Note de l'Auteur: Je lis tous les messages que les lecteurs m'envoient, y compris les Messages Privés. Si je n'y réponds pas toujours c'est que je n'ai pas toujours le temps. Pour donner quelques réponses générales, j'ai donné beaucoup de renseignements dans le chapitre "spécial". La plupart des autres questions ne recevront pas de réponse... parce que cela reviendrait à dévoiler des éléments importants de l'histoire. Je me sens aussi assez agacé par les remarques de certains lecteurs qui me reprochent pratiquement de faire agir les personnages de Fate Stay Night comme... et bien eux mêmes. Oui, Shiro agit comme Shiro. Et alors? M'est avis que si j'avais fait agir Shiro ou Rin différemment, j'aurais reçu autant de critiques et celles-ci seraient sans doute venues des mêmes personnes.


Le début de la fin...


6 Clairciel 3E 419, Haltevoie, Royaume de Ménévie

Pas un seul rayon de soleil ne venait effleurer Haltevoie.

Un suaire d'un gris de fumée cachait le ciel. Une hydre tentaculaire nourrie par les flammes d'un millier de brasiers. La capitale du royaume de Ménévie s'étalait dans un chaos de ruines. Les bâtiments autrefois fièrement dressés étaient désolés. Les rues et les places se couvraient maintenant de décombres.

Même à distance, les murailles résonnaient de grondements sourds, transformées par le pilonnage en gigantesques caissons de résonances. Broum, broum, le fracas se répercutait de place en place. Il investissait la chair, coulait dans les veines, s'infiltrait dans les os, envahissait les rêves et la mémoire devenant aussi intime au corps que l'était le battement du cœur.

Une tour d'observation de la troisième muraille servait de Q.G. à Valendil Ceberhas. Depuis ses hourds, le général impérial contemplait spectacle encore plus terrifiant que le fracas des projectiles. La plaine et les collines proches étaient couvertes d'uniformes noirs ou rouges qui convergeaient vers les tranchées d'investissement.

"Attention !"

Leontius saisit son général par l'épaule et lui montra un trébuchet ennemi. L'avertissement venait trop tard. Le bras de la machine de guerre venait de se détendre. En un instant la boule de feu grossit démesurément, laissant une trace ignée sur son passage. Heureusement, le boutefeu rata la tour de quelques mètres pour s'écraser au milieu des rues proches. Au point d'impact, une nouvelle colonne de fumée empuantit l'atmosphère, témoignage de la naissance d'un énième foyer d'incendie.

Ceberhas frissonna, conscient de la dangerosité de la situation. Tourné vers la plate-forme de tir du Couillard (1), il interpella les servants, portant le tabard orné de trois roses jaunes du royaume de Ménévie dans leur langue, leur ordonnant de détruire le lance-pierre ennemi avant qu'il ne fasse davantage de dégâts.

Les miliciens brétons avaient identifié le danger et s'activaient déjà. Avant que les assiégeants ne puissent rectifier le tir, un bloc de roc s'écrasait sur leur machine, la pulvérisant complètement.

Satisfait, Valendil revint à la scène préoccupante qui se déroulait à quelques encablures. Trois gigantesques tours d'assauts de cinq étages avaient franchi une section du fossé comblée par les sapeurs orques. La première s'approchait déjà d'un pan de muraille affaiblis par les bombardements. Des boulets avaient disloqué les protections de bois et écrêtées les parapets, privant les défenseurs de tout abri.

Pourtant un héros veillait sur la ville. Sans lui, elle serait tombée depuis longtemps.


Une silhouette vêtue d'une armure de cuir noir, enveloppée dans un manteau écarlate sauta sur un des murs écrété. Le vent souleva son capuchon, révélant son visage... Beaucoup de femme se pâmaient sur le passage de l'impressionnant guerrier. La peau bistrée, il avait les yeux argentés et les cheveux blancs. Sa soudaine apparition provoqua un mouvement de panique parmi les archers gobelins chargés de tenir les assiégés à l'écart. Eux-aussi le reconnaissaient... mais ils étaient nettement moins enthousiastes que les jeunes filles d'Haltevoie.

