L'arrivée des Impériaux

Refuge se trouvait défendue par 20 000 hommes. Néanmoins, l'armée coalisée des Orques, des nécromanciens et des Crevassais atteignait à présent 90 000 hommes. Une proportion bien supérieure au rapport de quatre contre un que l'on estimait nécessaire dans une telle entreprise.

Le dispositif de cette armée se révélait encore plus impressionnant. On ne considérait pas sans raison les Orques comme d'excellents ingénieurs de siège. Ils avaient installé deux lignes parallèles de tranchées au-delà de la portée des tours de cité assiégées. La première était la contrevallation qui empêchait la sortie des assiégés, la seconde, la circonvallation, barrait la route à une éventuelle armée de secours. Entre les deux, les orques avaient installé leur campement, un hôpital et des magasins d'intendance. C'était ici, bien à l'abri des tirs, que l'on construisait toutes les machines de siège que commandait le général en chef.

Une fois ce premier réseau de retranchements terminé, il avait mené des travaux d'approche. Des sapeurs avaient creusé des tranchées en zigzag dirigées vers la citadelle. À 600 mètres des murailles, une suite de cratères abritait des machines de siège. Construits en arc de cercle, ces bastions étaient connectés entre eux par des entrelacs de fossés. Un peu plus près des murs de Refuge, un second croissant de casemates pareillement reliées pouvait concentrer son feu sur les points faibles.

Pour les besoins du siège, de véritables monstres avaient vu le jour. Il y avait d'abord les mangonneaux. Des catapultes que l'on actionnait grâce à des engrenages à cliquet. Ce n'étaient pas des armes très puissantes et, contrairement aux machines à contrepoids, leur portée ne dépassait rarement cent cinquante mètres pour des projectiles de vingt kilos.

Ensuite venaient les trébuchets. Un balancier pivotait autour d'un axe. Ce pivot séparait le bras long supportant une fronde et le bras court auquel était attaché un contrepoids. L'oscillation de la poutre faisait tournoyer la fronde. Lorsque la vitesse devenait suffisante, la sangle du lance-pierre se décrochait pour lâcher le projectile. L'invention du contrepoids articulé avait pratiquement multipliée par deux la portée des trébuchets. Avec son long bras de quatorze mètres, le plus grand d'entre eux était capable d'envoyer un boulet d'une centaine de kilos à cent quatre vingt mètres. Cependant, il fallait de nombreux hommes pour l'actionner.

Au-delà des positions d'artilleries, les tranchées reprenaient jusqu'à un ultime réseau de bastions au pied du glacis. C'était là que les troupes d'assauts devaient se réunir avant de monter à l'attaque.

Néanmoins, les Orques n'étaient pas pressés. Dans les premiers jours du siège, ils avaient perdu beaucoup de monde dans des assauts mal préparés. Or, on disait que chaque tir sur la muraille épargnait une vie chez les attaquants. D'ailleurs, la famine était le meilleur allié de tout assiégeant et plus que la faim en soi, la démoralisation qu'elle entraînait. Aussi, les Orques se contentaient de marteler les fortifications.

Lesquelles ne pouvaient manquer de leur inspirer le respect.

Refuge s'entourait de trois murailles précédées par un fossé inondé de sept mètres de large. Le premier mur était bas, protégeant une terrasse extérieure appelée "boulevard" où on avait installé des mangonneaux. La seconde ligne faisait la part belle à une muraille de huit mètres de haut et presque aussi large. Elle était fortement défendue par des troupes nombreuses. Des tours carrées la flanquaient régulièrement. Ce rempart n'était pas destiné à résister aux tirs des machines de guerre. Il se chargeait seulement d'arrêter les hommes. La troisième muraille, la plus impressionnante, était de taille à résister aux plus puissantes armes de siège. Des tours dotées d'une assise de trente mètres de diamètres et hautes de vingt y étaient apposées. On les avait équipées de trébuchets qui ripostaient aux tirs de l'ennemi.

Du haut d'une de ces positions fortifiées, un groupe d'officiers supérieurs s'était réuni pour pouvoir voir d'un regard s'étaler toutes les positions d'investissement occupées par les assiégeants. Sur les tours proches, les longs bras des machines de guerre se tendaient et se détendaient par intermittence.

Un sourd vrombissement s'éleva soudain, déchirant l'air. Un instant plus tard, un boulet de pierre recouvert de poix s'écrasa sur la deuxième muraille. Poussières et fumées s'élevèrent dans l'air, en écho d'un bruit d'éboulement.

