Veillée d'armes


La nuit était passée sans que les gobelins ne renouvellent l'assaut. Décharger les navires rescapés de l'attaque des corsaires, trouver des abris pour les deux cent de soldats qui venait de renforcer la garnison avaient provoqué de nombreux problèmes qu'il avait fallu régler. La lumière des torches n'avait cessé de briller dans les rues du port.

Aux premières lueurs de l'aube, Artoria, Shiro, Estienne de Vignonne et Mordane Hawkstone se réunirent une nouvelle fois, après quelques brèves heures de sommeil. Le baron de Koeglin avait proposé aux trois nouveaux venus de l'accompagner dans une tournée d'inspection.

En sa compagnie, le trio découvrit Koeglin. Le port avait une réputation médiocre. Trop proche de Refuge pour sortir de son ombre, il n'attirait que peu de navires de commerce et survivait essentiellement par la pèche et le transport de voyageurs à destination des îles faisant partie du royaume d'Alcaire. Les facilités se résumaient à quatre docks flottants, deux entrepôts, un phare et une cale de radoub juste assez grande pour construire simultanément deux navires de vingt mètres de long.

Avec la guerre, la plupart des maisons du port étaient à l'abandon, soit que les habitants aient fuit... soient qu'ils aient été tués lors des combats de la veille.

La ville proprement dite se trouvait en haut d'une falaise. Il fallait escalader un long escalier taillé dans la roche pour l'atteindre. Les maisons étaient plus serrées, avec quelques grands bâtiments, dont l'auberge du Marin Ensommeillé, le magasin d'Eliaranna (une Haute Elfe aussi pingre que Rin et qui semblait détester Mordane... qui le lui rendait d'ailleurs bien) ainsi que, bien sûr, le manoir du baron.

Sur la grande place, une tente avait été installée. Elle servait d'hôpital de campagne à Koeglin. Les moines et prêtres de Mara, Auriel et Talos apportaient leurs aides aux nombreux blessés provoqués par les combats de la veille. Ils étaient malheureusement clairement débordés... il n'y avait d'ailleurs pas assez de lits pour accueillir toutes les victimes.


En dépit d'années passées sur Tamriel, Shiro repartit avec le cœur au bord des lèvres. Il ne s'habituait pas à la dureté du monde où il habitait à présent. Même en temps de "paix" la vie était déjà dure entre les attaques de monstres errants, les brigands ou les nécromanciens. Mais le conflit actuel semblait entraîner Haute-Roche dans une spirale autodestructrice qui ne profitait qu'à Angra Mainyu. Des dizaines de villes avaient déjà été ravagées et il y avait probablement eu plus de cinquante mille morts et au moins autant de réfugiés, sans compter les champs ravagés par le passage des armés, abandonnés par la fuite des paysans, ou les villages incendiés.

Un tableau apocalyptique... il faudrait des décennies pour effacer les dégâts causés par ce que l'on appelait déjà la Grande Invasion.

Plongés dans ses pensées, Shiro n'écoutait plus le baron Mordane. Cependant, sentant une ombre lui cacher le soleil, il regarda machinalement au-dessus de lui... pour s'arrêter la bouche ouverte, clignant des yeux... image vivante de la stupéfaction.

Saber sourit de sa surprise. Contrairement à son amoureux, elle avait écouté les explications de Mordane Hawkstone:

- Non... tu ne rêves pas. Il s'agit bien d'un dirigeable.

En effet, la petite place où les avait conduit le baron de Koeglin servait de terrain d'ancrage à un véhicule que l'on ne se serrait pas attendu à trouver dans un monde médiéval. Un long ballon captif dominait les toits des maisons proches. En cuir brun, il portait des inscriptions dans une langue que Shiro ne parlait pas mais reconnut, du Bosmer... la langue des Elfes des Bois. En dessous, reliés au zeppelin par de nombreux câbles, une nacelle ressemblant à un bateau. L'arrière était occupé par une machine à vapeur en métal dwemer et comprenait deux grandes hélices pour l'heure au repos.

La vision des machines dwemer raviva ses souvenirs d'enfance... de sa seconde enfance... en Morrowind:

- Un navire volant dwemer!

Les Dwemer, ou Elfes des Profondeurs, étaient plus fréquemment désignés sous le nom de Nains. Cette appellation populaire était en fait une erreur que l'on devait aux divagations pseudo-scientifiques de Marobar Sul, un auteur de l'Ère Seconde. Certes, ils avaient vraiment été appelés ainsi... mais par les Géants. Car, en fait, ils étaient au moins aussi grands que les Nordiques de Bordeciel.

