La bataille d'Aphren's Hold


Sur le rempart de l'antique fort d'Aphren's Hold, une silhouette bleue et argent arpentait le chemin de ronde, faisant le tour des positions occupées par les soldats Brétons.

Sa présence avait un effet certain sur le moral des défenseurs. D'abord, la garnison était essentiellement masculine, et cette jeune femme était belle à en perdre le souffle! Petite, menue, elle avait des cheveux comme poudrés d'or pur noué en une natte qui s'enroulait à l'arrière de sa tête. Et ses yeux étaient comme des émeraudes qui brillaient dans un visage qui semblait ciselé dans l'albâtre.

Mais, il y avait aussi sa réputation...

Artoria Pendragon était un Chevalier de Rose complètement inconnue deux ans plus tôt, mais elle avait accompli plusieurs exploits au cours de la guerre contre les Orques d'Orsinium qui faisaient d'elle une célébrité.

Vêtue d'une robe bleue sur un jupon blanc, elle portait par-dessus des gantelets et un pectoral munis d'étranges plaques de métal formant une jupe articulée protégeant ses jambes.

La tenue était étrange, mais c'était une sorte d'armure...


Saber - comme Shirou et Rin l'appelait le plus souvent- était plongée dans ses pensées. Tout en saluant les défenseurs à leur poste et en inspectant les nouveaux aménagements visant à améliorer les murailles croulantes du vieux fort, son esprit était dirigé sur un problème qui ne la laissait plus en repos:

Les Rougegardes allaient-ils attaquer?

D'un stricte point de vue militaire, ils n'avaient rien à gagner à attaquer Aphren's Hold. Les troupes encerclées n'étaient pas assez nombreuses pour affronter les envahisseurs en rase campagne et leurs vivres étaient limités. En d'autres termes, les Rougegardes pouvaient gagner ce combat simplement en restant assis à les regarder mourir de faim!

Pourtant, lorsqu'elle avait traversé le campement ennemi, Saber avait vu que les assiégeants s'affairaient à construire des catapultes, et des boucliers sur roues. Un tel matériel ne pouvait qu'être utilisé dans une attaque... La logique guerrière soulignait l'absurdité de cet assaut, mais Saber était persuadé qu'il allait avoir lieu. Peut-être que tout s'expliquait par la personne qui dirigeait l'armée ennemie!

Kirie Kotomine!

Les yeux d'Artoria s'étrécirent sur un brusque mouvement de colère.

C'était la troisième fois qu'elle se heurtait à cet homme. Lors de la Quatrième Guerre du Graal, ses machinations avaient provoquées la mort d'Irisviel, ainsi que celle de Tokomi Tohsaka, laissant son épouse lourdement handicapé. Puis au cours de la Cinquième Guerre du Graal, il avait tué le Master de Lancer volé ses marques de commandement avant d'utiliser Cù Chulainn comme "éclaireur" pour lui permettre de jauger les autres Servants. Shirou et elle avaient réussis à l'arrêter avec l'aide de Rin, mais leur amie avait été blessée et quand à Illyasviel... elle avait été enlevée et ils ne l'avaient pas revue depuis que le Graal les avait amenés ici.

Artoria soupira, s'efforçant de chasser sa colère.

Mais le sentiment d'avoir laissé une tâche inachevée ne devait pas lui être propre.

Ses yeux se fixèrent sur la silhouette vêtue d'une combinaison de cuir bleu qui inspectait une autre section d'Aphren's Hold.

Cù Chulainn avait trouvé la mort pour les sauver, Shirou et elle. Il ne s'était pas sacrifié en affrontant Gilgamesh parce qu'il les appréciait particulièrement, non... Mais Kotomine l'avait manipulé, utilisé sans avoir jamais eu l'intention de laisser le guerrier irlandais accéder au Graal. Lui aussi devait avoir des comptes à régler avec le faux prêtre. Surtout que Kirei Kotomine venait d'enlever Bazett Fraga McRemitz, le Master originel de Lancer, avec l'intention de la sacrifier pour invoquer Avenger. Cela pouvait être un simple hasard... Ou pas! Mais que ce soit l'un ou l'autre, Saber connaissait assez Lancer pour être certaine que le guerrier irlandais le prenait comme une insulte personnelle.

