Le Château du Tyran
(Première Partie)
Haute-Roche, le royaume des Brétons ne portait pas ce nom sans raison, il était purement descriptif. Il s'agissait d'une contrée essentiellement montagneuse. En parcourant ce pays d'est en ouest, on traverserait trois plissements majeurs. En venant de Bordeciel, le pays des Nordiques, il faudrait d'abord franchir les Monts Druadach peuplés par les féroces Crevassais. Ensuite, le voyageur devrait gravir la plus importante chaîne du pays, les Monts Wrothgar, la contrée d'origine des Orques. La plupart des guides géographiques s'arrêtaient là, oubliant les Pics de Morteroche. Il était vrai qu'il ne s'agissait ni des chaînes les plus étendues, ni des plus élevés de la contrée. Les Pics de Morteroche coupaient en deux la région de Fendretour. Ils jouaient donc un rôle stratégique, formant une barrière naturelle entre le duché de Vérandia et ses peu amicaux voisins, le royaume de Taillemont et le duché de Boralis.
Dans la plaine de Vérandia, l'automne continuait et les arbres se paraient des rousses couleurs de cette saison. Toutefois, les Pics de Morteroche ne jouissaient pas d'un climat aussi clément. Partout ce n'était qu'un paysage blanc. Les légions des conifères qui montaient à l'assaut des pentes se drapaient dans un manteau de Nive qui s'élevait jusqu'aux bas nuages. Les flocons tombaient sans discontinuer au milieu des mugissements du vent qui s'engouffrait dans les vallées, faisant tomber les températures toujours plus bas et sculptant les ruisseaux d'une dentelle de glace.
Au premier regard, le monstre ressemblait à un gorille... si tant est qu'il y ait des gorilles aux poils blancs. Sautant sur place, en agitant ses immenses bras ou en se frappant la poitrine, il se livrait à une pantomime menaçante, découvrant une dentition de carnassier.
Toutefois, des pointes cornées saillaient de ses épaules. De plus, la créature avait un troisième œil au milieu du front... un troll des glaces.
- Shiro, rappelle-toi, la graisse du troll le protège des armes et il régénère. Par contre, il est vulnérable au feu.
La voix d'Artoria était déchirée par le hurlement de la tempête, mais le forgeron aux yeux d'ambre acquiesça :
- Trace On !
L'arme qui apparut entre ses mains n'était pas un Noble Phantasm, tout au plus aurait-on pu la qualifier de Mystical Code si elle avait été d'origine terrestre. Toutefois, il s'agissait d'une addition relativement récente à la collection de Shiro Emiya. Il avait découverte cette épée à deux mains nibénienne dans l'arsenal de la caserne de la Légion à la Cité Impériale. Elle s'appelait : Blue Fire Claymore...
La couleur d'une flamme reflète sa température. Une flamme bleue comme celle qui donnait son nom à cette épée s'élevait à plus de 1200° C.
Shiro se rua en avant et le troll leva ses deux bras frappant d'un côté, puis de l'autre en un mouvement de balancier. Mais ses coups se refermèrent sur le vide. Le jeune Japonais avait bondit de côté et... la claymore s'abattit en un coup terrible, tranchant le bras du monstre anthropophage.
L'humanoïde hurla et recula, considérant Shiro de ses yeux entièrement noirs... Déjà, le forgeron bondissait. La lame s'enfonça dans la poitrine du Troll, alors même que Shiro pivotait vivement sur une hanche et décochait un coup de pied pour dégager son arme.
Le troll des neiges s'effondra à genoux, grièvement blessé... et incapable de régénérer parce que le feu brûlait autour de la plaie. Son adversaire ne lui laissa pas le temps de se ressaisir. La lame décrivit un arc de cercle parfait, s'enfonçant profondément dans l'épaule pour ne s'arrêter qu'au milieu de la poitrine.
- Bravo Shiro !
Artoria sourit, légitimement fière des progrès de son élève. Les trolls étaient des monstres puissants, presque impossible à tuer les armes à la main du fait de leurs capacités de régénération et de leur résistance aux coups. Toutefois, il n'y avait pas eu combat mais bien exécution.
Tandis que Saber souriait à son petit-ami, Rin levait les yeux au ciel. En dépit des vêtements de fourrure qui la transformait en une sorte de gros matelas, elle tremblait de froid :
- Félicitation... hourra... une nouvelle victoire pour le graaaaand guerrier Shiro Emiya ! Cependant, si on reste là, nous allons tous mourir. La tempête souffle de plus en plus fort. Il nous faut trouver un abri avant la nuit ou nous n'y survivrons pas.