Bien que doués dans l'art de la magie, les Dwemer avaient développé une science avancée basée sur l'utilisation de la vapeur. Leur création la plus connue, les automates à vapeur, restaient encore incompréhensibles aux mages qui les étudiaient.

On ne pouvait, hélas, plus demander à leurs créateurs. Ils avaient disparu il y a des milliers d'années de cela. D'après les légendes, en l'espace d'un seul jour... parce qu'ils avaient irrités les dieux, dit-on.

Les dirigeables avaient été une de leur plus grande réalisation. Certains avaient péniblement été remis en état et volaient dans les cieux de Tamriel. On en rencontrait parfois au-dessus de Morrowind ou de Martenfell.

- Permettez-moi de vous présenter Orthelon Oakthorn.

Le baron désignait un petit-homme vêtu d'un pourpoint matelassé brun et de chausses vertes. Par dessus, il portait un tablier de cuir avec de multiples poches chargées de fioles remplies de liquides colorées. Vêtements et tablier étaient tachés d'un véritable arc-en-ciel de produits divers, ainsi que de brûlures variées produites par des flammes ou des acides. Il portait aussi un bonnet informe d'où sortaient des touffes de cheveux aussi emmêlés que de la laine de mouton. Ses longues oreilles pointues le désignaient comme un elfe, probablement un Bosmer. Pour ajouter à son aspect risible, il avait sur son nez pointu d'épaisses lunettes qui grossissaient démesurément des yeux clignotants et rêveurs.

- Orthelon est un mage de la Guide, un alchimiste pour être précis. On lui doit la reconstruction de ce navire.

Le Bosmer tourna son regard myope sur Mordane:

- De quel navire parlez-vous?

Le baron soupira, affichant une mine résignée qui démontrait que les problèmes de communication avec le mage elfe ne devaient pas être rares. Il montra du doigt le ballon :

- Je parle de ce navire là, votre navire reconstruit avec des machines dwemer...

Orthelon parut réfléchir quelques instants et puis son visage s'illumina:

- Oh, vous voulez parler de ce navire là! Pourquoi vous ne l'avez pas dit plutôt ? Je vous ai raconté comment je l'ai trouvé et réparé?

- Au moins trente fois !

Mais Orthelon n'écoutait déjà plus. Il se lança dans une longue narration pleine de digressions - en particulier une histoire de chats noirs et de chatons qui connut elle-même plusieurs digressions- où il était question d'une expédition impériale dans les ruines dwemer de Martenfell. Le tout raconté avec de nombreux détails incongrus.

Shiro commença à s'inquiéter de la santé du mage bosmer en voyant que Mordane fixait le cou de l'elfe en ouvrant et fermant spasmodiquement les mains... rêvant sans doute de l'étrangler pour le faire ENFIN taire.

Heureusement, une voix féminine tomba du dirigeable:

- Oncle Orthelon, vous ne voyez pas que vous fatiguez nos invités?

Shiro releva les yeux, pour découvrir une forme vive, courant sur un des cordages d'amarrage. Elle sauta pour retomber au sol, trois mètres plus bas. Les cheveux roux, mi-long, la jeune elfe était vêtue d'une légère armure de cuir et d'un manteau de plumes vertes. La tenue laissait ses bras nus et permettait de découvrir des tatouages du même rouge que ses cheveux. Toutefois, shiro remarqua surtout les courtes cornes de biche à son front (1).

Comme la jeune femme tapotait sur l'épaule de Mordane, ce dernier soupira et secoua la tête... Elle se tourna alors vers les autres personnes présentes:

- Je suis Cirthile, la nièce et l'associée d'Orthelon. Mon oncle est un génie mais... disons qu'il faut que quelqu'un veille à ce qu'il lasse ses chaussures, ne saute pas ses repas... et surtout ne fasse pas exploser le dirigeable.

Saber, Shiro et Estienne de Vignonne se présentèrent à leur tour. La jeune elfe leur offrit un sourire radieux:

- Oh, alors c'est vous que je dois remercier d'être encore en vie ce matin? Et bien merci...

Artoria s'inclina légèrement:

- Nous sommes heureux d'être arrivés à temps pour sauver Koeglin.

