incendie, des cendres rouges malaxées par un vent mourant. Un royaume qui hébergeait une infinité d'armes plantées dans le sol sous un ciel de fumée et d'escarbilles ardentes où planaient une grosse lune rouge et une lune verte plus petite.

Dominant ce paysage sans vie, une colossale montagne... un volcan... le Mont Écarlate...

Shiro se rappelait d'avoir vu ce paysage en rêve. Sauf que jamais il ne lui avait parut aussi réel. Un rêve ? Était-ce un rêve ?

Il se sentait appelé en ce lieu désolé. Il ressentait une proximité... une identité... Ce lieu était forgé à partir d'un souvenir de sa deuxième enfance. Talus Sepronius, l'officier de la Légion Impériale qui avait été son père en ce monde, se trouvait alors en poste sur l'île volcanique de Vvardenfell. Au cours d'un voyage, il avait amené Shiro dans les Terres Cendres, la région au nord de Maar Gan. L'enfant découvrit alors le désert de cendres et l'immense volcan qui dominait l'île. Un paysage qui l'avait profondément marqué, comme s'il résonnait puissamment avec quelque chose à l'intérieur de lui.

Néanmoins, il n'y avait pas de cimetière d'épées sur Vvardenfell. Shiro se trouvait ailleurs...

Il arracha la lame la plus proche au sol, la reconnaissant alors même qu'il la touchait. L'arme s'appelait Ceymallari, elle avait appartenu à Imrahil, roi-sorcier de Ceyatarn.

Les épées qui l'entouraient... il les reconnaissait toutes... dans cette vie ou la précédente, il les avait toutes vues et comprises.

Replantant Ceymallari dans le sol, Shiro reprit son avance au milieu des falaises de roches rouges et des dunes de cendre. Il montait vers le volcan... guidé par un appel.

Un énorme monticule de poussières rouges se trouvait devant lui. Quelque chose y brillait d'un éclat doré...

Inconsciemment, il se mit à courir. C'était... c'était... Excalibur !

La lame glissée dans son magnifique fourreau d'or émaillé reposait sur un autel recouvert d'un drap du même bleu que la robe de Saber. L'épée légendaire était veillée par une statue d'albâtre usée et fragilisée par l'érosion éolienne...

De taille humaine, la sculpture représentait son Servant de la Cinquième Guerre du Graal dans sa robe-armure. Il reconnaissait chaque trait du visage délicat et chaque mèche de sa chevelure... sa petite bouche en cœur, ses grands yeux, la natte sagement enroulée à l'arrière de sa tête et tenue serrée par un ruban, l'ahoge rebelle qui repiquait au dessus de la frange qui cachait son front.

Son Servant...

Saber...

L'amour de sa vie...

La statue d'albâtre représentait la pureté, l'espoir, la vie dans un monde rouge qui autrement ne racontait que souffrance, mort, solitude, malaise et désespoir.

Comme une oasis en plein désert.

Focalisé sur le visage de pierre, Shiro entendit une voix portée par le vent :

I'm the bone of...

Steel is my... and... is my blood

Soudain, une douleur atroce traversa sa poitrine. Choqué, Shiro découvrit une lame poissée de sang qui émergeait de son thorax. À cet instant, il hurla de douleur comme une autre épée le transperçait... puis une autre... en un instant des dizaines d'armes sortirent de ses épaules, de son dos et de ses cuisses... L'adolescent sentit sa conscience se brouiller. Une dernière pensée surnagea au milieu de l'atroce souffrance... son corps et son âme étaient en fait un amoncellement d'épées... et elles voulaient sortir.


La chambre baignait dans la pénombre. La lumière du jour filtrait légèrement entre les volets pour éclairer un petit laboratoire d'alchimie et un pentacle d'enchantement, une bibliothèque vitrée, une table avec un pot de fleurs et un lit.

À ce moment, la forme sous les draps s'arqua pour se réveiller d'un bond...

En proie à un horrible cauchemar, l'adolescent aux cheveux roux porta la main à sa poitrine cherchant les lames fantasmatiques qui le poignardaient. Haletant, le visage couvert de sueur, il ouvrit les yeux horrifiés pour regarder autour de lui.

Il lui fallut quelques secondes pour reconnaître la chambre... oui, il était dans une petite maison appartenant à Brisienna Magnessen, l'agent de l'Empereur à Daguefilante. Obligée de fuir des assassins, dame Brisienna lui avait donné la clef de cette propriété pour qu'il y habite pendant son enquête sur la mort du roi Lysandus.

