Chapitre 7 - La Rechute
Malgré la proximité de la forêt, ce ne furent ni le chant des oiseaux, ni les premiers rayons du soleil breton qui réveillèrent Merlin, mais quelques coups discrets donnés à la porte de la chambre par une main hésitante.
« Messieurs, parvint la voix de Bohort, je crains qu'il ne faille vous lever, notre roi souhaite partir au plus tôt et il ne vous reste que peu de temps si vous voulez vous restaurer avant de reprendre la route. Je suis terriblement désolé de vous presser ainsi, mais ils ont dit qu'ils enverraient le seigneur Léodagan si vous ne descendez pas nous rejoindre au plus vite, alors…
- Ça va, on arrive, merci pour le préavis, répondit le druide à mi-voix, frottant son visage endormi d'une main.
- Parfait ! Je m'en vais avertir le reste de la compagnie. »
En toute hâte, comme s'il ne tenait pas à s'éterniser dans le couloir, les pas de Bohort s'éloignèrent de la porte. Dans un petit coin de sa tête, Merlin se félicita d'avoir verrouillé la serrure la veille au soir Bohort était bien trop poli pour entrer sans y avoir été invité, mais si un des autres sangliers dénués de manières était venu jouer les clairons matinaux, le risque d'être découvert en position compromettante aurait été bien réel.
Et quelle position compromettante ! Merlin baissa les yeux sur son compagnon de lit, qui n'avait miraculeusement pas été réveillé par la courte conversation avec le chevalier de Gaunes.
A un moment de leur courte nuit, les positions avaient changé. Il aurait été impossible à ce stade de dire lequel des deux avait amorcé le mouvement en premier mais Merlin était désormais étendu sur le dos, avec Elias à moitié allongé sur lui, la joue fermement ancrée dans le creux d'une épaule. Le bras valide du sorcier était négligemment lancé en travers du torse du druide, ses doigts agrippant un coin de leur unique oreiller. Une de ses jambes s'était trouvé une place entre celles de Merlin, comme un crochet l'empêchant de basculer hors de leur étroite couchette ce qui aurait été bien impossible dans tous les cas, étant donné que les bras de Merlin l'enserraient si fort que sa respiration même devait s'en trouver gênée.
Non vraiment, il valait mieux que personne n'entre à ce moment dans la pièce. C'était déjà bien assez compliqué à gérer sans public.
Merlin passa en revue les options qui se présentaient à lui. Le plus simple, bien sûr, serait de secouer une épaule d'Elias et de parler assez fort pour le réveiller, puis s'extirper au plus vite de leur entremêlement involontaire avant que l'autre ne soit suffisamment conscient pour analyser pleinement la situation. D'un autre côté… les Dieux seuls savaient quand une occasion pareille d'observer de très près le Fourbe sans qu'il le sache se présenterait de nouveau.
Et ce matin-là, Merlin se sentait très opportuniste.
Le druide se reposa donc de nouveau en arrière sur son oreiller, yeux fermés, pour apprécier pleinement cette étreinte volée qui avait autant de chances d'arriver de nouveau que n'avait la lune de se décrocher du ciel. La courte barbe d'Elias lui picotait la gorge, mais le souffle chaud de la respiration du sorcier dans son cou était une récompense suffisante pour endurer ce maigre désagrément. Merlin prit de lentes inspirations, sentant les variations du poids de son confrère contre son torse à chaque fois qu'il se gonflait et s'affaissait. Il y avait quelque chose d'irréel à sentir ainsi contre soi la présence physique, solide, de quelqu'un qu'il avait pourtant l'habitude de côtoyer quasiment chaque jour mais qui paraissait si loin, si tristement hors d'atteinte.
