Le Bois des Potences
L'auberge était une des plus belles que Shiro ait vues depuis son arrivée en Haute-Roche. L'âtre de la cheminée, en belles pierres de taille, était vaste. Suspendu à la crémaillère, un grand chaudron de cuivre noircis par les flammes réchauffait une soupe.
Le "Satyre Cornu" devait exister depuis plusieurs siècles. La maîtresse poutre soutenant le plancher des chambres à l'étage avait vu passé des milliers de clients.
Pourtant, la beauté des lieux était ternie. Les habitués, qui s'étaient tous tournés d'un seul mouvement pour les regarder entrer, montraient tous les mêmes expressions craintives, fatiguées et surtout... à part la crainte et la fatigue, ils ne semblaient rien éprouver d'autres. Des gens trop désespérés pour faire autre chose que d'attendre le prochain coup, avec le sentiment qu'il surviendra fatalement. Cela devait très longtemps qu'ils subissaient sans rien pouvoir faire pour améliorer leur situation.
Comme ni Tohsaka, ni Saber, ni Shiro ne ressemblaient aux Chevaliers Noirs du duc, les hommes replongèrent le nez dans leur choppe.
L'auberge redevint complètement silencieuse. On entendit un vaisseau de sève éclater dans la cheminée et le vent souffler à l'extérieur. L'ambiance était sinistre, teintée par le plus noir renoncement. Par de petits détails, comme les assiettes ébréchées exposées sur le vaisselier, la poussière sur le sol, les murs sales et la lente décrépitude qui envahissait le moindre recoin, l'épuisement et le désespoir semblaient avoir envahis jusqu'aux objets inertes.
Shiro hésita, puis se dirigea vers le vaste comptoir derrière lequel officiait un gros homme soucieux. Cessant d'astiquer le bois avec un vieux chiffon, l'homme tourna un visage affublé d'une grosse moustache vers le Japonais réincarné. Une vieille habitude de commerçant le fit sourire, mais les yeux restaient méfiants :
- Soyez les bienvenus au "Satyre Cornu". Je suis le propriétaire, Gondyn Kingston. Que puis-je pour votre service ?
Shiro répondit avec un sourire plus naturel :
- Deux chambres, de la place dans les écuries pour quatre chevaux et un repas.
Ce dernier mot fut suivi par un grondement digne du tonnerre. Dans un réflexe pavlovien, le forgeron et la Magus en rouge se retournèrent vers la femme en armure de plate derrière eux. Cette dernière rougit légèrement, feignant de ne rien avoir entendu.
Gondyn toussa dans son poing pour masquer le rire qui illumina un instant ses yeux.
- Vous êtes au bon endroit.
Il se retourna vers la une porte ouverte derrière lui :
- Clotilde ?
Une enfant de douze ans, blonde, le visage semé de tâches de son, sortit. Elle portait des vêtements de paysanne y compris un voile et un tablier.
- Oui, père ?
- Va conduire leurs chevaux à l'écurie.
- Oui, père.
Gondyn fit face à ses clients :
- Prenez place à une table, nous n'avons pas grand chose à offrir en termes de nourriture... mais vous aurez quelque chose de chaud.
Rin plissa les yeux :
- Les abords de la ville de Crêtombre semblent avoir été dévastés. Que se passe-t-il ici ?
L'homme hésita un instant :
- Les impôts ne nous laissent pas grand chose et...
Un habitué se redressa :
- L'ergot du seigle a contaminé le grain dans les silos...
- La nielle a dévasté les champs, ajouta un autre.
- On ne peut plus ni chasser, ni couper du bois dans la forêt, les contrevenants sont pendus.
- La rivière est sortie de son lit pour inonder les terres.
- Et il y a une épidémie de lèpre.
- L'ermite fou attaque tous ceux qui se risquent dans la forêt.
L'aubergiste poussa un long soupir :
- Je ne sais pas ce vous êtes venus faire en Vérandia, étrangers, mais vous feriez mieux de ne pas vous attarder. Cette contrée est maudite. Une telle suite de catastrophes n'a rien de naturelle... c'est comme si toutes les malédictions du monde nous tombaient dessus les unes après les autres.
Rin frissonna instinctivement. On ne pouvait mieux décrire l'œuvre d'Angra Mainyu. Elle se racla la gorge, puis se tourna vers Saber:
- Nous sommes venus dans ce pays à la recherche de l'épée de dame Artoria.
La jeune femme chevalier s'approcha du comptoir :
- Dites-moi, tenancier, avez-vous entendu parler d'un Reikr- une sorte d'orque à peau bleu- qui vivrait dans la région. Il serait sorcier.