- Pas autant que moi, vous pouvez me croire.

Cirthile dévisagea le baron avec une lueur interrogatrice dans le regard:

- Monseigneur, vous voulez que je leur montre les cartes?

- Exactement.

Mordane se retourna vers Artoria, Shiro et Estienne:

- Cirthile et Orthelon se sont retrouvés coincés ici au moment de l'invasion. Ils nous ont rendu des services inestimables. D'abord, Orthelon est alchimiste. Ses potions nous ont bien aidés... et surtout il y a le dirigeable.

La jeune bosmer acquiesça vigoureusement:

- Malgré les apparences, notre vaisseau volant est très silencieux. Il peut même voler de nuit. Au cours des derniers mois, nous avons effectués de nombreuses reconnaissances. Je doute que quelqu'un en sache plus sur les objectifs ennemis que mon oncle et moi.


Dans le salon chaleureux qui occupait l'avant de l'étrange vaisseau volant, Cirthile avait déroulé une carte de la région. On y discernait différents symboles que la jeune elfe expliqua. Artoria écoutait le visage impassible, acquiesçant par moment alors qu'elle mémorisait les positions des troupes de gobelins ou d'orques.

Cirthile posa alors un doigt sur un pont à l'ouest de Koeglin:

- Voici le premier obstacle pour l'armée de secours. Si vous voulez lever le siège de la ville, il faudra traverser le fleuve et les orques ont installé un campement sur le rive est. Le pont lui-même est barré par une barricade. Le pire est que les orques ont réunis de nombreux tonneaux de ce que je suppose être de la poix. Comme le pont est en bois, ils ont sans doute pour projet de le brûler plutôt que de permettre sa capture.

La bouche d'Artoria se plissa en signe de contrariété. D'instinct, ses yeux avaient suivis le cours de la rivière en amont, à la recherche d'un gué. Elle nota un épais trait noir griffonné au charbon et une inscription. Le roi de l'île de Bretagne posa un doigt sur le court texte:

- Damoiselle Cirthile, qu'est-ce que ceci ?

La Bosmer soupira:

- Un barrage...

Shiro se gratta la joue, étonné...

- Pardon ?

- Une retenue d'eau. En amont de la vallée, il y a un guet facile à emprunter en hiver. Cependant, les orques ont noyé la vallée qui est maintenant occupée par un lac artificiel.

- Donc pour que l'armée passe la rivière, nous devons soit prendre le pont avant qu'il ne soit détruit, soit détruire le barrage, dit Saber.

Elle s'adressait à Cirthile qui hocha la tête avec un visage sinistre. La Bosmer posa le doigt sur un carré noir, lui aussi à proximité de la rivière:

- Il y a un fort qui veille sur le barrage. Cela ne sera pas facile... vraiment pas.

Artoria ne montra rien, mais Shiro la connaissait assez pour noter que cette absence même d'émotion témoignait de son self-control. Et elle n'était aussi attentive à ne rien montrer de ses émotions que pour cacher de la colère... ou de l'inquiétude.

Saber avait de bonnes raisons d'être alarmée. Les orques ne se contentaient pas d'être plus nombreux que les Bretons. Ils étaient également plus grands, plus forts et formés au combat depuis l'enfance. Enfin, leurs armes et armures d'orichalques leurs donnaient un réel avantage sur celles, en acier, des humains.

Sur Terre, Shiro l'avait emmené voir un film américain où les héros se battaient à coup de sabres laser contre des robots (2). Les méchants étaient nombreux et bien armés... mais stupides et les héros battaient leur immense armée à cause d'une erreur risible.

Il était injuste que dans la réalité, les chefs d'immenses armées bien équipées et entrainées ne soient pas aussi abrutis que dans les films hollywoodiens.

Quelque soit celui qui dirigeait les orques dans la région, c'était un tacticien brillant. En offensive, il avait montré qu'il pouvait monter une attaque nécessitant planification et coordination. Pire, il avait parfaitement compris les enjeux stratégiques de l'affrontement, choisissant d'adopter une position défensive contre l'armée de secours. Pour cela, il avait fortifié une excellente position naturelle... Même si les Brétons triomphaient, ils seraient saignés à blanc et incapables de continuer vers Refuge.

Tout reposait à présent sur elle et ses amis, ils se trouvaient de l'autre côté de l'obstacle... mais encerclés par une autre armée ennemie qu'il fallait d'abord vaincre.

