Endormi, Elias était presque de bonne compagnie.

Dans la mesure où il était silencieux et immobile.

Pas que la présence de l'enchanteur du Nord était systématiquement désagréable, non, ils avaient connu quelques bons moments. Merlin ne put réfréner un sourire en coin au souvenir des plaques de dissimulation, fabriquées en duo quelques semaines auparavant à la demande d'Arthur. L'intérêt qu'elles allaient servir, le druide l'ignorait pour le moment, mais il avait pris plaisir à travailler de concert avec son confrère, même s'il ne s'était occupé que de la partie non magique de leur création. Plaisir qu'il n'avouerait, bien entendu, que s'il était menacé d'une mort certaine.

Non, le seul problème, c'était que ces bons moments se comptaient sur les doigts d'une main, et que le reste de leur cohabitation était pollué par ce besoin insupportable d'Elias de toujours être le meilleur, le plus rapide, le plus malin, bref de prouver à la face du monde breton qu'il valait cent fois mieux que le risible druide qui résidait à Kaamelott. Sans rire, même la façon dont Merlin coupait les radis lui avait valu des moqueries, c'était pas une honte ça ? Et puis cet air goguenard, à chaque remarque cinglante, c'était vraiment obligé ?

Dans les limbes du sommeil, le visage du Fourbe était dépourvu de toute expression condescendante, c'était un avantage indéniable. Sa tiare de cuivre reposait sur l'herbe près de sa tête, elle avait du glisser pendant la nuit. Il avait l'air moins menaçant, plus approchable, recroquevillé et emmitouflé comme il l'était dans la couverture blanche que Merlin lui avait donné durant la nuit. Malgré lui, le druide sentit comme un pincement dans sa poitrine Elias n'avait manifestement pas passé une bonne nuit, si l'on en croyait ses traits crispés et ses cernes, toujours plus creusées. La douleur de ses blessures l'avait-il taraudé durant ces dernières heures ?

« Il dort encore ? »

Merlin releva la tête, arraché à son étude silencieuse de son homologue, pour plonger son regard dans celui d'Arthur. « On s'est couchés tard, le temps de soigner tout ce qui devait l'être, et il était plutôt bien amoché. C'est normal qu'il ait besoin de reprendre des forces.

- Ouais… enfin là, il va falloir qu'il songe à émerger, on va pas tarder à décarrer d'ici. Le laisser roupiller pendant que Bohort et Calogrenant récupèrent le trésor des deux bestioles, ça va, mais ils sont partis il y a deux heures, ils vont bientôt revenir et on se casse dès qu'ils sont là.

- Ça va, c'était pas des petits bobos qu'il a reçu, ça me paraît pas exagéré de le laisser se reposer un peu, » marmonna le druide, irrité. Elias n'étant pas conscient pour se défendre lui-même, il se sentait investi d'un devoir de protéger son plus jeune confrère – confrère qui aurait eu quelques mots choisis à lui balancer à la tronche s'il avait connaissance de ses velléités de protection.

Arthur marqua une pause, comme intrigué par les paroles de son plus ancien enchanteur, puis il fronça les sourcils. « Vous le réveillez, maintenant, ou c'est moi qui le fais dans quinze minutes, et ça sera beaucoup moins marrant. Je veux qu'on soit retournés au village avant que la nuit ne retombe ce soir, c'est non discutable. »

Sur ces derniers mots, le roi de Bretagne s'éloigna pour vérifier une énième fois que les chevaux étaient prêts à partir à la minute où ses deux chevaliers reviendraient.

Merlin soupira. Il valait mieux qu'il s'en charge il avait déjà vu Arthur réveiller des chevaliers en campagne à coups de seau d'eau froide au visage, et même si ce serait un moyen détourné de se venger de pas mal de coups tordus du Fourbe, Merlin ne souhaitait pas ça à son insupportable collègue.