Le capitaine Hauteclaire, baissa sa lunette d'approche et se retourna vers les servants du Couillard. Cette machine était un trébuchet amélioré. Doté de deux huches articulées, son bras avait été remplacé par un simple poteau. Malgré des performances inférieures à celle des machines ennemies, le Couillard tirait quatre ou cinq fois plus rapidement qu'elles et avec une équipe restreinte.

- Vous avez vu d'où cela venait, demanda le capitaine

L'officier hocha la tête.

- Oui, monsieur.

Du doigt, il montra une haute tour de planche.

- Mais il vaudrait mieux détruire cette tour d'observation et les aveugler.

Revenu près de ses hommes, l'officier les apostropha. Rapidement, un servant raccourcit la fronde puis y plaça un lourd boulet. De l'autre côté, ses compagnons commencèrent à tirer sur les cordes reliées au bas du poteau. Le projectile glissa dans le canal de guidage, puis le bras fut relâché. Brusquement ramené en avant, il fit tournoyer la fronde qui arrivé au sommet de sa course se décrocha pour projeter son chargement.

Après une trajectoire parfaite, la boule de pierre traversa de part en part la tour d'observation. En un instant, le bâtiment s'effondra en amas de planches brisées. Des sauveteurs sortirent des tranchées proches pour venir en aides aux observateurs. Depuis le boulevard, on ne l'entendait pas ainsi. Des arbalétriers ouvrirent le feu, tuant et blessant plusieurs assaillants. Puis, depuis une tour un archer vêtu d'une cape rouge claquant dans le vent, tira une flèche vers le ciel... elle se sépara en de multiples projectiles qui retombèrent sur les rangs ennemis.

Les lèvres de Hauteclaire se pincèrent. Archer... en dépit de ses talents à l'arc, l'aristocrate le détestait. Ce moins que rien venu d'on ne sait où faisait montre d'un mépris de l'autorité et des gens mieux nés que lui qu'un noble de Haute-Roche ne pouvait accepter.

Cependant, les autres officiers ne partageaient pas son agacement:

- Maintenant, leurs artilleurs sont aveugles.

- Beau travail.

Un bien mince succès en fait. Des dizaines d'autres tours restaient debout car tous les Couillards n'avaient pas une aussi bonne équipe de servants. Quel coup d'œil ne fallait-il pas avoir pour doser avec justesse la longueur de fronde qui correspondait à l'angle de tir ! Il fallait encore rajouter le calcul de la masse du contrepoids puisque c'est celui-ci qui déterminait la distance franchie par le projectile.

Rageusement, les trébuchets des assiégeants se concentrèrent sur leurs positions mais le tir était devenu imprécis. Certains boulets tombèrent trop courts et labourèrent la terre, d'autres frappèrent les murailles au hasard et n'infligèrent que de légères égratignures aux titanesques défenses.

Refuge, encerclée, son port bloqué par une flotte de morts-vivants, résistait depuis plus de deux mois. Les pirates capturés par Rin Tohsaka juste avant son départ avaient été interrogé par les Magi de la Guilde. Grâce à un mélange de "détection des mensonges" et de " télépathie", les jeteurs de sort avaient obligé les prisonniers à révéler leurs complices. Ceux qui avaient ensuite été capturés pour être à leur tour questionnés, et ainsi - de proche en proche- tout le réseau avait été démantelé.

Sans cela, les traîtres à l'intérieur des murailles auraient sans doute réussi à empoisonner les puits, incendiés les réserves de vivres ou d'armes.

Hauteclaire jura à voix base en voyant arriver Sakura Tohsaka. La jeune sœur de Rin venait chaque jour soigner les blessés. Les soldats la considéraient comme un ange de douceur. Les sœurs Tohsaka, cette Artoria Pendragon, ou cet arrogant Archer... tout le monde parlait d'eux comme si la survie de la ville ne tenait qu'à leurs efforts. Depuis toujours, le royaume de Ménévie avait dépendu de sa noblesse et le capitaine Hauteclaire supportait difficilement le manque de reconnaissance des manants qui s'extasiaient devant ces nouveaux venus.


Le soleil levant incendiait la mer au large de l'île de Balfiera.

Dans la clarté écarlate, la mer semblait changée en sang. Était-ce un mauvais présage ? Un bon ? Peut-être le simple rappel que la vie se nourrit de la vie et que chaque jour, dans les profondeurs, poissons et requins luttaient pour leur pérennité.

