La Prophétie


La salle des banquets du roi Gothryd était une grande pièce rectangulaire. Les murs étaient décorés de grandes bannières, de panoplies d'armes et de tapisseries. La table du festin formait un long U. En sa partie centrale, on pouvait voir le roi et ses proches, le dos chauffé par la grande cheminée.

Le monarque n'avait pas trente-cinq ans. Les cheveux ondulés, aussi bruns que ses yeux perçants sous des sourcils éternellement froncé, il semblait éternellement suspicieux. Il se vêtait d'une longue houppelande à manches festonnées, taillée dans la soie blanche et décorée de motifs végétaux. Il portait pour seuls bijoux son collier de Grand-Maître de l'Ordre du Dragon, fait de lourdes plaques d'or incrustée de joyaux, et la splendide couronne royale, ornée de rubis, d'émeraudes et de saphirs.

À sa gauche, assise dans une cathèdre sculptée, se tenait son épouse, la reine Aubrk-i, fille du roi Camlorn de Martenfell. Il s'agissait d'une magnifique Rougegarde. Comme tous les membres de ce peuple, elle avait la peau noire. Ses longs cheveux soigneusement brossés étaient ramenés en arrières par un diadème orfévré et de diamants. Elle portait une superbe cotardie (1) de satin rouge brodée de fils d'or.

Bien entendu, dans une société aussi hiérarchisée qu'un royaume féodal, la place occupée par chacun reflétait son rang. Les membres de la famille royale, leurs proches conseillers mangeaient à leurs côtés. Les nobles de hauts rangs se trouvaient installés plus loin de la cheminée. Puis venaient les courtisans et les invités de moindre rang qui se retrouvaient repoussés aux extrémités des deux branches du U formé par la table de banquet.

Tous cependant mangeaient dans de la vaisselle d'argent, entourés de multiples serviteurs. Chaque noble de haut rang disposait de son propre écuyer-tranchant pour préparer sa nourriture, et surtout veiller à ce que son maître ne soit pas empoisonné. De jeunes pages vêtu du tabard vert orné du dragon rouge allaient et venaient. Certains portaient bassins et aiguières pour que les convives se lavent les mains, tandis que d'autres remplissaient les coupes de vin.

Au centre de la table en U se produisaient divers artistes entre chaque service. C'étaient ainsi succédés des baladins, des jongleurs habiles, le fou du roi et ses innombrables histoires drôles, des montreurs de monstres apprivoisés et des troubadours chantant d'antiques légendes.

Le festin était donné par le roi Gothryd en l'honneur de la récente victoire contre les liches qui avaient osé assaillir sa capitale de Daguefilante.

Le quatrième service commença par une procession de serviteurs venue des cuisines. Ils portaient des plats où des coqs rissolaient encore, la peau dorée et craquante, entourés de légumes et arrangés avec art. Les échansons les accompagnaient pour échanger les bouteilles de vin blanc qui avaient accompagnés les poissons et les langoustes du troisième service par un vin rouge épicé.

Tout ce beau monde discutait.

Des ennemis intimes échangeaient des missives portées par leurs serviteurs, négociant ou se menaçant. De preux chevaliers vantaient leurs prouesses devant de belles damoiselles aux riches atours. Tous parlaient de politique, car tout était politique à la cour d'un roi bréton.


Parmi les grands seigneurs se trouvaient un trio d'intrus. Les trois jeunes gens qui s'étaient le plus distingués dans la bataille avaient été assis au plus près du roi que le permettait les convenances.

Shiro Emiya, vêtu d'un pourpoint de velours bleu et blanc se trouvait assis entre Artoria Pendragon et Rin Tohsaka. Si la Japonaise réincarnée cédait à la mode locale, portant une robe de Beau Maintien de soie rouge qui n'était pas sans rappeler celle de la reine, Saber s'était vêtue en homme. Son pourpoint noir avait des manches à la crevée, qui montraient une doublure de soie rouge brodée de tulipes d'or. Comme d'habitude, elle était superbe et le costume masculin ne trompait guère. Bien plus, voire cette beauté au froid et gracieux maintien en une telle tenue distillait un sentiment trouble.