C'était usant, vraiment, d'être une bonne pomme. M'enfin bon…

« Elias ? chuchota-t-il, posant une main sur l'épaule valide de l'enchanteur. Elias ? Vous dormez ? »

Aucune réponse. De tous les moments que cet insomniaque chronique avait choisi pour dormir d'un sommeil de plomb…

Merlin tenta de secouer doucement l'épaule qu'il agrippait. « Elias ? Il faut se réveiller, on part bientôt. »

« Mhmm. »

Elias fronça légèrement les sourcils et tenta de rouler sur son flanc pour se détourner de l'importun qui perturbait son sommeil, mais le poids transféré sur son épaule blessée le fit grogner de douleur, et il retomba mollement sur le dos. La couverture avait glissé pour masquer la moitié inférieure de son visage, mais ses yeux bleus s'entrouvrirent l'espace d'un instant.

« Allez, il faut se réveiller. Je vous ai couvert jusqu'ici mais si le gamin s'en mêle, vous aurez des raisons d'être de mauvais poil, faites-moi confiance.

- Mhmm… j'suis réveillé, ça va… pas la peine de gueuler…

- Personne ne gueule. Pas encore. Vous pouvez vous asseoir ? Je voudrais regarder votre épaule avant qu'on s'en aille. »

Il fallut un paquet considérable de minutes et une quantité tout aussi considérable de jurons marmonnés à voix basse, mais Merlin parvint à guider un Elias encore à moitié endormi en position assise, contre la même souche que le soir précédent. Son état de semi-conscience ne permit pas à l'enchanteur de protester quand son guérisseur attitré abaissa le coin de couverture qui couvrait son épaule bandée.

Sous le tissu, le cataplasme était tout sec, sa mission remplie. Merlin gratta les restes de cire et de pissenlit, puis fronça les sourcils. Les chairs auparavant recouvertes ne s'étaient pas réparées aussi bien que d'habitude le druide savait que les blessures infligées par une créature magique étaient plus compliquées à soigner que les blessures ordinaires, mais il s'attendait à quelque chose de plus rassurant que les entailles encore boursouflées par l'inflammation qu'il avait sous les yeux.

« Vu votre tronche réjouie, j'imagine que tout se passe comme vous voulez, ironisa Elias d'une voix pâteuse.

- Ça a commencé à cicatriser, mais pas autant que ça aurait dû, fit Merlin, réfléchissant en même temps. J'ai fait un peu avec les moyens du bord, mais ça aurait du marcher mieux que ça…

- Comment ça, vous, foirer quelque chose ? Bah c'est pourtant pas vot' genre…

- Ah mais zut, à la fin, laissez-moi réfléchir ! Et pourquoi vous tanguez comme ça, d'abord ?

- Je tangue pas, c'est… c'est vous qui bougez, » contra paresseusement Elias tout en continuant à dodeliner de la tête de droite à gauche.

De plus en plus étrange… Poussé par l'intuition, Merlin pressa le dos de sa main contre le front de son patient, ignorant le glapissement indigné de ce dernier. La peau était anormalement chaude pour un frais matin d'automne.

« Vous avez de la fièvre, et pas qu'un peu, fit le druide en sentant croître la pointe d'inquiétude qui avait élu domicile dans sa poitrine. Je comprends pas, tout a été désinfecté, et avec le cataplasme ça devrait être bien plus avancé que ça niveau rétablissement.

- Bah qu'est-ce que vous voulez, vous avez encore chié dans la colle, je vois pas où est la nouveauté.

- Elias, je sais peut-être pas tuer des gens en leur soufflant au visage, mais question soin j'ai pas grand-chose à apprendre de qui que ce soit, figurez-vous. Une blessure comme la vôtre, soignée comme je l'ai fait, elle devrait être quasiment refermée à ce stade. Sans fièvre, sans rien.

