Le blues de la reconstruction


Refuge semblait s'élever des plaines du sud de la Ménévie, comme une falaise de roche blanche sculptée de main humaine. Autour de la cité fortifiée, les ruines du camp orque se dressaient, brûlées, ravagées par la puissance d'Excalibur. Témoignage du dernier jour du siège de la puissante citadelle.

La nouvelle de la victoire avait rayonné dans toute Haute-Roche. Avec la réouverture des routes, des familles, des messagers et des commerçants étaient arrivés d'un peu tout le royaume. Les nouvelles qu'ils apportaient réjouissaient les habitants justes libérés des ruines de leur cité.

Même si l'invasion des Orques avait dévalé des Monts Wrothgar comme un fleuve brisant un barrage, ravageant tout dans sa fureur, les envahisseurs avaient avancé directement sur Refuge, négligeant d'attaquer les autres villes côtières. Certes, des bandes d'Orques et de Gobelins, avaient incendié fermes et villages, pillant les greniers. Néanmoins, le gros de la population avait pu fuir et se réfugier derrière les murs des autres cités portuaires de la région. La zone la plus prospère du royaume était donc plus ou moins intacte, et le pire cauchemar du roi ne devait donc pas se réaliser. Le siège levé, il lui restait encore un royaume où régner.

Alors que l'aube venait juste de se lever, il était impossible d'échapper au bruit du marteau. Partout, la population œuvrait à des travaux de menuiserie. Des charriots ne cessaient de franchir les remparts, chargés de troncs de bois destinés aux scieries. Des squelettes de bois remplaçaient déjà certaines maisons calcinées, alors qu'ailleurs on évacuait les gravas accumulés dans les ruines.

L'effort, bien sûr, se concentrait sur les murailles.

Les carrières de la région étaient à nouveau occupées, extrayant des blocs qui étaient taillés et envoyés à Refuge. Hissés par des palans, ils servaient à refermer les blessures infligées par les armes de siège. Tandis que des échafaudages de bois amenaient ouvriers et mortier au sommet des murs.

Où que l'on tourna le regard, les habitants s'étaient mis au travail avec enthousiasme. Car il s'agissait d'un retour à la normalité qu'ils attendaient depuis presque huit mois.


La salle du conseil était une simple salle rectangulaire surtout remarquable par la longue table qui la traversait presque de bout en bout. Des tentures armoriées alternaient avec des tapisseries où l'on avait représenté des vendanges, des moissons ou des chasses au chevreuil, couvrant les murs de pierre de tissus aux riches couleurs brodés d'or. Une porte de bois vernie se trouvait à une extrémité, gardée par deux hallebardiers, et un haut fauteuil - presque un trône- lui faisait face.

C'était dans ce siège que ce tenait assis le roi Eadwyre. Vieux et fort comme un chêne aux feuilles recouvertes de neige, il portait une barbe de fils d'argent. Vêtu d'un pourpoint décoré d'un entrelacs de vignes vierges, portant la lourde couronne de sa charge, il écoutait un de ses conseillers:

"... il faudra du temps pour rebâtir les villages et les fermes, semer le blé. Il est évident que les vivres stockés dans les grandes villes sont en quantités insuffisantes. Il va nous falloir acheter du grain à Daenia et Camlorn."

Un autre des conseillers interrompit celui qui parlait. L'homme, visiblement un gros marchand, semblait épouvanté par cette proposition:

" Mais nous n'avons pas assez d'argent pour acheter autant de nourriture d'un coup. De plus, nous allons provoquer une crise. Réfléchissez, si nous nous mettons à crier des choses comme 'famine' ou 'manque de nourritures' nous allons littéralement encourager nos concurrents à nous escroquer!"

La reine Elfe Noire Barenziah, superbe dans sa longue robe de satin rouge, se redressa pour river ses yeux écarlates sur le négociant:

"Que ce soit bien clair, il est hors de question que nous laissions la famine achever le travail des Orques. Nous devons nourrir notre peuple."

