Chapitre 6 - Nuit Blanche

« C'est dégueulasse.

- C'est le saule blanc, c'est amer.

- Non, c'est dégueulasse.

- En même temps je vous ai pas dit « tenez Elias, buvez, c'est du jus de pomme », j'ai dit « buvez, c'est pour faire passer la fièvre, attention c'est très amer », jusque-là j'ai pas menti. » Le druide intercepta la tentative d'Elias de reposer la coupe sur la table de chevet. « Non non, vous buvez tout. Cette fois-ci, je prends aucun risque, il faut absolument que votre fièvre descende, question de survie.

- Mais si j'bois trop-

- Je sais, je sais, vous l'avez déjà fait le couplet sur l'envie de pisser pendant la nuit, bah je viendrai vous la tenir s'il faut, je suis plus à ça près ! »

Merlin ne se rendit compte qu'il avait formulé cette dernière phrase à voix haute que lorsque les yeux d'Elias s'écarquillèrent, lui donnant l'aspect d'un hibou défraîchi dans la lueur de leur unique bougie. Puis une seconde plus tard, comme par réflexe, un sourire aux reflets carnassiers s'installa sur le visage du Fourbe.

« Sans déconner, vous-

- Non, chut, vous n'allez pas finir votre phrase, » interrompit fermement Merlin. En même temps il l'avait un peu cherché, il aurait du se douter que même au trente-sixième dessous, Elias était capable de saisir les perches qu'on lui tendait. Et de les casser en deux. « J'ai pas besoin de vos remarques à deux ronds, j'ai juste besoin que vous buviez toute votre coupe pour aller mieux, comme ça je serai débarrassé de vous.

- Mais j-j'allais pas-

- Allez hop, moins de papotage, plus de sirotage. »

Sans attendre une réponse de son confrère ni même lui accorder un regard, Merlin retourna l'entièreté de son attention sur son ragoût de cerf. Ce n'était après tout pas très compliqué : il avait faim et froid, et le contenu de son écuelle s'appliquait à résoudre les deux problèmes de front, avec grand succès. C'était bien plus agréable que de converser avec un emmerdeur rongé par la fièvre qui délirait à plein tube et, comble de l'ironie, dont les remarques suggestives commençaient à avoir un certain impact sur le pauvre druide, sans qu'il ne puisse expliquer pourquoi.

Les Dieux devaient bien se marrer, quelque part. C'était pas déjà assez compliqué, de se saigner aux quatre veines pour guider un mioche de roi qui passait son temps à lui demander des potions pour pas ronfler, ou pas dormir pendant trois jours de suite ? D'être entouré de glandus qui comprenaient jamais, jamais, pas même après la quatorzième explication, pourquoi il n'était pas possible d'utiliser des poils de chèvre à la place de poils de bouc pour faire un philtre de force ? Il fallait qu'en plus il se tape un « collaborateur », un débile, avec ses pleines caisses de railleries, sa panoplie de flambeur et, plus récemment, sa… sa…

Sa quoi, au juste ? Elias n'avait pas vraiment changé de comportement, ces derniers temps, c'était plutôt du côté de Merlin qu'il y avait eu du nouveau. Un glissement subtil, une tendance plus marquée à s'inquiéter lorsque l'enchanteur du Nord partait seul sur le terrain, une plus grande facilité à se vexer lorsqu'il était du mauvais côté d'une pique cinglante, et une plus grande retenue lorsque les rôles se trouvaient inversés. Bon sang… c'était à s'en bouffer les godasses…

Merlin fut tiré hors de sa réflexion et de sa dégustation machinale de ragoût par une coupe vide, tendue sous son nez.

« Voilà, je l'ai tout bu, vot' truc dégueulasse, déclara Elias d'une voix pâteuse. Z'êtes content ?

- Mais vous avez pas de compte à me rendre, je m'en tape moi que vous buviez ou pas, répondit le druide en reposant la coupe vide sur la table de chevet, frustré à part égale par le ton infantile de son collègue et ses récentes ruminations. C'est vous qui avez de la fièvre, si vous savez ce qui est bon pour vous, vous avez intérêt à faire ce que je vous dis. Si vous voulez pas, bah, tant pis pour vous en fait.