Sans y songer vraiment, une main de Merlin se mit à voyager le long du dos d'Elias, laissant courir des doigts incertains le long de sa colonne vertébrale et permettant à un pouce audacieux de venir tracer des cercles sur une omoplate à moitié découverte par le col béant de la chemise noire. Dans un premier temps, le druide se cantonna sagement à caresser le tissu sombre puis, car il était plus curieux encore que le plus incorrigible des chatons, il effleura du pouce la peau pâle qu'il avait aperçue en soignant l'épaule de l'enchanteur du Nord. Son doigt rencontra presque immédiatement une légère crevasse qui, d'après un rapide coup d'œil et une courte exploration, courait de la pointe de l'épaule d'Elias jusqu'au centre de son omoplate en décrivant un demi-cercle. La cicatrice d'une ancienne morsure ? La taille correspondait également à un large fer à cheval…
Merlin se fit la promesse de demander un jour l'origine de toutes les marques parsemant le corps de son andouille de collaborateur. Un jour où il serait sûr d'obtenir une réponse verbale, et pas une boule de feu à la tronche.
L'examen approfondi de la cicatrice, bien que discret, avait du incommoder le dormeur. Avec un gargouillis guttural, Elias étira ses jambes et tenta de bouger sa tête alourdie par le sommeil.
Terrifié par le risque de se faire attraper en flagrant délit de « pelotage », Merlin remit immédiatement ses deux mains à leurs positions originelles, croisées en bas du dos d'Elias. Il pourrait prétexter qu'il l'empêchait de tomber du lit, c'était toujours plus acceptable que d'admettre la vérité.
Elias s'éveillait avec la grâce d'une vieille chouette, ses courts cheveux partant dans tous les sens et ses mouvements aussi mous que désordonnés. Mais lorsqu'il leva la tête – non sans difficulté – Merlin constata avec soulagement que ses traits étaient moins tirés et ses cernes beaucoup moins prononcées que la veille. Avec la petite tâche de bave encore fraîche sur la chemise blanche du druide, tout semblait indiquer que le sorcier avait passé une nuit décente, bien que courte.
« L'est quelle heure ? demanda Elias d'une voix râpeuse, ses yeux bleus encore à moitié clos pour faire barrage à la lumière du jour naissant qui filtrait par le fenestron.
- Aucune idée, répondit Merlin, faisant de son côté de son mieux pour étouffer l'élan d'affection malvenu qui avait empoigné son cœur à la vue de son collègue décoiffé. Pas très tard, j'imagine. Vous avez bien dormi ?
- Fallait pouvoir dormir, déjà, bâilla le plus jeune. Vous ronflez comme un sanglier enrhumé. Et droit dans mon oreille, en plus. »
Cette fois-ci, Merlin se permit un petit rire sincère. Si Elias pouvait lancer des vannes à peine réveillé, alors il était en bonne voie de rétablissement. « Vous avez juste dit que vous ne vouliez pas bouffer mes cheveux, pour le reste il n'y avait aucune consigne.
- Vos cheveux, vos cheveux, je les ai broutés pire qu'un cheval dans un champ. » Elias se redressa maladroitement sur ses coudes, l'ombre d'une grimace tordant ses traits un instant lorsqu'il mit du poids sur son bras blessé, pour attraper une longue mèche argentée. « Je vais foutre le feu à tout ça, propre et net, comme ça j'aurai plus jamais à m'en soucier.
- Parce que vous comptez m'attirer souvent dans votre lit, à l'avenir ? »
La question était sortie toute seule, et Merlin n'avait que son esprit encore embrouillé de sommeil et son pathétique cœur d'artichaut à blâmer alors qu'il sentait ses joues et sa nuque s'embraser.
Si son visage avait sûrement viré au cramoisi, celui d'Elias en revanche avait considérablement pâli. Le sorcier lâcha la mèche grise et se recula, décontenancé. « N-non c'était pas par rapport à ça ! Vous avez très bien compris en plus ! C'était juste… fallait pas… oh et puis merde ! »
Elias transféra son poids sur le côté, dans l'intention claire de se lever du lit et de mettre le plus de distance possible entre lui et Merlin. Le remord asséna un superbe coup de pied aux fesses du druide, qui tendit instinctivement la main pour agripper la manche de son comparse. « C'est bon, faites pas votre sucré, lui intima-t-il en faisant écho aux mots du sorcier prononcés la veille. C'était une blague, pas la peine de vous foutre en rogne dès le matin.
