En un temple profond...
Artoria Pendragon s'étira lentement. Elle était encore plongée dans un demi-sommeil, mais les années de guerre avaient profondément gravé en elle les nécessités de la survie. Le Roi de Bretagne ouvrit les yeux et se redressa doucement, consciente qu'elle était en danger. Au premier regard, les ruines qui l'entouraient n'éveillaient aucun souvenir.
Ah oui, c'est vrai. Elle avait quitté Fort-Venteux le lendemain de la bataille, une fois la nuit tombée. Démoralisés par leur défaite, les guerriers rougegardes ne menaient pas une garde des plus vigilantes et Saber avait pu facilement se faufiler entre leurs lignes.
Accompagnée par Cù Chulainn, elle avait marché toute la nuit. Après quelques heures de repos, les deux Servants réincarnés avaient repris leur marche en direction de l'antique ville Direnni que saber avait découverte au cours de son périple.
Grâce à la prophétie du Parchemin des Anciens, Artoria et Cù savaient qu'un sacrifice était nécessaire à l'incarnation d'Angra Mainyu et que le dit sacrifice devait avoir lieu dans un "temple enfoui". Bien sûr, ce genre de cérémonie ne pouvait aboutir que si l'individu immolé avait une "valeur" suffisante. Dans la magie rituelle cette valeur était symbolique. Sans entrer dans des détails compliqués, dans ce cas, il fallait que ce sacrifice soit un des anciens Servants ou un des ex-Masters de la Cinquième Guerre du Graal. Plus précisément, un de ceux qui s'opposaient à la réincarnation de Tout le Mal du Monde en Tamriel.
Artoria se releva lentement, à l'écoute des rumeurs de discussion et les bruits de pas lointains. Son Sixième sens ne réagissait pas, elle ne se trouvait donc pas en danger immédiat.
La jeune femme était simplement vêtue d'une robe bleue aux épaulettes bouffantes, décorées de quelques parements de tissu doré. Des brins d'herbes s'accrochaient au vêtement et ses cheveux fins, comme poudrés de poussière d'or, étaient en désordre, la natte nouée à l'arrière de sa tête était en partie défaite.
Artoria fronça les sourcils, regardant autour d'elle.
Elle se trouvait à l'abri dans une sorte de tranchée de fouille. Un pan de mur endommagé par le passage du temps montait à ses côtés, des pioches, des pelles et des paniers en osier encore remplis de terre étaient abandonnés ici ou là. À présent bien réveillée, le Roi des Chevaliers se rappelait être arrivée ici avec Cù Chulainn, la veille au soir. Ils s'étaient cachés ici, elle avait pris le premier tour de garde. Passé le milieu de la nuit, elle avait réveillée Lancer et s'était endormie sous sa protection.
Sauf que l'ancien Servant ne l'avait pas réveillée et qu'il avait disparu!
Saber ferma brièvement les yeux et ses lèvres se serrèrent en un pli dur. Elle était trop bien élevée pour cracher une salve de jurons comme ceux qu'affectionnait Kay... mais l'ancien Servant les pensa très fort.
Le Grand-Prêtre d'Angra Mainyu n'était autre que Kirei Kotomine et leur "vieil ami" avait capturé Bazett Fraga MacRemitz... le Master qui avait invoqué Cù Chulainn au début de la Guerre du Graal... et que Kirei avait trahis pour lui voler ses Commands Seals... et Lancer.
Hier, Artoria avait argumenté avec Cù pour qu'ils acceptent de se reposer pour la nuit. Il était très inquiet pour Bazett... Certes, elle pouvait comprendre cela. Mais qu'il ait profité de son sommeil pour tenter quelque chose de stupide, cela la dépassait. Pourquoi devait-elle toujours faire équipe avec des impulsifs comme le fils du dieu Lugh... ou Shirou?
Saber eut un soupir désabusé et se concentra un bref instant. Des pieds à la gorge, elle se trouva enveloppée d'une lumière bleutée qui prit une forme trapézoïdale. L'instant d'après dans un claquement métallique les particules de Prana s'évaporèrent. Elle se trouvait à présent vêtue d'une étrange armure composée d'un plastron, de gantelets, de bottes métalliques et surtout d'une jupe formée de trois lattes de métal.