Comme à son habitude, Artoria montrait un joli coup de fourchette. Elle répondait parfois brièvement à son voisin de gauche - un peu trop entreprenant à son goût- mais ne faisait rien pour nourrir la conversation. Quant à Rin, elle fronçait sans cesse les sourcils et ne cachait pas sa mauvaise humeur. Au cours des derniers jours, elle avait essayé d'accéder aux archives royales pour en apprendre plus sur les deux derniers fragments du Cristal de Corvus... Malheureusement, même son récent statut de héros local ne lui donnait pas accès à certaines parties du château.

Entre ses deux voisines silencieuses, Shiro se sentait embarrassé et cela se voyait... d'autant plus, qu'à plusieurs reprises, des serviteurs étaient venus lui apporter des lettres de gentes damoiselles intéressées par... disons en apprendre plus sur le jeune héros... et plus encore si affinité.

À sa gauche, Artoria avait accueilli chaque nouvelle missive d'un pincement de lèvres furibond. Shiro rit maladroitement :

- Je n'ai pas l'intention d'aller rejoindre l'une d'entre elle, tu sais.

- Shiro, tu ne me dois aucune explication. Après tout, si tu décides d'aller voir une de ses nobles damoiselles, cela ne concerne que toi. Ce n'est pas comme si je t'avais attendu pendant quinze ans, après tout.

La froideur dans la voix de son amie avait sans doute congelé le vin dans les coupes, mais le héros des épées déglutit difficilement écartant d'un doigt le col trop serré. Lui, il étouffait... il ne savait pas pourquoi.

Shiro n'avait vu cette expression glaciale qu'une seule fois chez Artoria. Le jour où Fuji-nee avait pris en charge le repas du soir et préparé un tamagoyaki. Jusque là, Shiro avait pensé que n'importe qui pouvait réussir une omelette. Que c'était inscris dans les gênes de chacun. Il avait donc promis à Artoria que Taiga allait bien s'en sortir... sauf que Taiga avait complètement raté le plat qui était si immangeable que son Servant n'avait même pas terminé sa première assiette ! Se sentant trahie, elle le lui avait chèrement fait payer au cours de leur entraînement suivant.

Visiblement, entre les affaires de cœur et le contenu de son assiette, il n'y avait pas une grande différence aux yeux de Saber !


L'échange entre ses deux amis avait sorti Rin de ses réflexions moroses. Amusée, elle se prépara à intervenir. C'était le moment idéal pour asticoter Shiro. Le fait qu'il s'agissait d'un banquet royal et que l'échange était écouté par tous ne suffisait pas à la retenir. Elle avait hérité d'une malédiction familiale lui faisant commettre des erreurs d'étiquette au pire moment possible...

Toutefois un picotement traversant ses circuits magiques l'arrêta net. En un instant, son sourire malicieux fut remplacé par une moue d'inquiétude. Parmi les invités, tous ceux qui avaient une sensibilité à la magie réagirent de manière similaire. Avant que quiconque n'ait eu le temps de prévenir, cela se déclencha.

Entre la porte d'entrée et l'extrémité de la table, une forme lumineuse dorée, verte et violette se déploya. En un instant le tourbillon de couleur se déforma et se reforma en une silhouette féminine appuyée sur un long bâton, un corbeau perché sur son épaule. Sa robe, longue et fendue sur le côté, était verte. Ses cheveux noirs cascadaient librement dans son dos et sur sa poitrine. Ses yeux étaient entourés d'un maquillage, presque un masque, qui représentait un papillon aux ailes déployées.

L'irruption de l'inconnue étouffa toutes les conversations, hormis quelques cris de surprise.

Toute l'activité se figea dans la salle de banquet. Il émanait de cette femme une impression de puissance et d'étrangeté. Il ne s'agissait pas d'une simple Magus - si tant est que cela puisse exister- mais d'une personne puissante, enveloppé d'une aura de mystère.

Saber fut la première à réagir, se levant de son siège :

- Qui ose ainsi venir sans y être invité au festin de Gothryd roi de Daénia ? Le couteau en est allé dans la viande et le vin est dans la coupe. Nul ne peut entrer sans le demander au portier qui à son tour ne peut ouvrir sans l'accord du roi. Que ta langue ne demeure pas comme morte dans ta bouche. Nomme-toi et expose les raisons de ton irruption en ces lieux paisibles ! (2)

Shiro nota qu'Artoria n'avait pas lâché le couteau de table... arme dérisoire s'il en est, mais la seule dont elle dispose. L'inconnue regardait justement Saber et ses amis... elle n'avait d'ailleurs jeté qu'un bref coup d'œil au reste de la pièce. Sa voix s'éleva, calme et paisible :

- Mon nom est Le Fey, fils d'Uther. Je viens comme je le veux. Nulle porte n'est close pour moi. D'ailleurs, la coutume ne veut-elle pas que l'huis s'ouvre pour celui qui vient apporter son art au roi? Je ne suis pas une ennemie du roi Gothryd et le prie de m'excuser de troubler son repas par ma présence.