- Vous parlez d'une blague con, maugréa Elias, immobile, avant de reprendre sa position initiale. D'autant que je vous ai pas attiré du tout, vous vous êtes incrusté comme une tâche de vinasse sur une nappe blanche.
- Je vous ai pas entendu trop protester, cette nuit. A peine un peu pour la forme, mais vous avez vite capitulé, si vous voulez mon avis.
- J'étais pas dans mon assiette, c'est tout.
- Et je vous entends pas plus protester maintenant, alors que vous avez l'air d'aller vachement mieux.
- Ouais ben c'est parce que… en fait… »
Regarder un Elias aussi gêné qu'ensommeillé lutter pour se trouver des excuses fit éclore de nouvelles bulles de chaleur dans le ventre de Merlin. Il ne chercha pas réellement à les repousser, cette fois la conversation de la veille l'avait un peu enhardi, et le comportement embarrassé d'Elias lui soufflait que peut-être, peut-être, il n'était pas le seul à naviguer sur des eaux sentimentales un peu complexes.
Il ne se rendit pas tout de suite compte qu'il s'était mis à sourire comme un débile. Quand Elias arrêta de bafouiller pour le regarder bizarrement, et que ses yeux s'ancrèrent profondément dans les bassins azurs de l'autre andouille, Merlin sentit la partie rationnelle de son cerveau cesser tout bonnement de fonctionner.
Peut-être qu'Elias suivait le même fil de pensée, ou peut-être qu'il était encore trop abruti par le sommeil et la convalescence, mais le visage du sorcier s'inclina vers celui du druide de façon imperceptible. Comme pour demander une permission.
Par tous les Dieux de cette île et d'ailleurs, était-ce possible ?... Merlin aurait pu se convaincre du contraire, mais le moment était là, surréaliste et flottant entre les deux magiciens comme une parenthèse dans le flot des évènements du monde. Il se mordit la lèvre, portant par réflexe son regard sur celles d'Elias elles étaient pincées en une mince ligne, muettes là où elles étaient capables des plus âpres quolibets, dans l'attente de la réponse du demi-démon actuellement coincé sous son poids.
Ne voulant pas que son silence soit interprété comme un refus, Merlin hocha lentement la tête. Il pouvait entendre son propre sang battre à ses oreilles, comme s'il avait mis sa tête entière dans un chaudron. Son cœur semblait lutter pour s'échapper de son torse à grands coups dans ses côtes, mais à ce stade il n'y avait plus de demi-tour possible.
Elias sembla hésiter, un conflit assourdi se déroulant dans ses yeux qui ne quittaient pourtant pas ceux de Merlin, puis il s'avança doucement. Pouce par pouce, comme on traverse au ralenti un pont qui risquerait de casser à tout moment. Lorsque leurs nez s'effleurèrent, Merlin porta une main à l'arrière de la tête d'Elias, délicieusement effrayé mais souhaitant faire démonstration de tout l'encouragement qu'il pouvait.
Il pouvait sentir le souffle du sorcier dans sa longue barbe grise. Il pouvait palper la tension le long de sa nuque. Ils y étaient presque…
BAM BAM BAM !
« Non mais vous croyez qu'on va vous attendre jusqu'à midi ?! Magnez-vous le cul de vous lever ou je me ferai un plaisir de vous le botter ! »
Les coups féroces assénés à la porte firent sursauter les deux magiciens, et ils poussèrent ensemble un gémissement peiné lorsque leurs visages s'entrechoquèrent sans grâce.
Merlin aurait pu feuler de frustration. Ils étaient passés si proches !
« OH MAIS ÇA VA BIEN MAINTENANT ! beugla-t-il en direction de la porte, laissant sa colère exploser. On a dit qu'on arrivait, on va arriver, lâchez-nous les noix au bout d'un moment !