Oui, c'était absurde... mais Artoria était certaine que Kirei Kotomine allait attaquer Aphren's Hold. Kirei n'avait qu'à attendre pour que le fort tombe de lui-même ou effectuer la cérémonie qui lui permettrait d'invoquer Angra Mainyu sur Nirn mais... pour lui aussi c'était devenu personnel. Et Kirie n'était pas du genre à laisser passer une chance de faire souffrir ses ennemis de ses propres mains.

Ironiquement, la dernière chance de sauver Nirn dépendait... de Kirie.


Le lendemain, au premier rayon du soleil...

Artoria Pendragon entendit ce bruit dans son sommeil. Pour l'oreille non exercée, cela évoquait le tonnerre. Mais elle se réveilla instantanément. Bondissant sur ses pieds, le légendaire Roi Arthur invoqua son armure et son épée. Elle courut dans l'escalier et grimpa vers le haut de la tour.

La guerre, elle connaissait.

Saber avait livré des centaines de bataille au cours de sa vie. Cependant, elle du faire un effort pour masquer la peur qui lui serrait le ventre. Le spectacle de la cavalerie ennemie qui envahissait la plaine avait de quoi impressionner. On aurait dit un fleuve en crue, rompant ses digues et se répandant dans les champs. Les Rougegardes vêtus de rouges étaient divisés en régiment de cavalerie légère portant des armures de cuir, des yatagans et de petits boucliers ronds, et des régiments lourds avec des chevaux protégés par des bardes, les cavaliers ayant des armures lamelaires et de longues lances ornées de fanions.

Derrière eux s'avançaient des bataillons d'infanterie groupés en carrés, encadrés par des porte-bannières. Certains tenaient des échelles de sièges, ou poussaient des catapultes. Toutefois, ce fut surtout la vision des civils refoulés devant les guerriers ennemis excita la fureur du Roi Arthur:

"Les lâches!"

" Une stratégie digne de Kirei" se moqua Lancer.

Artoria se retourna vers Cù Chulainn. Le guerrier irlandais était nonchalamment accroupi sur les créneaux, Gae Bolg posé en travers de ses épaules.

Cette impression de nonchalance vola en éclats l'instant d'après comme il bondissait en arrière, et retombait sur ses jambes la lance écarlate entourée d'une aura couleur de sang. Son visage était congestionné, inhumain:

"Kirei! Foutue charogne... Cette fois, je jure que Gae Bolg percera ton cœur!"


Alors que la cavalerie gagnait des positions d'attente, l'infanterie les dépassa. Les combattants armés de lances et de cimeterres s'arrêtèrent les premiers. Les arbalétriers les dépassèrent pour commencer à se déployer et à s'espacer. Les catapultes se placèrent à l'arrière. Seuls quelques hommes armés de fouets continuaient leur marche, poussant devant eux leurs prisonniers.

Attentive, Artoria suivit les mouvements de l'ennemi cherchant à comprendre la stratégie ennemie. Cependant, elle identifia surtout leurs bannières. La plupart des drapeaux montraient un dragon doré sur fond rouge à la poursuite d'une étoile...

"Étoiledragon!"

Étoiledragon (ou "Dragonstar") était un des plus petits états Rougegarde de la Baie d'Illiaque, juste au sud-est du Royaume d'Éphèse. Quand aux autres bannières. Saber fronça les sourcils:

"Cù Chulainn, quel est cet étendard?"

Le Roi Arthur montrait un étendard rectangulaire devant une infanterie dépareillée qui chantait d'étranges cantiques. La longue bande de tissu qui claquait dans le vent était ornée d'un serpent noir sur fond jaune.

"Cela? C'est la bannière personnelle de Kirei! Les fanatiques de sa nouvelle religion combattent sous cette bannière. Ils portent même le signe du serpent sur le poignet!"

Artoria oublia de respirer, se rappelant des événements vieux de près de deux ans...

Les hommes qui l'avaient attaqué alors qu'elle se trouvait avec Rin dans une taverne de Refuge, juste avant de partir en quête du Cristal de Corvus... c'était des Rougegardes tatoués d'un serpent au poignet (1)! Quand à la flotte qui avait vaincu les Impériaux en Baie d'Illiaque et détruit la plus grande partie des renforts Brétons destiné à Alcaire... elle venait d'Étoiledragon (2).

