Mattguellec : Je suis content de t'avoir appris quelque chose. Effectivement, le chapitre 17 à une inspiration arthurienne importante. Merci pour ton intérêt.
Le serpent de chaleur
L'année 3E 419 venait de commencer.
Dans le froid de l'hiver à présent bien installé dans le royaume de Ménévie, le siège de Refuge en était à son huitième mois. Les débris de l'armée du Roi Eadwyre renforcés par les miliciens levés parmi les habitants et les réfugiés auraient été vaincus il y a longtemps si l'Empire n'avait envoyé une légion sous le commandement du général Aldmer Valendil Ceberhas.
Ses qualités de tacticien avaient éblouis ses amis... comme ses ennemis.
Au cours des dernières semaines de l'an 418, le chef orque Agraggush avait lancé un nouvel assaut sur les portes avec des béliers. Le général Ceberhas avait riposté en faisant attraper les têtes de bélier au lasso. Après les avoir hissé jusqu'aux remparts, il les laissa retomber brisant les machines en mille morceaux.
Disposant d'une armée nombreuse recrutée parmi les orques - qui étaient tous des mineurs- Agraggush ne se laissa pas décourager et entreprit de saper la muraille au moyen d'un tunnel. Sauf que le général Ceberhas avait fait disposer des coupelles d'eau tout autour des remparts. Les coups de pioche sous la terre firent naître des cercles dans le liquide. Dès qu'une activité anormale fut repérée, le général impérial lança une contre sape. Là où d'autres officiers se seraient contentés d'une attaque des mineurs, Valendil Ceberhas mit à contribution les alchimistes de la ville. Ils concoctèrent un poison base de soufre que le général diffusa dans la mine adverse. Le gaz, plus lourd que l'air, se répandit dans la mine et provoqua une hécatombe.
Pas découragé en dépit des pertes, Agraggush se lança ensuite dans la construction d'une terrasse de siège, une rampe destinée à atteindre la hauteur des remparts. Au début, le général Ceberhas fit creuser un tunnel et la nuit venu retirait la terre de l'ouvrage de siège. Cependant, les orques travaillaient plus vite que la garnison imperialo-brétone n'arrivait à saboter la terrasse et celle-ci s'élevait inexorablement.
Changeant de méthode, Valendil Ceberhas fit rehausser la muraille extérieure par une structure de bois, tandis qu'autour du point menacé, la muraille intérieure de Refuge se trouvait renforcée d'un étage supplémentaire en briques !
Dégoûté, Agraggush abandonna l'idée de lancer une attaque directe contre les murs. Le blocus de la capitale du royaume de Ménévie était complet depuis longtemps. Il suffisait donc d'attendre que les défenseurs soient affaiblis par la faim. La famine aurait fait suffisamment de dégâts d'ici quelques mois pour que la place-forte tombe sans coup férir.
Seulement, le roi Gotwog s'inquiétait de plus en plus de rumeurs faisant état d'une expédition de secours. Bien sûr, il avait envoyé une armée pour l'arrêter. Néanmoins, il fallait en terminer ici au plus vite.
Il était temps d'engager son arme secrète.
Sur un rempart de la ville, tourné face à la mer, un groupe d'officiers de hauts rangs de la Légion accompagné de nobles brétons regardait avec inquiétude les renforts reçus par la flotte qui faisait le blocus du port.
Le plus grand d'entre eux, avec sa peau dorée, ses yeux d'ambre jaune et ses cheveux blonds, était un Aldmer aux oreilles pointues. Le Haut Elfe portait une belle armure en cuir recouvert d'un décor en bronze rouge représentant le dragon de Talos, emblème du souverain Enfant de Dragon, l'empereur de Tamriel.
Le général elfe avait déplié sa longue vue pour la braquer vers le large.
Autour de lui, tous gardaient le silence. Aucun mot ne pouvait changer ce que l'on voyait. Depuis le sommet de la tour de la chaîne, la baie d'Illiaque s'étalait jusqu'à l'horizon. Une étendue d'un bleu céruléen, une splendeur que déparaient les nombreuses escadres qui bloquaient le port.