Il se leva pour se regarder dans le miroir au-dessus de la bassine servant à se laver. Son visage était blême. Cependant, il soupira en voyant qu'aucune épée ne le transperçait. Il s'aspergea d'eau froide, encore tremblant de l'horrible cauchemar.

Non, c'était bien plus que ça...

I'm the bone of...

Steel is my... and... is my blood

Shiro entendait encore la voix... non... sa voix... cette incantation. I'm the bone of... Il fronça les sourcils. Qu'est-ce que je suis ? Il se rappelait de ce que lui avait dit Rin Tohsaka, littéralement dans une autre vie. Son origine comme son élément étaient épée. Ce qui faisait de lui une Incarnation. Aussi son Magecraft était tellement orienté vers le Traçage d'épées qu'il ne pouvait pratiquement utiliser aucune forme de magie. L'empereur Uriel avait envoyé des mages de l'académie pour le former. Néanmoins, en dépit de tous ses efforts, jamais ils ne purent lui apprendre un sort élémentaire. Le feu, la foudre, la glace lui échappaient complètement. Il pouvait invoquer des armes venues des plans d'Oblivion... mais cela ne lui avait servi qu'à les Tracer pour les ajouter à sa collection. On avait également essayé de lui enseigner des conjurations de créatures. Après mille difficultés, Shiro avait difficilement réussis à invoquer un galopin... le plus faible des daedra. D'après son professeur... il lui avait fallu utiliser près de huit fois l'énergie magique normalement demandée pour une invocation aussi simple !

Il n'était vraiment fait que pour tracer des épées.

Des épées... bien sûr!

Shiro se secoua et sortit de la chambre pour se tenir au milieu du salon. Là, il tendit la main au-dessus d'un tapis circulaire près de la table servant aux repas :

- I'm the bone of my sword !

Shiro sentit un faible courant d'énergie traverser ses Circuits Magiques. Presque par réflexe, il invoqua Ceymallari. L'épée ayleid se matérialisa immédiatement... plus rapidement qu'il n'avait jamais fait apparaître une lame.

Shiro essaya de se rappeler les leçons de Magecraft de Kiritsugu et de Rin. Dans la thaumaturgie, l'incantation ne sert qu'à s'auto-hypnotiser. Il hésita... conscient qu'il se trouvait sur le point de faire une découverte cruciale, mais également mal à l'aise... La vision de ce désert de sable rouge lui avait fait comprendre quel poids de douleur et de chagrin il portait en lui. Ce monde intérieur reflétait le sentiment d'injustice qu'il avait ressenti depuis le jour de l'incendie qui avait dévasté Fuyuki à la fin de la Quatrième Guerre du Graal. Il avait survécu et il portait depuis une profonde angoisse... Pourquoi lui ? Pourquoi seul lui, Shiro, avait eu le droit de vivre ?

Le sourire et les larmes de Kiritsugu lorsqu'il l'avait arraché aux cendres brulantes des ruines lui avaient alors parut la plus belle des choses. La joie d'aider un autre était devenue sa seule joie... jusqu'à ce qu'il rencontre Saber.

Au fond de lui, Shiro savait que son ancien Servant se trouvait dans ce monde avec lui. Seulement, les années passaient sans qu'il ne retrouve celle qu'il aimait. Le vide et l'angoisse que lui laissait cette solitude n'étaient remplis que par un cimetière d'épées et de cendres rouges... des épées qui poussaient dans son âme, envahissaient ses rêves, cherchant à sortir.

Il sentait que plus il donnait d'espace à ses lames pour croitre en lui... moins il ne resterait d'espace en lui pour être un homme, pour être l'homme qui aimait Artoria.

- Je suis un homme...

I'm the bone of my sword

Steel is my... and... is my blood

- Je suis un homme, je ne suis pas une épée...

Mais sa voix intérieure se moquait de ses risibles efforts.

I'm the bone of my sword

Steel is my body and... is my blood

- Je suis un homme, je suis un homme, je suis un homme !

I'm the bone of my sword

Steel is my body and fire is my blood

La nature d'Incarnation de Shiro Emiya continuait lentement à effriter son humanité. Néanmoins, posée sur un autel devant la statue d'Artoria Pendragon, Excalibur continuait à briller d'une lumière dorée et à appeler. Normalement, le pouvoir de Shiro n'aurait pas dû lui permettre de copier un Last Phantasm. Il ne pouvait même pas copier des armes ayant un attribut divin comme Vajra, ou Ea -qu'il avait pourtant vu utiliser par Gilgamesh. Seulement, le forgeron aux yeux d'ambre avait un lien particulier avec cette arme de légende.