- Oh ça j'sais bien… vous en avez rien à foutre… »

Des marmonnements agacés qui suivirent, Merlin ne parvint à distinguer que quelque chose ressemblant vaguement à « aurait du le voir venir » avant qu'Elias, dans une prodigieuse démonstration de dextérité étant donné son état de santé précaire, ne se retourne vivement sur son bon côté, présentant son dos à Merlin.

« Vous allez dormir ? demanda le guérisseur, interloqué par ce soudain revirement d'attitude.

- Qu'est-ce que ça peut vous foutre ?

- Bah… vous avez même pas mangé, c'est bête c'est encore chaud.

- Pas envie.

- Faut vous forcer un peu, vous pourrez pas reprendre des forces juste en le voulant très fort, vous avez rien mangé depuis hier soir et encore, c'était deux bouchées.

- Pas d'compte à vous rendre… c'est vous qui l'avez dit… »

Alors ça…

« Dites, vous seriez pas en train de bouder, là ? »

Un haussement d'épaule circonspect fut sa seule réponse.

« Môssieur Elias de Kelliwic'h, grand enchanteur du Nord, boude comme un marmot qui veut pas manger sa soupe de courge… d'accord… »

Là encore, aucune réaction, aucune objection ne s'éleva du sorcier. Seul un silence de plomb emplissait la chambre, insoutenable, tiraillant les entrailles de Merlin de la façon la plus dérangeante qui soit.

« Vous savez, vous avez tort, parce que pour une fois qu'on tombe sur un truc à peu près bien cuit et pas trop mal assaisonné, moi à votre place-

- Z'êtes PAS à ma place ! aboya enfin Elias, se tournant sur le dos pour plonger son regard glacial dans celui, abasourdi, de Merlin. Vous vous en tapez, t'façon… vous l'avez dit… alors fermez vot' gueule, et oubliez-moi… »

Le magicien blanc en serait tombé sur le cul, s'il n'était pas déjà bien assis sur sa couchette. S'il ne le connaissait pas mieux que ça, il aurait juré qu'Elias était… vexé ? Il n'avait pourtant rien dit de bien acide, en tout cas rien de méchant au point de pouvoir réellement blesser. Il n'en avait jamais été capable, de toute manière, en dépit des aspects les plus explosifs de son côté démoniaque.

Mais là sans le vouloir, il avait fait mouche. Manifestement.

« Bah excusez-moi, je voulais pas vous fâcher… vous avouerez que vous êtes particulier quand même, vous passez vos journées à me pourrir et là tout d'un coup, on peut rien vous dire. » Merlin ne voyait que les cheveux bruns à l'arrière de la tête d'Elias, et aucun mouvement amorcé pour lui faire face. « Sérieusement, vous devriez manger, même un peu. Votre bol est sur la table de chevet, comme ça si vous avez un creux pendant la nuit, vous aurez qu'à tendre le bras. Ce sera froid mais ce sera mieux que rien. » Il aurait pissé sur une harpe, ç'aurait eu le même impact. « Toujours pas de feu, vous allez pas le regretter ? »

Ni oui, ni merde. Bon…

« Bon bah… bonne nuit, j'imagine, si vous avez un souci vous savez où je suis. »

Merlin n'attendait pas spécialement de « bonne nuit » en retour, mais le silence accablant pesa tout de même sur ses épaules alors qu'il se glissait dans les draps de son propre lit. Il laissa la bougie presque entièrement consumée allumée, elle allait bientôt s'éteindre d'elle-même de toute manière, et Elias aurait besoin d'un peu de lumière au cas où son bon sens reviendrait et qu'il se décidait à manger son bol de ragoût.

Et voilà. Il se remettait à penser au confort de son enfoiré de confrère alors que l'autre tâche l'envoyait péter. A ce niveau-là, c'était plus de la prévenance, c'était du masochisme.