- Vous voulez parler de Ned ? Que lui voulez-vous, madame ? Je tiens à vous prévenir, ce sorcier se sert de sa magie pour nous causer les pires problèmes. Son dernier forfait est d'avoir empoisonné l'eau du puits... C'est un être mauvais. Les choses étaient déjà difficile pour nous avant son arrivée, mais depuis tout a empiré. Il vit dans la forêt, d'où il nous nargue, n'en sortant que pour de mauvais coups. Les gardes de la ville ne peuvent l'y suivre... à cause de l'édit de monseigneur le duc.
Artoria avait écouté la litanie de malheur en silence. Toutefois, elle répondit la voix chargée de colère :
- Tenancier, je suis un chevalier accomplissant une quête. Nonobstant que je ne saurais laisser mon épée dans le fourreau alors que l'on s'en prend à des innocents. Par ma foi et par le nom d'Artoria Pendragon, je jure de ne pas connaître la paix avant d'avoir faire rendre son dernier souffle à ce monstre !
Il eut un bref silence stupéfié. Les manants n'avaient guère l'habitude de voir un chevalier... et encore moins que ce dernier veuille leur venir en aide. Généralement, les aristocrates défendaient la veuve si elle était jolie, l'orphelin s'il était de noble lignée. Si un pauvre homme implorait sur leur passage de la nourriture, un peu d'argent, ils pouvaient rosser "l'insolent" qui ne se poussait pas assez vite de leur chemin.
Voilà le vrai visage des preux chevaliers brétons, le fait d'être "bien né" les faisait regarder le reste des hommes du haut d'une montagne d'arrogance.
- Que voilà de nobles et courageuses paroles !
Saber se retourna vers l'homme qui venait de parler, il était assis seul à une table. Ses vêtements étaient de meilleure coupe que les autres habitués. Pour tout dire, il avait plutôt l'air d'un gros bourgeois avec sa robe de drap au col bordé de fourrure.
Il se leva et s'inclina.
- Madame, si vous le voulez bien, ayez l'obligeance de partager mon repas.
Il avait prononcé des mots magiques et Shiro eut un sourire amusé en voyant les yeux de saber s'illuminer :
- Je vous remercie. Monsieur ?
- Je suis Edwor Moorhart, je fais partie des échevins de Crêtombre, madame.
Les trois adolescents s'assirent. Une femme encore jeune, mais usée par une vie dure, vint leur servir une soupe claire, guère plus que de l'eau où flottait quelques légumes malingres. La moue déçue de Saber n'échappa pas à Moorhart :
- La disette règne, dame Artoria. Nos enfants ont le ventre vide et vous ne mangerez mieux qu'à la table du duc... qui lui n'a jamais connu la faim.
- Je l'entends bien, messire Edwor.
- Vous avez dit être un chevalier en quête ?
- Mon épée m'a été prise, je cherche à la recouvrer.
L'échevin hocha la tête:
- Je ne tiens pas à m'immiscer dans la quête d'une noble dame, toutefois, puis-je vous demander pourquoi vous recherchez Ned le Reikr ?
- Sans entrer dans les détails, il possède quelque chose dont j'ai besoin pour retrouver mon épée. Une chose qu'il a volée.
- Voilà qui lui ressemble bien, madame.
Edwor Moorhart plongea la main dans sa bourse et étala cinq pièces d'or sur la table. Une véritable fortune(1) surtout dans ce pays appauvris et en proie à la famine.
- Les échevins de la ville ont promis une récompense de vingt septims à quiconque terrasserait Ned le Reikr et en ramenait la preuve. Prenez ces cinq pièces d'or en acompte.
Leur repas terminé, les trois jeunes gens montèrent à l'étage rejoindre leurs chambres. Artoria semblait en colère :
- Tout ceci est de ma faute... Je n'ai pas réfléchi aux conséquences de mon vœu !
- En effet !
Saber se retourna sur Rin qui lui offrit un sourire triste :
- N'oublie pas, cependant, que tu étais coincée dans le Graal avec Angra Mainyu. C'est l'esprit trompeur, l'esprit du mal. Je doute qu'il soit possible de rester en sa présence sans lui offrir une faille qu'il puisse exploiter. Tu aurais fini par dire quelque chose qu'il aurait considéré comme un souhait et... Cela aurait probablement entraîné une catastrophe pire encore. Par chance, Angra est stupide.
Shiro se gratta la tête :
- Je ne vois pas pourquoi tu dis ça.
Rin le considéra un instant avec étonnement, l'air de dire : "Non, tu me fais marcher ?". Seulement, Emiya continua de lui retourner un regard chargé d'incompréhension. Tohsaka finit par soupirer :
- Parce que tu es aussi stupide que lui, Baka ! Si Angra vous avait réincarné ensemble à l'autre bout de Nirn, il aurait pu œuvrer en paix pendant que Saber et toi fileriez le parfait amour. Au lieu de ça, qu'a-t-il fait ? Alors que vous étiez encore dans le Graal, il vous a expliqué quelles étaient ses réelles intentions... On dirait un adolescent trop fier de lui... Tu es sûr que ce n'est pas ton jumeau maléfique ?