Le blocus était devenu un spectacle ordinaire au cours des six derniers mois. De ce genre d'ordinaire qui est le quotidien des vies tendues sur un seul fil. Mais pourtant quelque chose avait changé et la scène était devenue plus menaçante qu'elle ne l'avait jamais été. Dans la nuit, le nombre des vaisseaux avait presque doublé.
Cependant, un détail fit se tendre Valendil Ceberhas. En le voyant tressaillir, son voisin eut un sourire tors, ses yeux d'argent reflétant une ironie moqueuse:
- Vous avez vu quelque chose, général ?
L'Aldmer eut une moue agacée en reconnaissant Archer. Au cours des derniers mois, il avait appris à respecter la compétence de l'homme... après tout, il invoquait des flèches destructrices et balayait les machines de guerre ennemies à une distance incroyable. Néanmoins, le mystérieux Archer était plus arrogant qu'un Aldmer. Et les Hauts Elfes étaient un peu l'étalon de mesure de cette "qualité sur tout le continent.
- Vous posez la question, mais connaissant votre incroyable vision, vous devez déjà avoir compris ce que j'ai vu.
S'appuyant sur les créneaux avec une nonchalance affectée, Archer croisa les bras. Les yeux fermés, il acquiesça :
- Bien sûr, la proue des galéasses à une structure plus légère que les navires pirates d'Étoiledragon. Ce sont des navires construits en Cyrodiil, pas des vaisseaux de guerre rougegarde. Il s'agit de navires de prise aux mains des corsaires de la Baie d'Illiaque.
Valendil Ceberhas acquiesça:
- Oui, et je jurerais qu'ils nous montrent ces navires pour que nous comprenions que la flotte de Marcus Manfredi a été détruite.
Valendil frappa le créneau proche d'un coup de poing. La douleur le fit grimacer sans apaiser sa colère. Les yeux tournés vers le ciel, il s'absorba dans la contemplation des nuages qui s'étiraient paisiblement dans l'azur. Pour tout dire, il n'était pas précisément surpris. Après plus de deux mois sans recevoir de pigeons voyageurs envoyés par son lieutenant, il en était venu à penser que l'amiral Manfredi avait été défait. Néanmoins, entre une supposition et une preuve il restait l'espace d'un espoir. Après le ralliement des corsaires rougegarde d'Étoiledragon, la destruction de la flotte impériale... rien ne leur serait donc épargné. Le nombre de leurs ennemis ne cessait d'augmenter, alors que celui de leurs alliés se réduisait de jour en jour.
- On ne pourrait pas avoir de la chance pour une fois ? !
Ce n'était pas vraiment un juron, plutôt une imploration. La fatigue pesait autant à Valendil qu'un vêtement trop serré. Malgré tout, l'envie de dormir s'effaça lorsqu'il se tourna vers les maisons groupées autour de la jetée. Des milliers de citoyens de l'Empire vivaient là avec leurs femmes et leurs enfants. Ils avaient besoin de lui.
Un bruit de course fit retourner l'état-major. Un jeune officier montait les escaliers à toute vitesse. Il chercha des yeux le roi Eadwyre et obliqua vers lui. Sous la suie qui maculait son visage juvénile, l'homme était blême. Ses cheveux étaient transformés en un chaume noirci. L'uniforme ne valait guère mieux, brûlés en maints endroits.
Il se jeta à genoux :
- Votre Majesté !
Le vieux roi de Ménévie tourna vers le messager son visage de noble vieillard, la barbe et les cheveux couleur de neige :
- Respirez mon garçon, votre message peut bien attendre que vous repreniez votre souffle.
Néanmoins, l'officier bréton n'écoutait pas. Ses yeux étaient hallucinés :
- Un dragon, Votre Majesté ! L'ennemi nous a envoyé un dragon !
Le jeune messager paniquait complètement et Archer avait du mal à démêler les explications qu'il lui donnait. Le noble bréton bégayait, buttant sur les mots les plus simples. Par moment, il se répétait comme s'il voulait exorciser les visions de cauchemars qu'il décrivait.