Sans doute se seraient-ils enfuis sans la présence d'Orques en armure d'orichalque. Passant dans les rangs des gobelins, à grands coups de fouets, hurlant des menaces, les gardes-chiourmes forcèrent les archers à encocher leurs arcs et tirer leurs flèches vers la silhouette debout sur les murs ruinés.

Archer eu un sourire caustique et leva la main:

"Rho Aias!"

Une clarté rouge rayonnant autour d'un cœur blanc, centrée sur sa paume, illumina les remparts. Soudain, l'éclat fut remplacé par une étonnante fleur à cinq pétales qui éclot devant la main de l'Archer de la Cinquième Guerre du Graal de Fuyuki.

Le bouclier légendaire d'Aias le Grand était une Conceptual Weapon offrant une défense absolue devant toute arme lancée. Évidemment, la version Tracée par Archer n'égalait pas l'original mais...

En voyant les nuées de flèches gobelines venir se briser sur l'égide translucide, on comprenait l'arrogance du Servant réincarné. Même un millier d'archers ne pourrait le blesser.

À l'abri de Rho Aias, Archer traça son grand arc noir. Puis l'ex-Servant tendit l'autre main... une légère contraction de son visage et apparut une étrange épée. Sa lame n'était pas plate. Elle ressemblait à un tire-bouchon.

La posant sur son arc, il tendit la corde et... l'épée s'allongea, s'amincit... se transformant en une étrange flèche enveloppée d'une lueur rouge de plus en plus intense.

Dissolvant son bouclier, Archer relâcha la corde de son arc en criant le nom du Noble Phantasm qu'il venait de tirer d'Unlimited Bladework:

"Caladbolg!"

La légendaire épée du roi Fergus - transformée en flèche- franchit le mur du son dans un "bang" assourdissant... ne laissant pas un instant aux gobelins pour se préparer à l'arrivée du Broken Phantasm. L'épée-flèche se désintégra en touchant une des tours mobiles. Aussitôt une éblouissante lumière blanche déferla sur le champ de bataille, privant brièvement tout le monde de vue. Un instant plus tard, la violente explosion priva de même les spectateurs de l'ouïe.

Lorsque les sens des défenseurs revinrent, ils ne purent que découvrir un paysage ravagé. Les tranchées d'assaut des gobelins, leurs avant-postes, même les tours de siège avaient disparus. Le feu brûlait à plusieurs centaines de mètres à la ronde, centré sur un grand cratère.


Malheureusement, l'assaut était général. En des dizaines d'autres points des tours de siège avançaient des murs d'Haltevoie. Archer ne pouvait être partout et les défenseurs, épuisés et leurs rangs éclaircis par huit mois de siège, n'avaient plus la force de résister à pareil assaut.

Certains beffrois roulants furent incendié ou détruits... plus encore parvinrent jusqu'aux fortifications. Lorsque le premier pont-levis s'abattit sur le deuxième rempart, on entendit un formidable cri sortir de la gorge d'une nuée de Gobelins. Montant à l'assaut, ils se répandirent sur le chemin de ronde.

"Maintenant!"

Le légat Trebonius venait de brandir son glaive pour désigner les assaillants qu'il surplombait depuis le troisième rempart. Les archers impériaux qu'il commandait, portant des cottes de maille et de légers casques de fer, lâchèrent une volée de flèches qui ouvrit une trouée béante dans les rangs des Gobelins. Touchés par les traits mortels, les humanoïdes battaient des bras et basculaient dans le vide. Leurs cris de terreur et de douleur firent hésiter les premiers rangs mais derrière eux, d'autres les remplaçaient.