Artoria approuva gravement:
- Il était incroyablement stupide de la part d'Avenger de déclarer ses intentions à ses ennemis. Par impulsivité, il a sacrifié l'avantage de la surprise.
Shiro eut un sourire embarrassé. Une fois encore il n'avait pas réfléchi à tout ça, se contentant de réagir aux circonstances immédiates.
C'était la plus longue des nuits, celle qui devait transformait l'enfant qui était entré dans le prieuré en un chevalier. Sous la chemise de bure qui constituait l'unique vêtement de Gonderic de Bel-Amant, il sentait le plancher de bois qui lui meurtrissait les genoux. Et, à mes yeux fatigués, la flamme suiffeuse qui vacillait éclairait encore faiblement les symboles des Neuf Divins. La nuit blanche tirait à sa fin. Par les vitraux les premières lueurs du jour se glissaient silencieusement dans la pénombre de prière et de doute qui enveloppait l'écuyer.
La faim et la fatigue le tenaillaient. Cependant, au cours de sa longue nuit de veille, le pain et la cruche posés sur l'autel étaient restés intacts. La nuit entière, ils l'avaient nargué, l'induisant en tentation après trois jours de jeûne. Mais ni la faim, ni la soif, ni la fatigue ne lui pesaient autant que l'incertitude du devoir à accomplir.
Derrière lui, le bruit du verrou retentit. La lumière courrait sur les dalles, portée par le pas de ceux qui entraient. Immobile, le cœur battant à toute allure, Bel-Amant entendit les hommes s'immobiliser juste dans mon dos.
- Lève-toi, mon fils.
-Oui, mon père.
Habillé, paré de l'armure de plaque, Bel-Amant fus conduit devant monseigneur, ceint du toril et portant la lourde épée qu'il tenait de l'époque de saint Grégoire. Comme dans un rêve, le jeune homme s'agenouilla pour écouter son père réciter le serment de chevalerie. À chaque fois que monseigneur terminait d'énoncer un des devoirs, Bel-Amant répondait en jurant de ne jamais commettre la faute. Devoir envers le suzerain, devoir envers les vilains, devoirs envers les veuves et les orphelins… Il y en a tant. Mais Bel-Amant répondait simplement : « je le jure ». Et tout au fond de lui, il priait Mara qu'Elle le garde sous sa protection et qu'Elle lui épargne d'avoir jamais à agir contre mes serments. Déjà monseigneur, entamait la dernière partie de la cérémonie. Il expliquait que si Gonderic manquait à un des commandements sur lesquels il avait juré, son écu serait attaché à la queue d'un cheval fou et traîné dans la boue. Son nom ne devrait alors ne plus jamais être prononcé
La lourde épée frappa alors Bel-Amant sur chaque épaule, résonant contre l'acier sombre des épaulières.
Le banquet avait été lourd de victuailles les plus opulentes que la table du comte fut à même d'offrir à ses convives. Gonderic de Bel-Amant avait peu dormi cette nuit là, pourtant l'excitation qui était la sienne dépassait celle -qu'il avait eu encore enfant- de l'attente des premiers bourgeons ou des premières neiges.
Lourdement chargé du poids de son armure, aidé d'un page, Bel-Amant monta en selle tandis qu'un écuyer lui tendait son écu armorié.
- Tu as bien réfléchis, lui demanda son père.
- Oui, monseigneur.
- Alors je ne peux te retenir.
- Oui, monseigneur.
- Tu connais bien les dangers de ta quête ?
- Oui, monseigneur. Dans le Bois des Potences se terre le Reikr à peau bleu. Ce maléfique sorcier possède l'un des fragments du Cristal de Corvus. Celui qui réunira les trois fragments pourra reconstituer le cristal et bannir le mal qui hante l'ancien Royaume de Fendretour.
Gonderic ne précisa pas que celui qui reconstituait le Cristal pourrait relever la couronne de Fendretour et reconstituer l'antique royaume à son profit.
Le comte de Bel-Amant acquiesça sombrement :
- Oui, tu sais. Ta tête sait mais pas ton bras qui est comme une épée juste forgée et qui sera peut-être brisée au premier coup.
- Ma lance est solide, mon bouclier aussi et je préférerais voir mon cœur se rompre que la désolation continuer à s'étendre depuis le château du tyran Atrum Galliasta. Me demander de renoncer est faire affront à tous les courageux chevaliers morts avant moi et qui attendent que l'on vienne délivrer leurs âmes de ces bois hantés.