À ses côtés, Gonderic de Bel-Amant s'inclina en avant :
- Ironie mise à part, votre amie a raison, dame Artoria.
Aidé par Blaise, l'écuyer du chevalier, Shiro venait de remonter en selle après avoir laissé son épée se dissiper en papillons bleutés de prana. Il renforça ses yeux, parcourant les bourrasques de neige qui dévoraient le paysage, le transformant en tableau mouvant.
- Il y a de la lumière dans cette direction.
Péniblement, les cinq jeunes gens se remirent en route. La neige montait à présent au-dessus des antérieurs des chevaux et ceux-ci peinaient pour avancer. Toutefois, la lumière d'un foyer perçait parmi les tourbillons de vent hurlant qui faisaient claquer leurs manteaux et accrochaient des flocons à leurs cils.
Ils s'approchaient de la paroi latérale du canyon rocheux entre deux montagnes. Les rochers qui formaient la paroi ne leur apparaissaient que comme des formes sombres aux contours effacées. Pourtant, une lumière montait parmi eux... le vacillement d'une flamme.
Un foyer entouré de pierres avait été installé dans une caverne, un vieil homme en robe blanche l'entretenait. Sans lever les yeux vers les arrivants, il leur adressa la parole:
- Bonsoir voyageur, vous devez vous être égaré. Il n'y a rien à l'extrémité de cette route, si ce n'est le château de Morteroche. Entrez, entrez, je n'ai rien à vous offrir que la chaleur de mon feu, mais vous serez bien mieux qu'à l'extérieur.
Descendue au bas de sa monture, Saber s'inclina :
- Je vous remercie, noble vieillard. Votre hospitalité est plus que goûtée au vu de la tempête qui se déchaîne.
- C'est le moins que je puisse faire.
Tandis que les jeunes gens tiraient leurs montures à l'abri, le hurlement d'un loup monta dans la nuit. Artoria se rapprocha du foyer. Le vieillard n'avait pas un instant cessé d'en fixer les flammes. Son attitude avait quelque chose d'étrange. Le Roi des Chevaliers ne sentait pas de menace, néanmoins elle avait appris la prudence.
- Dites-moi, noble vieillard, vous ne ressemblez aucunement à un naturel de ces montagnes. Votre robe semble être celle d'un ordre de magicien. Quel étrange concourt de circonstances fait que vous vous retrouviez à passer la nuit dans cette grotte ?
- Voilà une question à laquelle je répondrais fort volontiers, gente damoiselle. Mon nom importe peux, mais j'étais jusqu'à récemment le précepteur des enfants du duc Dunoryan. Toutefois, je me suis disputé avec son frère Atrum... un personnage arrogant, cruel et détestable... Craignant que ce vil serpent ne me fasse assassiner, j'ai pris la fuite et je me suis égaré dans la tempête.
Saber sentit son trouble augmenter. " Récemment" ? Le duc Dunoryan était mort il y a dix ans de cela! La rumeur voulait qu'il ait été assassiné, en même temps que sa femme et ses trois enfants. Le coupable désigné de ce forfait n'était autre qu'Atrum Galliasta, son frère... et réincarnation du Master originel de Caster au début de la Cinquième Guerre du Graal de Fuyuki.
Prudemment, Artoria acquiesça :
- Monsieur, je crois que vous avez bien fait de fuir le château. Atrum Galliasta ne serait pas à un crime près. Pour tout vous dire, nous sommes sur cette route pour rendre justice, au nom de toutes les victimes de ce triste sire.
Sans relever les yeux des flammes, le digne vieillard hocha la tête :
- Je vous souhaite de réussir. Pour vous aider, je vais vous donner le contenu de la cassette que j'ai sauvé au cours de ma fuite. Mais pour l'heure dormez, je vais veiller... nul ne vous dérangera.
- Et vous même, n'avez-vous pas sommeil ?
- Je ne pourrais dormir qu'à la mort d'Atrum Galliasta. Chaque fois que je ferme les yeux, je rêve de ses Chiens de la Mort. Ils surgissent dans la grotte et m'égorgent de leurs crocs glacés...
Tout autour d'Artoria, la pièce se mit à tourner et la jeune femme lutta pour garder conscience. Ses amis, pris par surprise, n'eurent pas le temps de mobiliser leurs forces.
Magie !