Aux portes des tours, les Gobelins butèrent sur une phalange de lanciers impériaux. Les guerriers humanoïdes vomirent des insultes et foncèrent en avant, décidés à emporter l'obstacle par un assaut brutal. Cependant, la violence était insuffisante groupés en tortue, les impériaux formaient une forteresse remparée par leurs boucliers en forme de tuile et hérissé de pointes de lance. Alors que les Impériaux empilaient les cadavres devant leurs lignes, les archers disposés sur le troisième rempart décimaient les arrières ennemis. La détermination des Peaux-Vertes en fut ébranlée. Malgré tout, le danger n'était pas encore écarté. D'autres tours mobiles s'approchaient des murailles.

Les défenseurs tirèrent plusieurs volées de flèches enflammées pour essayer de les incendier. Hélas, l'ennemi avait anticipé. Les tours étaient couvertes de peaux fraîches que l'on avait enduites de vinaigre puis recouvertes de terre.

Voyant arriver une nouvelle tour d'assaut, le légat Trebonius déglutit. Dans ce genre de situation désespérée, le feu grégeois accomplissait des miracles. C'était une arme effroyable, un liquide meurtrier qui s'enflammait au moindre choc et continuait à brûler même sur l'eau. On utilisait divers moyens pour le projeter sur l'ennemi, depuis des fusées stridentes et indociles, jusqu'à des lance-flammes tubulaires. Ces derniers étaient des engins de mort très instables et connus pour exploser. Un réservoir contenant un mélange de pétrole très fluide et de résine de cèdre était pompé jusqu'à un tube de bronze protégé par un bouclier.

Soudain, on entendit un grondement formidable. Jaillie d'une tour, une boule de feu suivie d'une traînée ignée longue d'une lance s'abattit avec violence le beffroi roulant. De l'huile enflammée se répandit partout, communiquant l'incendie aux structures de planches. L'horreur saisit l'équipage. L'engin menacé par le feu, ils sautaient dans le vide au milieu d'atroces hurlements.

La vision de leurs camarades transformés en torches vivantes glaça les gobelins qui avaient pris pieds sur les murailles. Ils se débandèrent sans demander leurs restes. Même les régiments de réserves perdirent tout courage. Battre en retraite leur sembla soudain plus sain que de monter à l'assaut de cet enfer.

Un formidable hourra traversa le chemin de ronde. Partout où portait le regard, l'ennemi reculait.


" Votre excellence?!"

Valendil abandonna son poste d'observation pour se tourner vers l'homme qui venait de l'appeler. C'était un chevalier de l'ordre de la Rose en armure de plate et heaume armet. Un genou à terre, il attendait que le général elfe lui fasse signe de s'exprimer.

"Qu'y a-t-il ?"

"Je reviens de la tour soixante-sept, excellence. Notre situation y est des plus précaires. L'ennemi a réussit à amener un bélier juste au pied des murailles."

"Un bélier ?" demanda le général impérial.

Le chevalier acquiesça:

"Oui, excellence. Il est gigantesque et actionné par des ogres.

"Avez-vous essayé de l'incendier ?"

D'un geste l'Aldmer montra les tours qui continuaient à flamber. Mais le chevalier se contenta d'un signe de tête affirmatif:

"Le feu n'a pas pris." Il hésita… « En fait les flammes se sont brisés sur une sorte de… mur invisible. »

Valendil sursauta. Un instant, il envisagea de demander au Bréton de répéter ce qu'il venait de dire. Cependant, l'expression tendue du chevalier ne l'informait que trop bien de la réalité de l'information.

"Un mage?"

"C'est aussi ce que j'ai pensé, votre excellence."

Valendil mit la main sur l'épaule du préfet qui dirigeait le nettoyage des dernières poches de résistance ennemie:

"Leontius!"

L'officier se retourna:

"Oui ?"

"Trouve-moi un des mages de la guilde. J'ai besoins d'eux à la tour soixante-sept."

"Où voulez-vous que j'en trouve ?"

" Demandez au roi Eadwyre, ce sont ses mages, après tout, il doit bien savoir les trouver."

Leontius allait obtempérer, mais son général le rappela.

"Il me faut aussi des renforts."

L'air dubitatif de son officier en second frappa Valendil.

"Un problème ?"