-Shiro, je suis ton épée et tu es mon fourreau, murmura un clair soprano, une voix altière, brûlant d'un feu intérieur.

Au milieu des cendres éternelles de ce cimetière d'épées, un lien indestructible résistait à l'érosion.


Un peu remis des émotions de la matinée, Shirou enquêtait... de manière maladroite. En fait, il tournait en ville, portant les paquets de femmes âgées, aidant à la forge, donnant l'aumône aux nécessiteux qui tendaient leurs sébiles devant les temples de Mara et d'Auriel, allait chercher des ingrédients pour les Mages de la Guilde, ou chassaient des monstres dans la campagne pour la Guilde des Guerriers.

Six jours après son arrivée, l'adolescent était déjà connu. Sa silhouette portant une armure de cuir noire ornée du dragon impérial, sous un par-dessus rouge et un capuchon de même couleur apparaissait partout où quelqu'un avait besoin d'aide.

Infatigable, le jeune homme aux yeux d'ambre assistait tous ceux qui le lui demandaient. Sans négliger sa mission, car il posait à tout le monde des questions sur le roi Lysandus.

Dame Brisienna Magnassen n'avait pas pu beaucoup l'aider. En dépit des années passées sur place et de tous les agents des Lames qui avaient enquêté avant lui, elle n'avait pratiquement rien appris.

La baie d'Illaque voyait s'opposer trois pouvoirs majeurs. D'abord, deux nations brétonnes : le Royaume de Daénia à l'ouest, le Royaume de Ménévie à l'est. Au sud, se trouvait les Rougegardes du Royaume de Martelfell.

Jusqu'en l'an 402 de la Troisième Ère - soit quinze ans plus tôt - l'île de Brétonnie, au sud de Daénia avait été indépendante, bien qu'économiquement liée à Martelfell. Néanmoins, cherchant une protection pour son petit royaume, le seigneur de l'île finit par jurer allégeance au roi Lysandus de Daénia.

L'île de Brétonnie devint immédiatement une pomme de discorde entre le roi Lysandus et le roi Camaron de Martelfell.

En dépit de la volonté de Lysandus de rechercher une issue pacifique au conflit, la guerre éclata. Après plusieurs triomphes des Brétons, le roi Camaron débarqua en Haute-Roche. Ce qui conduit à la Bataille du Champ de Cryngaine.

Les deux rois, Lysandus et Camaron, décédèrent au cours de l'affrontement qui s'acheva cependant sur une victoire décisive de Daénia. Gothryd, le fils de Lysandus fut couronné à Daguefilante et accrut son royaume de l'île de Brétonnie.

Pourtant, l'esprit du roi Lysandus apparut dès lors chaque nuit dans son ancienne capitale à la tête d'une armée de fantômes. Il devient impossible de sortir et toute vie s'arrêta dès la tombée du jour. Toute tentative d'exorciser le monarque défunt échoua. Incapable de toute parole cohérente, le fantôme errait dans les rues hurlant des choses incompréhensibles où on ne reconnaissait qu'un mot : " Vengeance".

Pourquoi ce roi tombé lors d'une bataille victorieuse voulait se venger ? Le roi Camaron de Martelfell n'avait-il pas péri de la main de son fils, l'actuel roi Gothryd de Daénia ?

Dame Brisienna Magnassen n'avait rajouté que deux informations à la relation officielle des faits. La première était que la tombe du roi au pied du monument célébrant la victoire du Champ de Cryngaine était vide. Aucun corps ne se trouvait dans le tombeau. L'agent des Lames ignorait où le souverain avait vraiment été enterré. Deuxièmement, un an après la mort de Lysandus, un des premiers enquêteurs envoyé par l'empereur Uriel était arrivé grièvement blessé chez dame Brisienna. Avant de rendre son dernier soupir, il avait marmonné que le roi avait été assassiné.

Shiro s'était gratté le cuir chevelu en entendant cette explication... qui n'expliquait rien. Comme le roi Lysandus pouvait avoir trouvé une mort honorable à la Bataille du Champ de Cryngaine... et être assassiné ? Pourquoi le souverain n'avait pas été enterré dans la tombe qui lui était destiné ?