"Kirei!" Jura Artoria, la voix chargée de colère.

Les pièces du puzzle venaient enfin de s'emboiter... Non, cet Imbécile arrogant de Shinji Matou n'avait pas été leur adversaire principal pendant toutes ces années. Depuis le début, ce n'était qu'un pantin que Kirei Kotomine manipulait dans l'ombre.


"Soldats, écoutez-moi !"

Les regards se tournèrent vers Artoria Pendragon qui venait ainsi de donner de la voix.

"Au cours des deux dernières années, j'ai participé à quatre sièges en tant qu'assiégée, ou assiégeant. À chaque fois, ma défaite paraissait certaine. Cependant, je suis ressorti victorieuse de tous ces affrontements. De plus, chacun d'eux fut une humiliante défaite pour les ennemis de Hauteroche. Certains d'entre vous se rappellent sans doute que j'ai contribué à libérer Refuge, assiégé par les armées d'Orsinum.".

Tout en parlant, le Roi Arthur suivait l'avance des bataillons ennemis. L'arc bréton n'était guère puissant. On comprenait mieux pourquoi la plupart des régiments lui préférait l'arbalète. Bien que plus lente, la visée était facile, et les viretons traversaient les meilleures armures. Au contraire, le régiment de cavalerie commandée par Cù Chulainn regroupait des archers montés. Or, une flèche peut être tirée de manière indirecte, contrairement au carreau qui ne file qu'en ligne droite.

Là-bas les hallebardiers avançaient poussant les paysans brétons comme un bouclier mobile.

"À mon ordre, tir en cloche ! Maintenant !"

Une nuée de traits empennés de plumes d'oies grises prit son envol. Arrivée à l'apogée de leur trajectoire, les flèches retombèrent, frappant presque à la verticale. Les hallebardiers Rougegardes occupant les premières lignes n'avaient pas de bouclier et étaient plus que vulnérables. La première salve fit osciller la ruée ennemie. La seconde ouvrit de larges brèches. À la troisième - décimé- les survivants refluèrent.

Bien sûr, les arbalétriers ennemis ripostaient rageusement. Seulement, les carreaux ricochaient contre les merlons, se fichaient dans les mantelets de bois ou passaient au-dessus des têtes des archers bien à l'abri sur le chemin de ronde. Les soldats adverses s'abritaient derrière des boucliers sur trépieds et des barricades rapidement élevées. Des protections efficaces capables d'arrêter un projectile arrivant de face.

"Même tactique !" continua Saber "Nouvelle cible : les tireurs ennemis."

La pluie mortelle frappa les cranequiniers, aussi désarmés que les autres fantassins face à cette manœuvre. Une vague de traits retombait après l'autre, filant vers le sol dans un sifflement impressionnant. Même à distance, les cris de douleur et de terreur frappaient l'imagination.

Au-dessus du champ de bataille, des drapeaux furent déployés. Répondant à ces ordres visuels, la plupart des formations ennemies reculèrent. Il faudrait un moment pour que l'ennemi se réorganise. Cette pause opérationnelle était plus que bienvenue pour intervenir. Artoria se pencha pour repérer les paysans. Ceux-ci avaient continué sur leur lancée et atteint le pied des murailles. Plus aucun ennemi ne les accompagnait. Ceux qui ne gisaient pas au sol, percés de flèches, s'étaient repliés.

"Ouvrez les portes ! Vite ! Récupérons ces malheureux avant que les assiégeants ne se reprennent."

Cù Chulainn jeta un regard surpris à Artoria Pendragron et siffla entre ses dents:

" Beau boulot, je n'aurais pas pensé utiliser mes archers de cette manière."

Artoria lui sourit en réponse:

"J'ai passé beaucoup de temps avec un archer..."

"Ah oui, ce gamin bizarre..Shirou. Il va bien?"