Le négociant épongea nerveusement la sueur qui couvrait son visage au moyen d'un mouchoir à gros carreaux:

"Je... ne... ne voulais pas dire les choses ainsi, Votre Majesté. Juste... juste... qu'il valait mieux nous assurer d'abord de savoir quelle quantité de grain nous manquait vraiment. Puis, ensuite seulement, envoyer plusieurs marchands séparément pour discuter des achats dans plusieurs villes. Acheter en bloc provoquerait une pénurie sur le marché et, presque mécaniquement, s'en suivrait une augmentation des prix. Il y a toujours des gens pour en profiter, ma reine. Je voulais juste vous mettre en garde. La dernière chose que nous ayons besoin est bien que des petits malins stockent les récoltes pour voir jusqu'où les prix peuvent monter. Comme vous l'avez signalé, ma reine, nous ne pouvons pas laisser les populations mourir. "

Comme la répartie de son épouse avait étouffé toute contestation, le roi Eadwyre se tourna vers le seul officier impérial présent. Il ne s'agissait pas à proprement parlé d'un conseiller du souverain. Néanmoins, au cours des derniers mois, il avait de fait dirigé la défense de Refuge:

"Très bien, ce point étant acquis. Passons à la question suivante. Général Ceberhas, parlez-nous de la situation militaire."

L'Aldmer se redressa avec une raideur toute militaire:

"Votre Majesté, deux semaines après la fin du siège de Refuge, la situation est encore pour le moins confuse. La mort du seigneur de la guerre Agraggush et la perte d'un tiers de leur armée ont provoqué une panique rarement vue dans une armée Orque. Malheureusement, nous n'avions pas - et nous n'avons toujours pas- les réserves stratégiques pour exploiter cette vulnérabilité sous la forme d'une contre-attaque de grand style. L'armée de renfort se contente de nettoyer le sud de la Ménévie. C'est aussi tout ce qu'ils peuvent faire. Vous ne pouvez compter sur vos récents alliés pour se lancer dans un assaut sur les Monts Wrothgar."

Valendil avait laissé une pointe d'ironie filtrer et plusieurs conseillers grimacèrent. Nombre des grands seigneurs brétons qui avaient envoyé leurs armées à l'aide du roi Eadwyre n'avaient bougé que parce qu'ils se trouvaient eux-aussi sur la liste des ennemis des Orques... et préféraient se battre en Ménévie maintenant plutôt que de voir leurs propres terres se faire ravager plus tard. Les royaumes de Haute-Roche étaient divisés par des siècles d'intrigues et de conflits. Il était évident que l'affaiblissement actuel de la Ménévie était fort bien vu par plusieurs grands royaumes rivaux... à commercer par Daénia.

Le Haut-Elfe toussa dans son poing pour rediriger sur lui l'attention du roi et de ses conseillers:

"N'oubliez pas que l'armée ennemie, malgré ses pertes, reste plus nombreuse que la coalisation des seigneurs brétons. De plus, les Orques et les Gobelins sont sous le commandement unique du roi Gothwog. "

Eadwyre fronça ses sourcils broussailleux:

"Que proposez-vous, général?"

"À court terme, il n'y a rien que nous puissions faire, Votre Majesté. Néanmoins..."

Valendil Ceberhas sourit, laissant sa phrase en suspense:

"Vous voyez, la défaite des orques au siège de refuge a retourné le cours de la guerre. Vos armées, n'ont plus rien à faire. Juste à admirer le spectacle. Comme je vous l'ai expliqué à mon arrivée, je ne suis venu que pour aider à la mise en défense de Refuge. Le plan arrêté par son Impériale Majesté, Uriel Septim VIII prévoit d'envoyer trois légions attaquer le duché de Morkulduin depuis Bordeciel. Dès que les cols des montagnes Druadach seront libres de neige, les invincibles légions impériales pourront remporter la guerre."

