Le glacier de Druadach
Les monts Druadachs étaient une des plus importantes chaînes montagneuse de Tamriel. Ces montagnes séparaient Haute-Roche et L'Enclume, à l'ouest, de Bordeciel, à l'est. Certains des pics les plus élevés du continent faisaient partie de ce rempart rocheux.
Toutefois, regarder ces montagnes sur une carte et dans la réalité était deux choses différentes.
Après six jours de marche dans des vallées et des collines couvertes de fleurs printanières, Shiro fut réveillé par le froid. Plutôt que se blottir contre Artoria encore endormie à côté de lui, il se leva, souleva le pan de peau de sa tente et regarda à l'extérieur.
Le jour peinait à percer dans un paysage recouvert de gelée blanche. Son souffle se condensa au sortir de ses lèvres alors qu'il découvrait les herbes et les arbres couverts d'une épaisse couche glacée.
Durant la nuit, les températures avaient dramatiquement chuté, congelant littéralement les collines sous un écrin scintillant.
Comme il regardait autour de lui, il distingua une haute montagne émergeant du brouillard. D'après la carte, il s'agissait du pic de Tola. Ce sommet se trouvait à l'extrémité d'une avancée de la chaîne vers l'ouest et faisait un bon point de repère.
Entendant les aboiements des chiens, le Magus aux cheveux roux se retourna pour regarder les animaux à l'épaisse fourrure en train de jouer ensemble.
Près de la seconde tente, les guides chargés de mener leurs petites expéditions s'activaient à les atteler à des traineaux. Shiro fronça les sourcils et s'approcha d'eux. Il s'agissait de trois hommes entre trente et quarante ans, vêtus de fourrure et le visage basané. Membres de la guilde des guerriers, Jurgen -le Nordique- Bedoryan et Tristyn -les Brétons- leur avaient été chaudement recommandés par le maître de la maison de guilde de Refuge car ils connaissaient admirablement la région.
Le voyant s'avancer, Bedoryan sourit à Shiro en dépit du vent glacial qui ne faisait que forcir:
" Messire Shiro, avez-vous bien dormi ?"
Le Forgeron aux Yeux d'Ambre se gratta la tignasse rousse de ses cheveux emmêlés:
"Très bien, jusqu'à ce que le froid me réveille. Pourquoi attelez-vous les chiens ? Il n'y a pas de neige."
L'homme renifla, cachant un peu d'amusement. D'une main, il désigna le mont Tola:
"Messire, vous voyez les nuages? Ils sont bloqués par les montagnes, pour pouvoir les traverser, ils vont devoir s'élever... et donc se décharger. Le vent est très froid, la pluie se transformera en neige avant de toucher le sol. Nous allons renvoyer notre escorte avec les chevaux et continuer avec les traineaux."
L'explication était logique et se confirma moins d'une demi-heure plus tard par un véritable blizzard de neige et de vent glacé. Obligé de se retrancher sous les tentes, Artoria, Rin, Archer, Merlin, Shiro et les trois guides se couvrirent de fourrures et se serrèrent autour d'un feu de bois qui peinait à réchauffer l'atmosphère.
Tristyn déroula une carte sur une caisse servant de table:
"Nous devons dès à présent déterminer la marche à suivre. Il y a deux routes possibles pour atteindre la forteresse de Klaysha. La première consiste à contourner le mont Tola par le sud-est, puis remonter directement vers le nord. Sauf que nous devrons traverser un glacier. Il s'agit de parcourir 350 kilomètres dans une contrée traîtresse."
Son doigt avait suivi la route presque directe qu'il avait indiquée. Puis, revenant au point où ils se trouvaient actuellement, il décrivit un vaste arc de cercle contournant le glacier:
"Ou alors, nous pouvons traverser la région de moyenne montagne et de collines qui se trouve au nord-ouest. Arrivés à hauteur de la forteresse, nous prendrons alors plein est pour atteindre Kalysha. Cela fait une centaine de kilomètres de plus. Néanmoins, les deux itinéraires équivalents à dix jours de voyage."
Le menton posé sur son poing, Tohsaka contemplait le guide qui venait de parler. Son expression était pensive et ses yeux bleus interrogateurs:
" Si la route la plus courte est si dangereuse et ne fait même pas gagner de temps, pourquoi la proposez-vous ?"