"Non des moindres," ironisa Leontius, "quels renforts ? Même les femmes et les enfants sont mobilisés pour combattre les incendies."

Le préfet conduisit son chef vers une section de la tour qui dominait la place utilisée pour le rassemblement des troupes de réserves. À part la compagnie de cavalerie chargée de défendre le général et quelques débris d'unités en triste état, il ne restait plus personne.

"Nous sommes déjà engagé jusqu'aux limites de la rupture."

"Dans ce cas, j'y vais seul. Contente-toi de trouver un mage."

Faisant signe à au chevalier de la Rose de lui ouvrir la voie, Valendil descendit l'escalier sur ses talons. Seule une petite poignée de ses soldats les suivait.


Arrivé aux créneaux, la petite troupe traversa les rangs des archers pour rejoindre le segment de muraille qui dominait celui qu'attaquait le bélier. Depuis la tour, on ne pouvait pas voir les sapeurs ennemis, trop proches du second rempart. Mais les soldats installés sur le chemin de ronde étaient clairement visibles. A leurs casques Gorodets (2) Valendil reconnut des Gardes d'Haltevoie, une unité d'élite. Ils avaient organisé une chaîne humaine pour jeter pierres et boulets par les mâchicoulis. D'autres rechargeaient les arbalètes des tireurs dissimulés par les hourds.

Ce coin de fortification avait beaucoup souffert. L'une des tours qui encadraient le rempart avait perdu ses deux derniers étages. Le chemin de ronde s'était en parti effondré. La brèche avait trois mètres de large et autant de haut. À ses pieds, du côté intérieur, civils et militaires s'activaient. Un échafaudage avait été levé pour permettre aux ouvriers de réparer les dégâts. Aidés par des poulies, ils hissaient des blocs de pierre et évacuaient les gravats.

Carriers, terrassiers et gâcheurs de mortier avaient un travail des plus ingrats. Ce qu'ils reconstruisaient, l'ennemi s'acharnait à le détruire.

" Général Ceberhas?"

Observant la situation, Valendil n'avait pas attendu que l'on s'approchait de lui. Il se retourna:

"C'est moi, à qui ai-je l'honneur ?"

Le Bréton qui s'avançait sourit. Malgré le bandage ensanglanté serrant son front, l'homme paraissait en de bonnes disposions. L'Elfe serra la main qu'il lui tendait.

"Je suis l'officier commandant ce secteur. Je vous remercie d'être venu si vite. Toutefois je crois qu'en définitive votre aide nous sera inutile. Désolé de vous avoir dérangé."

"Vous l'avez tué ?"

"Le sorcier ? À force, oui. Nous lui avons lancé des mines. J'ai bon espoir de pouvoir maintenant détruire… "

Un cri venant de la seconde ligne de rempart lui coupa la parole. Tous les yeux se tournèrent vers la tour intacte. Un homme avait ouvert la fenêtre de l'échauguette:

"L'ennemi se replie ! "

Un concert d'acclamation salua la nouvelle. Sur le rempart proche, les gardes d'Haltevoie s'embrassaient, heureux du dénouement…

Sans transition, Valendil se retrouva au sol alors que des pierres de toutes tailles bombardaient la le chemin de ronde au milieu des poussières et des fumées. Une formidable détonation faisait encore tinter ses oreilles…

Péniblement redressé, le général impérial s'immobilisa pour regarder les murailles démantelées. Son esprit peinant à comprendre ce qu'il voyait. Comme par un fantastique glissement de terrain, plus de six mètres de fortification s'étaient effondrés en avant. La pente et le fossé s'étaient transformés en un chaos de rocs brisés.

Une sape…

Les béliers n'avaient fait que dissimuler la pose d'une mine dans une brèche de la muraille !

Ceberhas se secoua, tentant d'échapper à la stupéfaction horrifiée qui le clouait sur place. De toute part s'élevait le son des trompettes et des clairons. Les bataillons qui se terraient dans les tranchées brandirent leurs étendards pour se ruer vers la brèche. Beaucoup portaient avec eux des échelles de siège. À leur vue un déclic se fit dans l'esprit du général aldmer.