Le jeune souverain se trouvait encadré par plusieurs gardes du dragon en armures de plates, le visage invisible derrière leurs heaumes renforcés et brandissant des lances. D'autres se dirigeaient vers Le Fey qui les ignorait superbement.

Quand à Artoria, elle montra brièvement une expression choquée. Le Fey ? Il s'agissait du surnom de sa demi-sœur Morgane. De plus...

- Fils d'Uther ?

Le Fey sourit :

- Comme je le dis, j'apporte mon art qui est celui de la prophétie. Ma prédiction te concerne, ô Arthur Pendragon. Tu es venue sur Nirn pour accomplir ta destinée. En tes mains et en celles de Shiro Emiya guideront la destiné de l'Empire de Tamriel. Tu t'es extraite de la colline rougie par le sang des chevaliers tombés et des ruines d'un royaume détruit par la trahison en passant deux fois par le feu de la guerre. Morte, tu es née une seconde fois le jour où est tombé un grand roi. Les présages du ciel ont annoncé que la couronne qui git dans la boue reposerait bientôt sur ton front.

L'annonce de Le Fey provoqua une véritable commotion parmi les participants du banquet. Gothryd rappela ses gardes avant qu'ils n'interviennent. Une main sous le menton, il regardait alternativement en direction d'Artoria et de Shiro ou vers Le Fey. Gothryd semblait intéressé. Néanmoins, la plissure de sa bouche marquait aussi une profonde irritation.

Artoria jeta un coup d'œil à Rin, celle-ci répondit d'un signe de tête, l'incitant à continuer l'étrange dialogue.

- Je ne réclame aucune couronne.

- Certes, mais as-tu vraiment le choix en la matière. Ceux qui réclament une couronne sont-ils réellement les plus dignes de les porter ? Le bon roi apporte la victoire au royaume, le mauvais roi le conduit à la défaite. Ô Roi Arthur, comme toujours il te faudra ceindre Excalibur pour combattre contre le démon de limon et d'ombre. Tu devras faire route entre les poignards visant ton dos, les forfanteries des arrogants, les murmures des intrigants.

- Où dois-je me rendre ?

- Tu tiens un éclat de cristal, fragment d'une clef, début d'une route. Longe la côte des naufrageurs, vers le nord lointain, passe les plaines et les rivières pour parvenir au pays du tyran assis sur un trône d'ossements d'enfants. Comme toi, il vient du monde du Graal. Master terrassé par son propre Servant, ramené à la vie comme l'a voulu Shiro Emiya.

Du doigt, Le Fey désigna le forgeron roux qui hoqueta en réponse. Néanmoins, la prophétesse continuait :

- Le second éclat tu trouveras dans le bois où poussent les potences portant leur fruit de mort accroché à leur nœud coulant. Cherche le plus grand fléau, le Reikr à peau bleu, maléfique sorcier qui ravage la contrée. Il le détient. Ensuite, gravis les montagnes impies par des sentiers contournés, vers le château du tyran. Le dernier éclat se trouve là. Réunis les morceaux et restaure l'intégralité du Cristal des Elfes. Cependant, garde-toi du dernier gardien de l'Épée de la Victoire Promise. En Oblivion t'attend celui qui se vêt de tous les pêchés des mortels, ligoté dans la démence. Le loup pris au piège qui se dévore lui-même. Ouroboros qui s'engendre lui-même. Cela est fini de ma prédiction, ô Roi des Chevaliers, sois ton propre interprète.

Le Fey frappa le sol de son bâton et disparut.


Alors que tout le monde les regardait, Rin se leva :

- Je n'ai plus d'appétit. Partons !

Artoria jeta un regard triste vers son assiette, mais hocha la tête :

- Où allons-nous ?

- À la bibliothèque du château. Le "tyran" dont vient de parler Le Fey est un des Master de la Quatrième Guerre du Graal ramené à la vie par le vœu imprudent de Shiro.