Elle semblait tenir quelque chose en main, mais on ne voyait rien, à part une lumière bleue qui filtrait par instant au travers du fourreau d'air d'Excalibur.
Même ses cheveux étaient à présent bien coiffés.
"Bravo pour le son et lumière! Si tu veux, tu peux faire encore moins discrète et faire encore plus de bruit, Saber. Tiens, je te suggère de tirer un feu d'artifice, la prochaine fois."
Par réflexe, Artoria se retourna vivement, les yeux réduits à deux minces fentes, étreignant l'Épée du Roi des Vents... mais elle avait reconnue la voix moqueuse.
Accroupis au sommet d'un pan de mur éboulé, sa lance rouge reposant sur son cou, Cù Chulainn la regardait avec ce petit air satisfait qui l'irritait toujours autant.
"Lancer... Où étais-tu passé?"
"Parti jeter un coup d'œil en avant."
Artoria était déjà furieuse, mais le Roi des Chevaliers prit sur elle pour se contrôler:
"Tu aurais du me réveiller et m'avertir."
Le sourire du Servant s'accentua:
"Endormie, tu étais si adorable que je n'ai pas eu le cœur de te réveiller. Je me demande ce que penseraient tous les admirateurs du 'Grand Roi Arthur, parangon de la chevalerie' si on leur présentait une photo de toi endormie... Je parie qu'ils s'effondreraient à la renverse avec de gros cœurs roses à la place des yeux et avec du sang sortant des narines. Malheureusement, on ne pourra pas vérifier je n'ai pas d'appareil photo."
Il avait dit cela avec le ton de quelqu'un qui venait de perdre la possibilité de faire fortune en montant un atelier de reproduction de photos compromettantes...
Voilà pourquoi Artoria ne pourrait JAMAIS s'entendre avec Cù!
Après avoir adressée une brève (mais fervente) prière aux dieux de Tamriel pour que la photographie ne soit jamais découverte sur Nirn, Saber serra les poings, le visage rouge d'embarras:
"Lancer, regarder le visage d'une jeune fille endormie est très mal élevé!"
Ce qui fit rire le héros irlandais:
"Et entrer chez un forgeron après avoir tué son chien c'est le signe d'une excellente éducation? (1)
Artoria décida de ne pas insister sur les mauvaises manières de l'ancien Servant... tacticienne douée, elle savait reconnaître une bataille perdue d'avance.
" Lancer, parle-moi de ta reconnaissance."
Cù Chulainn acquiesça. La veille, ils avaient profité de l'obscurité pour passer les sentinelles qui se trouvaient à la limite du chantier de fouille. Ils étaient à présent à l'intérieur des ruines de l'antique cité Direnni. Mais d'autres gardes étaient déployés autour de deux points des ruines. Lancer n'avait pas poussé sa reconnaissance plus avant, préférant rejoindre Saber pour l'informer.
Artoria approuva d'un signe de tête:
"Très bien, montre-moi ce que tu as...
Ce qu'elle allait dire fut étouffé par un grondement semblable au tonnerre. Un grondement qui s'élevait de son estomac.
Rassemblant les débris épars de sa dignité, Saber enchaîna:
" Je crois qu'il est plus sage de manger quelque chose avant de partir. La faim est le premier des ennemis."
Lancer riait, se moquant ouvertement d'elle:
"Oh oui, avec un ennemi aussi puissant, il faut surtout pas le laisser gagner en force."
Saber fut très fière lorsqu'elle réussit à refouler l'envie (fort peu chevaleresque) d'étrangler Lancer, l'enfouir sous quelques pierres et prétendre ne l'avoir jamais rencontré...
À présent, le jour était complètement levé, bien que l'astre solaire ne se manifeste que par une pâle tache filtrée par les lourds nuages gris. Il pleuvait. Une averse fine et sans force qui trempait le sol, le transformant en une boue brun-rouge.
Cette bruine enveloppait tout, donnant un air sinistre aux ruines de l'antique cité. Celle-ci était très vaste et les fouilles n'en avaient mis à jour qu'une faible partie. Autour d'Artoria se dressaient les vestiges de bâtiments aux murs épais. Il n'en restait que les fondations, atteignant à peine ses genoux. Il s'agissait de plusieurs grands ensembles clairement séparés, développés autour de cours intérieures.