Une sorte de grand serpent avait quitté les retranchements ennemis pour se diriger vers les murailles. "Un serpent" demanda Archer; "Oui, une créature reptilienne avec des grands bras à l'avant du corps." "Pas d'ailes ?" "Non, elle rampe comme un serpent, en ondulant." De "quelles armes dispose-t-elle ?" "De l'acide, le dragon crache de l'acide!"
À cheval à côté d'Archer, Valendil écoutait l'interrogatoire. Il acquiesça et intervint:
- Ce n'est pas un dragon, mais un linnorm.
Surpris par le mot inconnu, Archer se retourna :
- Un quoi ?
Les yeux de l'Elfe étincelèrent:
- Un serpent de chaleur. Ce cousin nordique des dragons ne vole pas et n'a pas leur intelligence. Il y en a différentes espèces. On les reconnaît à leurs habitats et à leurs souffles. Le linnorm marin hante la mer des Fantômes et brise les navires de la force de ses anneaux. Il peut cracher de l'eau bouillonnante. Le linnorm de glace vit sur la banquise et n'a pas de souffle. Par contre, il a le pouvoir de créer le froid et modèle la glace comme de la glaise. Le linnorm des collines est le seul à avoir quatre pattes. Lui non plus n'a pas de souffle mais il est rusé et sait tendre des embuscades. Notre « ami » est un linnorm de feu, il crache de l'acide mais n'est ni le plus grand ni les plus intelligent de ses frères.
L'Aldmer se retourna vers le roi Eadwyre :
- Votre Majesté, allez chercher vos mages ! Je vais réunir mes soldats.
Le monarque n'hésita qu'un instant:
- Entendu.
Ils se séparèrent. Tandis que le général impérial partait au galop vers la caserne où attendait les troupes de réserve, le roi de Ménévie se dirigeait vers la Guilde des Mages de Refuge. Quant à Archer... il bondit sur le faîte d'une maison et s'élança en courant de toit en toit, plus rapide qu'un cheval.
Grimpant les escaliers de la tour de guet, Archer fut accueilli par des soldats anxieux. L'officier lui prit le bras, pour l'amener jusqu'aux créneaux. Des formations de gobelins commençaient à sortir des tranchées. Devant eux, progressaient une monstruosité serpentine.
Archer sentit un frisson glacé lui parcourir l'échine. Le serpent de chaleur était une créature hideuse. Le corps était sinueux, obèse, d'un gris sale traversé de grosses veines malsaines. Par endroit, des moisissures et des algues s'accrochaient à ses écailles. La tête ressemblait par sa forme à celle d'un cheval. Il y avait même une sorte de crinière de poils crasseux.
Le monstre avait déjà dépassé les boulevards dévastés par l'artillerie des orques. Sur les remparts, archers et arbalétriers commençaient à affluer. Impuissants, leurs traits cliquetèrent sur les écailles du linnorm, plus dure que l'acier. Quelqu'un hurla de faire tirer les trébuchets. Hélas, il était déjà trop tard…
Le serpent de chaleur se tenait déjà trop près du mur extérieur. D'une ondulation, il se redressa, dominant soudain le chemin de ronde. Les soldats s'étaient immobilisés, pétrifiés par l'horreur. Archer arc-bouta au parapet. À plein poumon, il ordonna aux défenseurs de se mettre à couvert et de s'éloigner des ouvertures. Cela suffit à certain pour sortir de leurs transes mortelles. Pour la plupart, l'avertissement venait trop tard.
Il y eut un formidable grondement lorsque le monstre ouvrit les mâchoires. Un nuage de fumée verte jaillit de ses naseaux. Soudain, le linnorm cracha une bulle de liquide glauque et bouillonnant.