- Vos noix elles vont prendre une bonne paire de taquets maison si vous radinez pas vite fait ! continua Léodagan à un volume sonore suffisant pour réveiller toute l'auberge, les maisons alentours et la moitié de la région. Si vous êtes pas à cheval dans dix minutes on part sans vous !
- Bah partez sans nous, qu'est-ce qu'on en a à foutre ? On peut très bien se débrouiller, figurez-vous !
- Oh ben ça, mes cousins, faut pas me le dire deux fois ! »
Les pas lourds du roi de Carmélide s'éloignèrent enfin, certainement pour faire un rapport bien moins délicat que celui de Bohort au reste de la compagnie.
Merlin soupira et reporta son regard sur Elias, qui s'était reculé et affichait une grimace d'inconfort. « Ah ouais, pardon, j'ai un peu gueulé…
- Pour une fois que c'est pas sur moi, ça change un peu, c'est rien vous inquiétez pas, fit l'enchanteur avec un sourire incertain tout en se redressant pour s'asseoir. Il faut qu'on se bouge, si j'ai bien compris.
- Il faudrait, admit le druide en s'asseyant lui aussi, un lourd soupir aux lèvres. J'ai fait mon cake mais en vrai si on tombe sur des bandits ou quoi, je préfèrerais qu'on soit avec eux. Vous allez mieux mais vous êtes pas exactement en état de dresser des murs de flamme.
- Merci du rappel, mais j'avais déjà remarqué, grommela Elias en passant ses jambes sur le côté du lit pour poser les pieds par terre.
- Par contre, hé, revenez par là. » Merlin saisit le bord de la chemise de son confrère alors que ce dernier se levait, le forçant à se rasseoir sur le matelas. « Hé, Elias. Regardez-moi. Là on manque de temps, mais si ça vous va, on reprend le fil de notre… « conversation » quand on sera tranquilles au labo ? »
Elias le considéra un moment du regard sans mot dire. Merlin ne craignait qu'une chose : que le moment qu'ils avaient partagé n'avait été qu'un instant de faiblesse de la part du Fourbe et qu'il allait se faire reconduire à la frontière bien gentiment. Ah non il craignait une deuxième chose aussi : que l'autre tâche n'éclate d'un rire moqueur et se mette à questionner sa santé mentale s'il avait cru une seconde qu'il aurait pu se produire quoi que ce soit.
« D'accord, » souffla Elias avec un hochement de tête presque solennel.
Merlin ne fit aucun effort pour retenir un sourire soulagé et, le cœur bien plus léger, il alla même jusqu'à trouver la main du sorcier pour la serrer dans la sienne. « Super ! Allez, enfilez vos godasses, je prends nos affaires et on se casse ! Si on a un peu de chance, on pourra même chiper une omelette en bas avant de partir. Une bonne omelette bien baveuse, p'têt même avec quelques champis, ça vous dit ?
- J'ai pas vraiment faim, répondit Elias à mi-voix, se hissant sur ses pieds avec précaution.
- Ah non hein, cette fois vous mangez un morceau ! Vous allez pas faire votre tête de mule comme hier, je vous dis qu'il faut vous alimenter pour que votre corps se répare comme il faut. C'est la base de tout !
- Non mais c'est pas ça…
- C'est quoi alors ? lança Merlin par-dessus son épaule en rangeant dans sa besace toutes les bricoles qu'il avait réussi à éparpiller la veille au soir. Me dites pas que vous surveillez votre ligne, sinon je vous cache pas que je risque de me marrer. Vous êtes si fin qu'on vous voit au travers, vous prendriez quinze livres que vous seriez encore à des lieues du surpoids. Si l'objectif c'est de passer sous les portes, par contre- »
Un bruit sourd et sec interrompit la diatribe du druide, et il abandonna le rangement des derniers paquets d'herbe pour se retourner vers la source de sa distraction. Ce qu'il vit effaça toute trace de sourire de son visage et oblitéra sa bonne humeur naissante.
Elias était tombé à genoux près du mur de la chambre, une main en appui sur le plancher et l'autre plaquée sur sa bouche. Malgré ses efforts, un liquide écarlate s'échappait entre ses doigts pour venir couler le long de son menton et s'écraser au sol.