À côté d'elle, Saber acquiesça. Habituée aux problèmes tactiques, l'ancien roi de Bretagne avait immédiatement noté cette incohérence.
Tristyn soupira:
"Le glacier est inhabité à part des chèvres... et quelques trolls de givre qui les chassent. Par contre, les collines et les vallées au nord-ouest sont peuplées. Et les habitants n'ont rien d'amicaux... ce sont des Crevassais. Ils vénèrent les "Anciens Dieux", des divinités impies qui demandent des sacrifices d'humains et de Spriggans. Leurs femmes sont des sorcières et certaines se transforment en Harfeuses. Ces monstrueux mélanges de vieilles femmes et de corbeaux sont le résultat d'un échange: le pouvoir et l'immortalité comme la hideur et la folie...
Les yeux de Saber s'étrécirent:
"J'ai déjà affronté les Crevassais. Même s'ils sont très primitifs, ce sont des guerriers féroces qui recourent à la magie. Traverser leur territoire serait très dangereux."
Jurgen approuva:
" Je suis allé à plusieurs reprises dans la région. À l'époque, les Crevassais n'étaient pas ouvertement hostiles. Mais il ne manquait pas de cinglés qui attaquaient à vue les étrangers, ou d'Harfeuses désireuses de sacrifier des voyageurs. À présent, on peut craindre que toutes les vieilles forteresses soient occupées. Et il n'est pas difficile de traquer un groupe comme le notre dans la neige."
Les yeux de Saber s'étrécirent:
"Je n'ai aucune habitude du voyage dans un glacier contrairement à vous. Vous voulez combler mon ignorance, messire Jurgen?"
Jurgen approuva d'un mouvement de tête:
"En effet, j'ai souvent chassé dans la région. Je connais les pièges naturels... et la faune locale. Les géants sont pacifiques. Tant que nous ne les importuneront pas, nous n'avons rien à craindre. D'ailleurs, j'ai même été sauvé par un géant pendant un de mes précédents voyages. Les trolls de givre représentent un danger plus important, mais ils sont plutôt solitaires. Et un individu seul n'attaque pas un groupe comme le nôtre. En plus, ils ont peur du feu. Il y a aussi les spectres des glaces. En dépit de leur nom, il ne s'agit pas de morts-vivants. C'est des sortes de serpent translucides qui flottent dans l'air. Leur sang est plus froid que la glace et ils congèlent tout autour d'eux. Toutefois, les plus dangereuses créatures de la région sont les Falmers. Des tribus entières vivent dans les grottes autour des glaciers et ils haïssent férocement toutes les créatures qui vivent à la surface."
Shiro Emiya se retourna vers Merlin, lui jetant un regard interrogateur:
"Je croyais que vous avez dit que les Falmers étaient une espèce éteinte."
Le Magicien des Fleurs sourit:
"Oui et non... les Elfes des Neiges ont disparu, mais leurs descendants mutés, aveugles, maléfiques vivent encore. Les Falmers actuels sont peut-être issus des anciens Falmers mais ces créatures tordues par la haine n'ont, à part le nom, plus rien de commun avec leurs ancêtres. Donc d'une certaine manière j'ai dit la vérité, les Elfes des Neiges n'existent plus. En fait, ils ont connu un destin similaire aux elfes capturés par Morgoth au Premier Âge. Torturés, mutilés, transformés, ces derniers devinrent les Orques." Comme toutes les personnes présentes échangeaient des regards d'incompréhension, Merlin cligna des yeux: "Enfin, personne parmi vous n'a lu le Seigneur des Anneaux? Le nom de Tolkien ne vous dit rien ?" Mais ils secouèrent la tête. Merlin soupira: " Enfin, bref, les Falmers ne sortent qu'à la nuit tombée et ne s'éloignent guère des cavernes glacées et des ruines dwemer qu'ils occupent."
Artoria toussa dans son poing:
"Donc pour résumer, nous avons le choix entre la route longue qui nous conduira face à une population en révolte ou ce dangereux glacier."