Merlin soupira et s'installa le plus confortablement possible sur son oreiller. Ce n'était pas ce soir qu'il allait subitement changer de caractère, ou apprendre à voir clair dans les agissements du Fourbe. Dormir d'une traite jusqu'au matin et cumuler des forces en prévision du voyage de retour, en revanche, cela avait tout d'une perspective intéressante.


Ce n'est qu'après avoir bataillé deux heures à changer de position et souffler comme un bœuf que Merlin dut se rendre à l'évidence : le sommeil ne voulait pas de lui. Au début, il avait attribué son état d'éveil à la bougie qui refusait de mourir et maintenait une luminosité trop importante ; mais même après son extinction, il n'arrivait pas plus à s'endormir. Il était bien trop agité, dix pensées traversant son esprit à la fois, se bousculant pour passer avant les autres.

Et la raison de cette excitation cognitive bien malvenue ? Elle dormait tranquillement à deux pieds de là, masse informe délimitée par les faibles rayons de lune qui filtraient à travers le fenestron.

Avant, au début de leur « collaboration » - il n'y avait guère qu'Arthur qui utilisait ce terme, ce qui poussait le druide à se demander si le roi en connaissait réellement la signification – Merlin n'aurait probablement jamais accepté de partager une chambre d'auberge seul à seul avec Elias. Il aurait eu bien trop peur de se faire trucider pendant la nuit par l'autre terrible un petit coup de poignard, ou un petit souffle mortel, et hop ! Merci kiki, rayé du paysage, plus besoin de partager le labo ou de se friter pour savoir dans quel ordre on range les grimoires sur les étagères.

Mais maintenant… savoir l'autre cornichon si près, à portée de bras vraiment, cela faisait inexplicablement éclore des bulles de chaleurs dans le torse de Merlin. Enfin, inexplicablement… le druide avait bien une idée, mais elle était tellement ridicule, tellement absurde qu'elle ne méritait même pas qu'il ne s'y attarde. Il n'y avait aucun bénéfice à se faire du mal avec des notions saugrenues comme l'affection ou l'attachement lorsqu'un gros connard nommé Elias de Kelliwic'h était concerné.

Enfin, ça c'était la théorie, jolie et pleine de bon sens. Son subconscient ne devait pas être d'accord, sinon il dormirait depuis bien longtemps.

C'était stupide, en plus. Ce n'était pas comme si il allait trouver une solution à son chamboulement émotionnel durant la nuit, avec l'objet du délit roupillant juste là à côté et l'écho du claquement de ses dents rebondissant sur les murs de leur petite chambre. Il fallait vraiment être débile pour-

Attendez… des claquements de dents ?

Merlin ouvrit les yeux et se redressa sur son coude, tendant l'oreille, mais il aurait fallu être à moitié sourd pour louper les cliquetis incessants qui provenaient de la couche voisine. Comment avait-il pu se perdre dans ses pensées au point de ne pas les entendre ?

« Elias ? chuchota-t-il, hésitant et redoutant une nouvelle altercation à cette heure si tardive. Vous dormez ? »

Il n'obtint pas de réponse, mais au fur et à mesure que ses yeux s'habituaient à l'obscurité, il se rendit compte que le corps entier du sorcier était parcouru de frissons tellement intenses qu'ils auraient pu passer pour des spasmes.

Aux chiottes la bouderie, les questionnements existentiels et la fierté mal placée.

Merlin repoussa ses couvertures et se leva, traversant à pieds nus la distance qui le séparait d'Elias et faisant le tour du lit de ce dernier pour s'accroupir face à lui.

« Elias ? Oh, vous m'entendez ? »

Toujours aucune réponse, et dos à la fenêtre comme il l'était, le visage de l'enchanteur n'était pas visible. Non pas qu'il aurait été capable de répondre, avec ses dents qui claquaient à tout rompre. Instinctivement, la main de Merlin chercha son front au contact de la peau dégoulinante de sueur mais fraîche comme cette nuit d'automne, le druide lâcha le soupir soulagé qu'il ne s'était pas rendu compte avoir retenu.