Le port était saisi par l'animation des grands jours. Une véritable fourmilière humaine chargeait vivres et équipements à bord des caraques de ravitaillement. Les troupes occupant les camps carrées restaient pourtant à l'abri des palissades, le départ n'était pas encore proche. Pourtant, on pouvait voir patrouiller les légionnaires de l'Empire de Tamriel, reconnaissables à leur bouclier en forme de tuile et leurs casques d'acier avec couvre-nuque et protège-joues rivetées. Leurs équipements variaient selon les troupes auxquelles ils appartenaient. Les archers portaient une cotte de maille, les auxiliaires avaient une armure de cuir ou d'écailles. Quant aux fantassins lourds, ils manœuvraient en plastron métallique noirci, ornés de deux chevaux cabrés et d'une couronne de laurier.

Par contre, plus de cent galères avaient abandonné leur mouillage pour se former en escadre. Seule la galéasse amirale s'attardait, rangée le long du port.

Il s'agissait là d'un magnifique navire long de soixante-dix mètres. Deux mats gréés de voiles latines assuraient sa propulsion. Son étrave s'alourdissait d'un rostre de forme triangulaire terminé par un empiècement de bronze aiguisé. Derrière, se trouvait le château de proue allégé d'une bonne part de son coffrage. Au-dessus de l'éperon, on voyait un mangonneau capable de tirer des boulets de vingt-cinq livres. De part et d'autre, se trouvait quatre grandes balistes pouvant lancer des traits de quinze livres. Pour terminer, trois arbalètes de siège sur piédestal mobile avaient été disposées sur chaque flanc, le long des coursives de combats.

Du château de poupe, on remarquait d'abord la galerie couverte en demi-tonneau. Peinte en rouge et or, elle reprenait sur chaque bord le dessin du dragon, les ailes formant un diamant, emblème de l'Empire de Tamriel. Trois immenses lanternes de verre et de bronze se trouvaient tout à l'arrière. En dessous, au même niveau que les rameurs, une longue enfilade de fenêtres en ogive allégeait l'aspect sévère du château arrière, le rendant presque éthéré.

Les coursives de combats se dressaient de chaque côté, au-dessus des rames. Elles étaient couvertes de paravents où l'emblème de l'Empire de Tamriel se retrouvait repris. Juste derrière, on voyait des archers en cotte de maille et casqué. À elle seule, la galéasse était une démonstration de puissance et de beauté. Difficile de croire que sa force venait de la souffrance de centaines de galériens et qu'elle n'avait été construite que pour semer la destruction.

- La galéasse vous fascine, général Ceberhas ?

Le général impérial portait une armure de bronze doré " à l'antique" dont le plastron ressemblait à un torse musculeux, marqué du dragon de Tamriel. Attaché à ses épaulettes, une longue cape pourpre descendait jusqu'à ses genoux. Cependant, l'homme était un Aldmer. Dans un empire multiethnique comme celui de Tamriel, il n'y avait cependant rien d'étonnant à ce qu'un Haut-Elfe puisse obtenir ce genre de position. Valendil Ceberhas eut de la peine à s'arracher à la contemplation du navire. Il se retourna pourtant vers son second, le légat Marcus Manfredi souriait :

- Le « Triomphe de Talos », espérons que son nom a été bien choisi.

Le général hocha la tête, le regard rivé vers le large. Le visage grave, il paraissait comme saisis par un sentiment diffus, difficile à nommer.

- Mon général, me souhaiteriez bonne chance ?

- Bien sûr, vous avez tous mes vœux.

Ils se serrèrent la main, puis le légat grimpa la passerelle :

- Adieu ou au revoir, je vous donne ma parole de faire de mon mieux.

Le général Ceberhas secoua la tête :

- Le mieux ? Éloignez l'ennemi et sauvez votre peau, c'est le plus important.

- Au revoir, mon général.

- Que les Aedras veillent sur vous !

Valendil Ceberhas regarda l'appareillage de la gigantesque galère. Les galériens volontaires, une véritable classe de marin en Cyrodiil, donnèrent la première impulsion. Placés juste derrière le gaillard d'avant, ils donnaient le rythme aux prisonniers de guerres et aux truands qui constituaient le gros de la chiourme. Lentement, le vaisseau pris de la vitesse. Le spectacle était magnifique… mais pour l'admirer, il fallait encore avoir l'âme en repos.