Une main passée sur le ventre, un doigt levée, Rin prit un ton professoral pour trancher:
" Passons par le glacier. Tous ces monstres n'en n'ont pas spécifiquement après nous. Ils ne vont pas organiser une traque, ou se coordonner entre tribus pour nous tuer séance tenante ou nous égorger sur l'autel des "Anciens Dieux". Les Crevassais, si ! Je ne doute pas de la vaillance des personnes présentes, mais huit contre une armée de sauvages sanguinaires, les perspectives ne sont pas en notre faveur."
Tous approuvèrent, y compris Archer qui parlait pour la première fois.
Les trois traineaux filaient vers l'horizon. L'air était froid et limpide et les yeux découvraient jusque à l'horizon un paysage d'un blanc infini. Le ciel au contraire était gris, traversé de nuage lourds qui s'épanchaient de flocons dansant dans le vent.
Depuis la fin de la tempête, les chiens huskies avaient couru, huit d'entre eux tirant chaque traineau. Les heures s'étaient écoulées comme un rêve et les kilomètres avaient disparus dans les foulées des puissants animaux.
Lorsque le soleil sombra à l'ouest, la petite troupe s'installa pour la nuit. Les chiens creusèrent la neige pour former des igloos primitifs tandis que les humains dressaient leurs tentes.
Après un rapide repas, tout le monde alla se coucher à l'exception d'Archer qui prit le premier tour de garde. Assis sur une caisse, l'ancien Servant tisonnait le feu d'un air absent. Soudain, il eut un mince sourire ironique et sans se retourner s'adressa à celui qui le regardait:
"Et bien Shiro Emiya, tu ne sais pas qu'il est impoli de fixer les gens. Si tu veux me parler assied-toi."
De la main, il désigna une autre caisse.
Le Forgeron aux Yeux d'Ambre soupira et coula un regard méfiant à Archer avant de s'asseoir comme il le lui demandait.
Le vent sifflait, seul son dans les collines glacées de Druadach. De l'autre côté du feu, Archer ne semblait pas lui prêter attention. Et une fois encore, Shiro se sentit irrité par la simple présence de l'ancien Servant.
"Alors? Tu ne sais plus parler ? Le chat t'a volé ta langue ou tu es soudain devenu timide?
Shiro desserra ses mains qui s'étaient instantanément crispés. Il prit une inspiration et se lança:
"Pourquoi tu continues à utiliser le nom d'Archer? La Guerre du Graal est terminée."
Les yeux incolores de l'ancien chien d'Alaya s'étrécirent légèrement:
" Et cela t'empêche de dormir?"
D'habitude, les sarcasmes d'Archer auraient fait perdre son calme à Shiro. Pas cette fois...
"Je suis sérieux, Archer. Tu sais, après que Berserker t'ai tué... Rin, Saber et moi avons beaucoup parlé de toi. Tu connaissais Saber, tu l'avais déjà rencontrée avant la Guerre du Graal. D'ailleurs, il est évident que tu l'as reconnu au premier coup d'œil. Rin nous a aussi résumé une conversation. Tu lui as décris les buts et le caractère d'Artoria. Tu la connais si bien. À cause de ça, Rin pense que tu as vécu à l'époque du Roi Arthur. Seulement, Saber n'est pas d'accord. Si un guerrier de ton talent avait vécu en Bretagne, elle l'aurait su et l'aurait invité à la Table Ronde."
L'habituelle expression moqueuse d'Archer se craquela. Son regard s'embua brièvement...
"Je suis touché."
Comme sa voix vacillait, il toussa dans son poing.