Dame Brisienna avait soupiré avant d'ajouter : " C'est ce que nous cherchons à comprendre depuis quinze ans et vous êtes là pour trouver la réponse".

Malheureusement, Shiro était un jeune homme au cœur d'or, trop gentil pour son propre bien. Un archer, un Magus et un épéiste capable de tuer presque n'importe quoi à part (eut-être) les dragons et les géants mais... comment dire ? Il n'était pas Rin Tohsaka.

Il ne comprenait rien à ces histoires d'intrigues de cour embrouillées. Le pauvre se perdait dans les méandres des vendettas multiséculaires qui n'opposaient pas seulement les royaumes entre eux, mais aussi des coteries dans chaque royaume pour un peu d'influence, pour de l'argent, ou pour se venger de torts remontant à des générations. Conflits d'influences, scandales plus ou moins fabriqués, vieux maris jaloux et jeunes épouses volages, chevaliers en quête de gloire se mélangeaient dans les banquets du roi de Daénia, ses parties de chasse à courre en brillant équipage, ses tournois où on paradait en magnifiques armures.

Ici, sous les ors et les soies, on versait des poisons dans les verres des convives, on organisait des "accidents de battue", on tranchait les sangles de selle lors des joutes.

Faire apparaître des épées ne servait à rien dans un conflit de ce genre et le pauvre japonais réincarné tournait en rond.

Dame Brisienna avait expliqué à Shiro que l'assassin du roi Lysandus pouvait venir de n'importe quel grands royaumes de la baie d'Illiaque: Daénia (dans le cas d'une intrigue propre à la cour royale), Ménévie et Martenfell (dans le cas d'un meurtrier extérieur à Daénia) ou même d'une cabale unissant plusieurs factions. Cependant... un autre suspect était apparu, les orques !

La nouvelle de l'invasion de la Ménévie et du siège de Refuge avait surpris tout le monde. Personne n'avait pensé que quelqu'un puisse fédérer les soixante tribus orques des monts Wrothgar... sans compter les gobelins et les Crevassais !

Il n'était pas exagéré de dire que cette agression menaçait Haute Roche toute entière... Malheureusement, bien des seigneurs semblaient incapables de dépasser leurs querelles personnelles, laissant des royaumes brétons divisés et impréparés à la guerre.


Daguefilante était la plus vieille et la plus grande cité de Haute Roche. Elle occupait la première place par la vertu de son ancienneté, de sa puissance et de sa prospérité.

C'était la capitale du royaume de Daénia, mais avant tout il s'agissait du plus grand port de négoce de la Baie d'Illiaque. Ses navires ventrus avaient le monopole du transport sur la route commerciale de Mascomian entre Refuge et Sentinelle.

La ville suivait un plan carré et était entièrement entourée de hauts remparts de pierres d'un gris sombre, jalonné de tours rondes aux toits en poivrières. À chaque flèche battait la bannière de Daénia, un dragon rouge sur champ vert, ou celle de Daguefilante, un dragon rouge sur champ orange.

Les hauts lieux de la Cité du Dragon étaient son marché, son temple de Kynareth, les deux chapitres des Chevaliers du Dragon qui hébergeaient les membres de cet ordre.

Le château du roi de Daenia se trouvait à l'est de la ville, à l'extrémité nord d'une longue avenue bordée par les manoirs de toutes les nobles maisons de Daguefilante. De construction ancienne, il s'agissait d'un castel de plan carré, isolé derrière de hautes murailles flaquées de tours et précédées de douves qu'un pont-levis franchissait. Appuyé contre la muraille septentrionale, le palais royal était un splendide bâtiment flanqué de deux tours fortifiées.

Entre les maisons de pierre et de bois, se croisaient une majorité de Brétons côtoyant des membres des autres ethnies humaines : Impériaux, Nordiques, Rougegardes ainsi que quelques non-humains comme des Khajiits semblables à des lions debout, des Argoniens reptiliens et surtout des elfes : Aldmer (Haut-Elfes), Bosmer( Elfes des Bois) et Dunmer (Elfes Noirs).

On discutait dans bien des langues, des enfants courraient dans les rues, on voyait des bourgeois bien habillés, des paysans en cotte venus vendre leurs produits au marchés, des chevaliers altiers caracolant sur leurs montures. Des carrosses transportant de nobles seigneurs et de belles dames roulaient dans les rues pavées.