Le comte soupira :
- Alors, va, mon fils.
Gonderic salua de son cor, puis de la lance avant de s'engager sur le pont-levis, suivis de l'écuyer Blaise sur sa propre monture.
Les premières lieues parcourues depuis le château de Bel-Amant permirent de découvrir un paysage d'automne flamboyant. Des moulins à vent ou à eau se présentaient sur les plateaux et les cours d'eaux. La route franchissait allègrement d'étroits ponts paisiblement contrôlés par la milice du comte, et dans les bourgades les vilains n'étaient pas trop maigres. Les paysannes qui œuvraient dans les champs étaient forts accortes.
La première nuit se passa sans incident. Les provisions dont était chargé le cheval de bât et quelques menues piécettes échangées contre une poularde avaient permis un repas acceptable. Bel-Amant dressa son camp aux abords du Bois des Potences préférant y entrer à la lumière du jour.
Cependant, le chevalier fut réveillé au milieu de la nuit par les cris de Blaise, son écuyer...
Saisissant son épée, il sortit d'un bond de sa tente. Au-dessus d'eux, dans la nuit, un chaudron volait dans le ciel ! Il embarquait une sorcière en robe noire et chapeau pointu. Sa peau était verte et verruqueuse. Ses cheveux gris, sales et emmêlés flottaient derrière elle dans le vent.
En riant, l'horrible mégère lança une fiole qui se brisa contre la cotte de maille de l'écuyer. Il y eut une explosion de fumée verte et lorsqu'elle se dissipa... Blaise (2) avait disparu. Empêtré dans son armure et ses vêtements un loup se débattait désespérément.
Après avoir viré dans le ciel, la sorcière revenait déjà. Cette fois, elle se saisit d'une pochette de fin tissu. Gonderic de Bel-Amant essaya bien d'esquiver l'attaque. Néanmoins, il fut touché. Aussitôt, Gonderic se retrouva entouré d'un nuage de sable... Surpris, il bailla, les yeux soudain embués de sommeil. Incapable de résister, il lâcha son épée...
Alors que les sables de Morphée l'emportaient au pays des rêves, le chevalier de Bel-Amant eut une dernière pensée pour sa quête qui s'achevait tragiquement à la première mauvaise rencontre. Cependant, que pouvait faire un honnête chevalier comme une sorcière volante et ses infâmes concoctions ?
Shiro avait l'habitude de se lever tôt. Le jour n'était pas encore levé qu'il quittait sa chambre pour gagner l'écurie. Occupé à panser les chevaux, il pouvait entendre Clotilde qui participait aux tâches du matin. Le jeune homme s'offrit de porter son seau alors qu'elle s'en allait puiser de l'eau au puits. Néanmoins, la petite fille refusa vigoureusement tout en rougissant.
Une fois de plus, le forgeron aux yeux d'ambre venait de briser le cœur d'une innocente. Cependant, ce n'était pas le plus grave. Alors que le Japonais réincarné revenait à l'auberge, il entendit un cri perçant.
Se retournant, il vit le seau renversé dans une grande flaque d'eau, mais pas de Clotilde en vue. Sauf qu'une créature semblable à un orque s'enfuyait, roulant un tonneau devant lui. Une paire de jambes s'agitaient hors de la barrique !
Attiré par les cris, Gondyn Kingston surgit à la fenêtre de son auberge :
- Ned le Reikr !
Puis, voyant le tonneau, il pâlit !
- Il enlève ma Clotilde ! Ma pauvre petite fille ! J'offre vingt septims supplémentaires à qui la ramènera en vie...
Shiro Emiya, le "héros de la justice", n'avait pas attendu qu'on lui offre de l'or pour courir à la suite du Reikr.
- Prévenez mes amies ! Je le suis !
Shiro s'enfonça dans la forêt. Les chênes majestueux aux branches couvertes de feuilles rouges formaient un véritable toit au-dessus de sa tête. Les troncs humides et couverts de mousses spongieuses faisaient comme des murs de part et d'autres du sentier, ne laissant voir que leur infinie uniformité et le sol couvert de feuilles en décomposition.
Il n'y avait aucun signe de vie à part des corbeaux tournant en rond dans le ciel. Leurs croassements étaient les seuls bruits.
Un épais brouillard achevait de limiter la vision. Avançant prudemment, ses deux sabres chinois en main. Shiro se glisser de tronc en tronc, aux aguets.
Sur le chemin, il découvrit le tonneau abandonné mais aucune trace de Clotilde. Emiya se pencha pour observer le sol, cherchant des traces. Il examinait des empreintes de pas s'éloignant vers le sud quand son instinct le poussa à... parer.
