Chapitre 2 - Les Infirmes
A la vue de son confrère déglingué, toute notion de sommeil s'envola des pensées de Merlin. Abandonnant Bohort, qui n'avait pour toute blessure qu'une jolie bosse sur le côté du crâne, le druide se précipita vers le duo chancelant.
« Ah mais tout, hein, vous m'aurez tout fait ! » grogna-t-il sans réfléchir, ratissant le corps d'Elias des yeux à la recherche d'un moyen de soutenir un peu mieux le poids de l'enchanteur sans lui causer plus de dommage. Le bras qui ne s'agrippait pas à Calogrenant était vraiment dans un sale état, sa simple vue était douloureuse.
« Désolé de vous incommoder, mon p'tit vieux, je suis bien confus ! siffla Elias, le souffle court. Je vais aller crever un peu plus loin, tenez là-bas dans le ravin, ça m'a l'air bien douillet !
- Mais ne soyez pas con, non plus ! Seigneur Calogrenant, venez, on va le caler là contre la souche. Doucement, doucement ! »
Il fallut trois paires de mains pour installer Elias dans l'herbe, dos à la souche qui avait servi de siège à Merlin quelques heures auparavant, le tout en contrariant le moins possible ses membres abîmés. Elias se fendit néanmoins de quelques grognements plaintifs, serrant visiblement les dents à chaque tentative – aussi bienveillante soit-elle – de ses acolytes de rajuster la position de sa jambe ou de caler son bras.
« Mais qu'est-ce qu'il s'est passé ? » entendit Merlin quelque part à sa droite, et il reconnut la voix d'Arthur. Le petit avait l'air aussi abasourdi que lui-même l'était, et pour cause : jamais Elias n'avait présenté de blessure aussi grave. Ou de blessure tout court, d'ailleurs. A bien y penser, c'était même extrêmement rare que l'enchanteur soit vu souffrant de quelque chose de plus sérieux qu'un bête rhume saisonnier, alors là…
C'était un sacré coup dans la carapace réputée invincible du grand Elias de Kelliwic'h. Et Merlin ne se sentait même pas l'âme d'en profiter.
« Comme je vous le dis, elles étaient deux, ces saloperies, » soupira Léodagan en se laissant tomber près du feu. Sa propre fatigue devenait lentement évidente. « Alors nous on est arrivés, on a trouvé le nid comme prévu, avec une bête dedans. Ni une, ni deux on lui a fait son affaire, propre et net. Un sort de paralysie, deux coups d'épée, le bestiau a même pas eu le temps de tousser. Votre enchanteur, là, il était comme un gosse, il a commencé à arracher des griffes, couper des bouts de peau, le grand jeu quoi. Nous de notre côté, on a allumé deux torches et on s'est avancés dans le tunnel, pour voir si l'hydre avait pas planqué ses économies un peu plus loin.
- Et puis regarder cet oiseau-là retirer les yeux du lézard, ça me flanquait la gerbe, rajouta Calogrenant en luttant avec les lanières de son armure souillée de sang noir.
- Oui, aussi. Et ben on avait pas fait cent pas que d'un coup, on entend notre bon sorcier hurler comme un loup un soir de pleine lune. En fait, la seconde bestiole avait du rentrer à la maison pendant qu'on charcutait sa copine, et elle s'en est pris au seul coupable encore sur place. »
Le roi de Calédonie esquissa une grimace. « C'était pas beau à voir, sire. L'hydre a du arriver dans son dos et le prendre par surprise. Comme on pensait qu'il n'y avait qu'une seule bête, on a baissé notre garde, c'était une terrible erreur.
- Ouais, elle l'a chopé à l'épaule et elle l'a pas mal secoué, on aurait dit mes chiens quand je leur file un lièvre, poursuivit Léodagan avec légèreté, se saisissant de la miche de pain et du fromage qui avaient été remballés plus tôt dans la soirée. Enfin si mes chiens faisaient deux toises de haut, quoi. Bref, on a foncé, et on l'a dégommée tout comme l'autre pendant qu'elle était occupée à mâchouiller Elias. Un grand coup derrière la nuque et paf, la tête est tombée. Merci, bonsoir mesdames. »
Merlin fronça les sourcils et se mordit l'intérieur de la joue pour ne pas faire de réflexion concernant l'attitude et le ton badins du seigneur de Carmélide. Il se concentra plutôt sur la tâche délicate qui consistait à écarter doucement le lourd manteau déchiré d'Elias, dans le but de découvrir toute l'étendue des dégâts.
« Et la jambe ? Comment c'est arrivé, la jambe ? demanda Arthur.
- Est-ce que je sais, moi ? répondit son beau-père en haussant les épaules. Peut-être quand l'hydre l'a lâché, il est tombé d'un peu haut quand même.