Le général Ceberhas se sentait agité. L'empereur Uriel Septim VIII lui avait confié la mission de dégager la ville de Refuge, assiégée par les Orques. La mission n'avait rien de simple, Valendil Ceberhas avait regroupé une légion renforcée par des auxiliaires, des navires de transports et de guerre avant de mettre le cap sur la capitale du royaume de Ménévie.

Toutefois, alors qu'il s'installait sur l'île de Balfiera pour préparer l'expédition, ses éclaireurs lui avaient appris que le port de Refuge était bloqué par une flotte de... mort-vivants, des vaisseaux fantômes arrachés aux limbes de l'océan avec des squelettes et des zombis comme équipage.

Le blocus coupait à présent complètement Refuge de tout secours. Le général Ceberhas devait donc éloigner le gros de la flotte fantôme avant de tenter de forcer le passage avec les navires marchands réquisitionnés qui transportaient ses légionnaires et les vivres destinés aux assiégés.

Le rôle du légat Marcus Manfredi serait d'éloigner les ennemis... une tâche nécessaire mais que l'Aldmer n'enviait pas à son subordonné. Peu de gens seraient allés affronter des morts-vivants le cœur léger.


L'idée de base du convoi était d'inclure des vaisseaux marchands dans une escadre militaire. Les navires les plus rapides se déployaient en éclaireur sur l'avant. Sur chaque flanc, les marchands étaient accompagnés par une petite escorte de galères de guerre. Le gros de l'escadre restait sur l'arrière, prêt à intervenir.

Le dispositif paraissait simple à mettre en place.

En effet, le premier jour, les navires de commerce avaient gardé une formation impeccable. Sauf que, dans la nuit, ils se perdirent de vue. De telle sorte, qu'au matin, il y en avait dans toutes les directions, jusque sur l'horizon.

Le général Ceberhas était l'équanimité même. Malgré cela, l'idée que des corsaires puissent attaquer au milieu d'un cafouillage de ce genre lui inspira une sainte colère. Faisant virer le vaisseau amiral, Valendil participa lui-même au repêchage des égarés. Au porte-voix, l'Elfe promit de faire remplacer les pilotes incapables de suivre les feux de positions d'un navire par temps clair par des navigateurs de la marine de guerre.

La menace porta. La rivalité entre la marine marchande et la marine de guerre poussait les premiers à se surpasser. Dès la deuxième nuit, il n'y eut plus que deux caraques à s'égarer. Au bout d'une semaine de voyage, la flotte qui arrivait en vue de Refuge louvoyait comme si elle avait toujours opéré ensemble.


Le mois d'Âtrefeu tirait à sa fin.

Le soleil pâlissait dans le ciel en ce début d'automne. Sa clarté faisait étinceler la mer sur des lieues. La proximité de la terre tendait les voiles d'une brise constante. Les mâtures chantaient, déployant une grande quantité de toile. Les caraques avaient pris toute leur voilure, filant aussi vite qu'elles le pouvaient. Les galères de guerre s'étaient alignées sur leur vitesse.

Bien que l'on se trouve dans le bras le plus étroit de La baie d'Illiaque, les rivages de Martenfell restaient invisibles. Seule sentinelle avancée, une île de roche noire émergeait des flots sur tribord. Un point stratégique disputé depuis des siècles. Une forteresse y avait été édifiée au temps de l'Hégémonie Direnni. Puis, elle était tombée entre les mains des Brétons de Ménévie.

Valendil prit la longue vue que lui tendait un de ses officiers. Les remparts du fort semblaient intacts, et une bannière bleue ornée de trois roses d'or claquait sur la plus haute tour.

Le fort était encore aux mains de la garnison brétonne. Valendil se passa la langue sur les lèvres et balaya les environs. La forteresse du Roc Noir servait de position avancée à Refuge et dans son petit port, plusieurs caraques étaient stationnées.

D'abord considéré comme d'intérêt secondaire, ce fort était devenu le but même de la diversion du légat Marcus Manfredi. L'amiral impérial avait déconseillé un assaut direct sur la flotte de blocus au profit d'une attaque sur les éléments détachés surveillant le Roc Noir.

Ce plan attirerait autant l'attention de la flotte fantôme mais occasionnerait des pertes moindres parmi les Impériaux. Restait à savoir si tout s'était déroulé comme prévu.

Scrutant les alentours, Valendil Ceberhas ne vit que quelques gréements qui s'éloignaient. À ses côtés, un préfet tendit un bras pour lui désigner ces navires en fuite :

- Général, il faut couler ces navires avant qu'ils n'avertissent le gros de la flotte ennemie.