Comprenant que le sommeil qui s'abattait sur elle n'avait rien de naturel, Saber mobilisa la puissance de son Coeur de Dragon. Mana Burt. Le flot d'énergie balaya le sortilège. Elle voulut tirer son épée, mais baissa le bras... à la place du vieillard il n'y avait plus qu'un squelette enveloppé dans une robe en lambeaux.
Les autres dormirent jusqu'au levé du soleil, veillé par l'éclat surnaturel du feu de camp du vieillard. Au matin, les flammes magiques s'éteignirent d'un coup.
Shiro s'approcha du squelette et se concentra pour utiliser Structural Analysis. C'était la première fois qu'il se servait de ce Magecraft sur une dépouille humaine et... il avala sa salive... ce n'était pas très agréable:
- Il est mort il y a un peu plus de dix ans de cela... tué par des chiens de guerre... des molosses mort-vivants nimbés d'une aura noire et aux yeux brûlants comme des brandons.
Shiro se pencha et prit la clef que le squelette portait pendu à son cou par un lacet. Un coffret aux charnières rouillées se trouvait à côté de la dépouille. Le forgeron fit jouer la serrure sans difficulté, découvrant plusieurs fioles étiquetées. Il y avait des potions de soins et d'autres utilitaires. Il confia le tout à Rin, certainement la plus à même d'en tirer profit.
Gonderic avait un peu pâli :
- Nous avons passé la nuit entière aux côtés d'un fantôme.
- Non, sire Gonderic, nous avons passé la nuit entière sous la protection d'un infortuné qui pourra enfin connaître le sommeil de la mort lorsque l'on aura vengé son assassinat.
La répartie de Shiro fit tressaillir le chevalier qui rougit et marmonna de vagues excuses. Mais le forgeron ne s'en préoccupa pas. Traçant une pelle et une pioche, il s'employa à creuser une tombe.
Le château de Morteroche faisait figure de place-forte inexpugnable.
À proprement parler, ce castel n'avait rien de très impressionnant. Il s'agissait d'une forteresse carrée avec une tour à chaque angle, selon un plan vieillot. Deux des beffrois étaient même d'archaïques tours carrées. Quant aux murailles, elles n'étaient guères épaisses.
Toutefois, il n'avait guère besoin de plus, la nature avait plus fait pour fortifier Morteroche que la main humaine. Aucune armée ne pouvait traverser les montagnes, encore moins après les premières neiges. Une troupe qui s'y serait risqué aurait du passer par des défilés où il aurait été aisé de l'ensevelir sous des avalanches.
Après des jours à se faire harceler, les survivants se seraient trouvés à l'extrémité d'une ancienne vallée glaciaire. Sur trois côtés, de hautes falaises impossibles à escalader. La seule route traversait cette déchirure triangulaire jusqu'aux portes du castel sauf que... juste avant celles-ci, une large crevasse coupait le chemin. On ne pouvait la traverser que par un pont étroit.
Saber ouvrait la marche serrant dans sa main une version tracée de Caliburn.
Elle s'immobilisa en proie à un vague malaise. Tandis qu'elle levait une main pour que ses compagnons s'arrêtent, son regard parcourait le paysage d'une beauté sévère. Roche et neige... neige et roche... il n'y avait rien qui puisse ainsi les mettre en danger. Pourtant, il lui semblait entendre une sorte de sonnette d'alarme.
Shiro la rejoignit. Le jeune homme renforça ses yeux pour chercher ce qui avait attiré l'attention de son amie. Le renforcement est un Magecraft élémentaire. Il s'agit souvent de la première technique apprise aux enfants dans les familles de Magi de la Terre. C'est aussi une des plus difficiles à expliquer. Le renforcement amplifie une qualité. En fait, il s'agit de combler les vides dans la matière avec du prana de manière à renforcer (d'où le nom) certaines de ses qualités. On peut ainsi améliorer la dureté d'un objet ou rendre la nourriture plus calorique.
Renforcer la vue, c'est rendre la vue plus efficace. Ainsi, à deux kilomètres de distance, Shiro pouvait compter les clous sur un pont de bois ou...
Le Magus aux cheveux roux poussa un cri de surprise et désigna l'étroit pont de pierre qui enjambait la faille :
- Il n'y a pas de neige sur le pont !
... ou compter les flocons lorsqu'il y en avait.
Rin s'approcha à son tour :
- C'est exact, le paysage est couvert de neige des deux côtés de la faille, mais le pont lui-même est aussi net que s'il venait d'être récemment balayé. Et bien entendu, aucune trace de pas qui trahisse le passage des dits balayeurs.