Secouant les soldats et les officiers qui se relevaient, Valendil pointa son épée vers les rangs des Orques en armure:

"Ouvrez le feu ! Vite ! Tous les hommes valides sur les remparts !"

Lentement la torpeur se dissipait parmi les assiégés. Un couillard, puis deux, des archers, des arbalétriers, commencèrent à tirer. Bientôt un feu d'enfer se concentra sur les assaillants, décimant leurs rangs. Mais d'autres bataillons, beaucoup d'autres bataillons, montaient en première ligne.

Venu d'autres sections du rempart, les renforts affluaient sur les remaprts. Lorsque les premières échelles s'appuyèrent sur les murs, hallebardes, épées et projectiles divers accueillirent les nouveaux arrivants.


15 Clairciel 3E 419, Haltevoie, Royaume de Ménévie

Le vent soufflait comme une âme en peine et charriait la puanteur de la putréfaction, l'humidité de la pluie et l'odeur du bois brûlé.

Un crachin dérivait au-dessus de la mer, il pleuvait, rappelant que le printemps avait commencé.

Haltevoie se refermait dans un silence tendu. Des cadavres pourrissaient dans les fossés et le long des murailles en ruine, des milliers et des milliers de corps. La mort les avait rendus tous semblables, égaux dans la fraternité ultime. Les unités et les ennemis de la veille se mélangeaient au milieu des épaves des machines de siège. Ici, une tour d'assaut fumait encore, plus loin c'était la carcasse démantibulée d'une casemate sur roue.

Le temps, immobile, planait sur le champ de bataille.

Sur les remparts, les soldats s'efforçaient à prendre encore un peu de repos. Ils ne quittaient plus leurs postes, ni leurs armures maintenant. Ils sommeillaient là, sans lâcher leurs armes. Par instant on en voyait un soldat bouger ou tousser, mais l'activité était comme engluée dans une inertie anxieuse.

Deux officiers brétons, dépenaillés, les yeux fiévreux au-dessus d'une barbe de trois jours étaient accoudés aux hourds. L'un d'eux tenait une longue-vue pointée vers le camp ennemi.

"Quelle est cette rumeur ?"

Des chants et de la musique parvenaient faiblement jusqu'aux murailles, assourdis par la distance.

" Les chamanes des tribus remotivent les troupes. Apprécie leurs hymnes, mon vieux. Lorsqu'ils cesseront, l'assaut commencera."

Il n'avait pas besoins de dire que ce serait le dernier. Le précédent assaut général, dix jours plus tôt, avait permis la prise du second rempart. Depuis, les assiégeants n'avaient cessé de bombarder et d'attaquer les positions fortifiées de la troisième ligne. La garnison était au bout du rouleau après plusieurs semaines de combat ininterrompu. A contrario, les Orques avaient institué un roulement qui leur permettait d'avoir toujours des troupes fraîches en première ligne.


Dans le camp de l'armée d'Orsinium régnait une activité de ruche en pleine effervescence. Les artilleurs s'affairaient autour de leurs pièces, graissant les mécanismes, empilant les boulets. Les tranchées étaient combles. Gobelins et Orques vérifiaient une dernière fois leurs armes. Plus loin, hors de portée des Couillards de la garnison, des bataillons se formaient en carrés. D'autres arrivaient encore de l'arrière en de longues colonnes. D'aussi loin que porte le regard, les troupes convergeaient. Plus d'une centaine de milliers de combattants.

Au centre de se désordre organisé, il y avait un noyau de foule qui ne bougeait pas.

Des chamanes affublés de masques monstrueux dansaient en pleine extase. Ils jouaient de flutes, de cornemuses, de sistres et de tambours en chantant d'atroces mélopées. Sur une estrade, trois danseuses Orques s'étaient lancées dans une chorégraphie guerrière. Altières et barbares, elles étaient nues, couvertes de sueurs par leurs joutes endiablées. Leurs cimeterres se heurtaient sans cesse au milieu des cris des soldats contaminés par leur ivresse belliqueuse.