Il devait s'agir de palais, les nombreuses cours, les magasins et les vastes halls faisaient immanquablement penser à l'organisation féodale avec un seigneur entouré de sa famille, de ses serviteurs, de ses gardes.
En tacticien chevronné, le Roi Arthur ne pouvait s'ôter de l'idée que l'épaisseur même de leurs murs leur donnait aussi le rôle de forteresse. Il s'agissait des seules constructions de cette ville immense à avoir laissé des vestiges. Le reste devait être constitué de cahutes de bois peuplées de gens de peu. Celles-ci n'avaient évidemment pas résisté au passage du temps.
La société de l'époque devait reposer sur deux classes clairement séparées. Pas difficile de comprendre que le gros de la population était un mélange d'esclave et de petits artisans. Ils entretenaient les murailles, cultivaient la terre, élevaient les palais de l'aristocratie. Ces nantis, minoritaires, devaient posséder la plus grande partie des richesses mais vivre dans la hantise de révoltes.
Attentifs, Saber et Lancer regardaient autour d'eux, à la recherche d'indices sur ce qu'ils recherchaient. La première fois qu'Artoria était venu, le site grouillait d'esclaves qui évacuaient la terre. Ils se trouvaient à présent en sécurité à Aphren's Hold. Avec eux, avaient également disparu leurs tortionnaires. Ce qui permettait à Saber et Lancer de marcher dans les ruines sans vraiment se cacher.
Partout, on trouvait des signes de leur travail interrompu : outils abandonnés, hottes encore à moitié remplies de déblais. Les esclaves avaient dégagé des amoncèlements de poteries à l'écart des palais fortifiés. Probablement des déchets ménagers ensevelis à l'époque. Certaines céramiques étaient en assez bon état pour être reconnaissables : des jarres à large ouverture et fond courbe dont on se servait pour cuire la nourriture mais surtout des chaudronsà trépied toujours très utilisés pour ce même usage. À côté de chaque manoir une autre fosse accueillait... des os d'animaux.
Il avait fallu des siècles pour accumuler autant de vaisselle usagée, ou pour empiler cette quantité d'os brûlés.
Puis après cette longue période, d'un seul coup, cette vaste cité avait été abandonnée. Artoria connaissait assez de l'histoire de Haute-Roche pour se rappeler comment avait fini l'Hégémonie Direnni. Les Direnni étaient un groupe de hauts Elfes peu nombreux. Venu de l'Archipel de l'Automne, ils s'étaient installés autour de la Baie Illiaque. Pendant un temps, ils avaient constitué un immense royaume puis... ils avaient face au Premier Empire de Cyrodiil: l'Ordre Alessien. Ces fanatiques religieux détestaient la magie, les Elfes et considéraient que la connaissance devaient être réservés à la noblesse, un serf sachant lire était condamné à mort à l'époque! Comment auraient-ils pu tolérer l'existence des Direnni, elfes, mages et estimant autant la connaissance?
Ce fut, la guerre, une guerre gagnée de justesse par les Direnni... mais qui leur coûta très cher. Ils étaient peu nombreux, et ne se relevèrent jamais des pertes qu'ils avaient du consentir pour remporter la bataille de Glénumbrie.
Lancer s'approcha d'une tranchée abandonnée. Au milieu de deux couches bun-orange typique de la terre du site, il y avait une ligne noire. Il fit signe à Artoria. Celle-ci vérifia qu'il n'y avait pas de patrouilles à proximité, puis prit le risque de sauter dans la fosse. Elle observa de plus près la trace sombre... du charbon de bois ! Comme elle l'émiettait sous ses doigts, un objet de métal elfique terni tomba de la strate carbonisée. Saber le ramassa et l'observa sous plusieurs angles. Aucun doute, il s'agissait d'une pointe de flèche!
Un incendie qui dévastait une ville ce pouvait être un accident. Le ravage par le feu et les flèches cela ne se rencontrait qu'au cours d'une guerre.