Normalement, l'Empire de Tamriel n'était guère populaire à la cour du roi Eadwyre, mais l'aide apportée par le général Ceberhas avait accompli des miracles que même plusieurs siècles de diplomatie n'égalaient pas. Aussi, plusieurs conseillers applaudirent ce bref discours.

" Nous allons enfin pouvoir écraser ces rejetons des porcs!" cria un des plus enthousiastes.

Ceberhas lui coula un regard sévère:

"Sa Majesté l'Empereur Uriel tient à cœur la vie des habitants de l'Empire. La légion va rétablir l'ordre en Haute-Roche, mettre fin au pillage des villes et au massacre des citoyens de l'Empire... de tous ces citoyens!"

Les derniers mots glacèrent l'enthousiasme des conseillers... les Orques étaient eux aussi citoyens de l'Empire. La déclaration suivante du général, marqua encore davantage les esprits:

" Les agents de l'Empire ont rapporté au cours des dernières années un accroissement des exactions envers les orques. Le Conseil des Anciens (1) a reçu plusieurs messagers du roi Gothwog implorant l'aide de l'Empire... à l'époque, il n'y eut pas d'enquête. Cela depuis été considéré comme une faute grave dont nous voyons les conséquences. Pousser à bout les Orques ne s'est pas révélé une très bonne idée. Avant mon départ, l'Empereur Uriel a émis le souhait d'organiser des pourparlers diplomatiques dès qu'une liaison terrestre serait rétablie entre l'Empire et la baie d'Illiaque. Le roi Gothwog des Orques, le corsaires d'Étoiledragon, les Crevassais, et vous tous mes chers amis seraient invités au pourparler. Vous aurez tous l'occasion de faire connaître à l'Empereur vos doléances. Il serait bien temps de chercher une issue pacifique aux guerres sans fins qui ensanglantent la région. "

Le général fit un signe de tête aux responsables du ravitaillement:

"Vous pourrez en profiter pour contacter la Commission à la construction du seigneur Vaneth et la Commission d'aménagement du seigneur Atrius (2). Ces deux administrations prendront en charge la reconstruction des routes et des villes."

"Contre un confortable bénéfice!"

Valendil Ceberhas sourit de la répartie agressive du conseiller qui venait de parler:

"Il s'agit de contrats impériaux en partie financés par les impôts de l'Empire. Vous ne payerez pas grand chose de votre poche, messeigneurs."


La muraille de la ville avait subis de lourds dégâts. Mais, attaques après attaques, les machines de guerre s'étaient toujours concentrées sur les mêmes pans de remparts. Après tout, il aurait été absurde de perdre son temps à lancer des pierres sur un mur intact. Et les assauts lancés contre les secteurs déjà endommagés avaient plus de chance d'aboutir.

C'est pour ça que la plus grande partie des remparts restaient debout et presque intouchés.

Les yeux dans le vague, Shiro Emiya se tenait en haut des fortifications. Son expression était triste et troublé. Le Forgeron aux Yeux d'Ambre réfléchissait et ses pensées étaient moroses. En haut de l'escalier de la tour, une petite femme le regardait.

Artoria Pendragon compensait sa taille réduite par un charisme qui ne laissait personne indifférent. Surtout pas la population de Refuge, chacune de ses apparitions publiques déplaçait des foules venues pour l'acclamer et l'admirer.

Ses nombreux exploits dans tout Haute-Roche appartenaient déjà légendaires... alors même qu'elle était inconnue un an plus tôt! Et puis, elle était si belle.

Vêtue simplement de la robe bleue qu'elle portait sous son armure, chaussée de bottes de cuir brun, Artoria s'avança jusqu'à son amoureux et s'appuya au créneau voisin de Shiro.

Le jeune Japonais lui jeta un rapide regard et soupira:

"Cela veut dire que je suis resté trop longtemps ici?"