Artoria n'arrivait pas à se rappeler s'être trouvée dans une situation plus défavorable. Non... elle se trompait. Ses yeux s'étrécirent...

- Notre seule chance de gagner est que l'ennemi continue à attaquer Koeglin et que nous lui infligions une défaite écrasante.

Malgré sa supériorité, l'ennemi pouvait être battu... mais uniquement s'il continuait à attaquer Koeglin.

L'attaque d'hier avait beau être brillante, elle restait une erreur stratégique... Le chef ennemi n'avait pas besoin de prendre Koeglin pour gagner. Encerclé, le port ne servait à rien et ce serait un véritable suicide pour la garnison que de sortir affronter les gobelins dans une bataille rangée. Il suffisait donc au chef orque de rester les bras croisés à attendre pour que les Brétons perdent. Pourtant, il avait attaqué...

Les orques étaient puissants, les gobelins nombreux... mais les deux peuples étaient indisciplinés. De plus, le code de Malacath régissait la vie des orques. Or, ces lois divines exigeaient que le chef soit l'individu le plus fort et le plus courageux de la tribu.

Oui, le chef ennemi était obligé d'attaquer Koeglin. Parce que s'il restait passif, il y aurait des révoltes et des désertions dans son camp. Tandis que de jeunes têtes brûlées le défieraient en duel parce qu'ils pensaient qu'il s'amollissait.

Artoria Pendragon sourit, une main posée sur la hanche.

Qui aurait pensé que la culture guerrière des orques puisse représenter une faiblesse à exploiter?


La ville de Koeglin était entourée de mur de pierres sèches, assemblées sans mortier. Il ne s'agissait pas d'une muraille, mais d'une barrière d'octroi percée d'une seule porte qu'un milicien gardait. À l'approche du baron, l'homme s'empressa de soulever la barre qui bloquait les deux battants.

Pendant qu'il opérait, Mordane se retourna vers ses invités:

- Il y a quatre mois de cela, lorsque les premiers gobelins ont commencé à harceler ma ville, j'ai lancé un projet de fortification. La barrière entourant Koeglin n'a été conçue que pour arrêter des voleurs et des contrebandiers. C'est donc en avant de ce mur que j'ai édifié mon chef d'œuvre...

La voix du baron vibrait de fierté. Lorsque les portes tournèrent sur leur gonds, Artoria, Shiro et Estienne comprirent pourquoi.

Devant eux s'élevait une palissade, mais il ne s'agissait pas de la ligne de défense principale de la ville. Au delà, il y avait des miradors. Sur la droite, une vaste maison avait été transformée en fortin. Des miliciens en armure répétaient des exercices sous la conduite d'un sergent instructeur. On entendait plus loin le choc de marteaux sur l'enclume, les cris des sentinelles. Des patrouilles de garde circulaient entre les tentes d'un vaste campement, précédé de chevaux de frise et d'obstacles en bois.

Les yeux d'Artoria s'étrécirent:

- Les gardes du quai avaient parlé de la palissade... je m'attendais à quelque chose de bien moins impressionnant.

- Je prends ça pour un compliment, dame Pendragon. Suivez-moi.

Comme ils longeaient une zone de campement, le baron montra les tentes:

- Les mercenaires et les miliciens sont installés ici. Derrière vous pouvez voir les forges, elles produisent et réparent nos armes ainsi que les clous et ferrures nécessaires à l'entretien des défenses de la ville.

Un peu plus loin, ils dépassèrent un mangonneau entouré par ses artilleurs.

- Notre artillerie se limite à deux pièces, pour l'instant... une troisième catapulte est en construction.

Comme ils longeaient une palissade étayée par de nombreux arc-boutant, Shiro s'étonna de sa forme:

- Pourquoi ce rempart est-il concave ?

Mordane rit:

- Bonne question, il s'agit d'un piège. Il y a deux séries de palissades de ce type placées en quinconce entre le mur extérieur et la barrière d'octroi. Elles ont toutes la forme d'une coupe... À votre avis, Shiro Emiya que font les gobelins lorsqu'ils arrivent à percer le rempart extérieur ?

- Euh... ils se répandent dans le campement ?

Le baron acquiesça:

- Exact, en fonçant tout droit par le premier espace dégagé.