La satisfaction de ces découvertes ne dura qu'un instant. Peu importait ce qui avait détruit la cité. Il leur fallait retrouver Bazett. Après être sorti de la fosse, Artoria Pendragon regarda autour d'elle s'efforçant de comprendre comment étaient organisées les fouilles.
Kirei Kotomine devait sans doute avoir donné des ordres pour rechercher quelque chose en particulier. D'évidence, les fouilles étaient concentrées sur deux points précis de l'immense périmètre.
D'abord, il y avait ce couple de piliers de pierre qui avait été dégagé. Ils étaient à présent au fond d'une large cuvette entourée de rampes et d'escaliers branlants. Les lieux étaient vides, à l'abandon.
Un peu plus loin, le deuxième site était plus modeste. Deux gardes veillaient sur une échelle qui s'enfonçait dans un puits. Autour, les ouvriers avaient dégagé un de ces grands édifices aux allures de palais ou de fort. Tan Kai fronça les sourcils. Jusque là, les seules sentinelles qu'il avait vues entouraient les ruines. À l'intérieur du périmètre, les soldats se contentaient de patrouiller. Pas besoin d'avoir l'esprit très pénétrant pour comprendre que ces deux là veillaient sur quelque chose d'important.
Comme les surveillants accomplissaient leur tâche sans guère de zèle et que des monticules de déblais s'élevaient tout autour, Lancer put s'approcher sans attirer l'attention. Il lui restait à présent à découvrir comment entrer. Bien sûr, Cù Chulainn pouvait matérialiser Gae Bolg et régler le problème. Toutefois, même s'il cachait les cadavres, la première ronde à passer s'apercevrait que les factionnaires avaient disparu.
Il était encore à évaluer les diverses possibilités que le bruit d'un cheval au trot le força à reculer plus à l'abri des gravats. Prudemment, il regarda vers les gardes. Ceux-ci, étaient deux Rougegardes typiques. La peau noire, ils avaient des barbiches et des moustaches, l'un d'eux était borgne. Ils portaient des armures de cuir renforcées de rivets, des casques cervelière ornée d'une pointe et d'un voile de maille. Outre leur lance, ils avaient un cimeterre ainsi qu'une ou deux dagues recourbées.
Quant au cavalier, il portait une armure de plaques de fer et un long manteau, son heaume à turban était incrusté d'or. Cela le désignait un officier de haut rang. Malgré cela, les sentinelles avaient leur ordre:
"Halte ! Quel est le mot de passe ?"
"Dak'fron!" (2)
"Vous pouvez descendre."
Lancer sourit. Il venait d'avoir un coup de chance. Il rejoignit Saber et lui raconta la scène auquel il venait d'assister. Ensemble, ils revinrent vers l'accès aux souterrains sans discrétion particulière. Les voyant arriver, les soldats Rougegardes s'alarmèrent et saisirent leurs lances. Après tout, ni Lancer, ni Saber ne ressemblaient vraiment à des Rougegardes. Ils levèrent-ils leurs armes dans un geste d'interdiction. Toutefois, le respect des consignes devait être plus important que la suspicion qu'ils éprouvaient car Il leur fut demandé un sésame. Et Lancer fournit la même réponse que l'officier qu'ils avaient précédemment interrogé. Les soldats libérèrent immédiatement l'accès vers le souterrain. L'un d'eux poussa même l'obligeance jusqu'à tenir l'échelle pendant qu'ils descendaient.
Le puits avait été récemment dégagé. Cependant, il s'enfonçait profondément sous terre, loin de ce qui avait été la surface à l'époque où la cité bruissait de vie. La lumière d'une torche au fond du conduit permit à Artoria de découvrir les vestiges d'un coffrage de rondins percé par les prisonniers de Kirei.
Comme ils atteignaient les troncs fracassés à coups de haches, le Roi de Bretagne s'aperçut que l'ouverture était entourée d'objets étranges. Il tendit une main et ramassa un tibia jauni et cassant... humain, mais pas celui d'un adulte. Il y avait d'autres ossements qui sortaient de niches encore en partie remplie de terre. Les esclaves avaient percé un puits qui débouchait dans une antique tombe. Était-ce cela le "temple enfouis" ?