Au-dessus d'elles siégeait Agraggush, le chef de guerre Orque, entouré de soldats de sa garde personnelle. Comme à son habitude, il portait son étrange armure de plaque d'un noir profond, traversé de veines rouges qui luisait d'un feu malfaisant. Des pointes et des lames apparaissaient sur toute la surface de métal, lui donnant une apparence affreuse... Il s'agissait d'une armure daedrique forgée en mélangeant du sang d'un daedra - un démon d'Oblivion- à de l'ébonite en fusion.

Tout autour d' Agraggush, on avait amoncelé des reliques arrachées aux défenseurs d'Haltevoie. Des empilements de têtes coupées, de heaumes armets, de morions, de gantelets. Des drapeaux d'unités couvraient le sol. Il y avait même une splendide oriflamme polychrome pendue à l'envers. On y reconaissait l'étalon blanc qui avait été l'emblème du prince Pélage (3).

Jugeant que ses troupes avaient atteint l'apogée de l'excitation, Morgil leva la main pour réclamer le silence. Redressé de toute sa taille, il brandit son épée vers les murailles ruinées. Son discours ne fut qu'un cri de haine et de dégoût envers les assiégés :

"La vermine à la peau pâle et molle se terre derrière les murs de poussière de son repaire. Elle n'ose pas nous affronter en face. Mais l'heure est venue de notre triomphe. D'un souffle nous abattrons leurs remparts. Nous les renverserons comme un jeu de construction pour les enfants. Notre colère emplira le ciel et terrifiera les lâches embusqués dans leurs tanières. Nous déchirerons leurs armures d'acier pour arracher leurs entrailles puantes. Leurs bêlements stupides et leurs prières vaines ne seront plus entendus. Leurs enfants grandiront en les oubliant. Leurs compagnes seront nos esclaves. Et leurs présences impures ne souilleront plus notre pays !

Un formidable hurlement d'enthousiasme souleva le rassemblement.

Agraggush souriait en lui-même, méprisant autant ces imbéciles crédules que ses ennemis. La folie faisait briller les yeux de l'Orque. Dans l'attente du carnage, son cœur battait sourdement. Sa patience et ses longues années d'intrigues porteraient bientôt leurs fruits. Même le roi Gorthwog serait obligé de reconnaître sa puissance et son autorité. Ensuite, qui sait ? Tous les espoirs étaient permis…


Le palais des rois de Ménévie était un impressionnant manoir aux murs de pierre jaune et au toit de tuiles rouges. Le bâtiment central avait trois étages et était chargé de tourelles, les deux ailes n'avaient qu'un étage.

On accédait au bâtiment en traversant un jardin à la française où les statues de dieux voisinaient avec des bancs des arbres venus de pays lointains. La porte du palais s'ouvrait après une galerie en colonnades accessible par un double escalier monumental.

Au-delà, s'étendait un vaste hall d'entrée. Il était pavé de marbre et deux grandes fontaines ornées de statues le décoraient.

D'habitude, l'endroit offrait une vision sereine et majestueuse aux visiteurs. Mais le vestibule avait été transformé en hôpital de campagne. Sans un regard, Archer traversa des rangées de litières précaires. Des hommes couverts de linges sanglants déliraient ou gémissaient. Les soigneurs débordés allaient de l'un à l'autre, essayant d'apporter un peu de réconfort aux pauvres éclopés. Par malheur, ils manquaient de tout. Sans laudanum ni pavot, les aides-soignants ne pouvaient plus grand chose pour soulager les douleurs. Les plaies s'infectaient car il ne restait plus de térébenthine et que l'huile faisait défaut.

D'autres infirmiers portaient des brancards depuis les pièces voisines. Exténués, ils titubaient sous le poids qu'ils transportaient. Les chirurgiens ne valaient guère mieux. Les blouses tâchées de sang, le regard vide, ils se restauraient ou dormaient au milieu de leurs patients.