Saber eut un léger sourire, le regardant du coin de l'œil:

"Tu connais Rin. Elle a commencé à taper du pied par terre, les mains sur les hanches et à crier quelque chose à propos de ' te ramener par la peau du cou si tu ne te décidais pas à descendre dans les trois minutes'. J'ai réussi à la convaincre de ne pas détruire cette section des remparts et me laisser faire."

Shiro se frotta l'arrière du crâne dans un geste familier. Son rire maladroit trahissait plutôt la gêne qu'un véritable humour... Rin lui faisait souvent cet effet.

Son amie eut un bref sourire à sa réaction et retourna à la contemplation des ouvriers réparant les hourds:

"Personne n'était plus inquiet que toi pendant notre voyage. Allions-nous arriver à temps pour à Refuge ? C'est fait, la ville est sauvée. Alors quel est le problème? "

D'une main, Artoria montra les rues derrière eux ainsi que les maisons que l'on reconstruisait. Même isolés sur ce coin de rempart, il leur était de toute manière impossible d'échapper au bruit des scies et des marteaux qui montaient jusqu'aux remparts.

" Tu sembles être la seule personne ici qui n'est pas heureux de notre victoire. Alors? Que t'arrive-t-il ?"

Shiro retourna à la contemplation de la campagne ravagée et poussa un profond soupir:

"Je crois que je commence à comprendre certaines choses..."

Les yeux d'Artoria s'étrécirent. Elle continuait à fixer son ami, mais son ton désabusé était quelque chose de nouveau pour elle. Shiro fixa le ciel et les nuages blancs qui passaient sur l'infini de bleu au-dessus de lui:

" Mon plus ancien souvenir est l'incendie à la fin de la Quatrième Guerre du Graal. Je marchais dans les ruines embrasées... autour de moi les gens appelaient à l'aide... et j'ai continué à marcher, les abandonnant à leur sort. Jusqu'à m'effondrer! C'est sur un monceau de débris fumant que Kiritsugu me trouva. Et alors que j'étais sur le point de m'abandonner à la mort, celui qui allait devenir mon père adoptif me prit dans ces bras. Je n'ai jamais vu une telle expression de joie chez quelqu'un... Il pleurait pour avoir seulement sauvé une personne."

Saber prit la parole:

"Mais tu sais maintenant ce qu'il en est. Kiritsugu se sentait coupable. Parce qu'il avait utilisé ses Marques de Commandement pour me forcer à détruire le Graal, le contenu de ce calice corrompu s'était répandu dans Fuyuki provoquant l'incendie qui tua plusieurs centaines d'habitants... dont tes parents. Te sauver était pour lui un signe qu'il pouvait expier sa faute. S'il t'a adopté, c'est à cause de ces remords. Tu le sais à présent."

Le Saber des Quatrième et Cinquième Guerre du Graal de Fuyuki avait insisté lourdement et le peu d'affection qu'elle avait pour Kiritsugu Emiya n'avait manqué de transparaitre. Artoria se souvenait de l'homme comme d'un Magus ordinaire, éliminant ceux qui le gênaient. Certes, il n'était pas pour autant cruel ou mauvais. Il n'aurait surtout rien d'un massacreur d'innocents. Il l'avait montré lors de sa première attaque contre Archibal El-Melloi, s'assurant l'hôtel où le Magus ennemi s'était installé avait été évacué avant de le faire sauter. Mais Kiritsugu avait toujours tout sacrifié à son objectif. Lorsqu'il avait découvert que le Graal était corrompu, sans rien lui expliquer, son Master l'avait contraint à détruire ce qu'elle avait cherché toute sa vie. Invoquée à nouveau au cours du conflit suivant, elle avait découvert en Shiro une autre victime de Kiritsugu..