"Rin a vu mon passé en rêve. Elle te l'a raconté?" Comme Shiro répondait d'un simple hochement de tête, l'ancien Servant continua:" J'étais... un Chien d'Alaya, un membre de la Contre Force. J'ai été invoqué à toutes les époques de l'histoire par la Volonté de l'Humanité. J'ai tué des terroristes islamiques, les incendiaires de Rome en 79 après Jésus Christ, j'ai attaqué la Bastille de l'intérieur en 1789. J'ai été invoqué, encore, encore et encore... Tant de fois que j'ai oublié la plupart de mes missions. Chaque fois que l'histoire a déraillé et que la survie de l'humanité a été mise en jeu, Alaya m'a invoqué. Chaque fois, j'ai tué ceux qui causaient ce danger. Passé, présent, futur, j'ai été invoqué à toutes les époques. Dans ma mémoire, il y a plusieurs siècles de massacres, sans chronologie. Mes souvenirs ne sont qu'un uniforme empilement de cadavres ensanglantés. J'ai tué tant de personnes que leurs tombes pourraient s'aligner d'ici à l'horizon, couvrir toutes les collines plus loin que ne porte le regard. Voilà ma vie, Shiro Emiya. Une existence affreuse que j'ai pourtant appelée de tous mes vœux... Tu vois, je voulais aider les humains. Je voulais le pouvoir de sauver les innocents, tous les innocents sans oublier un seul d'entre eux. Alors j'ai passé un pacte avec Alaya pour qu'elle me donne la puissance de réaliser mon but. En échange de quoi je devais la servir pour l'éternité. J'étais jeune et stupide. Je me suis moi-même condamné à l'enfer d'une guerre sans fin..."
Shiro déglutit, il y avait ce que disait Archer, mais pire encore était le ton. La voix de l'ancien Servant dégoulinait de mépris, de colère... et de souffrance.
Comme Archer relevait les yeux, leurs regards se croisèrent et le Héros aux Yeux d'Ambre frémit. L'espace d'un instant cette ire, ce dégoût s'était concentré sur lui comme s'il était la cause de l'enfer vécu par Archer. Le jeune Magus en oublia de respirer... Pourtant l'impression se dissipa si vite, que Shiro se demanda s'il avait rêvé.
Archer tisonnait à nouveau le feu, le regard plongé dans les flammes.
"Voilà, à présent tu sais pourquoi le seul nom que je veux est 'Archer'. Le nom que j'ai reçu à la naissance est celui d'un idiot que je hais de toute mon âme."
Shiro Emiya se passa la langue sur les lèvres, essayant de rassembler ses pensées. Mais Archer semblait être arrivé au bout de sa tolérance envers le jeune homme:
"Bon, puisque j'ai répondu à ta question, tu devrais aller te coucher. Demain, la route sera encore plus dure."
"Attends... je voulais te remercier. Je veux dire... Juste avant d'affronter Berserker, tu as dis: 'Emiya Shiro n'était pas un combattant.' Et que: 'Mon seul pouvoir était d'imaginer quelque chose qui pouvait battre mon ennemi.' Cela m'a fait beaucoup réfléchir et m'a permis de mieux comprendre ma capacité à Tracer. Jamais je n'aurais survécu à mon premier combat contre Gilgamesh sans ce que tu m'as dit. Merci."
Archer parut surpris, il cessa un instant de tisonner le feu puis poussa un long soupir exagéré:
" Je dois vraiment être un incurable idiot sentimental... Enfin, la vérité c'est que je dois aussi te remercier. J'ai participé à la Guerre du Graal pour échapper à mon enfer privé et... ton vœu m'a permis d'être réincarné ici. Alors, disons que l'on est quitte."
Shiro se leva, hésita et leva les yeux vers le ciel nocturne:
"Je crois que j'ai compris pourquoi tu me détestes. Je ressemble beaucoup à ce que tu étais lorsque tu as noué ce pacte avec Alaya."
Heureusement que le rouquin fixait les nuages, car l'impression de choc sur le visage d'Archer ne lui aurait pas échappé. Finalement... l'ancien Servant éclata d'un rire moqueur:
"Tu n'imagines pas à quel point."
Voyant que quelqu'un s'approcher du feu, Archer soupira:
"Je n'ai pas regardé le calendrier, c'est ma fête ce soir? D'habitude, il n'y a pas tant de personnes désireuses de me parler, Saber. Ton tour de garde n'est pas encore venu."
Enveloppée d'un lourd manteau de fourrure, Artoria marchait avec légèreté, faisant à peine craquer la neige sous ses pas. Dans la pénombre rougeoyante du feu de camp sa respiration se condensait en une brume légère.