Le globule corrosif éclata au contact des hourds posés en renfort du chemin de ronde. Une multitude d'éclaboussures se répandirent sur le toit. Là où elles tombèrent, les bannières s'enflammèrent en un instant. Les tuiles et les poutres se percèrent d'une multitude d'abcès fumants. Au point d'impact, la toiture se disloqua. En dessous, douchés par l'acide, les hommes hurlèrent. Une goutte du fluide suffisait à les traverser de part en part et à les tuer en un instant.
Dépouillée de la chair et des madriers, la roche des murailles grésilla. L'abominable fluide coulait sur les parois, laissant de profondes marques calcinées.
Ce que les plus puissantes machines de guerre auraient mis des jours à accomplir, le linnorm le fit en l'espace de quelques minutes. Un pan entier des murailles se retrouva écrêté. La pierre résista. Toutefois, les longs serpentins de venin s'infiltrèrent dans le mortier pour le désagréger. Des quartiers de rocs se détachèrent pour éventrer les créneaux.
Une silhouette s'interposa soudain. Une forme enveloppée dans une longue robe de soie rouge. Dans la pénombre du capuchon, on discernait le visage barbu d'un vieux mage. Insignifiant en comparaison de son ennemi, le jeteur de sort brandissait un long bâton. La pièce de bois noir et d'ivoire était gravée de runes métalliques.
Le linnorm se rapprocha, pensant abattre son contradicteur sans difficulté. Mais le mage n'était pas privé de défense. Le globule bouillonnant sembla heurter un mur d'air brutalement solidifié. Le champ de force ondula, rejetant le venin qui creusa une tranchée dans le sol.
L'événement dépassait l'intelligence limitée du serpent de chaleur. Stupéfait, il ondulait sur place en reniflant bruyamment. Sans lui laisser le temps de se reprendre, le mage braqua vers lui son lourd bâton de pouvoir. Les runes brasillèrent et l'air s'électrisa. Un arc de puissance se forma pour unir le Bréton et sa victime.
Le flash éblouit Archer. Les mains pressées sur le visage, il titubait quand un hurlement de douleur ébranla la citadelle. Projeté au sol, le Servant réincarné entendit un formidable fracas de pierre brisée secouer la muraille.
La commotion le laissa un instant hébété. Pourtant, la peur agissait comme un stimulant. Appuyé au balcon de bois, Archer regarda la muraille extérieure en contrebas. Une large portion du périmètre s'était effondrée. C'était le linnorm qui l'avait détruite dans sa chute. Le monstre était blessé. Seulement, il en fallait bien plus pour en venir à bout. Il se redressait déjà, portant ses mains à sa poitrine.
Malgré les ténèbres et les mouches colorées qui lui troublait encore la vue. Archer vit les écailles carbonisées et la fumée qui s'élevait de la meurtrissure. Le monstre gémit et tourna la tête sur la gauche. Une forme inanimée gisait au milieu des gravats. Sa robe rouge était celle du mage.
Il fallait faire quelque chose. Malgré son équilibre précaire, l'ancien chien d'Alaya se tourna vers les autres occupants de la tour d'observation. La plupart des officiers étaient encore au sol seul un soldat plus robuste se redressait lentement. Archer invoqua son arc et une flèche de prana translucide.
Toutefois, le héros n'avait pas été assez rapide. Un hurlement de pure terreur le fit se retourner. Tête renversée vers le ciel, le linnorm achevait d'avaler un soldat bréton. Seules les jambes dépassaient encore de ses mâchoires.
Comme une colère froide lui martelait les tempes, Archer tendit son puissant arc noir. Ce qui se passa ensuite ne put être suivi par aucun œil humain. Il invoquait des flèches et les tirait à une vitesse hallucinante. Les projectiles filèrent comme des balles de mitrailleuse et explosèrent au contact du serpent de chaleur.
Une maison aurait été rasée jusqu'aux fondations. Cependant...
La créature se contenta de tourner son long cou à la recherche de celui qui venait de l'attaquer. Elle n'avait pas reçu une égratignure.
Immobile dans cette position, le serpent de chaleur s'offrait de profil. Archer tendit la main en se concentrant:
- Steel is my body.