Mais avant que Saber puisse lui faire remarquer que le moment était mal venu pour les conversions privées un impressionnant ronflement retentit. Passant au-dessus de leurs têtes, un projectile recouvert de poix retomba dans Aphren's Hold. Le boulet défonça un bâtiment, projetant tuiles et planches autour de lui, en même temps que des débris enflammés qui retombèrent sur d'autres masures proches. Déjà des flammèches s'élevaient.

Soulevant le mantelet, le plus proche, Saber regarda en direction des lignes ennemies. Les Rougegardes alignaient plusieurs catapultes qui faisaient feu vers les murailles. Si elle avait commandé les forces ennemies, Artoria aurait commencé l'assaut avec ces engins, tirant vers les chemins de ronde pour les araser et exposer les défenseurs. Après, elle aurait pratiqué une brèche dans la muraille et - ensuite seulement - cela aurait été au tour de l'infanterie. Heureusement, Kirei Ktomine n'était pas aussi bon tacticien qu'elle.


Depuis plusieurs jours, l'affrontement était entré dans une phase routinière. L'aube se levait sur les ruines d'Aphren's Hold. Les soldats et les civils regroupés sur les remparts étaient épuisés. Ils passaient les journées à se battre, et les nuits à réparer les dégâts infligés aux murailles du fort. Après chaque attaque directe contre les murs, les catapultes recommençaient à battre l'air de leurs longs bras, tirant rochers et charges incendiaires..

Pour les défenseurs, il s'agissait d'une lutte d'endurance. Chaque nuit, il leur fallait réparer les dégâts infligés au cours de la journée. Tandis que pour les assaillants, il fallait faire preuve de patience et espérer l'épuisement des assiégés. Cependant, Kirei Kotomine avait déjà prouvé qu'attendre n'était pas son point fort.

Un peu avant midi, le faux prêtre fit une nouvelle fois montre de précipitation. Estimant sans doute que les défenseurs étaient suffisamment affaiblis, il déploya ses troupes dans un assaut frontal.

Laissant Lancer au commandement des archers, Artoria Pendragon rameuta le maximum de miliciens pour renforcer le secteur des murailles menacé par l'avance de soldats ennemis portant des échelles d'assaut. Ceux-ci avaient appris de leurs précédentes expériences. À présent, ils avançaient protégés par de grands boucliers levés au-dessus de leurs têtes, formant également de véritables murs sur leurs flancs et devant leur premier rang. Les flèches décochées depuis les remparts étaient impuissantes contre une telle protection. À l'exception de quelques traits chanceux, ils se fichèrent impuissants dans le bois, hérissant de projectile les tortues qui progressaient vers Aphren's Hold.

L'attaque de Kirei était dangereuse, car elle visait justement un point où le rempart s'était complètement effondré sous l'action des catapultes. La brèche de débris divers. L'ensemble n'était ni aussi solide, ni aussi haut que le tronçon de mur qu'il remplaçait.

Montrant l'exemple, Artoria Pendragon escalada la barricade, se postant face à l'ennemi qui se préparait à le gravir de l'autre côté. Les miliciens les accueillirent avec des rochers et de l'huile bouillante. La première échelle ne put être levée car ses porteurs furent décimés. La seconde toucha le sommet de la barricade. Cependant, des hommes armés de fourches la repoussèrent alors que les premiers combattants la gravissaient.

Lorsque l'échelle retomba et que les assaillants contusionnés se replièrent, il y eut un formidable cri de victoire. Malheureusement, cette joie était prématurée. Une troisième équipe d'assaut réussit à fixer son échelle. En dépit des morts et des blessés lors de l'ascension, ils atteignirent le sommet de la barricade. Artoria se retrouva face à un immense Rougegarde portant une armure de cuir et d'anneaux et armé d'un grand cimeterre. L'homme à peau sombre bondit en avant, cherchant à lui décoller la tête. L'Épée du Roi des Vents décrivit un arc lumineux bleuté et le Roi Arthur repoussa son ennemi en arrière, lui ouvrant l'épaule. Au second échange de coups, Saber repoussa le cimeterre grâce à son gantelet gauche formant targe et le frappant en plein poitrine avant de l'expédier au bas de l'échelle d'un coup de pied. Il retomba au milieu des assaillants qui s'agglutinaient comme des fourmis.