Ils franchirent les portes que les gardes ouvrirent devant eux. Dans la salle de banquet, les conversations reprirent en un formidable brouhaha tandis que tout le monde se mettait à parler en même temps.

Shiro suivait Rin encore choqué par les paroles de Le Fey : " Un trône d'ossements d'enfants"... Il serra les poings de colère. Percevant le trouble de son amoureux, Artoria se rapprocha pour lui. Elle le dévisagea, et sourit doucement :

- Shiro, je comprends ce que tu ressens. Cependant, tu n'as aucune raison de te sentir coupable. Tu as donné une chance à toutes les victimes de la Guerre du Graal de recommencer leurs vies sur Nirn. Cela était généreux de ta part. Néanmoins...

Le beau visage de Saber se durcit :

-Néanmoins, cela ne t'exonère pas de ta responsabilité. Si le tyran dont a parlé Le Fey est ici à cause de toi, il te revient de mettre fin à ses agissements.

Le forgeron aux yeux d'ambre frissonna en comprenant les implications de ces paroles. Il acquiesça cependant:

- Crois-moi, j'en suis bien conscient.

Un peu rasséréné, il se tourna ensuite vers Tohsaka :

- Tu as une idée de qui on cherche ?

Rin eut un soupir hautain :

- Bien sûr ! Tu oublies à qui tu parles ! Je suis un génie ! Nous cherchons Atrum Galliasta...

- Qui ?

- Le Master originel de Caster !

Shiro et Artoria échangèrent un regard interrogatif, puis Saber parla pour eux deux :

- Non que je doute de la pertinence de tes raisonnements, mais comment le sais-tu ?

Rin prit un air méditatif :

- Et bien, nous avons rencontré tous les Masters sauf deux. En tant que chef de la maison Tohsaka, j'ai...

Elle s'interrompit et grimaça :

- Non j'avais le devoir de surveiller qui entrait sur mon domaine. Les Magi étaient d'ailleurs tenus de se signaler à moi. Évidemment, ceux qui venaient en ennemi ne le faisaient pas. Avec l'approche de la Quatrième Guerre du Graal, je me suis donc efforcée de localiser les Magi qui pouvaient être impliqués. Vous vous rappelez que j'ai découvert que Kirei avait tué le Master de Lancer ?

Ses deux amis acquiescèrent comme ils continuaient à marcher dans les couloirs. Rin passa devant eux et poussa une porte menant à l'immense bibliothèque du château :

- Au cours de ces recherches, j'ai aussi localisé Atrum Galliasta. Sauf qu'il avait déjà été tué et sa demeure détruite par le feu. Il s'agissait de l'œuvre d'un autre Master, du moins c'est ce que j'ai alors pensé. Comme Caster avait déjà été tuée par Gilgamesh, cela n'avait plus d'importance. Je ne vous en ai donc pas parlé.

Shiro s'était arrêté pour regarder les milliers de livres qui s'étalaient rangées après rangées pour s'élancer à l'assaut des murs :

- Et que cherchons-nous ici ?

Saber s'approcha d'une section de rayonnages pour considérer les étiquettes expliquant le classement :

- Un armorial !

- Un quoi ?

Tohsaka leva les yeux au ciel :

- Un livre où sont dessinés les blasons des familles aristocratiques, crétin. Nous cherchons un tyran, donc un grand seigneur. Nous devrions trouver des informations sur Galliasta dans un livre de ce genre.


Le lendemain matin, dès l'aurore, Artoria et ses compagnons quittèrent Daguefilante. Ils chevauchèrent ainsi une partie de la matinée sous une pluie d'automne suivant les routes qui les conduisaient de village en village. Après un arrêt pour déjeuner, ils reprirent la route au travers d'une épaisse forêt.

Le hennissement du cheval de Rin se répercuta dans la cathédrale végétale formée par les milliers de troncs qui refermaient leurs ramures au-dessus de leurs têtes La Magus flatta l'encolure de sa monture, inspectant les arbres qui gouttaient tout autour d'eux. Le sol brun roux, sous sa couverture de feuilles mortes, était imbibé au point d'en être spongieux. La pluie s'était arrêtée avant leur entrée dans la forêt. Cependant, les branchages continuaient à se délester de leur trop plein d'eau.