La cité ressemblait beaucoup à ce que Shiro avait vu dans les souvenirs de Saber, pendant la Guerre du Graal. Si ce n'est qu'aucune ville de l'époque du Roi Arthur n'avait eu d'égouts. En fait, à bien des égards, l'Empire de Tamriel bénéficiait d'un niveau de vie incomparable avec l'époque médiévale terrestre. La majorité de la population savait lire et écrire, sans doute parce que les livres étaient relativement à bas prix... grâce à la connaissance du papier et de l'imprimerie. La présence d'alchimiste dans chaque ville permettait de fournir des colorants artificiels, des médicaments, des engrais, voire des produits de beautés.

En voyant cette population bien nourrie, ces enfants en bonne santé, et ces gens de dix peuples se côtoyer dans les échoppes, il devenait facile d'oublier que la paix actuelle avait été forgée par la force des armes... et que certains rêvaient de la briser.

Il y eut des cris, puis un coche s'emballa provoquant la panique...

Le feu bleu passa parmi la foule. En un instant, des dizaines de membres de cette foule pacifique tombèrent au sol, noircirent et se recroquevillèrent sous l'infernale chaleur.

Shiro Emiya regarda la scène de panique autour de lui. Se rappelant un autre incendie... une autre ville...

Malgré le choc de la panique, il ne resta immobile qu'un instant se saisissant d'une petite fille qui pleurait et appelait sa mère il l'arracha à la foule qui l'aurait piétinée dans la terreur qui l'avait saisi.

Entendant des chevaux frappaient le pavé, il se retourna pour voir une dizaine de chevaliers arrivés à bride abattus. Les nobles jeunes gens portaient de splendides armures de plates recouverts de tabards armoriés, des écus à leurs armes. Leurs heaumes portaient des figures splendides : pégases, têtes de cygne, de lion ou d'aigles. Chacun serraient une lance. Même leurs montures étaient recouvertes de bardes de soie aux couleurs de leur écu et des têtières d'acier.

Leur charge semblait irrésistible. Rien ne pouvait résister à tant de martiale splendeur...

Le feu bleu les enveloppa. Chevaux et destriers s'effondrèrent et noircirent alors que leurs atours brûlaient.

Dans la rue, à part le coche renversé, les cadavres carbonisés, ne restait que des objets abandonnés et... Shiro. L'adolescent invoqua Kanshou et Bakuya avant de faire face à la silhouette qui s'avançait parmi les flammes.

Un homme... un humanoïde en tout cas... enveloppé dans une longue robe noire ses mains étaient enveloppés dans ses longues manches et son visage invisible dans l'ombre de sa capuche. Il avançait calmement appuyé sur un grand bâton de bois avec une tête d'acier.

Par réflexe, plus que par réflexion, il utilisa sa capacité d'Analyse Structurelle sur le bâton de mage de la créature et...

Liche, Mort-vivant... grande puissance magique... arme : "Bâton de Feu Bleu", ne peut être blessé que par des armes de mithril ou supérieure. Le monstre est vulnérable à la magie mais à une immunité au froid... par contre le feu inflige double dommage...

Shiro lança Kanshou et Bakuya à l'ennemi. Ses épées préférées étaient en acier mais elles pouvaient distraire le mort-vivant.

Alors que la liche levait un bouclier d'énergie devant sa main pour repousser les lames tourbillonnantes, Shirou clama le premier verset de l'incantation qu'il avait appris le matin même :

- I'm the bone of my sword

Des éclairs bleutés se formèrent autour du Japonais réincarné. Cela attira l'attention du monstre qui abaissa son capuchon, dévoilant un visage horrible aux traits momifiés où brûlaient des yeux rougeoyants. Dans sa main... non, la serre décomposée et osseuse qui lui servait de main, la liche brandit le Bâton de Feu Bleu. Il y eut un éclair formé de flammes... mais elles se brisèrent contre un obstacle soudain apparut devant l'adolescent aux yeux d'ambre : un bouclier investit d'un enchantement de protection contre le feu.

- Steel is my body and fire is my blood

À l'énoncé du deuxième verset, les craquements électriques se multiplièrent à droite et à gauche de Shiro. Alors que ses cheveux se hérissaient et que l'odeur de l'ozone empuantissait la rue ravagée, plus d'une dizaine d'épées apparurent, suspendues dans l'air... des lames de mithril et d'adamantite, de verre et d'ébonite, des armes daédriques... Elles s'élancèrent en avant, striant l'air avant de s'enfoncer avec violence dans le corps décomposé du puissant mage mort-vivant.