Les assauts succédaient aux assauts. Les Rougegardes montaient, précédés de volées de carreaux qui ricochaient contre les merlons où se fichaient dans les mantelets. À l'abri des créneaux d'Aphren's Hold, les archers ripostaient en nuées denses qui ouvraient des brèches dans la ruée des assaillants.

Malgré tout, certaines échelles finirent par se poser sur les remparts et quelques assaillants parvinrent même à s'emparer d'une section du rempart. Éphémère victoire, Lancer conduisit lui-même la contre-attaque. Se métamorphosant en une forme floue, bleue et rouge, il rebondit sur adversaire pour en frapper un autre. En cinq secondes... il avait massacré une vingtaine d'ennemis et sa lance rouge transformé en roue brisait les armes des Rougegardes qui l'attaquaient.

Les trompettes finirent par sonner la retraite. Malgré des centaines de morts et de blessés, les troupes d'Étoiledragon avaient été repoussées en tous points. Tandis que les archers continuaient à tirer sur les ennemis, transformant leur repli en déroute.

Le calme revint peu à peu sur le champ de bataille. Pourtant, la cavalerie ennemie se rassemblait hors de portée des arcs. Tandis que de nouveaux drapeaux se levaient, transmettant des ordres à distance. La combinaison de fanion était inusitée, promettant une forme d'attaque différente de toutes celles qui s'étaient succédées jusque là. Comme les catapultes continuaient à se taire, les défenseurs se pressèrent sur les remparts. Écarquillant les yeux, ils recherchaient un indice quant à la nouvelle tactique adoptée par les Rougegardes.

Finalement, les gardes postés à la principale porte de la muraille nord appelèrent. Artoria Pendragon et Cù Chulainn se précipitèrent pour atteindre en même temps le bastion. Un des défenseurs leur désigna un bouclier mobile monté sur roue. Sortis des rangs ennemis, il avançait péniblement en direction du vantail.

La menace semblait insignifiante, mais Lancer ordonna immédiatement d'ouvrir le feu. Seulement, les traits vinrent hérisser l'épais panneau de bois sans parvenir à percer. L'abri sur roue s'immobilisa soudain. Comme les archers relevaient la tête, flèches encochées, un homme quitta la protection offerte par le bouclier de siège. Saber eut juste le temps de reconnaitre la robe ornée et le turban d'un magicien que déjà il se mit dessiner, d'une passe mystique, une sphère dans l'air. Aussitôt, celle-ci se remplit de feu. L'orbe igné quitta alors les mains de son créateur en une trajectoire parfaite qui la conduisit à éclater contre la porte, projetant à tout va planches et pierres brisées en un formidable fracas.

L'exploit du magicien anonyme fut cependant sanctionné par plusieurs projectiles qui le clouèrent au sol avant qu'il ne parvienne à regagner l'abri mobile.

Cependant, il était trop tard. Alors que l'écho de la détonation roulait encore dans la plaine, le martellement de centaines de chevaux au galop lui répondit. La cavalerie ennemie chargeait la poterne éventrée par l'explosion magique.


Le cavalier Rougegarde portait une armure de cuir et un casque à cimier de fer, serrant une longue lance. Le hennissement de sa monture avait attiré vers lui le regard d'Artoria Pendragon alors qu'elle descendait l'escalier qui conduisait au rempart. Nombre de ses pareils déferlaient dans le fort. On entendait leurs cris résonner, le bruit de leurs combats contre les assiégés, ainsi que le sifflement des flèches décochées contre eux depuis le bastion couronnant la porte.

Pourtant, le cavalier d'Étoiledragon et Saber ne se lâchaient pas du regard. C'était comme si chacun venait de découvrir en l'autre un ennemi mortel.

Au moment où Artoria atteignait le bas des marches, le cavalier enfonça les talons dans les flancs de son cheval, avec un cri suraigu. Dans le tonnerre des sabots martelant la terre durcie, il pointa sa lance vers la gorge de son ennemie.

Il y eut un bruit de métal heurté lorsque le Rougegarde dépassait Saber. L'espace d'un instant, le cheval sembla poursuivre sa route comme si de rien était. Puis, le guerrier à peau noire roula au sol. Le légendaire Roi Arthur se retourna pour regarder son ennemi se remettre péniblement sur ses pieds, puis les deux hommes se ruèrent l'un vers l'autre. L'échange fut bref. Déjà blessé lorsqu'il avait vidé ses étriers, le Rougegarde fut achevé en deux coups par Saber.