- C'est un bon coin pour les champignons. On pourrait peut-être s'arrêter pour en trouver quelques uns.

Rin Tohsaka se tourna vers Shiro qui venait de parler. Le jeune homme, les mains croisées sur le pommeau de sa selle, lui sourit et elle le lui rendit machinalement avant de rougir, puis de tourner la tête :

- Il n'y a que toi à penser à cuisiner dans un moment pareil.

Shiro rit :

- Une fricassée de champignons frais, c'est excellent. Il faut des champignons, de l'huile, des herbes, du persil, de l'ail. Une fois que tu as rincé les champignons, tu les fais revenir à la poêle, puis tu haches le mélange d'herbes que tu rajoutes...

La recette fut interrompue par un grondement semblable au tonnerre. Rin et Shiro se retournèrent vers la petite blonde en armure de plates qui chevauchaient en queue de colonne, tirant un cheval de bât. Malgré un peu de rouge sur les joues, Artoria fit semblant de n'être pour rien dans ce phénomène.

Ses amis n'étaient pas dupes. Rin se moqua gentiment :

- Déjà affamée ? On a mangé il y a une heure !

- Je n'y peux rien, j'ai un métabolisme rapide !

- L'appétit d'un dragon, oui, renchérit Shiro.

Artoria le fusilla du même regard que César avait accordé à Brutus comme il le poignardait, mais détourna le regard. Faisant celle qui ne s'abaissait pas à répondre à la critique.

- Le budget nourriture devait être élevé chez vous, pendant la Guerre du Graal, continua Rin.

- Elle mangeait plus que Fuji-nee- qui comptait déjà pour deux- toi, Sakura et moi... heureusement qu'Archer n'avait pas besoin de manger, sinon j'aurais été obligé de déclarer forfait faute d'argent pour vous nourrir.

Après un fou rire des deux magi (et le silence froissé d'Artoria), ils s'entre-regardèrent. Rin montra un peu d'étonnement :

- Tu as changé, avant tu aurais défendu Saber au lieu de rire avec moi. Le pur, noble, droit et stupide Shiro aurait-il grandi ?

Le forgeron aux yeux d'ambre eut un sourire triste :

- J'ai vécu dix-sept ans de plus. Il m'est arrivé beaucoup de choses... et pas beaucoup d'agréables. Je suppose que la causticité de mon humour en est le résultat.

Il y eut un silence gêné et Shiro toussa dans son poing avant de changer de sujet :

- Quelqu'un sait ce qu'est un Reikr ?

- Un Reikr, s'étonna Tosaka.

- Oui, hier, Le Fey a mentionné un Reikr, un sorcier à peau bleue. Il aurait un des éclats de cristal.

Ce fut Artoria qui répondit :

- Les Reikrs sont des goblinoïdes. Ils ressemblent à des Orques, dont ils ont la taille, les traits et la musculature. En fait, ils ne différent d'eux que par leur peau bleue et leur civilisation nettement plus primitive. On ne les rencontre que dans les monts Wrothgar.

- Sauf que celui-là vivrait dans le duché de Vérandia, remarqua la Magus.

Saber approuva d'un signe de tête. Les recherches dans la bibliothèque leur avaient appris qu'Atrum Galliasta était devenu duc de Vérandia après la disparition simultanée de son frère aîné, de sa femme et de leurs trois enfants.

Galliasta avait une réputation effroyable. Ses sujets croulaient sous les impôts et sa seigneurie se trouvait presque constamment en guerre avec au moins un de ses voisins. Le peuple souffrait d'autant plus que le sort semblait s'acharner sur le duché depuis l'arrivée d'Atrum Galliasta au pouvoir. Les mauvaises récoltes succédaient aux épidémies et aux inondations. Les brigands rançonnaient les voyageurs, les bois étaient infestés de gobelins et de monstres. On ne pouvait même pas compter sur la justice ducale. Le duc Atrum s'était entouré de mystérieux chevaliers noirs qui avaient remplacés les soldats de son prédécesseur. On les disait pire que les brigands qu'ils étaient sensés combattre et que les arbres de Vérandia croulaient sous les pendus.

Une rumeur disait que Galliasta sacrifiait des enfants à un mystérieux dieu des ténèbres.