Shiro sourit. Sa pâle imitation de Gate of Babylon valait les mois d'effort pour la maîtriser.

Le monstre ne ressentait plus la douleur, il ne pouvait plus périr à cause de l'hémorragie et même les armes magiques ne pouvaient plus lui infliger de dégâts suffisants pour le détruire en une seule fois. Néanmoins, l'attaque l'ffaiblit. Comme la liche tentait de se remettre debout, Shiro courut vers lui :

- Trace On !

L'arme qui se matérialisa dans sa main était un dai-katana daedrique, un long sabre légèrement courbe, forgé dans les plans d'Oblivion en mélangeant de l'ébonite en fusion avec le sang d'un puissant daedra sacrifié pour l'occasion.

Guidé par la soif de violence qui remplissait la lame maudite et la magie démoniaque qui enflammait sa lame. Shiro frappa à coups redoublé. Le mort-vivant chancela, levant ses mains en des sortilèges défensifs qui ralentissaient à peine la pluie d'attaques qui tombait sur lui en de grands arcs de feu.

La liche tourna ses yeux vers Shiro et attaqua mentalement.

Une souffrance aiguë martela ses tempes, pesant sur son cerveau... En fait, le mort-vivant envoyait son énergie magique en lui pour le paralyser en s'attaquant à ses centres de douleur. Sauf qu'il n'avait jamais affronté un Magus de la Terre. Les Circuits Magiques de Shiro s'illuminèrent s'ouvrant pour libérer un flot de prana qui vint laver son corps et son esprit, repoussant l'influence parasite.

Le bref ralentissement de Shiro dans ses attaques avait toutefois permis au monstre de réagir, sa main gauche se leva pour projeter un éclair. Frappé en pleine poitrine, le forgeron aux yeux d'ambre roula au sol sur près de trois mètres.

Toutefois, l'adolescent se relava immédiatement haletant, portant une main à son flanc marqué d'une brûlure fumante. Son armure devait être magique car elle avait dissipé une bonne part de l'attaque.

Les deux adversaires se firent face et Shiro grimaça... une énergie inconnue guérissait les blessures de l'ennemi. Il pouvait les voir se refermer sans laisser une seule trace.

Il dissipa le dai-katana daedrique. L'arme ne pouvait pas être utilisée pour détruire un tel adversaire. Il fallait quelque chose de beaucoup plus puissant. Cette fois, les particules de prana bleue formèrent une dague à l'apparence étrange. Sa lame mince et d'aspect fragile ressemblait à un trait de foudre. Shiro ne l'avait vu que brièvement entre les mains de Caster alors qu'elle essayait de poignarder Saber pour rompre le contrat qui la liait à lui.

Le jeune Magus bondit une nouvelle fois en avant. Puis sauta, esquivant une boule de feu et un cône de glace que son ennemi lui destinait. Il sembla pratiquement se matérialiser devant la liche avant de lui enfoncer la dague dans sa poitrine de toute sa force :

- Rule Breaker !

La dague de Médéa pouvait être considérée comme l'arme ultime anti-magique, capable de dissiper et de détruire n'importe quelle forme de thaumaturgie. La liche transpercée hurla d'une douleur surnaturelle alors que toutes ses défenses, ses contrats et ses pactes avec des entités surnaturelles étaient littéralement mis en pièces, annihilés... Non, il serait plus juste de dire que Rule Breaker avait comme "rembobiné le temps" et ramené la liche à l'état qui précédait le moment où ils avaient été passés.

Privé d'une bonne part de ses facultés magiques, le mort-vivant voulut fuir. Mais Shiro le suivit du regard et matérialisa un arc semblable à celui d'Archer dans une main et plusieurs flèches hideuses, barbelées, dans l'autre. Il les tira en une succession si rapide qu'un humain ordinaire aurait eu de la peine à suivre ses gestes.

Chaque projectile portait une rune de feu... et la liche s'embrassa comme un vieux morceau d'amadou sec. Le monstre s'effondra, et bientôt il ne resta de lui qu'un tas de cendres rougeoyantes.

L'affrontement terminé, Shiro ressentit un sentiment de lassitude et de frustration. Tant de gens avaient trouvé la mort... Son rêve d'être un Héros de la Justice lui semblait plus que jamais puérile. Il se rappela une conversation avec Kiritsugu. Personne ne peut sauver tout le monde. Même dans le meilleur des cas, pour sauver les innocents, le Héros est obligé de tuer le méchant.