« Votre fièvre est retombée ! C'est allé plus vite que prévu, mais j'ai un peu forcé la dose, pour être sûr. »

Ceci expliquait les frissons impressionnants d'Elias il devait crever de froid, simplement vêtu de sa chemise neuve, de son pantalon et de sa sempiternelle couverture qu'il traînait depuis la veille au soir. Il ne s'était même pas glissé dans le lit, la tête de mule.

Merlin extirpa les draps et la fourrure de sous le corps de son confrère pour l'en recouvrir, prenant soin à bien le border pour éviter que la chaleur ne s'échappe. Puis il s'affaira à allumer un feu, comme il aurait du le faire en allant se coucher, n'en déplaise à son compagnon de chambrée. Il trouva les bûches et le petit bois à tâtons et, les positionnant dans le foyer, il se concentra sur un sort de boule de feu mineure. Le court séjour en plein l'air l'avait un peu ressourcé, mais il lui fallut tout de même trois tentatives avant que les flammes ne viennent éclairer et réchauffer leur chambrette.

« Voilà, fit-il en s'essuyant les mains entre elles, satisfait. On sera un peu mieux, vous pensez pas ? »

Reposer les yeux sur Elias maintenant que la luminosité était plus que correcte fit sauter un battement au cœur d'artichaut du druide.

S'il n'avait jamais eu un teint qui respirait particulièrement la bonne santé, le Fourbe avait à cet instant l'air pratiquement cadavérique, recroquevillé dans son lit comme un corps dans son cercueil. Sa respiration haletante concurrençait les claquements désordonnés de ses mâchoires, et Merlin ne se souvenait pas de lui avoir trouvé un jour des cernes aussi creusées. La sueur qui luisait sur chaque portion de peau visible venait achever le bien piètre tableau.

Ses yeux bleus étaient ouverts, néanmoins, et tournés vers Merlin avec un mélange d'émotions si étroitement tressées ensemble qu'elles en devenaient inséparables.

Avant même qu'il ne s'en rende compte, le druide s'était assis sur le lit d'Elias, rajustant les couvertures jusque sous son menton. « C'est normal d'avoir si froid, c'est le contrecoup. Vous allez voir, vous allez vite vous réchauffer, » promit-il, frottant le dos de l'enchanteur à travers ses différentes couches pour aider la chaleur à s'installer de façon plus efficace.

Mais les minutes passaient, et toujours Elias grelottait, sans dire un mot. Merlin était à court d'idées, mais il se sentait incapable de retourner tout bêtement dans son lit pour tenter de trouver le sommeil et laisser ce cornichon-ci trembler de froid durant des heures. Il pouvait bien lui filer ses propres couvertures, bien sûr, mais il se retrouverait lui-même à la merci des courants d'air pré-hivernaux.

Sauf si… non, non c'était grotesque, même pas la peine d'y penser… il n'y gagnerait qu'un taquet dans le museau… quoique… d'un autre côté, il n'avait pas vraiment d'autre solution, le risque valait la peine d'essayer.

Résolu, Merlin se leva et retourna à son lit. Promptement, il en retira les couvertures pour les jeter sur la forme frissonnante d'Elias. Puis, prenant une grande inspiration et priant silencieusement les Dieux de ne pas se faire réduire en petit tas de cendres cette nuit, il rabattit un pan des fourrures pour venir se glisser dans le lit – non sans difficulté, étant donné l'étroitesse du couchage – contre le dos trempé de sueur du sorcier.

« Non mais ç-ça va pas bien, n-non ?! hoqueta l'occupant officiel de la couchette, luttant pour se retourner mais bloqué par le torse de son confrère.

- Il parle enfin ! dit l'intrus du ton le plus léger qu'il avait en stock pour masquer son propre inconfort. Je pensais que vous aviez la langue gelée, j'aurais été bien tranquille au labo, moi. Pour répondre à votre question, ça va très bien merci, je tente juste un truc.