Même après des siècles, Archer ne pouvait contenir la rage impuissante qu'il ressentait à la vue de temps de souffrance. Il avait œuvré sa vie entière à sauver des malheureux. Il s'était dévoué sans rien demander et n'avait reçu en réponse que trahison.

Mort, l'homme qui se faissait appeler "Archer", avait servi Alaya. Pour cette entité, il avait tué toutes les personnes qui représentaient un danger pour l'humanité... mais jamais, jamais, il n'avait vu de fin à la misère, à la souffrance.

Cela avait transformé le jeune imbécile qu'il avait été en un cynique au sourire sarcastique.

Ce qu'il avait vécu depuis son arrivée sur Nirn ne l'avait guère aidé à changer son point de vue sur le monde. Il n'était pas besoin qu'on lui explique que les Masters et les Servants de la Guerre du Graal n'avaient pas apporté la paix en ce monde... et la guerre actuelle était de leur faute.

Ou plutôt de SA faute... puisque lui aussi s'appelait "Shiro Emiya". Archer se sentait furieux envers son autre lui-même et son vœu maladroit. Secouant la tête, le héros Emiya inspira puis expira. Il lui fallait garder l'esprit clair. Il était venu parler à quelqu'un de très buté... probablement un défaut de famille. Un sourire furtif apparut sur ces lèvres. Ces deux filles le rendaient fou... pourtant...

Pressant le pas, Archer franchit la lourde porte de bronze gardée par deux chevaliers de la rose appuyés sur leurs épées. À sa manière, le spectacle qui s'offrit à ses yeux était aussi pitoyable que l'hôpital de fortune. Les bombardements et les incendies avaient chassé de nombreuses personnes de leurs demeures. À l'origine, quelques pièces du palais leur avaient été allouées. Mais les gardes, débordés, les avaient laissés se répandre dans les couloirs. Des familles entières patientaient là. Assis à même le sol, ils ne parlaient presque pas, ne pleuraient plus, sans une plainte ils passaient les journées à regarder le mur face à eux. Les enfants insouciants qui jouaient dans les caniveaux n'existaient plus. Huit mois de guerre avaient suffit à en faire de trop jeunes adultes.

Arrivé en haut d'un escalier, Archer alla frapper à une porte encadrée par deux Gardes d'Haltevoie. Un clair soprano répondit, la voix d'une très jeune femme... d'une adolescente:

"Entrez"

Sakura Tohsaka était en train d'écrire, assise derrière sa table de travail. La jeune fille aux longs cheveux- ornés d'un ruban rouge au-dessus de l'oreille- et ses yeux avaient la couleur des pétales du cerisier du Japon (4). Vêtue d'une simple robe rose, elle était ravissante... surtout si on aimait les femmes avec une belle poitrine ronde.

Elle eut un sourire timide à son entrée:

"Oh, Archer-san."

Une lampe à huile éclairait la scène d'une clarté jaunâtre. La lumière naturelle n'entrait plus par les deux hautes fenêtres percées dans le mur de droite. Des planches avaient hâtivement été clouées pour les fermer après qu'un boulet avait fait voler en éclat. Quelques morceaux de verres sur le sol rappelaient encore l'accident.

Avançant avec raideur, Archer se demanda comment aborder le problème. Le mieux était d'aller au plus simple.

" Sakura-chan, j'ai promis à ta sœur de te protéger jusqu'à son retour. Sauf qu'Haltevoie tombera au prochain assaut et qu'il est imminent. Je crois qu'il est temps de partir...

Nerveuse, Sakura se leva après avoir saisi quelques papiers sur sa table et s'inclina pour saluer en passant devant Archer. Clairement, elle ne voulait pas entendre parler de fuite et... fuyait la réalité. Le Servant réincarné soupira et la prit par le bras comme elle passait devant lui.

"Sakura, je me doute que tu n'as pas envie d'entendre ça. Mais c'est fini... un seul héros ne peut plus rien changer. La ville tombera au prochain assaut. Il faut partir si on ne veut pas mourir avec eux."