- On aura qu'à dire que vous perdez la main avec l'âge, on le notera dans le registre quand on sera rentrés au labo. Vous pouvez arrêter de me toucher ? »

Merlin ramena vivement sa main à lui il ne s'était pas rendu compte qu'il avait continué à tester la température de la peau d'Elias en pressant le dos de ses doigts sur sa tempe, sa joue, puis finalement son cou. « Désolé, je… il fallait que je vérifie…

- Vérifier quoi ? »

Merlin ratissa son cerveau à la recherche d'une excuse bidon pour expliquer son geste machinal, qui n'avait eu en réalité aucun intérêt sur le plan médical. Le druide ne pouvait absolument pas avouer qu'il s'était laissé aller à caresser le visage de son confrère, c'était courir à la mort aussi certainement que s'il s'était lancé seul dans la caverne des deux hydres.

Peut-être même plus encore.

Mais les dieux avaient du prendre le pauvre Merlin en pitié, car l'arrivée bruyante des montures de Bohort et Calogrenant sur le site de leur campement détourna l'attention d'Elias.

« Et ben c'est pas dommage ! rouspéta Arthur en se rapprochant des deux cavaliers. Vous avez piqué une sieste à mi-chemin, ou quoi ?

- Sire, croyez bien que nous avons fait aussi vite que possible, répondit Bohort.

- Ah, vous dites « nous » ? grommela Calogrenant, la mine renfrognée. Bah mon vieux, vous manquez pas de souffle, quand on sait que je me suis frappé seul les allers retours avec les sacs de trésor.

- Comment ça, seul ? » Arthur tourna des yeux accusateurs vers Bohort, qui faisait mine d'examiner son pommeau de selle comme s'il ne l'avait jamais vu auparavant. « Seigneur Bohort, vous êtes bien allé à la grotte des hydres avec le seigneur Calogrenant, comme je vous l'ai demandé ?

- Bien sûr, sire ! Je ne saurais ignorer un ordre direct venant de vous.

- Et ben alors, où est le problème ?

- Il a refusé d'entrer dans la grotte ce cornichon-là ! s'emporta Calogrenant. Une fois devant, il a dit qu'il avait jamais été question de retourner dedans !

- Parfaitement ! Moi, je voulais bien y retourner parce que vous me l'avez demandé, sire, mais hors de question que je remette un pied à l'intérieur !

Arthur se pinça l'arête du nez et ferma les yeux, rassemblant manifestement toute sa volonté pour ne pas exploser de frustration de bon matin. « Bohort, vous vous doutez bien que si je vous demande de retourner à la grotte, c'est pour retourner dedans, et pas monter un stand de crêpe juste devant !

- Ce n'était pas à ce point explicite…

- Quoi, il aurait vraiment fallu que je dise « Seigneur Bohort, retournez à la grotte et récupérez le trésor en rentrant dedans » ?

- Et bien là, pour être tout à fait honnête, j'aurais demandé à ne pas y aller, du coup. »

Le roi de Bretagne détourna ses yeux de ses deux chevaliers, cherchant partout ailleurs dans les buissons le peu de patience qu'il lui restait. Merlin prit bien soin de ne pas croiser son regard, faisant mine de porter son attention aux blessures d'Elias pour une fois que l'agacement d'Arthur n'était pas dirigé contre lui.

« Bon, vous êtes tous bien mignons, mais vous l'avez récupéré le trésor ou pas ? demanda Léodagan, les poings sur les hanches. Et j'aime autant prévenir, si la réponse me plait pas, j'en connais qui vont faire le trajet selle-sol le nez en avant, ça va aller très vite.

- Ça va, j'ai fait dix voyages mais j'ai tout pris, contra Calogrenant en désignant de la main les nombreux sacs de toile et sacoches attachés à leurs selles. Vous voyez pas qu'on est chargés comme des mulets un jour de marché ? J'ai même trouvé le sac et le bâton d'Elias, on les avait laissés sur place hier dans la précipitation du truc.