Shiro ouvrait la route, s'avançant à l'ombre des arbres centenaires qui bordaient le sentier. Des feuilles tourbillonnaient dans l'air. L'épais tapis qu'elles laissaient sur le sol étouffait le pas des chevaux. Dans le lointain, retentit le hurlement d'un loup. Ce fut le seul signe de vie perceptible dans les sous-bois. Il n'y avait pas d'oiseaux, pas d'écureuils, pas un seul animal. Lorsque le trio sortit de la forêt, les monts Beldana s'offrirent dans toute leur splendeur. Les plus hauts pics se couvraient déjà de neige, annonçant un hiver précoce et rigoureux. Le paysage raviné, plissé, bosselé de collines, se présentait au milieu des brumes qui stagnaient dans les plus profonds vallons. Un pan de montagne, écorché par l'érosion se dressait verticalement à leur côté, s'enfonçant profondément dans la plaine. D'autres éperons, presque semblables, l'entouraient. Ce qui expliquait que la petite troupe ait pu s'engager dans la mauvaise vallée. Les chevaux s'ébrouèrent avant de s'enfoncer dans le nouveau sentier qui s'ouvrait à eux.

- Regardez !

Rin montra des rubans bleus qu'une main avait attachés aux branches.

- Qu'est-ce que cela veut dire ?

Artoria et Shiro n'en savait rien mais s'inquiétèrent un peu. Le second se concentra et fit apparaître Caliburn qui tendit à Saber :

- Tu pourrais avoir besoin d'une lame magique.

En effet, le chevalier avait rendu la Lance Runique à la famille de son possesseur et ne pouvait plus compter que sur des armes ordinaires.

Par le chemin bordé balisé, Rin Tohsaka, Artoria Pendragon, et Shiro arrivèrent à une prairie couverte de feuilles mortes. L'air embaumait du parfum acide des conifères et de l'humidité. Au milieu de cette clairière coulait une claire rivière chantante enjambée d'un pont de pierre. De magnifiques pavillons de soie brodée d'or avaient été dressés sur les deux rives. Leurs tissus chamarrés changeaient de couleur à la mesure des jeux du soleil se cachant entre les nuages.

Alors que leurs valets et leurs écuyers vaquaient, de preux chevaliers se promenaient leurs dames au bras. Au bout de longues laisses de soie ou à leur gant d'oiseleur, ils affichaient blancs lévriers et nobles rapaces.

À la vue de leurs nombreuses bannières qui claquaient dans le vent, Artoria se retourna vers Shiro pour qu'il déploie la sienne. Il y eut un silence surpris. Les nobles de Haute-Roche s'écartèrent, les yeux levés vers l'étendard inconnu : d'argent au lion rampant d'azur.

Armé en guerre, un chevalier monté sur un destrier d'une blancheur d'écume se planta au milieu du pont, bloquant la route des cavaliers. Son grand harnois de plates de vif-argent miroitait comme de la glace par une nuit de pleine lune. Il tenait au poing une longue lance de joute, le talon posé dans son étrier. Un écu à la boucle ornée de nombreuses gemmes était passé à son cou. Seul hiatus de ce tableau guerrier, il caracolait fièrement, tête nue, laissant ses longs cheveux blond sable cascader en tresses et mèches libres autour de son pâle visage. Artoria fut surpris par l'apparence de grande noblesse de l'arrogant, seulement gâchée par la moue de dédain qui déparait ses traits fins.

- Holà, gente dame ! Vous arrivez pleine d'entrain et bien accompagnée ! Mais de quel droit caracolez-vous ainsi portant en tête de votre formation un étendard inconnu de l'armorial des nobles de Haute-Roche ?!

- Je suis Artoria Pendragon, chevalier de l'Ordre de la Rose de Ménévie.

- Je n'ai jamais entendu parler d'une noble de Haute-Roche du nom d'Artoria Pendragon! Pour moi, vous usurpez votre titre, votre rang et vos prérogatives !

Le Roi des Chevaliers se contint avec toute la maîtrise acquise au cours d'une vie. Toutefois, elle se sentit honteuse et insultée d'être traitée de telle manière.

- Un pas périlleux, murmura Saber.

Bien qu'elle ait parlé pour elle-même, Shiro l'entendit :

- Un quoi ?

Rin le retint par le bras et lui fit signe de ce taire avant de le tirer de côté pour expliquer la situation :

- C'est une épreuve. Un chevalier bloque un passage (un pas) et tous ceux qui veulent l'emprunter doivent le défier. Mais regarde bien, ne reconnais-tu pas ces nobles gens ?