- Je vous l'ai dit trois fois, grinça Elias. Elle m'a foutu un coup de queue dans la jambe, c'est ça qui m'a flanqué par terre et seulement après elle m'a mordu.
- Ah oui tiens, vous me l'avez déjà dit, c'est fou ça veut pas rentrer. »
Il ne le lui aurait jamais avoué, mais la résilience de l'enchanteur du Nord impressionnait Merlin. Il trouvait quand même la force de répondre à Léodagan malgré la quantité de sang qu'il avait perdu et la douleur qui devait lancer tout son corps meurtri. Seules preuves de sa souffrance : la sueur qui luisait sur son visage et son cou, associée à une respiration sifflante et trébuchante.
Sans parler de son manque cruel d'attention. En temps normal, Elias n'aurait jamais laissé Merlin l'approcher autant, et encore moins le toucher.
Profitant de l'occasion, le druide décolla méticuleusement le manteau sombre – ou plutôt l'amas de fibres sanguinolentes qui en restait – de la blessure de son confrère. Ce qu'il vit dessous ne lui plut pas, mais alors pas du tout la plaie… enfin, les plaies étaient loin d'être nettes, leurs bords déchiquetés par les dents acérées d'une créature dont la préoccupation première n'était certainement pas de laisser des marques faciles à suturer. Et l'odeur…
« Je vais devoir nettoyer tout ça, et au trot, pensa-t-il à voix haute. Si l'infection reste piégée dedans, ça sert à rien que je referme. »
Elias sembla alors se rendre compte qu'il avait un druide agenouillé tout près de lui, et eut un mouvement de recul. « Refermer ? Refermer quoi ?
- La morsure, gros salsifis ! Elle vous prend toute l'épaule et la clavicule, faites pas celui qui est pas au courant !
- Ah ça… non mais vous inquiétez pas, je vais gérer.
- Vous allez gérer mes genoux, oui ! La dernière fois que j'ai vérifié, Môssieur Elias, vous étiez pas trop mal question calamités en tout genre, mais niveau soin y avait pas de quoi se rouler par terre. Alors soyez gentils, laissez ça aux gens qui savent faire et, détail non négligeable, qui ont deux bras valides ! »
Il s'énervait trop vite, et il s'énervait trop fort. Merlin le savait. C'est pourquoi il ne cligna même pas des yeux quand la réplique cinglante éclata à quelques pouces de son oreille.
« Mais je vous emmerde, gros débile d'herboriste ! Vous me touchez pas ! Je vous fais déjà pas confiance avec le rangement des étagères du labo, alors pour vous confier un truc comme ça, faudrait que je sois mourant !
- Ah mais ça, ça peut s'arranger très vite, bougre d'abruti ! Vous pissez le sang, si on vous laisse vous endormir maintenant, vous vous réveillez pas demain matin ! C'est ça que vous voulez, crever d'anémie dans une forêt paumée, par une nuit glaciale ? »
A ce stade, Merlin ne savait même plus pourquoi il était si enragé. Peut-être était-ce simplement la pure absurdité de la situation – car quelle personne saine d'esprit ne chercherait pas une échappatoire à ses souffrances ? – ou alors c'était la certitude que, même face à la possibilité de sa propre mort, Elias ne le laisserait jamais l'aider.
« Non mais vous vous prenez pour qui, ma mamie ? continua l'enchanteur, serrant son bras blessé contre son torse comme si Merlin allait le lui arracher. Ah mais j'ai compris, vous croyez peut-être que c'est mon premier accroc avec une bestiole plus grosse que moi ? Bah désolé de vous l'apprendre comme ça, mon p'tit chat, mais le dragon des neiges s'est pas gentiment laissé buter, il m'a laissé des jolis souvenirs figurez-vous, lui et pas mal d'autres. Et je m'en suis très bien sorti, alors lâchez-moi les bottes !
- Dites, intervint Arthur, le laisser vous soigner ou pas, la décision vous appartient. En revanche, baissez d'un ton sur la joie des retrouvailles, si jamais les deux horreurs avaient encore de la famille je préfèrerais qu'elle ne vienne pas trop fureter par ici. C'est compris ? » Le roi de Bretagne hocha la tête, satisfait, lorsque ses deux enchanteurs marmonnèrent leur approbation. « Et puis Elias… je serais vous, je laisserais Merlin jeter un œil, tout de même. Y a pas de mérite à souffrir plus que de raison.