- Je ne suis peut-être pas rentré dans la grotte, mais c'est moi qui ai chargé les chevaux, précisa Bohort avec un petit air satisfait qui lui attira un regard en biais du roi de Calédonie.

- A votre place, je la ramènerais pas trop, je laisserais filer quelques heures. Bon par contre, reprit Calogrenant à l'attention de tous, on va se distribuer les sacs, nos canassons ont tenu le coup pour la petite balade de la grotte jusqu'ici mais si on veut les garder vivants jusqu'à Kaamelott, il va falloir se partager le poids.

- Vous pouvez déjà en mettre un bon peu sur le cheval d'Elias, vu qu'il aura pas de cavalier, et vous vous partagez le reste non ? » proposa Merlin avant de réfléchir.

Les yeux bleus du sorcier à ses côtés se tournèrent instantanément sur lui. « J'vous demande pardon ? Et en quel honneur je monte pas à cheval, moi ?

- Vous montez, andouille, mais pas tout seul. Vous pensez donner des coups de talon avec votre jambe tordue ? Ou tenir les rênes avec votre bras en rideau ? Et j'ai même pas encore parlé de la fièvre que vous avez…

- Je peux me débrouiller !

- Et moi je suis la nièce du Duc d'Aquitaine !

- Ah, voilà, on y est ! Vous avez un trouble de l'identité mon vieux, c'est pour ça que vous vous prenez pour ma mère !

- ÇA SUFFIT ! »

Le silence s'abattit sur le lieu du campement, et tous grimacèrent. A priori, même à cette heure matinale, Arthur était déjà à court de patience. La journée s'annonçait fabuleuse.

« Vous deux, vous arrêtez de gueuler, mais alors fissa ! Elias, grogna le fils Pendragon en pointant un doigt vers le sorcier, on prend votre cheval pour porter le trésor, c'est comme ça et pas autrement. On va pas prendre le risque que vous vous cassiez la gueule, vous êtes déjà assez bousillé comme ça. Vous montez avec quelqu'un-

- Mais sire-

- Et pan, dans tes dents, sifflota le druide, pleinement satisfait qu'Arthur lui donne raison pour une fois.

- -et comme c'est vous qui avez eu l'idée, Merlin, vous allez lui faire une place en selle, et je ne veux rien entendre, aboya Arthur quand le magicien blanc ouvrit la bouche pour protester. Les sacs qu'on ne peut pas mettre sur le cheval d'Elias, on se les répartit, et au trot. Dans quinze minutes on est sur le chemin du village, est-ce que c'est assez explicite cette fois ?! »

Etrangement, personne ne trouva quoi que ce soit à redire.

« Vous pouvez pas attacher vos cheveux ? Je fais que les bouffer.

- Vous pouvez pas fermer votre bouche ? Non seulement vous les boufferez plus, mes cheveux, mais en plus je serais plus tranquille question environnement sonore.

- Hmph. »

Pour être tout à fait honnête, entendre Elias rouspéter avait plutôt tendance à rassurer Merlin, du moins en ces circonstances précises. S'il avait commencé leur trajet de retour en râlant dans sa barbe, le sorcier s'était fait de plus en plus discret à mesure que les chevaux avançaient vers le village qui leur avait confié leur chasse à l'hydre.

Assis sur le replat à l'arrière de la selle de Merlin, une main tenant sa couverture sur ses épaules et l'autre agrippée aux habits de voyage du druide, Elias avait passé à peu près une heure à gigoter d'inconfort comme un chaton sauvage dans les bras d'enfants un peu trop câlins. Puis il s'était graduellement calmé, résigné à attendre que le temps passe tout simplement, et Merlin s'en était trouvé soulagé.