Le dos du Forgeron aux Yeux d'Ambre se raidit. Par réflexe, il voulut défendre son père adoptif mais... Saber avait raison. Il se tourna vers elle:

"Pourtant, j'ai toujours pensé qu'emprunter les idéaux de mon père était la chose à faire. Je ne l'ai même pas écouté lorsqu'il m'expliquait qu'un héros ne pouvait pas sauver tout le monde. Kiritsugu avait pourtant pris l'exemple d'une prise d'otage, où pour sauver les otages le héros devait tuer le méchant."

Artoria lui mit une main sur la sienne. Comme il la dévisageait, la femme chevalier lui offrit un sourire rassurant:

"Tu étais un enfant."

Shiro acquiesça:

"J'étais un enfant... et ça m'excusait à l'époque. Néanmoins, j'aurais du grandir, comprendre que c'était un idéal infantile. Au lieu de ça j'ai continué à 'emprunter un idéal' comme s'est moqué Archer!"

Saber se crispa:

"Archer? C'est à cause de lui que tu es dans cette état?"

Shiro secoua la tête:

"Non, c'était le souvenir d'une vieille conversation que nous avons eu comme il me ramenait à la maison sur ordre de Rin... à Fuyuki. À l'époque, il m'avait souhaité de me noyer dans mon idéal d'emprunt. Archer m'a fait comprendre que mon idéal était absurde et que ce n'était même pas le mien, c'était celui de mon père adoptif. Rin m'a fait comprendre que Kiritsugu n'a jamais eu l'intention de m'apprendre le Magecraft et qu'il m'a mis en danger en me laissant utiliser mes nefs comme des substituts de Circuits Magiques. Et finalement, après que Gilgamesh ait tué Caster, tu m'as révélé que c'était mon père qui avait provoqué la destruction de Fuyuki. Et pourtant... pourtant... jamais jusque là je n'ai remis en question mon rêve d'être un héros qui sauve les innocents."

Artoria Pendragon regarda son ami avec inquiétude:

"Mais, Shiro, emprunté ou non ce n'est pas un mauvais idéal. Il faut essayer de sauver tout le monde. Seulement..."

Elle hésita et le Japonais réincarné termina à sa place:

"Seulement, on ne peut pas y arriver. On ne peut pas sauver tout le monde. Je l'ai enfin compris. Si je suis quelque part en train de sauver un inconnu, je ne suis pas ailleurs en train de protéger un membre de ma famille."

Shiro frappa les créneaux devant lui d'un puissant coup de poing, sans se préoccuper de la douleur:

"Si je l'avais compris plus tôt, je serais immédiatement allé au château du roi pour chercher Sakura. Sakura est ma famille, c'est comme une petite sœur pour moi. Dans mon désir infantile d'être un héros... j'ai oublié que Sakura était parmi la population encerclée dans la ville. Si j'étais allé la protéger, elle serait encore là! Je l'aurais sauvé... mais j'étais trop préoccupée à sauver de parfaits inconnus pour lui venir en aide à une personne auquel je tiens."

Saber prit Shiro dans ses bras. Sa main se posa sur sa nuque, et il s'abandonna, le visage sur son épaule. Tremblant comme une feuille, il était partagé entre une colère froide et un dégoût profond lui-même. Les larmes refusaient de perler à ses paupières.


Au sommet d'une tour, Archer était assis, contemplant le couple sur les murailles.

Dans l'ombre de sa capuche un sourire triste apparut:

"Dis-toi que tu es chanceux Shiro... Tu n'as pas réalisé l'absurdité de ton existence après être devenu un chien d'Alaya."

Prisonnier d'Unlimited Blade Work, le héros Emiya avait planté des épées pour chacune de ses victimes. Dans le désert de son âme, il n'y avait que ces lames sous un ciel d'engrenages... Une lame pour chaque tombe. Toutes ses victimes... condamnées par ordre d'Alaya. Ce massacre vain qui n'avait jamais rendu le monde meilleur avait été l'aboutissement ultime d'un voyage commencé lorsque Shiro avait vu sourire Kiritsugu au travers de ses larmes.

N'était-ce pas logique?