La Magus coiffée de couettes s'approcha du plus proche pilier et tendit la main... pour la voir traverser la pierre.
- Charmant! Ce n'est pas un pont... mais une illusion jetée par un sadique!
Ayant crié le dernier mot en direction du château, elle croisa les bras d'un air boudeur. Shirou s'approcha de la faille pour jeter un coup d'œil en contrebas.
- Tomber dans le gouffre n'aurait pas été la fin de nos ennuis... il y a des Chiens de la Mort au fond.
Pendant qu'ils discutaient, Blaise avait longé la faille en direction de son point le plus étroit.
- Dame Artoria, venez voir.
Intriguée, le Roi des Chevaliers suivit l'écuyer, il se tenait près de la paroi. En s'approchant, elle fronça les sourcils puis se livra à une étrange "danse" qui surprit ses amis, s'éloignant, s'approchant... puis décrivant un arc de cercle sans cesser de fixer un point.
Rin et Shiro échangèrent des regards médusés avant que le forgeron n'appelle Saber. Celle-ci se rapprocha d'eux puis se retourna vers la paroi :
- On ne voit absolument rien d'ici, incroyable.
- De quoi parles-tu ?
- La paroi est une falaise continue, n'est-ce pas ?
- Oui...
- Blaise ?
L'écuyer montra un point devant eux :
- C'est un trompe-l'œil, madame. Entre cette partie de la paroi et celle-ci, il y a un décrochement. Il en part une rampe qui suit la fissure que l'on voit là, elle grimpe jusque là, puis redescends ici, de l'autre côté de la faille.
Gonderic s'était à son tour approché.
- Bon, dans ce cas nous savons comment franchir l'obstacle.
- Un instant.
Tous dévisagèrent Saber. Elle réfléchissait, puis secoua la tête :
- Non, on va faire autrement. Notre ennemi a probablement piégé le passage. Shiro, comment fais-tu pour tracer un Noble Phantasm ? Tu as besoin de l'avoir analysé, oui ?
Le forgeron aux yeux d'ambre fixa étrangement son amie, surpris par l'apparent changement de sujet:
- Oui, bien sûr.
Elle leva la copie de l'Épée de la Sélection:
- Pourtant, tu n'as jamais vu Caliburn.
- Oh, c'est parce que j'ai eu accès à ta mémoire pendant la Guerre du Graal. Cette lame est étroitement liée à ton identité, après tout...
Saber se tourna vers Rin:
- Rin si je pense fortement à quelque chose, tu peux le tirer de mon esprit et le transmettre à Shiro?
La Magus parut interloquée et se frotta le menton quelques instants avant de tirer une petite gemme spirituelle de sa bourse.
- Oui... je peux le faire.
- Très bien, commençons, alors.
Shiro se détendit comme Tohsaka le lui demandait. Se concentrant, cette dernière avait placé une gemme spirituelle au milieu d'un petit cercle magique. Elle avait d'abord demandé à Saber de s'y tenir, à présent le rouquin l'avait remplacé.
Soudain des images se formèrent dans son esprit. Un homme... un chevalier... Shiro savait ne l'avoir jamais rencontré, pourtant il le reconnut. Il s'appelait Osla. C'était un de ses compagnons de jeunesse... non, un des compagnons d'Artoria... La sensation de partager les souvenirs de Saber lui faisait quelque peu perdre le sens des réalités. La vision se focalisa sur le poignard court et large qu'il portait à la ceinture dans un fourreau de bois et de cuir. L'arme avait un nom: Gyllellfawr.
Shiro porta la main à sa tempe en grimaçant. Il ressentait un mal de tête soudain et une envie de vomir... il ne s'agissait pas d'un malaise ordinaire. Sa capacité à enregistrer un Noble Phantasm lui occasionnait souvent des déboires de ce genre.
Cependant, les souvenirs d'Artoria continuaient. Par ses yeux, il vit Osla s'approcher d'une rivière tumultueuse, tenant son poignard en main. Arrivé à l'endroit le plus étroit, il jeta l'arme en criant :
- Gyllellfawr!
Et l'arme se métamorphosa en... pont !