Prenant place sur la caisse que Shiro avait occupée un peu plus tôt, elle sourit à l'ancien Servant de Rin:
"J'ai fait un rêve bizarre. Tous les chevaliers de la Table Ronde étaient enfermés avec moi dans un hôpital psychiatrique de la Terre. Mordred était affligée de Troubles Obsessionnels Compulsifs. Déjà que Mordred en temps normal... Je me suis réveillée en sursaut alors que j'essayais de l'étrangler pour la faire taire... "
Son regard se charge de suspicion alors qu'elle regardait en direction de la tente occupée par Merlin:
" Je n'ai jamais fait un songe aussi absurde sans que quelqu'un s'en mêle."
Archer -qui faisait des efforts désespérés pour masquer un peu charitable fou rire- s'aperçut que la respiration du Magicien des Fleurs avait marqué une pause. En tant que Servant, il n'avait pas besoin de dormi. Et il savait qui il était. Artoria avait raison, cela ressemblait bien à une manipulation digne de ce vieux fou...
Ôtant la bouilloire du feu, le héros Emiya servit une tasse de thé à Saber:
"Et bien, en attendant que ton irritation s'apaise, pourquoi ne pas discuter un peu."
Artoria répondit au sourire d'Archer et ce dernier eut l'impression d'avoir des papillons dans l'estomac. Même après des siècles au sein de la prison d'Unlimited Blades Work, n'en sortant que pour exercer la volonté d'Alaya, le simple souvenir de la beauté de Saber l'avait empêché de devenir fou.
"En fait, j'ai une question à te poser, Archer."
Le Servant de l'Arc écarta largement les bras:
"Je n'ai aucune prétention à l'omniscience, mais si je peux répondre je le ferais."
Après avoir humé l'arôme du thé, Artoria le gouta et, malgré son habituelle maîtrise d'elle-même, laissa transparaître de la surprise:
" Archer, tu prépare ce breuvage avec talent. Même Shiro ne l'infuse pas avec une telle perfection."
Embarrassé, le héros Emiya s'empressa de demander à Artoria quelle était sa question. L'ancien Servant de l'épée cligna plusieurs fois les yeux, comme si elle cherchait à s'en rappeler:
"Ah, oui... au début du siège de Refuge les Crevassais étaient présents. Cependant, quand Rin et moi sommes revenus avec Shiro, ils n'étaient plus là. Quand sont-ils partis?"
Archer haussa les épaules:
" Ils ont levé le camp un beau jour, avant les premières neiges. Je les ai suivi des yeux jusqu'à ce qu'ils disparaissent vers l'Est. Par la suite, nous avons reçu des messages signalant qu'ils étaient entrés dans le royaume d'Ephèse, au sud d'ici. Mais un grand guerrier s'est dressé contre eux à la tête des chevaliers de ce pays."
Artoria fronça légèrement les sourcils au ton moqueur soudain adopté par Archer. De l'autre côté du feu, l'ex-Servant avait croisé les jambes et renversé la tête en arrière, affichant une nonchalance irritante."
"Un grand guerrier?"
Archer lui fit un clin d'œil:
" Une sorte de chien fou qui mord autant qu'il aboie... Il s'appellerait Cù Chulainn."
Le tour de garde d'Artoria suivant immédiatement celui d'Archer, ils restèrent un long moment à discuter. Puis, le héros Emiya bailla et se leva pour gagner sa tente.
Saber resta seule avec le vent nocturne pour unique compagnie. Jusqu'à ce qu'un horrible hurlement la fasse sursauter.
Une créature s'avançait vers le campement à la faveur de l'obscurité venteuse. Artoria se souvint de sa seconde enfance et des récits des gardes du château où elle avait résidé sur les contreforts des Monts Wrothgars. Ils lui avaient décris ce cri.
Un Grahl!
La silhouette d'Artoria s'entoura de lumière dorée. Un instant plus tard, elle réapparut portant sa robe-armure. Elle ne semblait rien tenir dans ses mains, mais elle adopta une stance typique de l'espadon, sa lame invisible ramenée près de son oreille et levée vers le ciel.
Fébrilement, elle cherchait à se remémorer les détails des récits des gardes.
Le Grahl est une sous-espèce du Troll des Glaces. Plus grand et plus lent, il est surtout nettement plus fort et bien plus dangereux. Un seul de ces monstres peut vaincre sans peine trois Trolls de Glaces ou massacrer une compagnie de soldats.