Une épée étrange se matérialisa. Aussi noire que la nuit, elle avait un aspect tressé, avec des vides au centre de la lame. Quant Archer la coucha sur son arc et tendit la corde... l'étrange arme s'allongea pour se transformer en une sorte de flèche à l'aspect biscornu. Elle s'illumina d'une lueur sanglante.
- Hrunting!
Ce nouveau projectile fila avec une force dépassant de loin les précédents, changé en une balle magique de lumière rouge. Il y eut une puissante explosion qui souffla vers le ciel une boule de feu et de fumée.
Criant de douleur, le monstre secoua la tête et se redressa. Ses grandes prunelles fendues se focalisèrent sur la beffroi, identifiant l'origine du tir.
Alors que linnorm s'avançait vers la tour d'observation. Un mouvement de panique saisit soldats et officiers. Sans écouter les paroles rassurantes d'Archer, ils se bousculèrent pour gagner les escaliers.
Agacé par la résistance du monstre qui refusait de mourir, l'ancien Servant ajusta le monstrueux serpent pour lui expédier un nouvel exemplaire tracé et transformé en flèche de l'épée de Beowulf. Comme à son habitude la trajectoire fut parfaite, frappant le monstre en pleine bouche au moment où il ouvrait la gueule pour cracher.
L'explosion, contenue par le corps de la bête fut moins violente que la première... du moins pour ceux qui y assistèrent à l'extérieur. Un sourire moqueur apparut sur les lèvres de l'ancien Servant qui regarda le monstre s'effondrer, enveloppé de fumée, agitant la tête et se tordant... Malheureusement, Archer continuait à le sous-estimer. Il ne s'agissait pas des contorsions de l'agonie, juste l'effet de la douleur et de la colère.
Avant qu'il ne puisse encocher une autre flèche, le linnorm se redressa de toute sa taille. Il n'était pas assez grand pour atteindre les hourds des remparts intérieurs. Toutefois, sa tête se balançait presque un étage plus bas.
Alors que l'ancien Servant de Rin le regardait, le monstre pris une gigantesque inspiration. Le héros lâcha son arc avant de s'enfuir à toute jambe. Un instant après, le balcon de bois fut secoué par un choc qui le fit choir.
Rampant sur les coudes, Archer ne s'attarda pas pour observer les dommages occasionnés par le venin. L'odeur acre de ce vitriol infernal le saisit à la gorge. Des solives rongées jusqu'au cœur se brisèrent dans un grand craquement. Ébranlée, la galerie sembla sur le point de s'effondrer toute entière. Des planches épaisses se brisèrent comme des allumettes, et des morceaux de toit se détachèrent pour bombarder le Servant réincarné.
Cependant, aussi rapidement que le cataclysme s'était propagé, le calme revint. Il n'y eut plus que le bruit des dernières tuiles à heurter le sol. Écartant les bras qu'il avait levés pour se protéger, Archer se retourna enfin. À quelques pas ne demeurait plus qu'un vaste trou déchiqueté et des madriers réduits à l'état de chicots noircis.
Le Servant réincarné se crispa de colère. Penché par-dessus le balcon, il chercha le monstre des yeux. Le linnorm avait fait demi-tour, dédaigneusement.
Par la brèche que le serpent avait pratiquée, une foule de Gobelins se déversait maintenant dans la place. Décimée par la créature, la garnison se faisait tailler en pièce. Archer hésita un instant. Devait-il aider les soldats dans leur contre-offensive ou s'occuper du linnorm ?
Le monstre était bien plus dangereux. C'était lui qu'il fallait éliminer en priorité. Redressé, Archer invoqua un nouvel arc. Évitant la brèche créée par le souffle du serpent de chaleur, l'ancien Servant gagna un poste proche de celui qu'il occupait quelques instants plus tôt. De là, il pouvait voir le linnorn. Le monstre lui tournait le dos, occupé à onduler en direction de la porte Est. À pleins poumons, Archer insulta le monstre pour attirer son attention.