- Laissez les galéasses protéger les marchands. Transmettez aux galères légères de les rattraper.

Le sifflet du bosco résonna dans l'air. Des marins se mirent à courir dans les coursives. Le vent forcit à l'approche des côtes. Le navire bondit en avant. Alors que le Roc Noir s'éloignait, une lumière fulgura au sommet de sa haute tour.

La garnison les hélait à l'aide d'un miroir. « Navires ennemis en approche au sud-est. » Le commandant, mouilla son doigt pour sentir la brise. « Ils progressent contre le vent. » Pas un danger immédiat, donc. Se glissant derrière l'officier en charge des transmissions, Valendil lui toucha l'épaule. « Combien de voiles, vite ! » Les signaux de miroirs relayèrent le message jusqu'au roc. La réponse survint en flash rapides suivis de pauses : longue, courte, longue, courte…

« Quarante-cinq voiles déjà comptées, d'autres en approches. » « Branle-bas de combat ! » Valendil fut un instant surpris. L'équipage appartenait à l'élite de la flotte de Tamriel. Le général savait que ces marins ne faisaient jamais rien pour rien. Malgré cela, ces quelques mots avaient fait autant d'effet qu'un coup de pied dans une fourmilière. Une agitation incroyable régnait. Tout le monde courrait. Des armes étaient distribuées, des soldats de la garde maritime rejoignaient les coursives de combat et les humes. D'autres tiraient les cordages pour ralentir le navire ou s'activaient autour de machines de guerre. Les charpentiers de marine se pressaient autour des écoutilles tandis que des hommes d'équipage tiraient des sceaux pour prévenir les incendies.


Une heure s'écoula.

Refuge commençait à grandir et les yeux des marins voyaient émerger les détails. Le phare, les tours et des colonnes de fumées qui montaient des zones de combat. Ancrées au large, les vaisseaux fantômes tiraient sur leurs chaînes. Peu d'entre eux étaient en déplacement. Ce fut un choc violent pour le général Ceberhas. Après tout, il avait envoyé Marcus Manfredi pour éloigner cette flotte...

- Magnus ! Mais qu'est-ce que cela veut dire ? La bouche sèche et le cœur trop rapide, Valendil angoissait. « Il y a deux flottes ? »

Le bruit de projectiles tombant à l'eau lui fit tourner la tête. Braquant sa lunette de cuivre, le général vit des voiles au loin. Les galères rapides avaient engagés le combat contre les éclaireurs ennemis. Malgré le tour prometteur prit par l'escarmouche, son inquiétude ne s'apaisait pas. Il retourna à la contemplation des voiles lointaines doublant le roc noir. « Qu'est-ce que c'est que cette seconde flotte ? » Le pire qui puisse arriver serait bien que la flotte envoyée poursuivre les galères du légat soit déjà de retour… ou qu'elle ait triomphé !

- Ne vous inquiétez pas», assura un officier. « Ils ne suivent pas le bon cap pour avoir intercepté l'amiral Manfredi. »

- Oui, vous… vous devez avoir raison.

Dans sa longue-vue, les navires fantômes avaient commencé par grossir puis s'étaient stabilisées. Le préfet déplia sa propre lunette d'approche. « Leur amiral est malin, en se rapprochant de l'île, il a profité de la brise de terre. Toutefois, vu nos vitesses relatives, son escadre arrivera tout de même après le début de l'engagement. »

De leur côté, les navires de la force de blocus avaient enfin perçu le danger. On établissait les voiles, mais avec ce vent venu de la mer, elles ne serviraient pas beaucoup.

Soudain revenu à plus de tranquillité d'esprit, Valendil cogitait à toute allure. Il avait l'impression de jouer une partie d'échec compliquée avec l'adversaire. Il fallait manœuvrer subtilement avant l'engagement, sous peine de concéder l'avantage à l'ennemi. Les héliographes lançaient leurs messages d'un vaisseau à un autre. Un écran de navires restait sur l'arrière pour s'interposer entre la deuxième flotte et les marchands. Les caraques devraient rester groupées, encadrées par deux escadres de galéasses. Sur l'avant, les galères légères avaient dressé toute leur toile pour se porter au devant de la première flotte, après s'être débarrassés des éclaireurs ennemis.