Kanshou bloqua une hache à deux mains. L'homme qui la tenait était vêtu de haillons, la barbe longue et grise était emmêlée de brindilles, les yeux fous, hallucinés.
Shirou essaya de le raisonner. Seulement, le vieillard avait visiblement perdu la raison. Il débitait des morceaux de phrases sans suite, ni logique. Ce devait être "l'ermite fou" dont les habitués du "Satyre Cornu" avaient parlé la veille.
Le jeune Japonais était un Magus, un archer et un épéiste de talent. Un vieil homme ne devait pas être un adversaire bien difficile à battre... Cependant, il suffit de quelques passes d'armes pour qu'Emiya se rendre compte qu'il se trompait.
L'ermite fou rappelait un peu Berserker !
La démence lui donnait une force impensable. Malgré le Renforcement que Shiro avait appliqué à ses muscles, les coups donnés par le vieil homme le forçaient à reculer. Au milieu du chemin, ils se battaient et des étincelles jaillissaient lorsque leurs armes se rencontraient. Élusif et rapide, le Japonais attaquait d'une main, parait de l'autre, bondissait hors du cercle mortel formé par le fer de hache...
Une superbe démonstration de son style si particulier. Pourtant, ses coups ne portaient points ! Son adversaire était un combattant redoutable. Sa technique était brouillonne, visiblement apprise par l'usage, sans professeur. Néanmoins, peut-être parce que Shiro répugnait à tuer, il prenait l'ascendant dans ce combat. Ses coups se résumaient à de grands mouvements de sa redoutable hache, par la gauche ou par la droite, lorsqu'il ne la montait pas au-dessus de sa tête dans une attaque verticale.
- Gandr !
Les projectiles noirs, auréolés de lumière rouge frappèrent l'ermite. Un homme ordinaire aurait été terrassé... mais il en fallait plus pour le dément. Les yeux fous, éructant et bavant, il recula de quelques pas en se tenant la hanche.
Rin, qui venait d'attaquer, baissa le bras tandis que Saber se ruait en avant. La jeune femme n'avait qu'une épée ordinaire - Shiro n'ayant pas eu le temps de tracer Caliburn- et sa lame se brisa contre la force impitoyable de leur adversaire. Chancelante, elle para de son bouclier qui reçut une profonde encoche.
Emiya hoqueta en voyant le fou se ruer contre son amie désarmée, mais celle-ci ne montra aucune peur. Lorsque le vieillard frappa... Saber se jeta de côté, crochant le bras de son ennemi au passage. Puis d'un mouvement gracieux, tourbillonna sur elle-même, le retournant cul par-dessus tête... avant de le projeter au sol. Sonné par le choc, l'ermite n'eut pas le temps d'esquiver un mouvement avant qu'Artoria ne l'achève en lui enfonçant le tronçon de son épée dans la gorge.
À présent armée d'une version tracée de Caliburn, Artoria avait pris la tête de leur petite troupe. Le premier combat avait été un choc pour elle. Avec la vie de la petite Clotilde en jeu, Saber n'avait pas le temps de sermonner Shiro pour s'être rué en avant sans les attendre. Sans doute que lui aussi avait d'abord pensé à la gamine mais... mon dieu, ne cesserait-il jamais de la terrifier par son impétuosité ? !
Au bout d'une demi-heure de route, la lumière du jour perça quelque peu entre les arbres et un pâle soleil d'automne se montra, repoussant l'épais brouillard. Devant le trio se trouvait une petite clairière.
Entendant un hurlement de détresse, Saber se mit en garde, se tournant dans la direction du cri. Voyant Clotilde attirée à l'intérieur d'un chêne creux, elle bondit en avant. Malheureusement, bien qu'elle ait réagit avec sa vivacité habituelle, le Roi des Chevaliers ne trouva aucune trace de l'enfant à part un morceau de tissu arraché à sa robe. Le ravisseur et sa victime semblaient s'être volatilisés.
Alors que Shiro commençait à son tour à chercher des traces de pas, sans rien trouver, Rin les rappela :
- Vous oubliez que Ned n'est pas un simple gobelin, c'est un redoutable sorcier.
D'une sacoche dissimulée sous sa jupe, Rin sortit une petite bourse de velours. Elle en tira trois runes qu'elle infusa de Prana, se concentrant sur ce le visage de Clotilde:
- Berkano !
Lorsqu'elle jeta les trois galets gravés, ils se mirent à sautiller, s'enfonçant dans les bois vers l'ouest.
Après une nouvelle demi-heure de marche, Rin, Saber et Shiro atteignirent une clairière près de la rivière coulant à Crêtombre. L'endroit était habité, une chaumière construite dans un grand arbre.