- Un t-truc ? Un truc comment ? J'vous p-préviens je suis pas d'humeur !

- Un truc pour vous réchauffer, pauvre abruti ! Vous faites trembler le sol tellement vous frissonnez, faites pas celui qui a pas remarqué. Je vous ai passé mes couvertures seulement je peux pas dormir sans, je me les pèle, alors vous me faites un peu de place parce que là j'ai tout l'arrière-train qui déborde du matelas.

- C'est pas un lit p-prévu pour deux, à la base...

- Et à la base c'est pas un oreiller prévu pour étouffer les imbéciles mais ça peut facilement le devenir ! Alors vous vous poussez, un peu, que je puisse m'installer, et si ça marche pas on revient comme avant. Entendu ? »

Elias bougonna, et Merlin était quasiment sûr qu'il allait se faire botter hors du lit manu militari et reconduire à la frontière sans préambule. Mais à son grand étonnement, le sorcier s'avança pour lui laisser un peu de place, sans commentaire pour accompagner le geste. Il devait être aussi ravi par la situation que celui qui en était à l'origine, mais au moins il se gardait de l'exprimer.

« Merci bien. » Merlin gigota pour trouver un moyen confortable de caler son bras sous lui sans en couper la circulation, mais avec Elias si proche, il ne trouvait pas de position convenable. « Vous pouvez lever un peu la tête ?

- Pour quoi faire ?

- Faites-le, allez, moi aussi j'aimerais dormir figurez-vous. »

De nouveau, Elias consentit à obtempérer, mais il se raidit tout d'un coup quand Merlin passa son bras sous sa tête. « Qu'est-ce que c'est q-que cette tisane encore ?!

- Faut bien que je mette mon bras quelque part, non ? Bon. Alors fermez votre clapet et venez là, on aura de la chance si on arrive à choper deux heures de sommeil quand vous aurez compris que c'est pour vous réchauffer que je fais ça. »

Puis, un peu pour lui clouer le bec, et un peu pour aller au bout de son idée première, Merlin se servit de ses bras pour attirer Elias contre son torse et l'y maintenir, calant son menton à l'arrière du crâne du plus jeune.

Toute la face avant de son corps était désormais pressée contre la face dorsale et glacée du sorcier, subissant les tremblements comme s'il ne s'agissait que d'une seule et même entité. Il pouvait ressentir chaque inspiration mal assurée, presque chaque battement de cœur de l'autre magicien, dans cette étreinte qui aurait pu être, dans une autre réalité, un élan de tendresse mais qui ne revêtait ici qu'un but bien terre-à-terre.

Et c'était fou à réaliser, mais Merlin s'en trouvait attristé.

« Dites, vous auriez du le dire tout de suite que v-vous comptiez me peloter, marmonna Elias en brisant le silence expectatif qui s'était installé en douce. Que je réunisse mes forces p-pour appeler des secours. Là je suis p-pris de court.

- Faites pas votre cake, ça me fait pas plus plaisir qu'à vous je vous signale, mentit le druide contre les cheveux bruns. Seulement je peux pas vous laisser crever de froid, c'est tout.

- Ouais, votre réputation de d-druide, tout ça, tout ça… j'connais le refrain… »

L'amertume dans la voix mal assurée d'Elias ramena Merlin à son emportement de plus tôt, et il décida de profiter de l'état de conscience amélioré de son comparse pour crever l'abcès avant qu'il ne s'enkyste.

« Si vous dites ça par rapport à tout à l'heure, je vous le redis : je suis désolé, fit-il avec le même ton apaisant qu'il utiliserait face à un loup blessé. Bien sûr que je ne m'en tape pas, j'ai dit ça comme ça sur l'instant, parce que vous faisiez votre chieur. Je suis sur votre dos parce que je veux que vous alliez mieux.

- Pour être d-débarrassé de moi, je sais.