De leur côté, les mort-vivants avaient enfin réagis. Une dizaine de navires pourrissants, aux voiles déchirées avançaient vers eux pour leur couper la route. Un deuxième groupe s'efforçait de doubler leur flanc. Cette manœuvre dangereuse menaçait de les couper des navires marchands.

À nouveau, les miroirs transmirent ordres et informations. La formation de caraques s'espaça, tandis que les galéasses infléchissaient leur route pour prévenir une infiltration. Valendil songea un instant à contourner l'ennemi. Malheureusement, les marchands étaient beaucoup plus rapides par vent arrière. La seconde flotte fantôme ne constituait pas un danger immédiat. Toutefois, il ne fallait pas pour autant prendre des risques inutiles.

Comme un malstrom, les galères légères traversèrent l'escadre des mort-vivants. Des projectiles divers encadrèrent les véloces coursiers des mers qui échappèrent à toute avarie. Une volée de traits enflammés s'éleva en riposte, coupant la route des épaves animées par nécromancie, virant lof pour les ramener vers le gros de son escadre.

- La barre à bâbord 90°

- La barre à bâbord 90°, confirmée.

Prenant de la vitesse, les autres navires encadrèrent la galéasse amirale. En quelques instants, la distance qui séparait les deux escadres se réduisit à rien. Une des grandes galères chancela, touchée par deux boulets envoyés par des catapultes.

Une riposte groupée ne se fit pas attendre.

Les lueurs qui naquirent sur les ponts des navires, aveuglèrent les galères. Rapidement concentrées, elles se transformèrent en des rayons insoutenables et brûlants. Projetés sur les voiles des vaisseaux fantômes, les faisceaux ne tardèrent pas à y faire naître des trous fumants. Consumés par un incendie qui se propageait aux superstructures, plusieurs vaisseaux se mirent à dériver. Implacables, les Impériaux continuaient à les bombarder de cette lumière solaire qu'amplifiaient des systèmes de loupes convergentes (1).

Les rescapés battirent en retraite. Les mort-vivants ne ressentaient pas la peur, mais l'amiral ennemi avait sans doute trouvé que les pertes n'en valaient pas la peine.

Entre-temps, une nouvelle vague de navires fantômes s'étaient rapprochées jusqu'à portée de tir des galéasses.

Là aussi, cela se déroula mal pour les morts-vivants. Avec calme, les Impériaux avaient attendu le dernier nomment pour lofer simultanément, comme à la parade. Trois galéasses ouvrirent le feu. En face, ce fut comme un cataclysme. Le bois et les espars volèrent en tout sens. Mats brisés, coques ouvertes en de multiples endroits, les vaisseaux fantômes sombraient rapidement.

Les sept derniers navires manœuvrés par des squelettes et des zombis avançaient aussi vite qu'ils le pouvaient. Malgré tout, les galéasses avaient déjà rechargé et écrasaient méthodiquement leurs ennemis sous les boulets. Certains navires sombrèrent, d'autres se replièrent.

Maintenant, la bataille navale avait réellement commencé. De toute part, s'élevait des geysers là où des tirs tombaient à l'eau. La flotte impériale avait enfoncé les lignes ennemies. Partout, des vaisseaux des mort-vivants dérivaient en proie aux flammes ou désarticulées par les projectiles.

Pour autant, la surprise avait cessé de jouer. Devant, une dizaine de gros navires s'était formée de conserves pour les intercepter. Au fracas croissant de l'artillerie, le général devinait que d'autres navires ennemis contre-attaquaient sur les ailes.

Valendil se tourna vers son capitaine de pavillon et allait parler lorsque qu'un vrombissement se fit entendre. Surpris, il leva la tête pour voir un trou déchiqueté marquer le passage d'un boulet au travers de la voile.

-Préfet, envoyez aux galéasses l'ordre de se réunir et de se porter en avant. Il faut percer maintenant avant que la seconde flotte ne termine de nous encercler.

- À vos ordres, général.

Les galéasses virèrent de bord et se remirent en formation, passant en cadence d'éperonnage. Mangonneaux et balistes échangèrent d'abord leurs projectiles. Puis, à portée plus réduite, les rayons ardents des loupes commencèrent à dévorer les voiles de plusieurs vaisseaux fantômes. Désemparés, trois d'entre eux se dépêchèrent de trancher les cordages avant que le feu ne se communique à leur coque.

Les autres se rapprochaient.