Comme ils s'en approchaient, un homme se redressa dans un grand cliquetis de chaînes :
- Restez loin de ces lieux maudits. Il s'agit de la demeure d'une infâme sorcière qui me tient en son pouvoir. Par les immortels Aedras, fuyez tant que vous le pouvez !
Sa lame en main, Saber s'approcha, ses yeux balayant les abords :
- Qui êtes-vous, messire ?
- Je suis le chevalier Gonderic de Bel-Amant.
Il désigna son voisin - entièrement nu et grelottant de froid:
- Voici Blaise, mon écuyer.
Saber s'inclina.
- Je suis le chevalier Artoria Pendragon, voici mon amie Rin Tohsaka, une Magus et...
Rin Tohsaka lança un regard colérique à son voisin et coupa la parole à Saber :
- Lui, vous pouvez l'appeler "Idiot" il y répond, n'est-ce pas, idiot ?
- Rin, gémit le Japonais.
Artoria toussa dans son poing.
- Ce jeune homme s'appelle Shiro Emiya. N'écoutez pas Rin, elle est furieuse et peut être assez cinglante.
Un peu surpris par le comportement des nouveaux venus, le chevalier de Bel-Amant cligna plusieurs fois des yeux.
- Euh... vous avez écouté ce que j'ai dit ? Il y a une sorcière.
- Je vous ai entendu, messire. Toutefois, en tant que chevalier, je ne peux la laisser sévir.
En deux mouvements de Caliburn, Artoria fit sauter les chaînes qui ornaient les poignets des prisonniers. En libérant ses victimes, elle fâcha aussi la sorcière.
Un grand chaudron surgit soudain par une des fenêtres. Une vieille folle décrépie s'en servait comme d'un véhicule volant. Tendant une main garnie d'ongles démesurément long, elle cracha une formule magique qui plongea la clairière dans les ténèbres absolues.
Rin, Artoria et Shiro ne pouvaient plus rien voir... pire, le sortilège n'était pas seulement un moyen de défense. Une angoisse de plus en plus grande les étreignait. Les deux Magi réagirent de la même manière. Réalisant qu'une énergie magique polluait leur organisme, s'efforçant de les mener à la peur et à la folie, ils ouvrirent leurs Circuits Magiques pour la chasser sous un flot de Prana.
Au contraire, Artoria s'élança en avant pour sortir de la zone affectée.
Comme le Roi des Chevaliers débouchait dans la lumière d'automne, elle réalisa que le sortilège formait une zone de ténèbres de dix mètres de côté. Dans le ciel, la sorcière revenait vers eux. La vieille femme tendit la main projetant une flammèche. Artoria ne broncha pas... car le projectile de feu s'éteignit en la touchant. La magie était peu efficace contre elle, son cœur de dragon la protégeait !
Shiro, sortis du piège de ténèbres, échangea ses sabres jumeaux pour un grand arc noir. Il fit apparaître une flèche et l'encocha.
Normalement, le Magus ne ratait jamais sa cible. Toutefois, le vent se mit à tourbillonner autour du chaudron volant repoussant le projectile.
- Attention à ses potions, cria Bel-Amant.
- Ses potions ?
- Oui, c'est grâce à elles que cette perfide m'a vaincu.
Rin les rejoint, soutenant Blaise, blême après son séjour dans le sortilège de ténèbres. Voyant revenir vers eux le diabolique chaudron volant, Rin murmura une incantation :
- Es ist groß. Es ist klein.
Des circuits magiques se dessinèrent sur ses jambes. Ses capacités physiques renforcées, elle courut comme le vent, sautant de côté pour éviter une attaque avant de se retourner le bras tendu. Un barrage de "gandr" fila vers le ciel.
Réalisant qu'elle avait affaire à forte partie, la sorcière prit la fuite.
Le repaire de la sorcière brûlait, alimenté par ses philtres malfaisants et ses livres de magie noire. Si ce monstre revenait sur place, il lui faudrait reconstruire tout son laboratoire avant de pouvoir recommencer à nuire. Pendant que Shiro se servait d'une épée enflammée pour propager l'incendie, Rin et Saber avait discuté avec les deux hommes qu'ils avaient sauvé. Le Roi des Chevaliers résuma ce qu'elle venait d'apprendre :
- Vous voulez réunir le Cristal de Corvus ? Il s'agit également de notre but.
Elle leva une main, prévenant la question de Bel-Amant :
- Nous n'avons aucune prétention sur le trône de Fendretour. Nous voulons juste accéder à la tombe de Corvus Direnni.
Gonderic fronça les sourcils :
- Pourquoi ?
- Mon épée est gardée par ce mage.
- Votre épée ?
- Une longue histoire... mais je peux prouver mes dire, nul autre que moi peut la manier. Si vous voulez nous accompagner, je ne m'y opposerais pas, sire chevalier. De toute manière votre quête ne peut réussir qu'avec notre aide.