Des cris le ramenèrent au présent. Chocs des armes, appels... hurlement spectraux... le tableau était clair. La liche n'était pas le seul mort-vivant à être entré en ville. Il s'orienta rapidement..; cela provenait de la porte ouest, la porte principale celle de la grande route de Camlorn.


Des siècles plus tard, les habitants de Daguefilante racontaient encore cette soudaine attaque. Une dizaine de liches avaient levé une armée de squelettes et de zombis arrachés aux tombes et aux champs de bataille de la région, liant fantômes et spectres qui hantaient les ruines proches avant d'attaquer la capitale du royaume.

Ils se heurtèrent aux arbalétriers portant le tabard rouge et orange de la milice de la ville, aux lanciers levés parmi les habitants, aux guerriers et aux mages des guildes d'aventuriers, ainsi qu'aux chevaliers brétons.

Mais surtout, ce jour là, trois héros se révélèrent :

Une jeune magus qui, projetant la foudre noire du gandr, décima des légions de squelettes.

Une adolescente en cotte de mailles rompue, chevalier intrépide et charismatique dont les exploits enflammèrent les défenseurs.

Un archer invoquant des flèches aux pouvoirs destructeurs qui sema la dévastation parmi les mort-vivants.

Ce fut une victoire héroïque, le début d'une légende.


Shiro bouscula quelques miliciens portant leurs camarades et s'arrêta quelques instants pour s'excuser. L'escalier conduisant au rempart était étroit. N'importe quand, il aurait été le premier à proposé son aide mais pas aujourd'hui.

Il se pressa, courant presque vers les portes.

Se pouvait-il vraiment que le magus qui avait utilisé Gandr soit Rin ?

Et cette femme chevalier dont lui avaient parlé les gardes... une petite blonde aux yeux verts... il n'osait même pas penser qu'elle puisse vraiment être celle à laquelle il pensait.

Nerveux, il s'approcha des portes. Les battants gisaient aux sols, brisés par les sortilèges des liches et des nécromants. Des prêtres de Mara et d'Arkay soignaient les blessés et s'occupaient des morts. Partout, au milieu des corps portant le tabard du royaume de Daénia, on voyait des ossements brisés et des restes de zombis découpés en morceaux.

Shiro regardait un chevalier après l'autre, cherchant...

Sa vue se brouilla, il oublia de respirer.

Près de la porte, elle se tenait appuyée sur une lance d'argent incrustée de runes. Sa cotte de maille ressemblait à une ruine... les mailles étaient brisées et son tabard était si sale que l'on reconnaissait à peine les couleurs du royaume de Ménévie.

Mais, ce visage... la peau si blanche et ses cheveux comme saupoudrés d'or... elle était d'une beauté telle qu'elle le plongeait dans une stupéfaction admirative. Les paupières closes, elle semblait méditer. Sans qu'il commande vraiment à ses jambes, Shiro se jeta en avant et réussit à se prendre les pieds dans quelque chose avant de s'étaler aux pieds du chevalier.

Artoria ouvrit ses magnifiques yeux d'émeraude envahis de surprise et les baissa pour voir des yeux d'ambre qui lui retournaient un égal ébahissement et une joie sans mélange :

- Saber ! C'est toi Saber !

Il s'écoula quelque seconde avant que la voix abasourdie de son ancien Servant ne lui réponde :

- Shiro ?

Le fier soprano du Roi Arthur était méconnaissable, s'étranglant presque sur ce simple nom. Toujours à ses genoux, l'ancien Master respirait sur un rythme précipité, les yeux grands ouverts, buvant littéralement le beau visage qui le surplombait.

- C'est vraiment toi, Saber ?

Plus capable de dominer ses émotions, Artoria Pendragon reprit contenance et eut un sourire que peu n'avaient jamais pu lui voir. Il illumina son beau visage de manière incroyable. Soudain, elle semblait une toute autre personne :

- Naturellement, c'est moi, Saber. Et tu es Shiro, toujours semblable à toi-même. Je t'ai retrouvé !

- C'est... oh... c'est... je... Saber, Saber, Saber.

Shiro semblait sur le point de pleurer et de rire en même temps, incapable de décider. Artoria continuait à sourire. D'un doigt léger, elle parcourut les traits de l'homme qu'elle aimait. Elle aussi avait du mal à croire qu'il se trouvait devant elle... enfin à ses genoux. La jeune femme rosit soudainement et jeta un coup d'œil embarrassée autour d'elle.