- Où suis-je ? leur parvint une voix chevrotante depuis l'autre côté du feu de camp. Est-ce le paradis ? Il y fait pourtant bien sombre…
- Vous êtes pas mort, andouille, soupira Léodagan. Vous êtes tombé dans les pommes et on vous a ramené au campement. Encore. Vous vous souvenez pas ? »
Bohort s'assit maladroitement dans l'herbe, sa main se portant automatiquement à sa tête pour y masser son hématome. « Ma foi, je me souviens de la créature, et de son antre… Attendez… Je ne saurais dire si j'ai rêvé, mais je crois avoir souvenance d'une seconde bête dans l'obscurité, et elle s'est jetée sur notre malheureux Elias avec une telle sauvagerie, c'était tout bonnement insupportable. » Le chevalier de Gaunes plissa les yeux en direction des enchanteurs, de l'autre côté du feu. « Mais qu'est-ce que-
- Non non non non, Bohort, venez par là ! s'empressa Arthur, détournant l'attention de Bohort avec l'objectif évident d'éviter un nouveau malaise du bonhomme à la vue des blessures d'Elias. Vous avez eu une rude journée, pas vrai ? Alors un petit coup de flotte, un bout de pain si vous avez une fringale et hop, au lit ! Il faut reprendre des forces, demain on reprend la route.
- Une bien bonne idée, bailla Calogrenant en étirant ses bras au-dessus de sa tête. Crapahuter pendant deux heures à porter l'un ou l'autre des deux infirmes, ça m'a vidé ! Je dormirai avant même d'avoir posé la tête par terre.
- Bah c'est dommage, vu que vous prenez le premier tour de garde, fit Arthur tout en aidant un Bohort chancelant à installer sa natte au sol pour la nuit.
- Mais sire ! Pourquoi moi ?
- Parce qu'il en faut bien un, déjà, et ensuite comme ça vous pourrez profiter de l'air frais pour réfléchir à la façon dont vous parlez des autres membres du groupe. »
Merlin réprima un sourire. Même si l'enchanteur du Nord n'avait rien dit, le druide avait très distinctement senti Elias se raidir au mot « infirme ». Si le seigneur Bohort avait réagi de la même manière, il n'en avait pas fallu plus pour irriter Arthur. C'est qu'il était perceptif, le petit, et attentif aux émotions des plus faibles. Même si dans ce cas, la faiblesse était toute relative, en plus d'être temporaire.
« C'était sans penser à mal, sire, marmonna Calogrenant en se frottant la nuque, visiblement gêné de s'être fait reprendre de volée par son roi. Je disais ça comme ça…
- Comme ça ou autrement, ça me chiffonne, seigneur Calogrenant. Je n'ai aucun doute sur le fait que nos deux compagnons vous auraient également secouru, au besoin au péril de leur vie, alors je vous prierais de leur témoigner un peu plus de respect. »
Elias ouvrit sa vilaine bouche, certainement pour prier le roi de ne pas l'inclure dans le lot des traîne-savates aveuglés par la loyauté, mais Merlin le fit taire d'un léger coup de coude dans sa jambe valide. Avant que le commentaire acerbe qui allait sans doute s'échapper du Fourbe ne soit finalement balancé, avec pour nouvelle cible son visage, le druide prit la parole d'un air nonchalant.
« Nan mais je vais le prendre le premier tour de garde, moi. J'ai déjà un peu dormi tout à l'heure, puis qu'il le veuille ou non je vais devoir le réparer l'autre débile, sans ça c'est son cadavre qu'on va ramener à Kaamelott.
- Ah ben et là ?! s'exclama Calogrenant, pointant du doigt Merlin en lançant un regard hébété à Arthur.
- Là quoi ?
- J'ai pas rêvé ? Il l'a traité de débile ! Et vous dites rien ?
- Oui mais eux, comment… entre eux, c'est pas pareil, c'est presque de la ponctuation, ils s'en rendent même plus compte, fit le roi de Bretagne avec un vague signe de la main. On va dire qu'ils ont une sorte de dérogation. Par contre Merlin, vous êtes sûr ?
- Si je suis sûr ? Une plaie pareille, c'est une porte ouverte à l'infection, alors-
- Pas pour les soins, pour ça vous vous arrangez entre vous. Vous vous sentez de prendre le premier tour de garde ?
- Ah… Oui bien sûr, c'est une forêt, vous voulez qu'il nous arrive quoi ? »
Après avoir levé les yeux au ciel et lui avoir fait promettre de réveiller Léodagan deux heures plus tard – ou à la moindre menace, selon ce qui arrivait en premier – Arthur et ses chevaliers installèrent leurs nattes de couchage autour du feu. Calogrenant, bien content d'avoir échappé au premier tour de garde et déterminé à ne pas se faire remarquer, fut le premier à disparaître sous sa couverture à carreaux.