Mais Sakura secouait la tête, les yeux fermés, comme si elle refusait de voir la vérité:

"Non, je ne comprends rien à ce que vous dites Archer-san... laissez-moi partir."

Un rire de gorge se fit entendre.

"Pourtant, Archer n'a pas tort..."

Sakura et Archer se figèrent en attendant cette voix féminine, chaude, sensuelle... Ils se tournèrent vers l'entrée. Une silhouette enveloppée dans un long manteau rapiécé se tenait dans l'encadrement de la porte. Derrière elle... au sol... les deux gardes baignaient dans leur sang.

Ce qui arriva alors fut si rapide qu'aucun humain n'aurait pu suivre des yeux les mouvements des deux ex-Servants.

Une longue chaîne surgit et Archer para l'attaque de Kanshou et Bakuya, apparues entre ses mains. Tournoyant, les deux sabres chinois découpèrent le manteau qui retomba au sol... vide.

Faisant passer Sakura derrière lui, le héros Emiya récupéra les deux sabres qui retournaient vers lui comme des boomrangs avant de lever les yeux vers le sommet du mur.

Comme une immense araignée, une femme s'accrochait aux moulures, tête en bas. Elle était vêtue d'une courte robe noire mettant en valeur un corps sculptural. Ses longs cheveux d'un violet plus rouge que ceux de Sakura tombaient presque jusqu'au sol, si épais qu'elle aurait presque pu ne porter qu'eux en guise de vêtement. Pourtant, le plus étonnant était son visage. Les yeux de la superbe femme disparaissaient derrière un masque, et un glyphe rouge luisait sur son front.

Sakura cria presque en la reconnaissant:

"Rider!"

Archer était tendu... visiblement, le Rider de la Cinquième Guerre du Graal ne venait pas en amie. Medusa se laissa tomber au sol, atterrissant sur ses mains posées à pat avant de placer ses pieds chaussés de longues cuissardes au sol et se redresser avec d'étranges gestes saccadés dignes d'une marionnette.

À moitié caché derrière Archer, Sakura regardait son... amie et s'inquiétait:

"Rider, pourquoi es-tu là? Que... que me veux-tu?"

Il y eut un moment de silence et l'attitude de Rider parut brièvement hésitante. Elle répondit d'une voix étonnement douce:

"Je suis désolée, Sakura. Je... je ne suis pas libre de mes actes. IL m'a demandé de te ramener et je ne peux pas LUI désobéir. Archer, si tu te pousses sans chercher à m'arrêter, je ne te ferais aucun mal."

Le héros Emiya refusa de baisser ses lames.

"Et Sakura?"

"Elle et moi sommes semblables. Nous avons traversé les mêmes épreuves. Lorsque je la vois, je me vois à son âge... elle est comme une petite sœur. Jamais je ne la blesserais volontairement."

"Mais LUI ?"

Le silence gêné de Médusa se passait de tout commentaire. Le célèbre sourire sarcastique d'Archer joua sur ses lèvres:

"Je vois... Sakura a beaucoup de chance de t'avoir pour amie Rider... ou dois-je dire, Médusa? En ta compagnie, elle est tellement en sécurité."

La moquerie irrita l'ancien Servant qui fit tourbillonner ses chaines.

Le combat commença...


Note de l'Auteur: la prochaine fois, le premier combat entre Servants... vous l'attendiez tous, non?


(1) Couillard: sorte de trébuchet léger ayant un contrepoids faits de sac de sable qui lui donne son nom. (Couille = bourse... je n'y peux rien si en français moderne ce mot ne sert plus qu'en anatomie).

(2) Sur Terre, ces casques sont typiques de l'Europe de l'est médiévale. Conique et bordé de fourrure ils sont ornés d'une pointe au sommet, le Gorodet a également un protège-nasal. On les porte sur un camail de cotte de maille qui protège les joues, le cou et la nuque.

(3) Fils ainé du roi Eadwyre de Ménévie, tué à la bataille de la Bjoulsae.

(4) Appelé en Japonais... Sakura.