Alors qu'un deuxième cri réveillait les dormeurs dans les tentes, Saber vit le monstre émerger dans la lumière du feu de camp. Il était presque aussi grand qu'un ogre, avec la même silhouette simiesque et couverte de fourrure blanche qu'un Troll des Glaces. Comme lui, il avait trois petits yeux noirs et cruels, le dernier se trouvant au milieu du front.
Néanmoins, on ne pouvait confondre avec une autre bête. De son dos émergeaient des stalagmites de glace tandis que des crocs recourbés semblables aux défenses d'un sanglier saillaient de chaque côté de sa bouche.
Artoria bondit en avant et l'épée invisible siffla, ouvrant une longue entaille sur la poitrine du monstre. Le Grahl cria mais riposta aussitôt, frappant alternativement des deux poings. Son instinct de combat et la rapidité conférée par le Mana Burst permirent à Saber d'esquiver les attaques avec facilité. Ce Troll géant était puissant... mais lent!
Les guides observaient le combat bouche bée. Saber semblait danser avec l'horrible monstre. Elle attaquait là, bondissait, virevoltait. Ses mains semblaient vides, mais des stries sanglantes naissaient sans cesse sur les bras et la poitrine du Grahl...
Pourtant, le Roi Arthur commençait à s'inquiéter. La robustesse de la créature n'était pas exagérée. The Sword of the Wind King, bien qu'il s'agisse d'un Noble Phantasm de rang C, semblait incapable d'infliger des blessures graves au Grahl. La fourrure fournie et son cuir résistant étaient doublés par une épaisse couche de graisse qui formait une armure naturelle. Et comme tous les trolls ses os étaient plus durs que l'acier. Pire encore, les blessures se refermaient en quelques instants et la multitude de coupures qu'elle avait infligées au monstre ne semblaient avoir d'autre résultat que d'encourager sa fureur.
Baissant sa lame, Artoria la pointa à l'horizontale derrière sa hanche droite et fléchit légèrement les genoux.
Le vent se mit tourbillonner autour de ses mains, révélant une éblouissante lumière d'or. Un instant plus tard, elle se ruait en avant à une vitesse supersonique... pour retomber une dizaine de mètres derrière le monstre.
Un instant, la scène parut figée sous le regard des spectateurs. Artoria immobile, l'épée de nouveau invisible, mais sa lame pointée vers le bas à hauteur de son genou gauche... comme au terme d'un arc de cercle commencé dans sa posture précédente.
Le Grahl vacilla sur ses genoux en regardant stupidement ses deux bras coupés qui venaient de tomber au sol. Il ouvrit la bouche et s'étouffa sous un flot de sang écarlate. Il s'effondra... en deux parties la moitié du buste d'un côté... le bas de l'autre!
Rin, ensommeillée et furieuse d'avoir été réveillée en sursaut, s'approcha du monstre en tirant une rune de sa bourse. Infusant son Prana dans le galet gravé d'un signe semblable à un éclair stylisé, elle se concentra sur l'image d'une flamme haute et vive avant de la jeter sur le monstre encore agité de soubresauts:
"Sowilo"
Aussitôt la rune du feu libéra des flammes violentes. La graisse de Troll brûlant particulièrement bien, la dépouille se retrouva complètement enveloppée dans le brasier qui s'éleva haut, chassant une fumée noire et huileuse vers les nuages.
Brandissant le poing, le front plissé de colère le Démon en Rouge injuria le Grahl agonisant:
" Mocheté sans âme, personne, tu m'entends ? Personne ne peut me priver de sommeil et survivre!"
Elle se retourna vers Artoria et changea soudain d'attitude, lui offrant un merveilleux sourire:
"Merci d'avoir arrêté cette créature!"
Acquiesçant machinalement, Saber cligna des yeux alors qu'un frisson lui parcourait l'échine... Elle savait que Rin n'était pas vraiment du matin, mais elle ne l'avait jamais encore vue aussi furieuse. Le légendaire roi de Bretagne se jura de ne jamais être la cause d'un réveil en sursaut chez son amie. Elle n'était pas sûre d'y survivre.