La salle sur laquelle donnait le boyau était en fait une sorte d'immense caisse en rondins. Au centre, il y avait un cercueil entouré d'un imposant mobilier funéraire. La plupart des objets étaient en alliage elfique : des vases à trois pieds décorés de têtes d'animaux, généralement des faucons ou des aigles ; des coffres à nourriture sur quatre pieds avec des décors de bosses et de serpents à deux têtes ; des vases à vin à trois pieds pouvant être placé sur le feu pour réchauffer le contenu. Les autres pièces du trésor comprenaient une paire de gobelets en ivoire avec des incrustations de turquoises ; des bijoux en forme d'animaux ; des coquillages.
Un trou avait été pratiqué à coups de haches et conduisait à un couloir taillé dans la roche... un véritable labyrinthe avec des passages secondaires. Saisissant une torche, Lancer jeta un coup d'œil dans un des boyaux. Il découvrit la paroi forcée d'un autre tombeau. Le plus étonnant était que rien n'avait été pillé. Kirei Kotomine avait ouvert ces tombes à la recherche de quelque chose. Cependant, il ne s'agissait pas d'un vol pur et simple...
La lanterne de Cù révéla un escalier descendant dans les profondeurs. Ils s'y engagèrent et atteignirent une grotte naturelle. Le lieu était vaste, trop vaste pour être éclairé par leur flambeau. D'autant plus que la torche s'éteignit d'un seul coup.
Lancer jura. Son briquet jeta des étincelles sans réussir à rallumer leur source de lumière.
Quant à Artoria, elle sentit les poils de sa nuque se dresser. Elle sentait une présence maléfique à proximité. L'instinct de combat de Lancer était moins aiguisé que le sien, mais la présence ne pouvait lui échapper. Il matérialisa sa lance d'os rouge et s'appuya dos à dos avec Saber:
"Tu le vois?"
"Non..."
Artoria se concentra, puisant de l'énergie dans son Cœur de Dragon.
L'instant d'après son aura s'intensifia, répandant une claire lumière bleue tout autour d'eux. La lumière révéla une créature hideuse, perchée sur une poutre près du plafond. Ses yeux étaient intégralement noirs, sa peau ressemblait à de la pierre, elle avait de grandes ailes de chauve-souris et une corne unique saillait sur son museau.
La créature diabolique suivait leurs mouvements, ouvrant par instant sa gueule hérissée de dents tranchantes pour laisser sortir une langue rouge.
"Une Gargouille" murmura Lancer.
Saber acquiesça sans un mot. Elle avait entendu parler de ces créatures, on disait qu'il s'agissait de statues auxquelles les vampires donneraient vie grâce à une sorte de rituel.
"Attention!"
Artoria n'avait pas besoin de l'avertissement de Cù. Alors que la créature se laissait tomber sur elle, elle roula de côté, esquivant le coup de griffe et se redressa d'un mouvement fluide. Entre ses mains, le fourreau d'air de son épée se dispersa et Excalibur se révéla comme un flambeau irradiant une lumière pure et... sacrée.
Éblouie par la clarté d'or, la créature vacilla et recula, levant les bras pour se protéger. Dans ses yeux la convoitise a fait place à une expression de terreur. Alors que Saber bondissait en avant, le monstre battit des ailes et esquiva le coup en prenant son envol. Faisant un bon en arrière, Artoria se mit en garde, s'attendant à subir une nouvelle attaque en piquée. Mais Lancer se mit à rire, désignant une faille dans le plafond. Leur adversaire était en train de s'enfuir par ce passage...
"Quel courage inébranlable" feignit de s'extasier Lancer.
Mais Artoria haussa les épaules, finalement c'était mieux ainsi. Le plus important était de sauver Bazett et d'arrêter Kirei, cette Gargouille n'était qu'une perte de temps.
"Continuons."
Un étage plus bas, ils découvrirent un couloir long et étroit bordé de portes de pierre. Les sens des ex-Servants - plus aiguisés que ceux de simples humains - les avertirent de la présence de quelque chose de surnaturel devant eux. Plus ils approchaient et plus cette impression se renforçait. Il y avait quelque chose devant eux... c'était très puissant, il en émanait une impression de danger, de puissance mal contenue, qui tourbillonnait comme un orage. L'air devenait de plus en plus sec, électrique. Ils avancèrent sans chercher à franchir les portes, découvrirent un autre escalier descendant encore plus loin dans les entrailles du sol avant de continuer par un couloir taillé dans la pierre et éclairé par des torches fixées dans des appliques murales.