Un mensonge en aboutissement d'un autre mensonge.


Près du palais du roi de Ménévie se trouvait un jardin d'agrément. Des haies de buis soigneusement taillées formaient un labyrinthe semé de bancs de pierres, de statues des dieux et de certains daedras. En son centre se trouvait une grande fontaine de marbre banc.

Assis sur la margelle se trouvait un personnage aux longs cheveux clairs, pas vraiment blanc, plutôt de la couleur de la neige à l'aube, vaguement rosée. Sa longue robe de mage avait quelque chose d'intemporelle... son apparence entière avait quelque chose d'intemporel et de vaguement inhumain. Il jouait avec un grand bâton noir en forme de Z. Mais à ses pieds, le gazon printanier semblait pris de folie. Les humbles fleurs des champs et celles que cultivaient les jardiniers formaient un véritable tapis. les couleurs et les parfums se mêlaient en une lourde symphonie.

Merlin, le Magicien des Fleurs, regardait avec un demi-sourire l'adolescente qui faisait les cent pas devant lui.

Rin Tohsaka n'avait qu'un point commun avec le légendaire jeteur de sort. Comme lui, elle pratiquait le Magecraft. Pour le reste, on n'aurait pu imaginer une personne plus différente.

Croisant les bras sur sa poitrine, la Diablesse Rouge, poussa un grognement digne d'une ourse:

"Mais que font-ils? Pourquoi Saber n'a pas ramené cet idiot? Je croyais qu'il voulait savoir où Rider avait emporté ma petite sœur!"

Discernant un mouvement, elle afficha un bref instant une expression de contentement... qui disparut lorsqu'elle reconnut Archer sortant du labyrinthe végétal:

"Ah... c'est toi, j'espérais que c'était Saber et Shiro."

Son ancien Servant écarta les bras dans un geste de fausse surprise:

" Tu ne vas tout de même pas me confondre avec Saber à chaque nouvelle rencontre ?"

Sans prêter attention au rouge colérique qui apparaissait sur le visage de son ancien Master, il s'affala sur un banc, jambes écartées, les mais croisées entre ses cuisses.

"Pourquoi tu es là, Archer ?"

Il rouvrit les paupières, fixant Rin de ses yeux incolores:

" Je viens avec vous."

Comme elle clignait les yeux sans comprendre, Archer ajouta rapidement:

"Je veux savoir où Rider a amené Sakura. Moi aussi je suis inquiet pour elle."

Il n'y avait pas une once de l'habituelle arrogance du Servant de l'arc, en fait sa voix était un peu amère. Mais cela ne dura qu'un bref instant, le héros Emiya lui coula un sourire sardonique:

"Et si tu cherches le rouquin idiot, il est en plein rendez-vous amoureux avec Saber... Oh, ils ont oublié de t'inviter? "

Cette fois, Rin devint aussi rouge que son habituel pull.

"Ce n'est pas tes affaires! Où sont-ils?"

Le Servant décrivit rapidement la tour et lui indiqua la direction.


La Magus avait à peine disparu dans le labyrinthe qu'Archer regrettait de ne pas l'avoir accompagnée. Merlin ne le lâchait pas du regard. Il feint un moment de ne rien remarquer, mais... même un idiot comme Shiro s'en apercevrait si on le fixait avec une telle intensité. À regret, le Servant en manteau rouge ouvrit un œil:

"Quoi ?"

Le Magicien des Fleurs ne sembla pas rebuté par l'entrée en matière d'Archer. Au contraire, il sourit:

" J'aime énormément les mondes que les humains ont créé. Mais individuellement, les humains sont tout aussi incroyables. La moindre variation dans les événements et leurs destinés part dans des directions très différentes. Ainsi, dans deux univers, un même individu a donné naissance à deux personnalités complètement différentes. N'est-ce pas... Shiro ?"

Le héros Emiya soupira en levant les yeux au ciel. Évidemment, comment avait-il pu croire qu'il réussirait à cacher sa véritable identité à Merlin?