Jusqu'à ce que, comme d'habitude, le soulagement s'efface au profit de l'inquiétude. Il n'était pas normal pour Elias de passer une demi-heure si proche de son collaborateur sans initier une attaque, ou y répondre était-ce un mutisme induit par la douleur, ou la fièvre ? Merlin aurait bien posé la question, mais pour une obscure raison, la proximité extrême et prolongée d'Elias lui grillait la cervelle, et il n'était capable de réagir que d'une manière qui était presque devenue une seconde nature avec l'enchanteur du Nord : l'offensive.

Ainsi passèrent un bon paquet de minutes suite à leur dernier échange verbal, dans le silence le plus complet, brisé seulement par le claquement sec des fers des chevaux sur le sentier. Fixant son regard sur la croupe de la jument de Léodagan droit devant lui, Merlin se promit de ne pas penser davantage au mutisme de son confrère et de se concentrer sur le voyage.

Promesse qui vola en éclats une poignée de minutes plus tard, quand quelque chose de chaud entra en contact avec sa nuque.

« Non mais ça va pas mieux vous ! s'exclama-t-il sous le coup de la surprise, se retenant au dernier moment de tirer sur les rênes comme un sauvage. Vous m'avez pris pour un oreiller ?!

- Je fais rien !

- Jouez pas l'innocent, c'est tout sauf votre genre ! Vous piquez du nez ou bien ?

- Et ben peut-être, oui ! On avance au ralenti, on se fait chier, je vois rien parce que dès que je lève la tête je bouffe vos cheveux par paquets de douze et j'ai pas dormi de la nuit ! feula Elias, furieusement mais assez discrètement pour que les autres cavaliers n'entendent pas. J'ai la tête lourde et les paupières qui se ferment toutes seules, alors oui, j'ai un peu piqué du nez et je vous ai touché, désolé pour cet affront ! Vous savez quoi, je vais voir si Bohort me ferait une place sur son cheval, on se fera toujours autant chier mais au moins il a les cheveux courts. »

Merlin grimaça il ne cherchait pas à mettre son collègue de travers, c'était la surprise de ce contact aussi inhabituel que soudain qui avait poussé les mots hors de sa bouche. Et, chose étrange, il n'avait absolument pas envie de céder sa charge à un autre cavalier, aussi pénible et malpolie soit-elle.

« Non mais, c'est pas grave, c'est juste… ça surprend, quoi… v'pourriez prévenir. »

Le druide sentit tout mouvement cesser brutalement dans son dos sans les voir, il pouvait sentir les yeux méfiants d'Elias creuser deux petits trous à l'arrière de sa tête. « Tiens donc ? D'un coup ça vous embête plus ?

- Tout de suite… disons que j'arriverais à le supporter, si j'ai vraiment pas le choix.

- Et ben vous, quand vous accordez des faveurs, y a pas à dire c'est vraiment façon grand seigneur.

- Merde. C'est juste pour vous dire que si vous voulez piquer une sieste, allez-y, maintenant je suis prévenu. »

Elias demeura silencieux quelques instants, étudiant probablement les possibilités qui s'offraient à lui, avant de soupirer. « Non mais de toute manière si je m'endors, je vais me ramasser comme une bouse, j'arrive déjà à peine à vous tenir vous et cette couverture alors… et puis si je tombe, je vais me prendre une chasse en plus du reste, j'aime autant éviter. »

Merlin jeta un coup d'œil par-dessus son épaule, et oui, les traits d'Elias étaient tout aussi las que le timbre de sa voix. L'empathie, cette traîtresse, tordit les entrailles du druide et lui souffla une solution qui, quelques jours auparavant, aurait très bien pu le faire mourir de rire rien que d'y penser.

« Si je me souviens bien, la couverture est vachement grande, non ?

- Euh… plutôt, oui, je vois pas le rapport.

- Gardez-la autour de vous et passez-moi les coins, j'ai une idée.

- Que je… une idée pour quoi ?