Pour la première fois, le navire amiral de Valendil fut blessé. Un navire de nécromants venait de de le toucher de quatre boulets juste sur son étrave. Des cris et des gémissements s'élevèrent au milieu d'une pluie de cordages et de copeaux de bois brisé. Cassant sa course, le navire fantôme voulut l'aborder. Mais, sur la coursive, les archers de la garde maritime tiraient une volée de flèches enflammées après l'autre. Les puissant arcs dépeuplèrent entièrement le château de gaillard d'avant et fauchèrent de nombreux mort-vivants regroupés sur le pont. Privés de coordination, massacrés, l'équipage ne pouvait plus manœuvrer. Alors qu'un formidable hourra secouait la galéasse, le navire fantôme heurta mollement la coque renforcée et dériva sur l'arrière. Ses voiles, traversées de flèches, commençaient à brûler.

L'une après l'autre, les galéasses émergeaient de la fumée. Certaines étaient endommagées, mais la moitié des navires ennemis coulaient, les autres fuyaient.

À moins d'un demi-mille, les murailles et le phare de Refuge dominaient la mer. D'une des tours, un héliographe les héla. « Salutations de Sa Majesté le roi Eadwyre, félicitations pour votre victoire. »

- Répondez que nous apportons des renforts, des vivres et des munitions.

Après une pose de transmission, l'opérateur inconnu remercia et annonça que l'on allait relever la chaîne du port pour les laisser entrer. Valendil approuva et dirigea sa lunette d'approche sur l'arrière. Les dernières galéasses apparaissaient à leur tour, sortant des nuages d'incendies qui planaient au-dessus des carcasses des navires ennemis. Les caraques suivaient. Relayant un message du serre-file, un des capitaines transmis un rapport de situation. La première flottille des nécromanciens avait subi de lourdes pertes mais continuait à attaquer sur les flancs. La seconde flottille était arrivée au contact.

- Que les marchands mettent le cap sur Refuge ! Transmettez à l'arrière garde de se replier. Quant à nous, déployons-nous autour du chenal pour éviter une attaque de dernière minute.

- À vos ordres, général.

Malgré une certaine angoisse qui continuait à le tenailler, Valendil Ceberhas commença à se détendre. Il ignorait toujours si la distraction menée par l'amiral Manfredi ne lui avait pas coûté tous ses navires. Néanmoins, il avait réussi son pari insensé. En dépit du blocus d'une flotte bien plus nombreuse que la sienne, les navires marchands (débordant de vivres et de légionnaires) avaient fait leur entrée dans la ville assiégée sans essuyer un tir.


Par la porte du port, entraient les cohortes de la Legio XX Valeria Vitrix. À leur tête, le général Ceberhas avançait à cheval. Il précédait de quelques longueurs les cinq tribuns qui formaient son état-major. Ces officiers supérieurs portaient un plastron d'acier noirci sur une tunique du plus beau rouge. Sur leurs protège-poignets, on discernait l'emblème de l'empire, un dragon dont les ailes formaient un losange. Ils avaient également un casque orné d'une crête métallique.

Ils devançaient un bloc compact formé par la musique militaire, avec buccins, trompettes et tambours. Seuls ces derniers jouaient, cadençant le pas des sept mille soldats qui sonnaient sur le pavé.

Au premier rang des joueurs, l'aqualiferi brandissait l'enseigne de la légion, un dragon d'or serrant la foudre entre ses pattes. Le vétéran qui assurait cette tâche sacrée se drapait dans la dépouille d'une panthère. Sa tête recouvrait son casque, et la peau des pattes étaient nouée sur sa gorge.

Enfin apparurent les légionnaires proprement dit. La Première Cohorte - sous les ordres du centurion primipile- avançait en tête. Trois officiers : l'intendant, le sonneur de buccin, le signiferi (porteur de d'enseigne) précédaient les hommes en marche.

Chaque centurie formait un rectangle de quatre hommes de front sur dix-neuf rangs. Les légionnaires corsetés d'acier tenaient un grand bouclier en forme de tuile au bras gauche. En bois d'érable ce dernier se voyait renforcé par un umbo (une coupelle de métal au centre) et était décoré d'une couronne de laurier. Dans chaque cohorte l'armement était homogène. La Première combattait avec une épée longue de type Spatha.

Les centurions marchaient à côté des 76 hommes dont ils avaient la charge, houspillant les traînards, sans hésiter à se servir du bâton noueux qu'il tenait en main. Ils faisaient régner une discipline de fer dans la Légion.