Le lever du soleil accueillis les membres de la petite expédition autour d'un solide petit déjeuner. Tout le monde était reposé et près à une nouvelle journée de voyage... à la notable exception de Rin qui était à peu près aussi réactive qu'un zombie réanimé par un amateur peu doué. Archer dut l'empêcher de se rendormir à plusieurs reprises.
Enfin, les chiens de traineaux furent attelés et le voyage reprit. C'était une belle matinée. Le vent était tombé dans la nuit et l'on découvrait un ciel cristallin sans le moindre nuage.
L'avancée fut rapide et presque sans difficulté.
Au soir, les traîneaux s'immobilisèrent presque au sud du Mont Tola.
Le lendemain, la température chuta brutalement. Le vent soufflant du Nord amena des nuages chargés de neige et les traineaux avancèrent face aux bourrasques d'un blizzard hurlant qui rendit l'avance difficile et épuisante. On ne pouvait plus qu'avancer au prix d'efforts constants. La sueur gelait sur le visage tandis que la neige empesait les fourrures.
À la nuit tombée, les voyageurs étaient si exténués qu'ils ne purent que dresser les tentes et faire cuire un repas.
Tout le monde souffrait d'engelures, particulièrement sur le nez et aux oreilles. Sans les talents de guérisseuse de Rin, la situation aurait été catastrophique.
Cependant, le pire était à venir. Après le coucher du soleil, le vent se mit à souffler de plus en plus fort, abattant les tentes et faisant rouler au loin les caisses de nourriture. Impossible de dormir, chacun s'accrocha au sol pour éviter d'être emporté. La neige s'infiltrait dans les vêtements, fondait au contact de la peau et gelait à nouveau ensuite.
Aux premières lueurs du jour, tous étaient épuisés, démoralisés, gelés et irritables.
Il était incroyable de penser que la plaine le printemps déployait toutes ses séductions alors qu'à une centaine de kilomètres alors que la moyenne montagne était encore couverte de neige et jouissait d'un climat polaire!
D'eux tous, Rin était la plus furieuse. Pour une raison ou une autre, elle vida sa colère sur Merlin, le traitant de "magicien de pacotilles". Elle l'accusait de ne pas avoir le dixième du pouvoir que la légende lui accordait. Sinon, il aurait tôt fait d'arrêter la tempête!
Bizarrement, le Magicien des Fleurs l'écouta sans l'interrompre une seule fois. Il resta calme. Ce fut seulement quand elle fut à court d'invectives qu'il prit la parole:
"Est-ce que je peux arrêter la tempête? Oui, je peux... et non, je ne vais pas le faire. Rin Tohsaka, vous êtes une Magus brillante, mais visiblement vous n'y connaissez rien en climatologie. Une tempête de ce genre relâche en une seconde autant d'énergie qu'une bombe atomique! Cette tempête est le résultat d'un déséquilibre thermique à l'échelle du continent et du heurt entre des masses d'air aux températures très différentes. Si je relâchais cette énergie, je provoquerais une catastrophe auprès de laquelle la tempête elle même n'est rien. Aucun de vous n'y survivrait".
Heureusement, dans la journée, le vent tomba peu à peu et le soleil réapparut entre les nuages. Ses rayons se réverbérèrent sur un paysage d'une beauté à couper le souffle. La lumière transformait le glacier de Druadach en une montagne de diamant brillant de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.
Cette beauté hélas était un danger par elle-même.
Leurs guides les prévinrent que regarder trop longtemps ce paysage ils n'y gagneraient qu'une ophtalmie des neiges... c'est à dire la perte de la vision!
Le Glacier formait le principal obstacle de leur voyage. Par comparaison, le terrain qu'ils avaient traversé était clément. Pour commencer, le glacier formait un mur de glace qu'il fallait franchir. Comme il y avait un véritable chaos de rochers et de blocs de glace en avant, l'escalade ne présentait aucune difficulté par elle-même, mais il fallut démonter les traineaux et transporter les chiens. Cela leur prit toute la journée.
Lorsqu'ils voulurent préparer le repas du soir, une forte déconvenue les attendait. Entre ce que le blizzard avait emporté et les secousses imposées au reste, même Shiro et Archer n'arrivèrent pas à créer autre chose qu'une infâme bouillie.
Autant dire que le moral déjà bas fut fortement ébranlé... en particulier celui de Saber.