Bohort le suivit de près, pelotonné sous une fourrure d'ours qui le faisait paraître plus petit qu'il ne l'était réellement. Il tourna un moment à gauche et à droite, et ne cessa de se tortiller que lorsque le dos de Léodagan vint se mettre en appui sur le sien. C'était une règle implicite, une procédure qui s'était mise en place progressivement et sans que personne ne l'édicte réellement : en mission, il y avait toujours un chevalier pour dormir près de Bohort. Ce n'était pas une science exacte, mais depuis qu'ils faisaient ça, le seigneur de Gaunes se réveillait beaucoup moins souvent en pleine nuit, en proie à une crise de panique parce qu'il avait entendu telle brindille craquer trop près ou telle chouette hululer un peu trop violemment. Ce qu'il fallait pas faire pour avoir la paix…
Après avoir balayé une dernière fois du regard leur campement pour la nuit, et hoché la tête en direction des deux enchanteurs, Arthur rejoignit son propre couchage entre son beau-père et Calogrenant. « Jetez une bûche dans le feu de temps en temps, qu'on évite de trop se peler les miches. Et si vous devez vous prendre le chou, essayez de le faire à voix basse.
- Pour la bûche d'accord, mais pour le reste, je préfère rien promettre. Bonne nuit, sire. »
Bientôt, le calme s'installa sur leur petit campement, brisé par instants par une salve de ronflements rocailleux. Merlin laissa Elias fulminer en silence, cataloguant dans sa tête les onguents et autres remèdes antiseptiques qu'il avait fourré à la va-vite dans sa besace à son départ en attendant que leurs compagnons s'assoupissent tous. Avec les évènements de la journée, cela ne tarda pas à arriver, et le druide se hissa debout quand il fut sûr que toute la compagnie dormait à poings fermés.
« Bon bougez pas, intima-t-il à son confrère, qui n'avait pas décroché un mot depuis sa dernière tirade passionnée. Je vais chercher le sac que j'ai laissé sur le cheval et je m'occupe de votre cas.
- Mais vous êtes toujours là-dessus ? Non mais oubliez-moi mon vieux, faites votre vie, je m'occupe de la mienne, merci bien.
- Arrêtez un peu de faire votre cake, tout le monde dort. » Merlin attrapa la besace en cuir qu'il avait laissé sur le dos de son cheval et fronça les sourcils. Elle n'était pas bien lourde, il avait du emmener moins de matériel qu'il ne le pensait. « Personne vous regarde, c'est juste vous et moi, alors je vous préconise de péter un coup parce que la carte de l'enchanteur terrible, elle marche pas avec moi.
- J'ai pas besoin de vous, grogna Elias entre ses dents.
- Et moi j'ai pas besoin de vos remarques à deux ronds. C'est super on est deux à avoir des trucs dont on a pas besoin. » Merlin s'assit à côté de son confrère, farfouillant dans son fourbi. Pas d'onguent cicatrisant à la châtaigne... bah c'était bien dommage. « Ecoutez, c'est pas vraiment la peine d'en discuter trois plombes, je vais vous soigner que ça vous plaise ou non. Maintenant on peut faire ça vite, avec votre coopération, ou on peut s'énerver et vous finissez bâillonné et attaché à la souche pour que je puisse faire mon travail. C'est vous qui voyez. »
Il avait abandonné son ton cassant et colérique au profit d'une voix déterminée mais non dénuée de bienveillance. Son expérience de soigneur lui avait appris qu'il ne servait à rien d'employer la force avec les patients les plus récalcitrants, mais tout simplement de ne pas leur laisser penser qu'ils allaient s'en sortir sans passer par la case réparation.
Les yeux pâles et froids d'Elias se fixèrent un moment sur le druide, et si un regard pouvait tuer il mangerait déjà les pissenlits par la racine. Ah tiens, des pissenlits, ce serait une bonne alternative pour faire une pâte antiseptique… et c'était la saison en plus, avec un peu de chance…
« D'accord. »
Le simple mot, glissé à mi-voix, tira Merlin de ses pensées botaniques.
« Euh… d'accord ?
- Oui, d'accord, et si vous me le faites répéter encore une fois je change d'avis et je vous balance un éclair à la gueule, pour la forme. »
Comme si vous étiez en état de le lancer, l'éclair…
Mais Merlin se garda bien de faire la moindre remarque il était bien conscient que la bonne volonté de l'autre cornichon, dont il ignorait jusqu'alors la simple existence, était certainement une des choses les plus fragiles en ce monde. Il placarda donc sur son visage le sourire qui semblait d'ordinaire rassurer ses patients et extirpa un petit couteau d'une poche de sa besace.
« Sage décision ! On va commencer par découper votre manteau !
- On va faire quoi ?! »