- Pour être débarrassé… ah mais ça aussi, ça vous vexe ? Bah dites donc, qu'est-ce que vous me faites ce soir ? D'habitude on s'envoie dix fions à la minute et vous vous en battez l'œil, vous imaginez si moi j'avais du vous faire vraiment la gueule et plus vous parler à chaque fois que vous m'avez traité de trou d'balle moisi ? » Merlin rajusta sa position vers le haut pour pouvoir placer son menton sur la tête d'Elias plutôt qu'à l'arrière, ce qui donnait un angle plus confortable à sa nuque et lui évitait au passage de gober des cheveux bruns à chaque syllabe. « En quoi c'est différent, ce soir ?

- Bah j'sais pas, j'suis fatigué, puis j'ai mal au crâne aussi, murmura le sorcier, ajustant machinalement sa joue contre son oreiller et calant par ricochet sa tête dans le cou de Merlin. Et puis quand j'vous traite de trou d'balle c'est juste comme ça, je le pense pas, alors que là vous étiez sérieux.

- Ah parce que tous les jours quand vous me quichez la tête comme si votre vie en dépendait, en fait vous le pensez pas ? Première nouvelle.

- Nan mais vous voyez c'que j'veux dire… depuis le temps qu'on se menace de p-pluies de pierre ou de désintégration, sauf erreur de ma part, on a jamais fait p-pire que s'envoyer des fioles à la tronche. Ça sort tout seul, puis on oublie direct, mais là vous aviez l'air… j'sais pas, vraiment sérieux, quoi.

- C'est bon, c'est fini la supplique, je peux en placer une ? Bon. » Merlin était bien content de ne pas pouvoir voir le visage d'Elias, car il n'était pas certain qu'il aurait pu avoir cette conversation avec les yeux du sorcier sur lui. « Vous pensez vraiment que je m'en tape, de ce qui peut vous arriver ? Alors comment vous expliquez que j'aurais pu rester pénard à l'abri au labo, mais que j'ai demandé au roi à me joindre au périple, au cas où ? Et que depuis que vous êtes revenu blessé, je m'occupe de vous, je récupère vos affaires pour pas qu'elles soient oubliées derrière, je cours partout pour trouver de quoi vous soigner ? Je vous ai même porté sur mon dos, bon sang ! Après tout ça, vous trouvez moyen de penser que j'en ai sincèrement rien à foutre de ce qui peut vous arriver ? »

Elias observa quelques secondes d'un silence penaud – du moins, Merlin espérait bien que c'était le cas – avant de hausser l'épaule qui n'était pas enfoncée dans le matelas trop souple. « Bah vous l'avez dit, alors…

- Ah mais merde maintenant, vous êtes débile, ma parole ! Qu'est-ce qu'on s'en fout, des mots, quand les actes vont dans une direction opposée ? Des fois j'vous jure, je me demande comment j'ai bien pu en arriver à…

- … à quoi ? »

Oula. Oulala. C'était pas passé loin. Il n'était pas très judicieux d'évoquer à voix haute des sentiments et autres cheminements de pensées qui n'étaient pas encore très clairs aux yeux de leur propre propriétaire.

« Comment j'ai bien pu en arriver à me coltiner un collaborateur aussi stupide.

- Ah… »

Le corps d'Elias, qui s'était tendu dans l'expectative de la réponse du druide, s'affaissa de nouveau, comme déçu. Merlin dut lutter bec et ongle contre les papillons qui voletaient dans son estomac et tentaient de le convaincre que le sorcier attendait une réponse bien différente de celle qui avait été fournie.

« Du coup, vous… enfin j'veux dire… comment… vous en avez pas rien à foutre de moi, en vrai ? »

Merlin sourit un peu, attendri malgré lui sans fièvre ni état de fatigue avancée, jamais Elias n'aurait posé une question aussi candide. Jamais le Fourbe n'aurait laissé une brèche aussi béante dans sa carapace d'airain, ouverte aux quatre vents, au risque de voir le druide s'y engouffrer et tout démolir.