Effectivement, une bonne partie des chevaliers et des dames avaient participé au festin hier... et écouté la prophétie.

- Tout a été arrangé par notre grand ami le roi Gothryd, continua Rin.

- Mais pourquoi ?

La Magus leva les yeux au ciel :

- Tu enquêtes sur la mort du roi Lysandus aux côtés d'une femme née le jour de sa mort et qui doit, je cite : " relever une couronne tombée dans la boue" et tu t'étonnes que le souverain en titre en prenne ombrage ?

- Je m'étonne surtout qu'il nous ait laissé partir de Daguefilante.

- Nous étions ses hôtes, donc sacrés. Par contre, si nous mourrons en chemin ce sera juste de la malchance.

Pendant qu'ils discutaient, Artoria avait continué à échanger avec le chevalier qui la défiait, tandis que les nobles brétons s'étaient groupés pour ne rien perdre de l'affrontement.

- Sur ce, noble inconnu, ayez la décence de vous nommer puisque je l'ai fait et que la politesse veuille que l'on me réponde.

Le chevalier s'inclina d'un mouvement roide du menton.

- François Viralaine est mon nom et je suis chevalier de l'Ordre du Dragon.

Artoria Pendragon salua son vis-à-vis qui ne répondit que d'une dédaigneuse inclinaison :

- Sire chevalier, puisqu'il le faut j'accepte de vous affronter à la lance courtoise (3).

- Effectivement, ce lieu possède ses propres règles. Vous êtes d'un côté de ce pont et moi de l'autre. Or, j'ai juré que si vous le vouliez franchir il vous faudrait d'abord vous mesurer à moi dans une joute par amour (4).

- Et si je perds ?

- Vous devrez prêter allégeance au roi Gothryd.

Artoria tourna la tête pour contempler l'autre berge et les seigneurs brétons venus assister à son humiliation. Après tout qu'était-elle pour eux ? Une gamine de quinze ans, en mauvaise armure, face à un des plus brillants chevaliers de leur ordre, monté sur un destrier de guerre de grand prix et portant un harnois de plates en vif-argent. L'arrogance de François Viralaine se comprenait aisément.

- Je vois, répondit simplement Saber.

L'écuyer de François Viralaine se pressa auprès de son seigneur pour lui apporter son heaume. Il s'agissait d'un armet couleur d'argent empanaché d'une plume fixé en son faîte. De son côté, Artoria reçut une lance courtoise démunie de pointe. Chacun à une extrémité du pont, les preux passèrent leur faucre en bandoulière. Puis, ils posèrent le talon de leur hast dans le creux de la coupe que portait ce baudrier.

Écus relevés, les deux nobles à cheval se défièrent de leurs lances avant d'aiguillonner leurs montures.

Le contact fut rude et la clairière résonna d'un fracas d'enfer lorsque les lances frappèrent les écus. L'écu orné d'un lion du Roi des Chevaliers voyait sauter son cerclage d'acier tandis que sa lance éclatait en mille morceaux. François vacilla à peine, le bouclier et sa haste juste éraflés.

Revenue à son point de départ, Artoria se saisit de sa seconde lance et revint en lice. Le deuxième assaut fut aussi violent que le premier. À nouveau, Saber vit son arme se briser en copeaux de bois tandis que le bout émoussé de celle de son rival heurtait brutalement son bouclier.

Pendant que seigneurs et belles dames applaudissaient l'engagement, le roi de Bretagne regagna son extrémité du pont. Shiro l'attendait déjà apportant la troisième lance. Selon les termes de ce genre de joute, il s'agissait de la dernière. Si celle-ci se brisait, elle perdrait.

L'arme calée dans la coupelle et le coude serré, Artoria releva son bouclier. À l'autre bout du pont, son rival faisait de même. Le roi de Bretagne enfonça ses talons dans le flanc de sa monture. En réponse, le cheval de guerre bondit comme le vent, ses sabots martelant les pierres du pont.

En un instant, les deux destriers brétons avalèrent toute l'étendue de la passerelle et se croisèrent. Cette fois, le roi de Bretagne ne toucha pas l'écu de François Viralaine et encaissa seule la force de la charge. Rejetée de côté, elle s'agrippa à la selle et s'arrêta en bout de lice.