Comme ils arrivaient au bout de la palissade, là où l'arc de cercle était le plus proche du rempart extérieur, Mordane Hawkstone montra les deux imposants empilements de tronc d'arbres qui bloquaient la plus grande partie de l'espace. Leur sommet avait été aménagés en positions de tir accessibles par des échelles de ce côté, mais de l'autre - vers l'intérieur de la coupe- leurs flancs étaient couverts de pieux.

- Or, dès que les gobelins se répandent sur une section du chemin de ronde, les défenseurs la quittent pour la suivante. Enlevant derrière eux les planches qui forment un pont entre les deux sections. Les gobelins sont donc obligés de descendre les échelles. Là, ils se trouvent devant eux un espace dégagé, flanqué sur les deux côtés par un duo de plateformes de tirs. L'espace séparant chaque duo d'estrades étant occupé par des chevaux de frise placés là par les défenseurs en retraite. Choisissant ce qui semble le chemin le plus facile, les gobelins continuent donc tout droit...

Franchissant, l'étroit espace entre les plateformes de tirs (barricadés en cas d'intrusion dans le secteur), Mordane et ses invités arrivèrent à l'endroit où les gobelins avaient percé. De nombreux cadavres d'humanoïdes enchevêtrés jonchaient le sol... des corps calcinés.

- ... où ils se heurtent à la palissade en forme de coupe. Ils font alors demi-tour. Sauf que d'autres gobelins continuent à arriver derrière eux. Les gobelins qui se sont engouffrés dans le cul-de-sac et les nouveaux arrivants se gênent les uns les autres et s'agglutinent au milieu d'un vaste espace libre juste entre des plateformes de tir. Comme je vous l'ai dit tout à l'heure, Orthelon n'est pas seulement le propriétaire d'un vaisseau volant, il s'agit surtout d'un alchimiste. Il nous a fourni de nombreuses fioles d'huile de feu intense. Hier, lorsque les gobelins ont franchis le mur extérieur nous en avons lancées quelques unes dans la masse des combattants... ils ont rôti tout vif.

Shiro déglutit en imaginant les gobelins piégés dans la coupe et aspergés d'huile enflammée. La guerre était déjà une chose effroyable... mais le piège tendu par Mordane avait un côté impitoyable et cruel que le jeune homme ne pouvait accepter. L'esprit manipulateur du chef de la cité, un homme capable de prévoir les mouvements de ses ennemis puis d'utiliser cette connaissance avec une efficacité terrifiante, témoignait d'une forme de génie. Le jeune Japonais était partagé entre le dégoût et la fascination pour le créateur de ce piège.

Le baron haussa les épaules, semblant comprendre ce que ressentait Shiro:

- Mon ami, on ne fait pas la guerre avec des bons sentiments. Je n'ai pas déclenché ce conflit. Je ne suis pas l'agresseur et je défends cette ville et les civils qui l'habitent avec des moyens dérisoires. Je n'ai donc aucun scrupule à compenser mon infériorité numérique par ce genre de stratagèmes.

Artoria, qui connaissait bien son amoureux, ne le laissa pas argumenter avec Mordane, choisissant de prendre la parole pour monopoliser l'attention du baron:

- Pourriez-vous nous montrer le rempart extérieur, monseigneur ?

- Avec joie. Dirigeons-nous vers la brèche créée par les gobelins, vous pourrez vous faire une idée de sa construction.

Saber était très intriguée par la première ligne de défense de Koeglin. Le mur n'était pas une simple palissade droite... mais une épaisse muraille au tracé compliqué.

- Le rempart est ce que l'on appelle une muraille de bois.

Mordane désigna la brèche. Entre les troncs de bois brisés on voyait s'écouler de la terre :

- Il s'agit de deux palissades tenant en sandwich un blocage. La charpente flexible du bois et la terre absorbent les vibrations. Cela en fait donc un obstacle très résistant aux armes de siège tel que catapultes et béliers. Au début, j'avais recouvert l'extérieur de boue humide pour éviter que l'ennemi puisse incendier le rempart. Mais avec le froid qui s'est installé, j'ai simplement versé de l'eau. En gelant elle a recouvert la palissade d'une couche de glace. Le mur est élevé sur une butte où sont plantés des pieux acérés, le tout précédé d'un fossé.

- Pourquoi le tracé est aussi étrange, baron ?

- En fait, les sections de remparts en forme de U alternent avec des sections en forme de V inversés. Cela a deux avantages : d'abord, l'ennemi n'a face à lui que de courtes sections droites qu'ils peuvent viser avec leurs catapultes. Ensuite, quelque soit l'endroit où ils attaquent, ils sont soumis aux tirs croisés de nos archers.