Ils avancèrent en silence, armes en main, il faut dire que ce couloir était régulièrement percé d'archères et qu'ils s'attendaient à tout instant à ce qu'on leur tire dessus.
Rien ne se passa, la présence de la Gargouille devait être jugée suffisante.
Ils se trouvaient dans une immense caverne qui s'étendait trop loin vers le bas pour que la lumière des torches puisse l'éclairer. Le couloir se terminait sur un balcon qui se trouvait en saillie.
Il n'y avait que deux portes de pierre orné d'un crâne s'ouvrant sur les côtés et un autel taillé dans un seul bloc de pierre éclairé par des braseros de métal. Et sur cet autel, une femme nue, vivante car sa poitrine se soulevait régulièrement, mais sans réaction.
"Bazett" murmura Lancer.
Le Servant semblait sur le point de se jeter en avant, seule la vision de ce qui se trouvait au-delà de l'autel le retint.
C'était une déchirure dans l'espace, une sorte de disque de lumière rouge et pâle flottant au milieu de la caverne. Il en sourdait une boue noire et répugnante qui tombait dans les profondeurs.
C'était une ouverture menant à l'intérieur du Graal Majeur!
Artoria regardait la scène avec un intense sentiment de répulsion. C'était comme si chacun de ses nerfs était enflammé par la sensation d'une présence maléfique. Ces lieux baignaient dans les miasmes d'Angra Mainyu.
Entendant des voix en train de psalmodier, Saber et Lancer se plaquèrent contre le mur. Venu d'une ouverture invisible depuis leur position, une procession d'hommes vêtus de robes de mage venait d'entrer. Leur tenue était noire, et le capuchon baissé empêchait de voir les visages des officiants. Néanmoins, ce vêtement était orné d'un emblème brodé fort reconnaissable: un crâne décharné qui semblait hurler, tenu au bout d'un bras squelettique.
Le symbole de l'Ordre du Ver Noir, une société de nécromanciens dirigée par Mannimarco... le plus célèbre mage noir de l'histoire de Nirn.
En tête du cortège venait un elfe au portant une haute toque décorée du dessin d'un soleil noir, il portait aussi une cape rouge et une écharpe retombant jusqu'à sa taille. Tous deux étaient brodés de crânes et de tibias.
Derrière lui un des autres nécromants tenait une haute bannière ornée d'un squelette brandissant une épée enveloppée de flammes noires.
Pas vraiment le genre d'assemblée qui poussait au rire et à la danse...
Toujours en train de murmurer des incantations, les nécromanciens entourèrent Bazett, posant autour de l'autel un cercle d'amulettes.
Puis, ils se relevèrent et ressortirent par le même passage qu'ils avaient emprunté à l'aller.
Il y eut un moment de silence, puis une des portes se trouvant dans leur champ de vision s'ouvrit. Il en sortit Kirei Kotomine.
Le prêtre noir n'avait pas changé depuis la dernière fois qu'ils l'avaient vu. Il était simplement vêtu de noir à part le long manteau violet qui l'enveloppait jusqu'à ses pieds. Autour du cou, il portait une chaîne d'or avec un médaillon montrant une tête de loup de profil.
Son visage était plus intéressant. Dans la pâleur de sa peau, ses yeux étaient des gouffres obscurs ne montraient rien de plus qu'un ennui aussi profond que son dégoût pour le reste du monde. Le sourire était méprisant et moqueur. Ses cheveux en désordre formaient une véritable crinière qui descendait jusqu'à ses épaules.
Comme il sortait un poignard noir d'un fourreau dissimulé sous ses vêtements, Lancer ne put attendre plus longtemps. Il se jeta en avant, brandissant Gae Bolg...
Le premier coup de lance frappa le vide, le prêtre noir avait sauté en arrière. Le coup suivant passa au-dessus de sa tête, car il s'était baissé... Bien que pris par surprise, Kirei évitait chaque attaque avec adresse. Depuis sa position, malgré ses sens aiguisé, Saber peinait à suivre le combat.