Un colosse en armure de plates s'approcha de Saber. Comme il ne portait pas de heaume, Shiro put détailler son visage ovale et les cheveux blonds en désordre qui le coiffait. Un bel homme, mais son expression lui rappela un peu Gilgamesh. Les yeux étaient durs, la moue méprisante. Il s'appelait... Kay. Le nom emplissait la mémoire d'Artoria, mêlé à un canevas de sentiments contradictoires... amour d'une sœur pour son frère ainé, irritation du souverain envers un féal indocile. Kay, le nom était évidemment familier à Shiro, il s'agissait du frère de lait du roi Arthur, également chevalier de la Table Ronde et sénéchal de Camelot.
Kay partit d'un vaste éclat de rire qui lui parut forcé :
- Avec ça on a un pont suffisant pour l'armée des trois îles de Bretagne, des trois îles adjacentes et tout leur butin ! Dommage que ce grand couteau soit la seule utilité de ce fils de chien d'Osla. Parce que c'est pas bien utile au combat... n'est-ce pas Osla le lâche ?
Avant que la vision ne se dissipe, Shiro vit encore l'expression de haine pure sur le visage d'Osla. Haletant, le Magus déglutit et s'efforça de respirer à coups réguliers et lents. Ses yeux se relevèrent sur Artoria qui le regardait avec une expression inquiète :
- Tu vas bien ?
Il eut un pâle sourire:
- Dans des moments comme ça, je regrette de t'avoir rendu Avalon. Ne t'inquiète pas, ce n'est pas un Noble Phantasm très puissant et je sens que son schéma s'est ajouté aux autres. Seulement, il faut que je me repose un peu. Le premier Tracing est toujours le plus difficile.
Saber acquiesça et le silence s'établit entre eux... pendant un certain temps, puis Shiro se tourna vers elle. La jeune femme avait une expression triste, semblant plongée dans ses souvenirs.
- Je n'avais jamais entendu parler d'Osla.
- Encore un de mes compagnons de jeunesse, lui au moins est resté longtemps avec moi. Il a connu Camelot et la Table Ronde.
La manière dont elle disait cela fêla le cœur de Shiro:
- Mais il n'est pas resté jusqu'à la fin, ajouta-t-il doucement.
Artoria eut un pâle sourire:
- Il a fini par se retourner contre moi (1)... comme beaucoup d'autres et je l'ai tué.
Shiro s'approcha de la faille. Il prit une profonde inspiration et expira tout aussi profondément :
I'm the bone of my sword
Steel is my body and fire is my blood
Les deux versets de son incantation firent son effet. Alors qu'il tendait la main, les circuits Magiques de ses deux bras se mirent à pulser. Devant ses doigts, une forme bleutée apparut au milieu de décharges d'électricité. Lentement, la figure se densifia, passant du statut de mirage lumineux à celui d'un large coutelas dans un étui rouge.
Critique, Shiro examina l'arme qu'il venait d'empoigner, la trouvant exactement semblable à celle qu'il avait vue dans les souvenirs d'Artoria.
Il s'approcha de la faille et y jeta le coutelas :
- Gyllellfawr!
Réagissant à son nom, le Noble Phantasm se transforma en pont. Shiro secoua la tête, incrédule. Tout de même, il existait des Artefacts complètement idiots... "Je veux un Noble Phantasm qui se transforme en pont". Il se gratta la tête... oui, pourquoi pas. Après tout, ce n'était pas plus stupide que Prydwen, le bouclier d'Artoria qui servait également de planche de surf.
Une certaine Magus à couette passa devant lui :
- Bon, il est temps de rendre visite au tyran de Vérandia.
Suivant Rin, Shiro s'engagea sur l'étrange pont. Tout de même quel forgeron ou Magus avait pu construire des Nobles Phantasms aussi idiots... Zelrecht faisait-il des Nobles Phantasms ? Il faudra qu'il demande à Tohsaka.
Peut-on attaquer un château fort à cinq ?
Normalement la question serait absurde, mais les cinq qui faisaient face aux défenseurs n'étaient pas des individus ordinaires.
Le passage d'entrée n'avait rien de très attrayant. Il s'agissait d'une pente raide montant de la poterne d'entrée à une herse qui donnait accès à la cour intérieure. Ils avaient franchis la première porte - grande ouverte- sans aucun signe des gardes du château. Toutefois, alors qu'ils se trouvaient à mi-pente, les herses aux deux extrémités du passage étaient retombées en un lourd fracas. Depuis, des carreaux d'arbalètes filaient des meurtrières dans les deux parois, tandis que des rochers leur étaient lâchés depuis la corniche.
Comme un nouveau bloc de pierre leur tombait dessus, Gonderic de Bel-Amant se redressa pour s'interposer, bouclier levé. Le roc heurta l'égide... et se désintégra, alors qu'un cri de douleur révélait la fin de l'assaillant.