Alors le demi-démon fit la seule chose qui lui paraissait appropriée à cet instant précis. Il resserra ses bras autour de la taille d'Elias, ramenant le plus jeune magicien contre son torse dans une étreinte qu'il voulait aussi rassurante que possible. « Non, Elias, j'en ai pas rien à foutre de vous. »

Et c'était la version la plus proche de « Je tiens à vous » qu'il était capable de formuler. Pour le moment.

Le sorcier hocha lentement la tête sous le menton de Merlin et, après un instant d'hésitation, une de ses mains moites de sueur vint enserrer celles du druide contre son torse. Sa propre version muette du « Moi aussi ».

« Vous tremblez plus, fit remarquer le druide après un moment de silence.

- Ah… ouais, c'est vrai.

- Vous voulez que je vous laisse tranquille ? Je peux retourner dans mon lit.

- … nan mais je vais pas vous refaire lever, vous devez être claqué de la journée. C'est bon…

- Vous voulez que je reste avec vous ? » Merlin se surprit à sourire en coin, un brin de taquinerie lui venant à l'esprit. « C'est sympa, un câlin, hein ?

- J'ai pas dit ça ! glapit Elias, une note plus aigüe que son timbre de voix habituel.

- Quoi, ils sont pas sympas, mes câlins ? Ils sont pas assez bien pour Môssieur Elias ? Dans ce cas je m'en voudrais de l'importuner plus longtemps. »

Merlin fit mine de vouloir récupérer son bras, et dut retenir un rire triomphal quand Elias lui agrippa immédiatement la manche. « C'est bon, j'ai dit ! Faites pas votre sucré et m'obligez surtout pas à répéter, sinon mal de crâne ou pas j'vous étouffe avec l'oreiller.

- Je l'ai déjà faite, la menace de l'oreiller, faudrait penser à vous trouver une personnalité mon vieux. » Merlin reprit une position confortable, rendu confiant par l'attitude du sorcier taciturne. « Vous voulez juste pas avouer que je fais les meilleurs câlins de l'île de Bretagne, voilà. Me menacer d'asphyxie c'est toujours plus facile que de dire merci.

- Alors d'une, pour valider objectivement votre titre, il faudrait que j'me mette à battre la campagne pour me faire câliner par tous les clampins que je rencontrerais, pour comparer, et vous aurez deviné que c'est pas le genre de la maison, marmonna Elias en laissant tout de même docilement le menton barbu de Merlin se replacer sur sa tête. Et de deux… »

La phrase resta en suspension dans l'air longtemps, le silence seulement brisé par les crépitements des bûches rongées par les flammes. Si longtemps en fait, que Merlin se demanda si son compagnon de lit ne s'était pas tout bonnement endormi, écrasé par la fatigue.

Mais Elias ne dormait pas, et il termina sa diatribe par un simple mot, soufflé à voix basse.

« Merci. »

Merlin sourit contre le cuir chevelu du plus jeune magicien et resserra un peu son étreinte. L'objectif à ce stade n'était plus du tout de se tenir mutuellement chaud, il avait lui-même commencé à transpirer pas mal, mais personne n'avait besoin de le savoir. « Je vous ai pas encore complètement sorti d'affaire, vous me remercierez quand vous serez définitivement sur pied.

- Ah ben ça valait le coup de me tenir la jambe pour me dire ça après !

- Ouais mais vous l'avez dit ! C'est fait, on reprend pas ! Bon, faudrait voir à dormir un peu maintenant, a priori le plan c'est de partir très tôt pour arriver à Kaamelott avant demain soir, autant dire qu'on aura besoin de tout le repos qu'on peut cumuler cette nuit. Remarquez, je dis « cette nuit » mais il doit pas être loin du matin avec vos conneries.

- Mes conneries ?! Non mais dites-

- Bonne nuit, Elias. »

Le sorcier grogna mais ravala sa contre-offensive, sa migraine visiblement plus attirée par le sommeil que par une joute verbale en nocturne. « J'vous préviens, si je me retrouve à bouffer vos cheveux, cette fois j'vous les arrache. Bonne nuit, Merlin. »