Artoria secoua la tête, impressionnée par l'ouvrage défensif élevé par le baron. Les orques avaient commis une erreur irréparable en différant aussi longtemps toute attaque sérieuse sur Koeglin. Mordane Hawkstone avait à présent une position pratiquement inexpugnable.


Il était déjà midi passé - comme le signala le tonnerre grondant dans l'estomac de Saber- lorsqu'ils revinrent vers le port.

L'inspection de Koeglin avait été fertile en découvertes qui nécessitaient un peu de temps pour être assimilées. La petite cité portuaire avait été transformée par les aléas du destin en une position stratégique. Son sort influerait lourdement sur le cours de la guerre.

Contrairement à Saber, Shiro avait des pensées bien plus terre à terre. À peine rentré dans la maison réquisitionnée pour leur servir de logis, il avait commencé à s'affairer aux fourneaux. En temps normal, le Roi des Chevaliers ne se serait plus tenue d'impatience. Néanmoins, même si les repas préparés par le jeune Japonais restaient bien supérieur à l'ordinaire des soldats, il était limité par l'approvisionnement.

L'intendance de l'armée ne fournissait que des légumineuses comme des lentilles ou des pois cassés, des biscuits, du pain noir, des fruits séchés, du fromage, des saucisses sèches et de la soupe. Même pour un cuisinier talentueux comme Shiro, avec des aliments aussi peu variés il était difficile de faire un festin... même en comptant sur sa réserve personnelle d'épices.

Faisant du thé, grâce à la bouilloire restée au chaud sur le poêle, Artoria rejoignit Rin et Merlin. Contrairement à Gonderic de Bel-Amant qui était resté au port pour diriger les soldats en leur absence, les deux jeteurs de sorts n'avaient pas de responsabilité dans l'armée de Vérandia.

Ils devaient avoir passé toute la matinée ensemble et Artoria admettait être curieuse de savoir ce qu'ils avaient fait.

Comme elle apportait le thé, Saber en profita pour regarder son mentor. Il ne semblait pas avoir été grièvement blessé. Quant à son amie, elle n'était pas transformée en crapaud... Le pire avait été évité.

- Alors, Rin as-tu passé une matinée agréable?

De manière surprenante Rin rougit et détourna le regard. Artoria s'en amusa discrètement. Le "démon rouge" était étonnement sans malice. Si quelque chose l'embarrassait, elle était incapable de le cacher.

Merlin au contraire...

- Nous avons passé la matinée à parler de toi. Je lui ai relaté tout ce que j'ai pu me rappeler de ton enfance. Tu étais tellement adorable quand tu racontais à Ertor qu'un jour tu serrais le plus grand des chevaliers. Tu avais quoi... six ans? Tu courrais après les cochons armée d'une épée en bois. Tu ne peux pas savoir quelle force de caractère il m'a fallu pour ne pas raconter toutes ces histoires aux Chevaliers de la Table Ronde. Bon, cela aurait provoqué la fin de Camelot parce que plus personnes n'aurais pris le Roi Arthur au sérieux... donc, j'ai tenu bon. Heureusement, j'ai enfin rencontré quelqu'un auquel je pouvais tout raconter.

Traduction: tous les moments les plus embarrassants de son existence...

- Merlin ?

- Oui, mon roi?

- Cela fait des années que je voulais te le dire.

- Oui, mon roi ?

- Je te déteste.

- Moi aussi je t'aime, Artoria.

Saber se força à ne pas regarder en direction de Rin. Mais elle devait sans doute être rouge comme une tomate. Changeons de sujet...

- J'aimerais surtout savoir comment tu te trouves ici? Aux dernières nouvelles Viviane t'a emprisonné dans une tour en Avalon.

Le Magicien des Fleurs se frotta le menton:

- Oh, la réponse est simple.

Artoria attendit... encore... puis soupira:

- D'accord, tu veux que je te pose la question... bien... si la réponse est simple aurais-tu s'il te plait et si cela ne te dérange pas, l'obligeance de répondre à la question.

Rin regarda Saber avec surprise tandis que le magicien s'inclinait un peu trop profondément :

- Votre Majesté le demande si poliment, comment pourrais-je refuser? Et bien comme je le disais, la réponse est simple... Je ne suis pas ici.