Puis Cù Chulainn vacilla, ayant pris un coup de coude en pleine poitrine. Une technique d'attaque appelée :Temple Gate Elbow Drop.
Au lieu de poursuivre l'assaut, Kirei recula d'un pas. Il souriait...
"Quelle surprise, nous avons de la visite."
"Fumier, tu vas payer!"
Mais la réplique furieuse de Lancer ne lui valut qu'un autre sourire. Kirei regarda Saber qui avançait vers lui et il la salua d'un simple signe de tête. Le malaise d'Artoria s'amplifia... le prêtre noir était face à deux ex-Servants et il ne montrait aucune panique. Il semblait juste... amusé.
Ce que confirma immédiatement Kirei Kotomine:
"Je suis tellement heureux que vous soyez venus. Je me plaignais justement que l'arrivée d'Angra Mainyu n'ait aucun témoin... Après tout, mon seigneur devrait arriver entouré par la crainte et l'admiration de tous."
Les deux mains serrées sur son épée rayonnant de lumière dorée, Artoria fit face au monstre à visage humain.
"Pourquoi vouloir à tout prix amener une telle malédiction sur Nirn, déteste-tu l'humanité à ce point?"
Kirei parut surpris:
"Détester l'humanité? Moi? Personne n'aime plus l'humanité que moi! "
Le prêtre noir croisa les bras dans le dos, comme s'il était parfaitement indifférent aux armes brandies vers lui. Il sourit:
"J'aime tellement l'humanité que je ne peux accepter les vies insignifiantes que subissent la plupart des habitants de Nirn. Je veux leur faire découvrir leurs vraies possibilités..."
"Leurs vraies possibilités" répéta Artoria.
"Naturellement, Roi Arthur, leurs vraies possibilités... ce n'est qu'aux portes de la mort, au-delà du désespoir, de la douleur, que l'homme découvre sa vraie substance. Et comme je suis un homme bon qui prend soins de mes semblables, j'ai décidé d'apporter à tous la terreur et la souffrance qui leur permettra de s'affranchir de toutes les apparences qui leur paraissent si importantes."
Lancer cracha par terre de dégoût:
"Laisse tomber ce taré, discuter avec un tordu dans son genre ne sert à rien. Il est corrompu de A à Z, y a rien à tirer de lui!"
Mais Saber restait prudente. L'ex-Servant regarda autour d'elle cherchant le piège qu'elle pressentait.
Son appréhension ne put échapper à l'œil attentif de Kirei:
"Tu penses que je vous ai piégés? Que des gardes attendent? Ou alors des monstres? Non... rien de tout cela. Il n'y a que nous. C'est-à-Dire, le Roi Arthur, Cù Chulainn, Bazett, Fraga McRemitz, votre humble serviteur..." il fit une courte pause sourit moqueusement "... et les milliards de malédictions formant la substance d'Angra Mainyu."
Brusquement, il recula d'un bond, et tendit la main, saisissant la boue noire qui continuait de tomber de la déchirure.
Il ramassa une boule de matière répugnante qu'il jeta devant lui. Elle explosa et se répandit en une large flaque corrosive et fumante... d'où sortit des êtres contrefaits, incarnation de malédictions effroyables.
Kirei éclata de rire:
"Et bien amusons-nous ensemble!"
(1) Rappelons que le vrai nom de Lancer est "Setanta". Mais après avoir entendu une prédiction disant qu'il serait un grand guerrier, il courut chez le forgeron du village (qui s'appelait Culann) pour qu'il lui fabrique une arme. Setanta tua son chien qui l'empêchait d'entrer... ce qui mit Culann de fort mauvaise humeur. "Tu as tué mon chien, et bien tu le remplacera. Tu seras enchaîné à ma porte pendant un an à écarter les visiteurs importuns!" Depuis, Setanta est connu comme Cù Chulainn c'est-à-dire "Chien de Culann". Notons au passage que si le but était d'apprendre les bonnes manières à Lancer, la méthode de Culann s'est révélée un échec complet...
(2) Il s'agit du nom d'un désert à l'Enclume, juste au nord de Taneth.