Impossible de savoir s'il avait compris. Toutefois, le cousin du dragon se dressa sur sa queue, la tête tournée vers celui qui l'appelait. Arc tendu, Archer n'attendait que cela. À deux cent mètres de là, le globe oculaire faisait une cible minuscule. De plus, avec la bataille qui se déroulait tout autour, il ne pouvait plus utiliser de traits qui pouvaient massacrer ses alliés. Il allait devoir faire dans la précision.
Un sourire joua sur les lèvres d'Archer.
Depuis l'enfance, il n'avait raté qu'une seule fois sa cible... et c'était volontairement.
Son tir décrivit pourtant une trajectoire parfaite. Envoyée avec une force impensable, la flèche s'enfonça profondément. Seul l'empennage ressortait de l'œil qu'elle venait de crever.
Le cri de douleur du reptile retentit encore plus fortement que la première fois. L'ancien Servant avait espéré que le fer parviendrait jusqu'au cerveau du monstre. Malheureusement, le linnorm avait une résistance qui faisait honneur à ses origines draconniques. Rempli d'une fureur vengeresse, il se mit à ramper rapidement vers la tour.
Penché au balcon, Archer posa une nouvelle flèche sur son arc. Le tir se révélait plus dur sous cet angle. Faisant le vide, le héros imagina son projectile qui transperçait le cerveau de son ennemi. Lorsque l'image fut assez claire, il relâcha la corde.
Le sang gicla de la pupille crevée. À nouveau, le serpent de chaleur se tordit de douleur.
Devenu aveugle, il sembla sombrer dans la démence. De la queue et des griffes, il frappa la muraille puis partit droit devant lui. Pour le malheur des gobelins, ils étaient sur son passage. Le linnorm fit un carnage. Puis, heurtant le mur extérieur, il se déchaîna contre lui. Les fortifications s'effondrèrent comme un château de carte et le monstre se précipita vers le camp des Orques.
Vidé de toute force, Archer s'assit sur un amoncellement de débris. Toutefois, le héros ne resta pas longtemps tout seul. Une poignée d'archers impériaux vint le rejoindre. Valendil Cerberhas les dirigeait. Le voyant aussi épuisé, il sourit :
- Un nouvel exploit de votre part, Archer.
Jambe croisés, les bras sur le "dossier" de son trône de décombres, Archer eut un sourire sarcastique:
- Je crois que je vais pouvoir me faire de nouvelles chaussures en peau de serpent... quand ce monstre en aura assez de massacrer des orques.
Le soir tombait sur le château du roi de Ménévie. Les fenêtres closes gardaient la chaleur du feu crépitant dans la cheminée. Néanmoins, les fenêtres à meneaux laissaient passer la clarté du soleil hivernal se couchant sur la mer. Fatigué de regarder le roi Eadwyre fixer les pièces de l'échiquier qui les séparait, Valendil se leva pour regarder les vagues transformées en mercure par l'astre ensanglanté.
- À votre tour.
Sans se retourner, l'Elfe se secoua. Une féerie de toits descendait jusqu'à la mer. Dans l'incendie du couchant qui embrasait l'horizon, ils semblaient faits d'or pur.
- Qu'avez-vous joué, Votre Majesté ?
- Fou d'E4 en C6. Échec au roi.
- Roi d'E8 à F7.
- Vous jouez par visualisation ?
-J'ai une excellente mémoire.
Il y eut un silence. Le roi s'était remis à réfléchir.
- À quoi pensez-vous, général Ceberhas?
- Je cherche une solution pour gagner cette bataille, Votre Majesté.
Derrière lui, l'Aldmer entendit le bruit d'une chaise que l'on tire, puis celui du vin que l'on verse. Le silence s'établit alors, le temps qu'Eadwyre boive une gorgée puis repose son gobelet.
- Tour de H4 à F4. Échec au roi.
- Merci pour la tour, Votre Majesté. Je la prends grâce au cavalier en G2.
Le vieux roi grommela un juron à voix basse. Valendil entendit un bruit sourd. Il imaginait que le gouverneur s'était accoudé à la table pour mieux regarder le jeu.