- Réfléchissez pas et faites ce que je vous dis, pour une fois ! »

Silencieux mais manifestement intrigué – à moins que la fatigue ne lui ait définitivement retiré tout esprit de contradiction – Elias rajusta la grande couverture blanche qui débordait sur la croupe de leur monture et parvint à passer les deux coins du bas autour de la taille de Merlin. Le druide s'en saisit et tira d'un coup sec pour avoir plus de longueur, rapprochant dans le même geste le bassin du sorcier contre ses lombaires.

« Non mais oh ! Il faudrait voir à se décider ! Vous me faites une vie de malheur parce que ma tête a frôlé votre épaule, et maintenant je suis presque autant assis sur vous que sur le cheval !

- Exagérez pas non plus, vous êtes un peu plus proche voilà tout, répondit Merlin en nouant ensemble les deux coins de la couverture autour de sa taille. Passez-moi les deux autres coins, au-dessus des épaules si vous pouvez. »

Cela nécessita quelques efforts supplémentaires, car Elias n'avait qu'un bras pleinement valide, mais les deux coins restants trouvèrent leur chemin au-dessus des épaules de Merlin. Cette fois-ci il tira plus doucement, approchant son râleur de confrère graduellement contre lui jusqu'à pouvoir faire un nœud sous son menton avec la couverture, comme on noue une écharpe.

« Voilà ! Vous saisissez maintenant ?

- Je saisis surtout que vous tenez décidément à passer pour ma mère, et à me porter comme votre gros bébé. »

Merlin rit sous cape. C'était pourtant bien vrai : emmailloté comme il l'était, Elias avait tout des bébés que l'on pouvait voir parfois sur le marché, portés en écharpe par leurs mères. N'empêche que son idée était un succès : le sorcier n'avait plus à tenir la couverture pour être au chaud, et lié comme il l'était à Merlin, aucune chance de tomber même sans se tenir aux habits du druide.

« On va dire que vous m'avez dit « merci », que je vous ai répondu « de rien », et que vous allez me montrer votre reconnaissance en roupillant jusqu'à ce qu'on arrive au village. »

Elias ne répondit pas tout de suite, mais Merlin sentait très clairement son envie de débattre, ou du moins de questionner de nouveau cette soudaine gentillesse. Etait-il allé trop loin dans ses efforts pour alléger la peine de celui dont la raison de vivre était de l'enquiquiner aussitôt le soleil levé ? L'avait-il blessé dans son orgueil, peut-être ?

Mais aucun mot ne vint, en tout cas pas verbalement. Elias serra une dernière fois la prise qu'il avait sur les robes de voyage du druide, doucement, comme pour transmettre physiquement les remerciements que sa fierté l'empêchait d'exprimer à voix haute, avant de relâcher l'épais tissu. Puis toujours aussi doucement, prenant toutes les précautions du monde comme si le moment allait voler en éclat au moindre mouvement brusque, l'enchanteur reposa sa joue entre les épaules de Merlin comme il avait été invité à le faire.

Le druide aurait pu éclater sous le poids de la satisfaction en sentant Elias reposer progressivement tout son poids contre son dos, trahissant un prompt passage vers le monde du sommeil. Il n'aurait pas pu expliquer clairement – pas même à lui-même – ce qui le motivait à rendre le voyage moins pénible pour son insupportable confrère, mais savoir qu'il y était parvenu l'emplissait d'un doux sentiment de devoir accompli.

Quant à la sensation d'avoir Elias endormi contre son dos, sa respiration envoyant de petits souffles chauds par intermittence au niveau de sa nuque, Merlin devait avouer que cela n'était pas désagréable. Baignant dans ce silence confortable, il pouvait presque prétendre qu'ils ne passaient pas leurs journées à s'envoyer des piques et des fioles à la tronche, et qu'il leur était naturel de se prêter assistance l'un l'autre, simplement par…

Par affection.

Et merde.

C'était pas plus mal qu'Elias dormait ; il aurait fallu qu'un dragon traverse la route devant eux pour qu'il loupe la couleur rouge vif qu'avait pris le visage de Merlin.