Il s'agissait d'un spectacle qui saisissait le cœur. La plus grande partie des habitants de Refuge se précipitèrent pour le regarder. Aussi, les citadins se rassemblèrent dans les venelles proches ou sur le pas des portes. Il y eut même des femmes pour leur jeter des fleurs.

Sur le rempart, une adolescente de seize ans regardait le spectacle. Ses yeux étaient violets comme ses longs cheveux ornés d'un ruban sur le côté. Il s'agissait réellement d'une très belle jeune fille vêtue d'une longue robe rose ornée de dentelles. On la reconnaissait pour sa gentillesse et son caractère effacée, mais elle attirait beaucoup les regards des hommes... disons qu'elle avait été généreusement dotée par la nature, surtout si on prenait en compte qu'il s'agissait d'une japonaise réincarnée.

Sakura Tohsaka... qui - dans une autre vie- avait été Sakura Matou, le véritable Master de Rider se tourna vers son voisin :

- Neesan a raison... ils ressemblent vraiment beaucoup aux Romains de l'antiquité.

L'homme était affalé au milieu des caisses et des tonneaux empilés pour former une sorte de trône. Les jambes croisées, il semblait parfaitement détendu. Le guerrier se vêtait d'une armure de cuir noir laissant les bras nus et s'enveloppait dans une cape rouge déchirée, son visage était presque invisible dans la pénombre de la capuche. Mais la peau de ses bras était comme tannée par le soleil. Les yeux argentés de l'homme regardèrent un instant le défilé impérial. Sakura l'ignorait, mais l'homme avait combattu les Romains de l'époque impériale... Alaya avait envoyé le Counter Guardian Emiya pour éliminer les responsables de l'incendie de Rome en 79 de l'ère commune.

Archer eut une grimace ironique :

- Disons une légion romaine revue par Hollywood...

L'ancien Servant désigna la cohorte suivante, une unité indépendante composée d'auxiliaires. Les hommes adoptaient la même formation que leurs prédécesseurs. Toutefois, seuls les officiers, les centurions et les Signiferi avaient des armures d'acier. Les autres devaient se contenter d'armures de cuir ou matelassées.

Ensuite vinrent des chevaliers impériaux. Ils portaient des armures de plates de fer avec des heaumes ressemblant aux casques corinthiens de l'antiquité grecs, surmontés par un cimier de crins de cheval achevait de les rendre impressionnant.

Sakura battit des mains en exultant et Archer sourit...

Au moins, sa réincarnation avait permis à la jeune Tohsaka de retrouver le sourire. Dans sa précédente vie, elle avait paru si... vide. Rin avait expliqué à son ancien Servant le vœu d'Emiya Shiro... L'Esprit Héroïque réincarné soupira... tout à fait le genre de chose que cet idiot pouvait vouloir : " tout le monde doit avoir une seconde chance". Et maintenant ce vers de terre de Shinji levait des armées de mort-vivants pour assiéger Refuge et Angra Mainyu, le roi des démons, menaçait d'accéder au rang de dieu du mal et de détruire le monde de Nirn. Bravo Shiro !

Comme à chaque fois qu'Archer ressassait sa vieille colère envers sa version plus jeune, beaucoup plus naïve et immensément stupide, il sentait son ventre se contracter et un goût d'acier envahir sa bouche. Bon sang... si seulement il avait pu le tuer !

L'ancien chien d'Alaya se força à rouvrir les poings crispés et eut un sourire moqueur. Ce qui était fait était fait, on ne pouvait rien y changer. De plus, à titre personnel, Archer n'avait aucune raison de se plaindre. Il avait enfin réussi à échapper aux chaînes de l'éternelle servitude...

Certes, il n'était plus le Counter Guardian Emiya. Cependant, des siècles à combattre ceux qui menaçaient de détruire l'humanité avaient marqué Archer de manière indélébile. Même sur un autre monde, il ne pouvait se ternir éloigner d'un combat de ce genre. Sa compétence "Clairvoyance" rang C l'avait conduit auprès de Rin. Son ancien Master devait jouer un rôle crucial dans les événements à venir... et cela s'était vérifié. Après tout, elle l'avait conduit ici et si Refuge tombait, les orques ne pourraient plus être arrêtés... ce qui engendrerait assez de souffrance pour qu'Angra Mainyu puisse se réincarner en Suprême Principe du Mal.

Encore une fois, il revenait à Archer de réparer les conneries de son moi plus jeune et plus stupide.


(1) Il s'agit de miroirs d'Archimède, une arme efficace qui concentre la lumière du soleil pour enflammer les voiles.