Dissipant Excalibur, Artoria courut vers la plus proche des barricades. Toutes les voies qui conduisaient aux portes étaient ainsi barrées. Une précaution qui s'avérait plus que justifiée au vu de la tournure prise par la bataille.


Avisant un sergent grisonnant en train de donner des ordres à ses soldats, elle lui demanda quelle était la situation. Le vieux sous-officier montra les chevaux qui tournaient en rond, selle vide et les cadavres au sol et sur la barricade.

"Nous avons repoussé le premier assaut, seuls quelques ennemis sont passés. Je crois que c'est partout pareil. Toutefois, les cavaliers qui ont réussi à franchir se rassemblent sur la place. S'ils nous attaquent à revers au moment où la seconde vague sera sur nous, alors le pire sera à craindre."

Effectivement, un officier portant une magnifique armure de plaques de fer donnait des ordres aux cavaliers ennemis. Visiblement, un homme d'expérience qu'il serait dangereux de sous-estimer.

Par-dessus la barricade, les yeux durs et cruels du guerrier en armure et regard émeraude de Saber se croisèrent. Obéissant à ses glapissements, les soldats d'Étoiledragon firent obliquer leurs montures en direction des défenseurs.

Derrière Artoria, le sergent communiqua ses instructions à ceux qu'il commandait. Elles étaient de la plus grande simplicité:

"Visez le chef! "

Vingt arcs se tendirent. Une pluie de traits s'abattit sur l'unique cible qui leur avait été ainsi désignée. Le résultat fut foudroyant. Cavalier et monture boulèrent au sol, percés de toute part. Tandis que certains projectiles qui avaient raté l'officier blessèrent ou tuèrent ceux qui se tenaient à ses côtés.

La volée fit s'égayer les autres guerriers montés. Cette occasion fut immédiatement mise à profit pour lancer une contre-attaque. Cù Chulainn surgit à la tête d'une troupe abritée derrière un mur de boucliers. À nouveau, Lancer fit une démonstration de sa rapidité et de son agilité. Il sembla apparaître simultanément en divers points de l'affrontement, sa lance maudite cherchant le cœur d'un ennemi... et le tuant.

Il suffit de quelques secondes pour que l'affrontement tourne au désastre. Épouvantés, les Rougegardes survivants tournaient brides, Démoralisée par ses lourdes pertes et la mort de son commandant, la cavalerie ne songeait plus à reformer ses rangs pour attaquer. Son désir de vaincre s'était évaporé. Les Rougegardes cravachèrent leurs montures, les lançant au galop pour sortir du piège formé par les murs du fort.


Pendant ce temps, Artoria s'était ruée vers les remparts. Agrippée aux créneaux, elle assista à la sortie des cavaliers survivants. Ils coururent droit vers un bataillon d'infanterie d'Étoiledragon qui cherchait à entrer dans Aphren's Hold par la poterne éventrée. Dans leur épouvante, les assaillants ne reconnurent pas les leurs ou s'en fichèrent. C'était juste un obstacle sur leur route. Le heurt des deux troupes provoqua un véritable chaos... Des hommes furent piétinés tandis que la formation des fantassins se désagrégeait, les laissant très vulnérable.

Impérieux, le Roi Arthur leva une main :

"Archers, feu à volonté."

De son épée, elle désignait les rangs brisés des fantassins, les montures qui jetaient à terre leurs cavaliers. Retombant au milieu d'un tel chaos, la salve déclencha un véritable carnage. Définitivement brisés, les ennemis jetèrent leurs armes pour courir plus vite, fuyant en direction de leurs lignes.

Cette soudaine déroute prit des airs de contagion. Les régiments tenus en réserve reculaient spontanément. Les pertes s'étaient accumulées depuis le début du siège et le désastre du dernier assaut était de trop. Certains généraux n'auraient pas compris l'état d'esprit de leurs hommes et auraient vitupéré, menaçant d'exécuter les trainards. Ce genre d'idioties était souvent la dernière erreur qu'ils faisaient, provoquant le soulèvement de la troupe Malheureusement pour Saber et les autres assiégés, Kirei Kotomine avait passé sa vie à manipuler ses semblables, il les comprenait trop bien pour faire ce genre de faute de commandement. La sonnerie de retraite retentit, officialisant le repli. Le faux prêtre avait donné le seul ordre auquel ses soldats pouvaient encore obéir.