De sa sacoche, Saber sortit le premier fragment du Cristal. Le reconnaissant, Gonderic déglutit. Il comprit qu'il se trouvait devant un chevalier qui le dépassait de loin par la vaillance.
- Dame Artoria, il serait pour moi un grand honneur de vous suivre. Vous m'avez sauvé d'un sort horrible et j'ai une dette envers vous.
Le Roi de Bretagne eut un geste négligent, comme si ses exploits étaient des choses sans importance:
- N'en pensez rien, messire.
Rin et Blaise étaient allés chercher les chevaux et les armes de Gonderic de Bel-Amant. Le groupe porté à cinq personnes reprit son avance dans la forêt. Guidés par les runes de la magus, ils atteignirent un pont au début de l'après-midi.
L'endroit ne pouvait être plus sinistre.
L'odeur de la décomposition imprégnait l'atmosphère. Prudemment, le chevalier de bel-Amant vérifia l'attache de son épée et laissait sa lance retomber en position d'attaque. Ses compagnons avaient cessé de parler. Sur son propre cheval, Blaise était encore plus tendu que le noble qu'il servait. Shiro avait invoqué des armes pour lui et Saber. Rin fouillait les buissons du regard, dans la crainte d'une embuscade.
Au sortir du virage, le chemin s'arrêtait sur un pont juste assez large pour laisser un cheval passer. Le long de la berge de la rivière vaseuse et puante qu'il enjambait, des arbres maladifs croulaient sous le poids des pendus. Les corbeaux se repaissaient de cadavres dont les plus anciens n'étaient plus que des tas d'os amoncelés au milieu des armures et des armes rouillées.
À l'entrée du ponton, entre deux tas de crânes jaunis, un magnifique chevalier en armure brillante montait la garde. Son plastron, son heaume et la moindre de ses plaques reflétaient le soleil comme le ferait un miroir. Son destrier avait le crin d'une blancheur de Nive comme sa robe et le panache de son cavalier. Son écu avait le même poli et ne montrait aucun emblème. Le gonfanon attaché à sa lance était blanc, lui aussi, sans aucun dessin.
Dans n'importe quel paysage, il aurait paru déplacé. Dans celui-ci, sinistre à souhait, il paraissait complètement… irréel.
Bel-Amant s'attendait à ce que le chevalier-miroir les charge, mais il ne fit aucun geste agressif.
Artoria prit alors la parole :
- Chevalier de Bel-Amant, le gardien du pont n'a aucune intention agressive. Je possède un excellent instinct pour ce genre de chose. Pourquoi n'essayerez-vous pas de parlementer ?
Après un moment d'hésitation, Gonderic acquiesça. Se tournant vers l'étrange chevalier-miroir, il leva la main en un salut :
- Messire chevalier, quel est le prix du péage ?
- Le pont de la vérité n'exige que la vérité.
Shiro sursauta, se tournant vers Gonderic, puis vers le chevalier-miroir. Les deux hommes avaient exactement la même voix. Mais Bel-Amant ne s'en était pas rendu compte. Il regardait les chevaliers morts et réduits à l'état de squelette dans des armures rouillées qui flanquaient le pont de la vérité :
- Pourquoi … sont-ils morts ?
- Ils se sont tués eux-mêmes.
- Que voulez-vous dire ?
- Ils avaient amenés avec eux ce qui devait les tuer : La luxure, le goût du luxe, la lâcheté, la violence…
Shiro s'avança, montrant les pendus :
- Eux aussi ?
Avec difficulté, le chevalier-miroir s'inclina en avant :
- Matamores, bandits, voleurs, violeurs… Ils se sont tués eux-mêmes.
Gonderic reprit la parole, sans remarquer l'air de profonde réflexion de Tohsaka :
- Pourriez-vous vous nommer, messire ?
- Vous connaissez mon nom.
-Je dois me rendre sur l'autre rive.
- Passez. Le fragment du Cristal de Corvus que vous cherchez se trouve sur l'autre rive.
Le chevalier-miroir se tourna ensuite vers Saber :
- Roi des Chevaliers, je vous porte le salut amical de Le Fey et vous félicite pour avoir remporté cette épreuve.
- Je n'ai rien fait, répondit cette dernière. "le mérite en revient à Gonderic de Bel-Amant".
Gonderic était de plus en plus surpris par la tournure des événements. Ce qui n'était pas le cas d'Artoria. Durant sa première vie, dans la légendaire Bretagne, Galaad, Perceval et Bohort avaient remporté une épreuve similaire. Beaucoup d'autres chevaliers de la Table Ronde avaient échoué... dont le plus prestigieux.
- Qui êtes-vous, demanda finalement le chevalier de Bel-Amant.