- Vous savez, Votre Majesté, vous n'avez pas de raison de me plaindre de la journée.
- Pardon ? Nous avons deux brèches dans la première muraille et de gros dégâts sur la chemise intérieure. Je n'appelle pas ça un brillant résultat, général !
La surprise du monarque fit sourire l'elfe:
- Oui, vous n'avez pas tort Votre Majesté. Néanmoins, les dommages que le linnorm nous a occasionné sont bien moindres que ceux qu'il a infligé aux orques en traversant leur camp. Il est un dicton qui dit : « On ne doit jamais attaquer un ennemi avant qu'il ne soit prêt à se laisser vaincre. » Les orques ont utilisé leur monstre trop tôt, avant que nous soyons suffisamment affaiblis. C'est une faute qu'ils ont payée cher.
- Pion de B6 à B7.
- Cavalier de F4 à D3. Si la guerre que nous livrons était une partie d'échec. Je dirais que nous venons de perdre une pièce majeure avec la flotte de Marcus Manfredi et une pièce mineure- la brèche dans nos murailles- avec l'affrontement d'aujourd'hui. Toutefois, durant le siège, nous avons réussi à faire occuper à nos troupes une meilleure position. Dans les échecs comme dans la vie, ce n'est pas le nombre de pièces restant sur le plateau qui fait gagner. C'est la capacité à mettre mat et donc à occuper les cases stratégiques.
Profitant du silence qui suivit cette sortie, Eadwyre annonça son nouveau mouvement. Le roi bougeait sa tour de C1 en C3. L'Aldmer saisit le danger qui menaçait son cavalier en D3 et le fit avancer vers E1.
- Votre Majesté, ce que je crains le plus c'est que nous soyons bloqués dans Refuge par la flotte ennemie, bloqués jusqu'au Pat !
- Nous pourrions bénéficier d'une aide inattendue. Pion de B7 à B8. Le pion devient une dame. Vous le disiez à l'instant, tout est une question de position. Il y a neuf mois de cela une adolescente insignifiante vivait dans ce pays. Elle a sauvé plusieurs fois cette ville au début du siège... avant votre arrivée, général Ceberhas, avant même qu'Archer ne vienne ici.
Valendil acquiesça. Le roi lui avait raconté l'arrivée de cette jeune fille... Artoria Pendragon. Elle avait quitté la ville pour rechercher une épée magique. Une quête que lui avait donnée dame Mara elle-même. Le siège empêchait toute communication de les atteindre. Même les sortilèges de Clairvoyance et de Clairaudience des mages étaient brouillés par les chamans orques. Impossible de savoir si l'adolescente qui portait tous les espoirs des assiégés était en déjà en chemin pour les délivrer... ou bien morte.
- Je crois que les dieux nous protègent et nous guident, Votre Majesté. Mais restera-t-elle vivante assez longtemps pour nous sauver ? Auriez-vous oublié mon fou en H2 ? Il prend votre jeune reine.
- Vous croyez qu'Angra Mainyu va tenter de l'arrêter? Mon fou A7 prend votre fou en B8.
- Si ce dieu des ténèbres existe bien et si la destiné de dame Pendragon est de le vaincre, il est évident qu'il fera tout pour se débarrasser d'elle avant qu'elle n'acquière la force nécessaire à sa mission, Votre Majesté.
Il y eut un moment de silence que le général interrompit en retournant à l'échiquier, prenant une pièce dans ses doigts il la considéra un instant d'un air pensif, avant de la repositionner sur une autre case:
- Déplacement du cavalier d 3. Échec et mat ! Votre Majesté, rappelez-vous qu'un stratège ne cherche pas une voie vers la victoire, il explore toutes les voies. Croire dans les dieux c'est bien. Mais je préfère prier le secours divin en organisant mes troupes comme si elles étaient seules face à l'ennemi.
De toute manière, Ceberhas n'avait qu'à tenir jusqu'à l'été... car une armée impériale se rassemblait en Bordeciel. Dès que les cols seraient libérés de la neige, elle lèverait le siège.