"Comment avez-vous compris?"

Merlin pointa son bâton sur la poitrine d'Archer:

" Les Reality Marble sont uniques puisqu'ils sont la matérialisation de l'âme de leur invocateurs. Et, là je sens Unlimited Blade Work! Donc vous êtes Emiya Shiro."


Lorsque Rin revint, elle se tenait entre Saber et Shiro, les enlaçant... l'héritière des Tohsaka semblait particulièrement heureuse alors que ses deux amis avaient le rouge aux joues et fuyaient les regards. Archer maugréa un juron en direction du ciel indifférent. Il ne voulait pas savoir ce qu'ils avaient faits ensemble.

Merlin se contenta d'ironiser:

"Oh, je vois que vous êtes tous les trois très heureux de commencer. Parfait, je n'aime pas exercer mes talents face à un public qui pense à autre chose, n'est-ce pas?"

Les trois jeunes gens s'immobilisèrent avec le même air coupable.

Après un dernier sourire moqueur, le Magicien des Fleurs se pencha sur la fontaine:

"Ffynhonnell gwên arna i !" (3)

Les doigts du professeur d'Arthur effleurèrent l'onde alors qu'il énonçait les paroles magiques. Aussitôt l'eau brilla avant qu'une scène apparaisse.

Shiro ne put retenir un cri de surprise en reconnaissant Sakura Tohsaka assise sur un lit dans une vaste pièce aux murs nus qui ressemblait à une cellule. Comme on pouvait s'y attendre, la porte était remplacée par une grille verrouillée et il ne manquait même pas l'humidité glaciale suintant au plafond.

Utilisant son pouvoir de clairvoyance " The Eyes Which See through the World", Merlin leur montrait la preuve de son art suprême parmi les autres utilisateurs du Magecraft. Car quelque soit la qualité de ses Circuits Magiques nul Magus ne pouvait guider les peuples, protéger les pays sans ce pouvoir reçu des dieux. Le Rang Ex de Merlin le qualifiait parmi les plus grands utilisateurs de la vision par-delà la vision. Néanmoins, son pouvoir se limitait au présent. Le Magicien des Fleurs ne pouvait avoir ni vision de l'avenir, ni du passé. Malgré tout, son talent avait suffis à le guider vers le premier fragment du Cristal de Corvus, puis vers Shiro.

Rin détailla sa petite sœur avec inquiétude, mais se rassura quelque peu. Sakura ne semblait pas blessée. Elle se retourna sur Merlin:

"Où se trouve-t-elle emprisonnée ?"

Le Magicien agita son bâton et la vision changea, révélant une chaîne de montagne. Le ciel était gris, envahis de nuages et des flocons de neige dansait dans le vent. Au flanc d'un haut pic glacé, une construction se distinguait nettement. Les murailles élégantes étaient décorées de multiples renforts géométriques. Le rempart entourait plusieurs tours semblables à des macles cristallines. La plus haute d'entre elle était dominée par une statue de bronze dorée représentant un humanoïde tenant le soleil entre ses mains levées. La forteresse était usée par des millénaires d'intempéries. Ici et là, des arches s'étaient effondrés et les alentours étaient jonchées de blocs descellées par le gel.

Shiro reconnu ce type de construction:

"On dirait de l'architecture elfique. D'ailleurs, la statue est une représentation du dieu Auriel."

Merlin approuva:

"Plus exactement d'Auri-el, dieu soleil des Elfes des Neiges. Cette espèce à malheureusement disparue il y a plus de cinq mille ans, ne laissant derrière eux que des créatures tordues et dégénérées. La forteresse de Klaysha a de nouveaux résidents... et ils ne sont pas aussi sympathiques que les constructeurs"

La scène changea révélant l'intérieur de l'antique forteresse. Des hommes à l'aspect primitifs, vêtus de fourrures et de plumes marchaient dans les corridors usés. Certains portaient des masques hideux, mélange de peau et d'ossements, tandis que d'autres montraient des visages à la peau pâle, marqués de peintures de guerre. Les yeux étaient bleus ou verts, les cheveux blonds, bruns, châtains, parfois roux. Ils étaient tous armés d'armes primitives en bois en os et en pierre: haches, machettes hérissées de dents, casse-têtes ornés de plumes, arcs grossiers et flèches barbelées. Un attirail qui ne leur donnait pas un aspect vraiment rassurant.