Toute activité s'était soudain arrêtée parmi les gardes et les chevaliers qui assistaient à la scène, attendris et amusés. Soudain, une petite femme se glissa entre les grands hommes qui l'empêchaient de voir ce qui se passait :

- Et bien, tu étais donc à Daguefilante, Shiro. Tu as une idée du temps que j'ai passé à te chercher ?!

Brutalement arraché à la contemplation de son aimée, l'archer-mage se tourna vers le petit démon vêtu de rouge et portant des couettes qui les regardait avec une moue ennuyée :

- Ah... Tohsaka...

Pour un peu, de la fumée serait sortie par les oreilles de Rin Tohsaka :

- Donc, Saber a le droit aux regards de crapaud mort d'amour sous les yeux de toute la ville et moi c'est "Ah... Tohsaka". Je me demande vraiment pourquoi je me suis autant inquiétée pour toi et pourquoi je t'ai recherché partout ?!

Réalisant soudain ce qu'elle venait de dire, Rin devint plus rouge que la plus rouge de toutes les tomates et se tourna de côté en croisant les bras d'un air qui se voulait dédaigneux :

- Et ne va surtout pas croire que tu es important pour moi ! Cela n'a rien à voir avec mes sentiments personnels ! C'est juste que nous sommes alliés et que... enfin... c'est normal que l'on s'inquiète de son allié.

Entendant un doux rire, Shiro releva les yeux sur Saber. C'était elle qui riait :

- Je suis tellement heureuse de vous avoir retrouvé tous les deux !


Cette nuit là, ils restèrent à parler pendant des heures, chacun racontant des pans de son histoire. Cette vie... la précédente... ils parlèrent... parlèrent. Shiro expliqua qu'il cherchait une lettre perdue de l'empereur Uriel Septim VIII et surtout à permettre au roi Lysandus de trouver le repos.

Quant à Rin et Artoria, elles exprimèrent leur but : retrouver trois éclats de cristal qui servaient de clef au Royaume Extérieur où Corvus Direnni serait enterré avec Excalibur.

Shiro Emiya les regarda bizarrement et ouvrit la sacoche à sa ceinture avant d'en tirer un objet allongé de la taille de sa main, enveloppé dans un mouchoir. Il libéra alors du tissu un fragment de cristal bleu-vert. Au premier regard, on pouvait voir qu'il avait fait partie d'une plus grande macle cristalline.

Rin retint une exclamation étouffée avant de l'arracher à son ami et l'examiner sur tous les angles :

- C'est bien un fragment d'un Grand Cristal de Velkyn. Il ne peut pas y en avoir dix comme ça dans tout Tamriel. Shiro, où l'as-tu eu ?

Le rouquin se gratta la joue :

- C'est là le plus étrange. Un homme appelé...ah... Lailoken... un magus... peut-être même un Servant, me l'a donné en disant qu'une amie commune en avait besoin.

Il jeta alors un regard surpris à Artoria. À la mention du nom "Lailoken" elle avait hoqueté :

- Un homme aux cheveux blancs avec des reflets arc en ciel ?

- Tu le connais ?

- Oui... on lui donne de nombreux noms : Lailoken; Dinas Emrys; Mirddyn dan Morwin... Merlin !

Rin et Shiro se relevèrent en même temps :

- Merlin ? ! Le Magicien des Fleurs ?

Le Magus roux s'arrêta un instant :

- Maintenant que j'y réfléchis, des fleurs sont apparues là où il se tenait.

- Alors c'est bien Merlin.

Rin resta pratique.

- Bon, on a le premier éclat du Cristal de Corvus, mais il faut trouver les deux autres.

Ils discutèrent encore un moment puis se séparèrent. Cette nuit, une des trois chambres de la maison ne fut pas utilisée. Dans une autre, une jeune fille aux cheveux noirs - amusée et agacée- se boucha les oreilles pour ne pas écouter le couple qui venait de se retrouver.


Dans l'immense désert de cendres rouges rien n'avait changé. Les lunes et les nuages ardents continuaient à passer au dessus d'un cimetière d'épées. Rien n'avait changé... sauf qu'aux pieds de la statue d'Artoria et autour de l'autel d'Excalibur un gazon printanier était apparu, semé de modestes fleurs des champs.