Sans répondre, l'étrange chevalier ôta son heaume. La stupéfaction laissa sans voix Gonderic. Il se voyait comme dans un miroir. L'homme avait mon visage. « Ils se sont tués eux-mêmes. » « Ils ont amenés avec eux ce qui devaient les tuer. » Bien sûr !
- Je comprends, je ne veux pas me battre contre moi-même.
- C'est sage, en se battant contre soi-même on ne peut que perdre.
Lentement, le double de Bel-Amant dégagea le pont pour lui permettre de passer.
Il eut comme un éblouissement lorsque son cheval mit ses sabots sur les vieilles pierres. Comme les voyageurs touchaient l'autre rive, Gonderic se retourna. Plus la moindre trace du chevalier-miroir. Les arbres et la rivière avaient retrouvé toute leur santé, plus de pendus et des rouges-gorges chantaient à présent là où s'étaient trouvé les corbeaux.
Cependant, les compagnons du chevalier furent encore plus surpris par les changements survenus chez lui. Son armure était devenue si polie qu'elle ressemblait à un miroir et son cheval autrefois gris était devenu d'un blanc éclatant.
Rin acquiesça, comprenant le sens de l'épreuve qui leur avait été imposé :
- En refusant de combattre sa propre laideur, Gonderic l'a domestiqué.
Shiro secoua la tête, ne comprenant rien.
- Mais qui était ce chevalier étrange ?
- Un Fatys, un chevalier-fée, répondit Artoria. " Ils testent parfois les mortels".
Saber secoua la tête. Lancelot, "le meilleur des chevaliers" avait échoué à une épreuve similaire. Gonderic de Bel-Amant était probablement promis à un grand destin. Elle soupira, hantée par le souvenir d'un chevalier noir dévoré par sa propre colère... une parking souterrain en feu...
La nuit était tombée depuis plusieurs heures lorsque les runes de Rin s'immobilisèrent devant un puits creusés dans la glaise. Autour de la vieille maçonnerie, tournaient six loups qui entouraient Ned le Reikr. Le sorcier s'abritait derrière la petite Clotilde ligotée et terrifiée.
Artoria Pendragon s'avança, pointant Caliburn sur le goblinoïde :
- Ned, je vous conjure de laisser repartir cet enfant.
Le Reikr ne daigna même pas répondre, se contentant de sortir un long couteau de sous ses vêtements de fourrure et le rapprocher de la gorge de la petite fille.
Saber jeta un coup d'œil à Shiro qui acquiesça, puis à Rin qui approuva de même. Puis elle sourit :
- Starlight (Convergence) !
Le Roi des Chevaliers dressa Caliburn vers le ciel. Chargée en mana l'épée se mit à rayonner d'une lumière dorée... qui explosa en un violent flash. Toutes les personnes non-prévenues se retrouvèrent sonnées et éblouies. Sauf bien-sûr, Shiro et Rin qui connaissaient assez Saber pour comprendre son plan.
Le premier avait bondis en avant, traversant les rangs des loups qui se roulaient au sol en gémissant. Il arracha Clotilde à son ravisseur et s'éloigna.
- Fiexering Eile salve !
Impitoyable, Rin ne laissa pas une chance à leurs ennemis. Une pluie de "Grandr shots" s'abattit sur eux. Ce fut terminé en un instant.
Ils explorèrent ensuite le puits. L'endroit servait de repaire à Ned. Une dalle pivotante à mi-hauteur permettait d'accéder à une grotte. Le Reikr y avait accumulé tout le butin volé aux habitants de la région. Il y avait beaucoup de vieux meubles et d'objets peu utiles, voire de la nourriture.
Remise de ses émotions, Clotilde leur indiqua un coin où elle avait vu le sorcier creuser. Son véritable trésor comprenait une cotte de maille magique, des potions, des pierres précieuses, quelques pièces d'or et une véritable fortune en pièces d'argent.
Mais surtout, ils trouvèrent le second fragment du Cristal de Corvus. Il s'imbriquait parfaitement avec l'éclat que Merlin avait donné à Shiro.
Il ne leur restait qu'un morceau à trouver... le mieux gardé.
(1) La plupart des jeux vidéo utilisent les pièces d'or (comme les "septim" que l'on voit dans la série des Elder Scrolls) comme si on les trouvait par terre ou dans la bourse du moindre cul-terreux ! Cinq pièces d'or, c'est le prix d'un cheval de labour ! Pour le paysan ordinaire, c'est l'équivalent des économies d'une vie.
(2) Le prénom français "Blaise" vient du Breton "Bleizh" qui veut dire... loup ! La transformation n'est peut-être pas totalement hasardeuse. Ce genre de "coïncidence" est un lieu commun dans les romans arthuriens.