Artoria les avait déjà affronté et les reconnus immédiatement:

"Des Crevassais! Ils vivent dans les Monts Druadach, de part et d'autre de la frontière entre Bordeciel et Haute-Roche."

Le Magicien des Fleurs sourit:

"C'est exact, mon roi!"

Seule une légère crispation trahit l'agacement d'Artoria qui n'aimait guère que son ancien professeur lui donne du "Mon Roi" à tout propos. Néanmoins, elle se concentra sur ce qu'elle voyait:

"Merlin, montre-nous celui qui les dirige."

Le jeteur de sort s'inclina avec une politesse exagérée:

"Comme Votre Majesté le désire."

La scène changea à nouveau, révélant une salle du trône encombrée de tout un fatras de livres empilés en piles instables, mélangées à des rouleaux de parchemins, des éléments d'un laboratoire d'alchimie tel des alambics, des cornues, un athanor. Ici ou là, on voyait des bâtons ornés de gros cristaux spirituels, ou par des têtes de dragon. Ailleurs, des sacs regorgeaient d'ingrédients exotiques, et des coffres ouverts laissaient voir un capharnaüm d'amulettes et d'anneaux magiques.

Au centre s'élevait une pyramide de pierre munie sur une face d'un escalier. À son sommet se trouvait un simple trône de pierre peu orné. Une silhouette maigre s'y tenait ratatiné... semblable à une araignée au centre de sa toile.

Vêtu d'une luxueuse robe de mage, portant des bagues magiques à tous les doigts et plus d'une dizaines de colliers ou de fétiches pendus autour de son cou, il s'appuyait sur un grand bâton noir. Il fallut que Merlin manipule l'image pour que les personnes présentes reconnaissent le visage dans l'ombre du capuchon:

" Shinji!"

L'hériter des Matou se comportait comme quelque grand seigneur magicien... d'ailleurs, les Crevassais présents s'inclinaient jusqu'au sol alors que l'adolescent les houspillait du haut de son trône. On n'entendait pas sa voix, mais Rin Tohsaka, Artoria Pendragon, Shiro Emiya et Archer avaient tous été témoins de ses caprices et de ses violentes lubies.

Le plus furieux était Shiro:

"Saber, je n'ai pas l'impression que Shinji ait compris la leçon que Berserker lui a infligé."

L'ancien Servant acquiesça simplement, sans vocaliser la colère qui se lisait sur son visage.

"Je crois que Matou doit comprendre que l'on ne s'attaque pas à ma famille et à mes amis."

À une époque, Shinji avait été au nombre de ses amis. Mais le Shinji qu'il avait connu n'était pas cet adolescent aux nerfs détraqués et aux yeux déments qui se pavanait sur le trône de la forteresse de Klaysha. Trop de fois, Shiro avait laissé le bénéfice du doute à son ancien amis... pas cette fois!


(1) Organe de gouvernement de l'Empire.

(2) Les familiers des T.E.S. auront probablement reconnu le nom de ces deux administrations. Il s'a git de celles pour lesquelles travaillent Decumus Scotti dans le Marais Noir et au Val-Boisé. Lisez donc "Le récit Argonien" et "La dance dans le feu", récits en plusieurs tomes que l'on trouve dans Morrowind, Oblivion et Skyrim et qui sont très amusants. Mais ne vous donnent guère envie de conclure un contrat de reconstruction.

(3) "Source, souris-moi!" (En Gallois).