Sur les remparts, le dénouement de l'affrontement fut accueilli par une vague de cris exprimant la fierté et la joie.


Alors que le Roi Arthur observait le reflux désordonné de l'armée vaincue, Lancer vint le rejoindre sur le chemin de ronde. Son armure maculée de sang, il avait les yeux brillant, exalté par la victoire.

"Ah ah ah, Saber, on leur a fichu une raclée qu'ils raconteront à leurs petits enfants! Et en Hauteroche on en fera des chansons pour les bardes!"

Artoria s'inclina:

"Une fois encore, le Chien des Plaines Rouges a été conforme à sa légende, c'est par dizaine que vous tuiez vos ennemis, ô Fils de la Lumière d'Irlande!"

Le Roi Arthur se tourna ensuite vers Aphren's Hold, noyée dans la fumée qui stagnait sur le champ de bataille. Le fort avait presque était rasé. Ici et là, des bâtiments brûlaient encore. Tandis qu'une partie des valides s'efforçait de barricader la poterne détruite, les autres rassemblaient les blessés pour qu'ils soient soignés. Les morts, quant à eux, étaient couchés devant la pagode.

Le spectacle lui serra le cœur. Même victorieuses, les batailles étaient coûteuses en vies humaines. S'accoudant aux remparts, Saber regarda la désolation qui s'étendait jusqu'aux portes. Les pertes de l'ennemi étaient bien plus lourdes. Si tous les cadavres agglutinés devant la poterne se remettaient debout, il n'y aurait plus eu d'espace pour circuler entre eux.

Précédée par Lancer, Artoria retourna au vieux donjon où elle put se laver du sang et de la poussière du combat.

L'enthousiasme apporté par le combat n'avait pas duré longtemps, déjà Lancer était morose:

" Bon, la victoire est nôtre. Mais, au final, que nous apporte-t-elle ? Il ne reste plus que cinq jours avant l'éclipse. Si nous n'empêchons pas le sacrifice de Bazett cette bataille n'aura fait que retarder notre trépas. À nous deux, je ne vois pas que nous pourrons arrêter Angra Mainyu s'il est appelé par Kirei.

Saber acquiesça pensivement:

"Je suis d'accord avec vous, Lancer. La réponse est évidente, il faut empêcher Kotomine de perpétrer ce rituel."

Le ton calme d'Artoria lui valut un regard dubitatif de la part de Cù Chulainn. Il leva les bras au ciel:

"Quand tu en parles ça a presque l'air facile!"

"Non, cela ne l'est pas. Mais réussir l'impossible est le propre des héros, Lancer. Écoutez, en venant ici, j'ai vu les Rougegardes dégager une ruine direnni. Les prisonniers que nous avons délivrés le premier jour de la bataille le confirmeront sans doute, mais c'est là qu'ils devaient travailler. Et s'ils ont été envoyés ici pour servir de bouclier vivant c'est que Kotomine avait trouvé ce qu'il cherchait. Le sacrifice de Bazett Fraga mcRemitz aura lieu dans une salle d'invocation de ces ruines dans cinq jours exactement. Nous savons donc où et quand. Je pense que le mieux est de partir dès cette nuit, tous les deux. En profitant que la défaite d'aujourd'hui aura relâché le dispositif ennemi, nous nous glisserons entre les sentinelles. "

Un sourire terrifiant apparut sur les lèvres de Lancer. Plus que jamais il ressemblait à un chien enragé prêt à bondir:

"Et malheur à ceux qui chercheront à nous empêcher de sauver Bazett."

Artoria acquiesça simplement. Cù Chulainn fit apparaître Gae Bolg:

"Mais si tu veux qu'on reste bon amis, pas touche à ce faux prêtre! Kirei Kotomine est à moi!"

"Naturellement."


(1) Voir chapitre 10.

(2) Voir chapitre 22.