Depuis sa rencontre avec le Chevalier-Miroir (2), Bel-Amant portait son armure. Or, l'armure du Chevalier-Miroir était un Noble Phantasm de rang A ! Son pouvoir était de renvoyer les attaques dirigées contre lui (3).
Artoria se redressa, inquiète... et manqua de peu d'être traversée par un carreau d'arbalète qui vint se briser à sa droite.
- Nous ne pouvons pas continuer comme ça, rugit Shiro, furieux et rétrospectivement terrorisé d'avoir vu la mort frôler son aimée.
Il tendit la main en avant :
- Trace On !
L'épée qui apparut ressemblait de manière frappante à Caliburn. Sa forme, sa garde en croissant et sa taille étaient identiques au point que l'on pourrait les croire sorties du même moule. Néanmoins, Caliburn étaient une épée de sacre incrustée d'or et de pâte de verre bleue. Alors que celle-ci était bien plus sobrement décorée.
Il s'agissait de "Gram : l'Aube de la Ruine", également appelée "l'Épée du Soleil".
Elle fut tirée du tronc d'Yggdrasil, l'arbre portant les huit mondes de la mythologie scandinave par Sigmund, le père du légendaire Sigurd, le tueur du dragon Fafnir.
- Bölverk Gram...
Des arcs électriques se mirent à craquer frappant le sol autour du forgeron aux yeux d'ambre. Puis, un cercle de lumière verte se forma autour de l'épée et des dagues de jet s'y matérialisèrent... avant de filer vers la tour défendant la poterne d'entrée.
Gram fut à son tour projetée en avant dans un faisceau de lumière verte. La lame se planta au milieu de l'anneau de couteaux de lancer et Shiro bondit, posant une main sur le pommeau de l'Aube de la Ruine:
-... Heaven Wheel of Destruction !
Le héros aux yeux d'ambre n'eut que le temps de se reculer avant qu'une réaction en chaîne incontrôlable ne se mette en branle. Un geyser de lumière verte s'éleva vers le ciel, aveuglant tous ceux qui regardaient dans sa direction. La tour, éventrée, se désintégra, projetant des monceaux de débris dans toutes les directions.
L'explosion n'équivalait qu'à un Noble Phantasm anti-forteresse de rang B+, mais cela avait largement suffi pour éventrer le château. Un bon quart gisait au sol, écroulé, réduit à un amas de décombres fumants!
Même Saber parut impressionnée, secouant la tête, elle se pencha sur Shiro pour lui murmurer à l'oreille:
- Crâneur.
Le rouquin, embarrassé, se massa la nuque en riant de manière peu naturelle.
Son amie considéra un instant ce qui restait du dispositif défensif. Escalader les ruines instables paraissait inutilement dangereux.
- Je vais nous frayer un chemin.
Reculant un pied et levant son épée, pointe dirigée vers le mur, Artoria ferma un instant les yeux puis les rouvrit en clamant:
- Sword of Selection, grant me power! Cleave the Wicked !
L'arme se mit à rayonner d'une aura dorée. La pointe ressemblait à présent à une étoile brillante de toutes les lumières du spectre.
-Caliburn !
Un éblouissant faisceau doré percuta le rempart. Pendant quelques secondes, il ne sembla absolument pas affecté, puis des étincelles d'or apparurent entre les pierres... avant qu'une succession d'explosions ne démantèle un pan de l'ouvrage.
Une panique complète avait saisis les défenseurs survivants et Saber se retourna en souriant vers Shiro. Gonderic et Blaise les regardaient, stupéfiés par la puissance de ces deux guerriers... contrairement à Rin. Une main sur le visage, dans la pose classique du "facepalm", elle secouait la tête :
- Quand vous aurez fini de jouer à qui pisse le plus loin, on pourra continuer notre avance ?
Atrum Galliasta était un Magus qui s'était spécialisé dans un Magecraft appelé Primordial Cursing Technique. Qui se ressemble s'assemble, il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'il se soit rallié à Angra Mainyu, l'incarnation de toutes les malédictions pesant sur les hommes. L'un et l'autre ne reculaient pas devant le meurtre pour arriver à leurs fins et ne voyaient dans la mort de millions d'innocents que comme une statistique de bas de page dans l'accomplissement de leurs plans.