Aiguillonnant à nouveau leurs destriers, les deux preux s'élancèrent derechef en avant. Pourtant, le résultat fut bien différent des assauts précédents. La lance du roi de Bretagne toucha le bouclier de Louis sans se briser et le choc arracha l'orgueilleux chevalier du dos de sa monture pour l'envoyer roulé dans la poussière.

Surpris par le fracas, le destrier du Roi des Chevaliers bondit en hennissant. À bout de souffle, Artoria baissa sa lance et flatta l'encolure de sa monture pour arrêter sa course. Elle se retourna pour regarder son rival étendu de tout son long, entouré par son écuyer et les soigneurs.

Il y eut un long moment de silence stupéfié. François Viralaine avait dominé tout le combat et soudain... la victoire était revenue à Artoria pendragon qui avait retourné tout l'affrontement sur un seul coup.

Les seigneurs brétons éclatèrent soudain en félicitation. Une fois arrachée à son destrier, ils la portèrent en triomphe sur le pont tandis que leurs belles amies l'applaudissaient. Conduite jusqu'à l'extrémité de la clairière, Artoria fut déposée devant une tente très richement ornée.

C'était un vaste pavillon aux cordeaux de soie et aux piquets d'albâtre couronnés de faucons dorés. Ses côtés et son toit étaient fait de magnifique drap d'or. À l'intérieur, on discernait en premier lieu un lit somptueux tendu de draps arachnéens et un couvre-pied de fourrure d'hermine à la doublure de drap vert frangé de gouttelettes d'or. Au chevet, on voyait une profusion d'oreillers et de polochons de satin parfumé. Autour, des tapis de camelot cachaient le sol. De part et d'autre de la tête de lit se trouvaient deux beaux sièges recouverts de coussins brodés. Pour compléter cet ameublement, il y avait encore un grand chandelier précieux qui portait des lampes à huile et une large table. Elle avait été dressée au milieu de la tente et recouverte d'une nappe très blanche. Une vaisselle de grand prix y avait été disposée. Des tailloirs d'argent, des couteaux à manche d'ivoire et des assiettes d'or.

Plusieurs valets s'approchèrent de dame Artoria et s'empressèrent de l'aider à ôter son armure. On lui amena ensuite une aquamanile d'argent et une serviette blanche pour qu'elle puisse se laver les mains et le visage. Une fois que la poussière des chemins l'eut quitté, un des valets ouvrit un très beau coffre pour en tirer des vêtements de qualités.

- Madame, vous pouvez dormir en paix cette nuit, nous nous occupons de tout. Nous veillerons également sur votre équipage et vos chevaux.

Deux pages entrèrent à leur tour pour apporter des vins parfumés aux cônes de pins sylvestres, des liqueurs aromatisées aux racines d'iris. Derrière eux, deux autres suivaient encore, leurs bras débordaient de grands plats fumants. Il y avait de la soupe d'ortie du poisson en sauce des légumes des cuissots de sangliers au gros sel et au genièvre du pain au carvi des fromages des gâteaux au miel saupoudré de graines de coquelicot. Une fois le roi de Bretagne assis à table, ils allumèrent les chandeliers d'or aux extrémités de la table et commencèrent le service.

Cela tombait bien, Saber avait faim... mais c'était souvent le cas !


(1) La cotardie (ou cotte-hardie) est une robe de femme dont la seule ouverture est le col. On la porte sans ceinture. Elle est reconnaissable à ses longues manches qui traînent jusqu'au sol. On l'appelle aussi " Robe de beau maintien".

(2) Ce passage doit vous paraître écris de manière étrange. Il est basé sur un échange tiré du Kuhwch et Olwen une des branches des Mabinogion, le plus ancien texte de la légende arthurienne, en langue galloise. La formulation est donc très archaïque.

(3) Les armes courtoises sont des armes de joute et de tournoi, elles sont émoussées pour éviter les coups mortels.

(4) Joute "par amour", il s'agit d'un affrontement avec des armes émoussées. Le but n'est pas de tuer, mais bien de vaincre. Le vaincu est toutefois l'otage du vainqueur, il doit racheter sa liberté. Le vainqueur peut aussi prendre son cheval, son armure et ses armes.


J'ai écris ce passage en m'inspirant des chansons de geste française et des romans de chevalerie "à la manière de Bretagne". J'espère que vous appréciez.