Il y eut un blanc dans la conversation Rin et Artoria regardait Merlin comme s'il venait soudain de lui pousser un second nez.

- Tu n'es... commença Saber

- Vous n'êtes... débuta Tohsaka

-... pas là? Terminèrent-elles simultanément.

Le Magicien des Fleurs approuva d'un vigoureux mouvement du menton:

- Oui, oui, je ne suis pas là. Vous voyez, un sortilège aussi simple qu'élégant me maintiens prisonnier: "Seul un individu au cœur pur peut sortir du Jardin d'Avalon". Qu'est-ce que vous pouvez faire contre un tel sortilège quant vous êtes un demi-incube? La réponse est... rien. Donc, je suis toujours prisonnier en Avalon et je ne pourrais jamais m'échapper.

Rin Tohsaka secoua la tête en murmurant quelque chose d'incompréhensible. Puis elle jeta un coup d'œil apitoyé à Artoria:

- Comment tu as fait pour ne pas devenir folle, après des années passé avec lui? Je l'ai rencontré hier et j'ai déjà envie de le tuer...

- Il s'agit probablement du sentiment le mieux partagé en Bretagne. Cependant, si Merlin dit qu'il n'est pas devant nous, il s'agit probablement de la vérité. Il n'est pas du genre à mentir ouvertement.

Le Roi des Chevaliers considéra son ancien mentor pendant quelques secondes et hocha la tête:

- Alors comment fais-tu pour paraître être devant nous, Merlin ? Tu es un Servant. J'ai participé à deux Guerres du Graal, je reconnais cette sensation d'être devant quelqu'un dont le corps est fait de prana. Sauf que tu es vivant... et d'après ce que tu viens de dire toujours prisonnier du Jardin d'Avalon.

Rin sursauta et se frotta le menton, d'un air songeur :

- Je n'en reviens pas que cela m'ait échappé. Le corps de Merlin est prisonnier d'Avalon... mais il a réussi à libérer son esprit et à se créer un corps de Servant pour l'héberger.

Artoria sourit :

- Un effet habituel de Merlin, il irrite tellement les gens que même les plus intelligents n'arrivent plus à réfléchir correctement. Contrairement à toi, j'ai une longue habitude, et je ne suis plus aussi touchée.

Le conseiller du Roi Arthur regarda Artoria puis Rin avant de sourire :

- Permettez-moi de vous félicitez, vous avez parfaitement résumé la situation. J'ai essayé pendant des siècles de trouver une manière de sortir du Jardin d'Avalon. J'avais heureusement tout le temps du monde pour réfléchir sur ce problème. J'ai rapidement découvert que ma prison ne m'empêchait pas d'utiliser ma capacité à entrer dans les rêves des autres. Mon esprit pouvait donc sortir. J'ai donc étudié une compétence normalement accessible qu'aux Bêtes de l'apocalypse... Independent Manifestation. Il s'agit d'une version plus puissante de la compétence des servants de classe Archer Independent Action. Elle permet à un être de se manifester de manière indépendante, sans avoir besoin d'un Master ou même de dépenser de l'énergie pour se matérialiser. Comme je la maîtrise au rang A, elle permet à cette forme manifestée d'être immunisée à la magie temporelle et à tous les sortilèges provoquant une mort subite... après tout, je ne suis pas vraiment là donc on ne peut pas vraiment m'affecter de cette manière.

Comme un mauvais tragédien, Merlin porta la main à son front d'une manière affectée:

- Et si jamais le pauvre Merlin... par quelque épouvantable tour du destin... venait à mourir, et bien...

Il tira la langue:

- Je me réveillerais dans ma tour. Il me faudra peut-être quelques jours ou quelques mois pour me manifester à nouveau... mais je reviendrais.

Rin avait pâli. Les bras croisés, elle réfléchissait furieusement:

- Non seulement son humour est insupportable, mais je ne peux même pas l'assassiner pour le faire taire. C'est épouvantable... Un vrai scénario de film d'horreur! Le genre où l'héroïne est poursuivie par un horrible monstre qui revient à chaque fois que l'on pense s'en être débarrassé.

Merlin sembla légèrement perturbé par l'agressivité de Tohsaka...


(1) Les Elfes des Bois (Bosmer) de Tamriel ont parfois des bois de cerf.

(2) Oui Shiro a bien emmené Saber voir "Star War épisode 1 : La Menace Fantôme"...