Malgré la révolte de ses féaux et de ses villes, l'écrasement de son armée, le tyran de Vérandia avait gardé foi en lui-même, persuadé de sa supériorité intrinsèque face aux "vermisseaux" (c'est à dire tout le monde sauf lui). Surtout, il était confiant dans le caractère imprenable de Morteroche.
Il avait suffit de quelques minutes pour que son assurance s'évapore.
Assis entre deux tapisseries représentant des démons, le duc Atrum crispait ses poings sur les accoudoirs de son trône. Son cri de rage lui valut un regard inquiet des deux femmes superbes et peu vêtues qui étaient lovées à ses pieds.
Le Magus regardait un miroir de verre noir qui reflétait une vue de dessus de son château. Les intrus affrontaient un de ses monstres familiers, un poulpe de boue qui avait utilisé son pouvoir de contrôle de la terre pour transformer la cour intérieure en une fondrière et limiter les mouvements des envahisseurs... sauf que la créature aux multiples tentacules venait de s'effondrer, taillée en pièces.
Le duc Atrum fit glisser le miroir de manière à refléter le rempart est. Les cadavres décomposés d'assaillants tués lors d'une précédente tentative pour l'éliminer pourrissaient là. Il se concentra. Une spirale de lumière bleutée enveloppa chaque dépouille... ils se redressèrent, empoignant leurs arcs.
Le tyran n'espérait pas que les morts-vivants arrêtent les assassins venus le tuer, mais ils pouvaient lui donner un répit qu'il pouvait mettre à profit.
Il gagna le centre de la salle du trône, traçant rapidement un cercle magique avec des craies de couleur. Certes, sa spécialité était les malédictions... mais il connaissait également des rituels de contrôle du climat. Le Formalcraft ne pouvait pas être directement utilisé sur Nirn parce que les esprits gouvernant les heures et les saisons étaient différents. Seulement, il en fallait plus pour retenir Atrum Galliasta.
Fixant le miroir noir, il énonça une formule qu'il avait péniblement créée après plusieurs années d'expérimentation. Fier de lui, il se mit à rire:
- Bouffons, goûtez au pouvoir d'un Magus issu d'une grande lignée!
Il pouvait voir la foudre s'abattre encore et encore sur la cour, dans un déploiement impressionnant de pouvoir... SON pouvoir.
Son rire s'étrangla dans sa gorge... Au centre d'un cercle d'épée crépitant d'électricité, un rouquin se redressait.
- Des... paratonnerres ?!
L'étrange rouquin capable de matérialiser des épées avait utilisé un tour de science élémentaire pour neutraliser son rituel de contrôle du climat. Atrum aurait été encore plus humilié s'il avait pu entendre Tohsaka qualifier son attaque de " Magecraft de troisième ordre".
Voyant les cinq vermines qui osaient le défier ce diriger vers le bâtiment où il se trouvait, Atrum arracha le miroir noir à son cadre et se replia par un passage secret. Après tout, la prudence était la meilleure part du courage... n'est ce pas ?
Artoria para l'attaque du démon de feu et riposta. Le monstre ressemblait à une sorte de grand lézard bipède et cornu. Ses pieds étaient remplacés par des sabots faits de feu qui laissaient des marques ardentes. Dans sa main droite, il tenait une sorte de hache avec laquelle il tentait de tuer Saber.
Comme elle ripostait, le repoussant grâce à sa force puisée dans son cœur de dragon. Il souffla du feu par ses naseaux... La jeune femme réussit cependant à sauter de côté pour éviter l'attaque.
- Eisblitz!
Heureusement, Saber n'était pas seule contre ce démon. L'éclair de glace envoyé par Rin couvrit de glace le dos et le bras gauche du monstre. Il hurla alors si on l'avait aspergé d'acide. Le Roi des Chevaliers fit un bond de côté pour se trouver dans l'angle mort du bras paralysée et tourbillonna sur elle-même... chargeant Caliburn d'énergie. La lame, devenue éblouissante de lumière dorée, trancha sans peine le monstre en deux.
Artoria se retourna en haletant pour regarder le deuxième démon de feu. Il affrontait Gonderic, Shiro et Blaise. Tandis que le chevalier luttait au contact, insultant le monstre, les deux autres le harcelaient... une tactique efficace car bien que le démon soit puissant, il était stupide, incapable de s'apercevoir que ses coups lui étaient renvoyés par l'Armure-Miroir.
Lorsqu'il tomba à son tour, il se transforma en fumée noire et regagna la tapisserie dont il était issu. À leur entrée dans la salle du trône, quelle n'avait pas été leur surprise de voir les démons de feu s'arracher à l'univers en deux dimensions pour s'attaquer à eux.
Rin acquiesça en regardant les blessures qui apparaissaient à présent sur l'image :
- Pas de risque qu'ils ressortent, je crois qu'ils sont morts. Tout de même, j'aimerais savoir comment Atrum a réussis ce coup là.
Baissant son épée, Artoria inspecta la salle ravagée par l'affrontement.
- Nous avons visité tout le premier étage, mais il n'y a aucun escalier vers l'étage supérieur. Shiro ?
Le Magus aux cheveux roux acquiesça sans un mot.
Une main posée sur une paroi, il se concentra. Grâce à l'Analyse Structurelle, un véritable plan en trois dimensions de cette partie du château lui apparut. Il tendit la main vers le trône:
- L'accoudoir gauche commande à une porte secrète derrière cette tapisserie.
La première salle dans laquelle ils entrèrent à l'étage supérieure était un temple morbide. Le maître autel était dominé par un buste représentant un humanoïde à tête de loup. Enchaîné à la table de pierre se trouvait deux démons au buste humanoïde, mais dont la tête ressemblait à un crâne de vache aux yeux de braises. Le bas de leur corps était celui d'un serpent et ils avaient des ailes de chauve-souris aux épaules. L'ensemble était particulièrement répugnant.
Comme ils s'avançaient entre les bancs et les colonnes soutenant le toit, un prêtre prosterné se releva. Il portait une longue robe à capuchon taillée dans un satin du plus beau rouge :
- Soyez les bienvenus dans le temple d'Angra Mainyu. Venez-vous vous joindre à sa croisade contre les faux dieux ?
Artoria referma ses mains sur Caliburn, braquant la lame en direction de l'homme au visage invisible, drapé dans l'ombre de sa capuche:
- Prêtre, je suis venu mettre fin à cette hérésie ! Angra Mainyu n'est pas un dieu, et même s'il en était un, je le combattrais tout pareil.
L'homme tendit la main derrière lui et... une déchirure apparut dans l'air, au-dessus du buste à tête de loup représentant le Suprême Esprit du Mal. Saber retint sa respiration. Elle reconnu la brèche circulaire, auréolée de lumière rouge qui conduisait à l'intérieur du Graal du Fuyuki. Pour la première fois depuis son arrivée sur Nirn, Avenger se manifestait directement.
Une immonde boue noire sourdait de la déchirure, matérialisation des milliards de malédictions qui formaient la nature d'Angra Mainyu.
- Soit, mon dieu réponds à votre invite à le combattre, préparez-vous !
Il y eut un bruit de chaînes brisées et les démons libérés par leur créateur prirent leur envol dans un grand battement d'ailes.
- Permettez-moi de faire les présentations... voici deux fils d'Angra Mainyu, ils s'appellent Peste et Lèpre, incarnation de ces deux maladies. Ces dernières années, ils ont libéralement répandus ces fléaux, cadeau de notre maître.
Les monstres matérialisèrent leurs armes, l'un d'eux se servait d'un kriss noir tandis quel second avait une courte massue métallique semée d'ergots barbares. Les armes s'auréolaient d'une aura pestilentielle.
(1) Une guerre entre Arthur et Osla est brièvement mentionnée dans le Songe de Rhonabwy. Arthur se comporte d'ailleurs de manière très chevaleresque puisqu'il accepte de laisser un délai à Osla pour qu'il se prépare à la guerre.
(2) voir chapitre 17
(3) Avec quelques limitations: d'abord il faut porter l'armure complète et le bouclier pour être protégé. Ensuite, l'armure ne renvoie que les attaques qui se reflètent sur sa surface polie. Aussi, une attaque invisible ou opérée dans l'obscurité complète n'engendrerait pas de réciprocité. Dernièrement, que l'attaque soit ou ne soit pas renvoyée, rien n'empêche que le porteur puisse être blessé si les dégâts dépassent la capacité d'absorbation de l'armure. Prenons un exemple : disons que l'armure assure une protection de dix et que Gonderic de Bel-Amant subisse douze points de dégâts. L'armure absorbera dix points de dégâts et Gonderic perdra deux points de vie, par contre son ennemi en perdra douze, renvoyés par l'armure. On comprend mieux l'avertissement du Chevalier-Miroir "Pourquoi … sont-ils morts ?" demanda Gonderic "Ils se sont tués eux-mêmes." répondit le chevalier-fée (voir Chapitre 17).