« Elias ?! » Merlin se précipita aux côtés de son confrère, se laissant tomber à genoux à côté de lui. « Qu'est-ce qu'il se passe ? Laissez-moi voir- »
L'enchanteur ne lui accorda aucune réponse sinon celle de se pencher en avant et de rendre directement sur le plancher ce qui ressemblait à une bonne demie pinte de sang frais.
Quelque chose se brisa dans la poitrine de Merlin. Ce n'était pas possible. La fièvre était passée, la plaie était presque guérie. Il n'y avait aucune raison évidente qui pouvait indiquer que l'état d'Elias était encore préoccupant. Et pourtant…
Les haut-le-cœur du sorcier qui essayait désespérément de reprendre son souffle firent saigner le cœur du druide. Il posa sa main sur l'épaule d'Elias pour le stabiliser et fronça les sourcils quand ses doigts entrèrent en contact avec une substance poisseuse. Lorsqu'il retira sa main, elle était rouge de sang sous la chemise la plaie s'était remise à saigner, teintant sournoisement le tissu noir.
« J'y comprends plus rien, » lâcha Merlin dans un souffle, impuissant alors qu'une nouvelle salve de hoquets commençait à secouer Elias.
« Non mais… ça va pas être possible, en fait. Merlin ! »
Merlin leva la tête à l'appel d'Arthur, pour voir le roi de Bretagne rapprocher son cheval du sien. « Quoi, qu'est-ce que j'ai fait ?
- Qu'est-ce que vous avez pas fait, plutôt, grinça le souverain, clairement agacé. Il me semble que j'ai dit en partant du village qu'on devait faire vite pour rentrer à Kaamelott avant la nuit, et vous êtes là à lambiner !
- Et moi j'ai dit qu'on ferait aussi vite que possible, et là vous m'en voyez désolé, mais c'est aussi vite que possible !
- Voilà, c'est ce que moi j'appelle lambiner. » Arthur prit ses rênes dans une main pour pouvoir se masser l'arête du nez de l'autre. « Qu'est-ce qu'il y a, au juste, qu'est-ce qu'il se passe ?
- Mais vous voyez pas, ce qu'il y a ?! »
Merlin aurait bien esquissé un geste pour appuyer son propos, mais ses deux mains étaient pour le moment bien trop occupées à tenir les rênes d'une part, et à maintenir un Elias vacillant contre lui pour lui éviter de tomber de selle d'autre part. A leur départ de l'auberge, le sorcier était assez maître de lui-même pour se tenir à la crinière de leur monture afin de se stabiliser, mais rien n'était moins sûr à présent. Même avec toute l'assise de la selle et ses pieds dans les étriers, il semblait tanguer sur place, prêt à s'écrouler comme un pâté de sable trop sec.
« Il tient à peine en selle, je dois le tenir quand le cheval se met à courir pour pas qu'il se casse la gueule, poursuivit Merlin. Et dès que ça ballote trop, il vomit, ça doit faire deux ou trois fois déjà.
- Trois, croassa Elias, le souffle court.
- Voilà.
- Oui, non mais je vois bien… » Arthur soupira, visiblement partagé entre la frustration et la compréhension. « Mais il y aurait pas moyen de bricoler un truc ? Une combine, pour qu'il fasse abstraction jusqu'à ce qu'on soit rentrés ? »
Il n'en fallut pas plus à Merlin pour commencer à voir rouge.
« Mais foutez-lui la paix, bon sang ! J'en bricole depuis deux jours, des trucs et des combines ! Y a rien qui marche comme ça devrait, ou alors pas longtemps ! Je dois me débrouiller avec des bouts de chandelle alors que tout mon matériel est au labo, si vous croyez que c'est facile !
- Mais j'ai pas à savoir si c'est facile ou pas, c'est vous le guérisseur ! lui rétorqua Arthur. Si vous êtes trop manche pour réussir des soins de base, c'est votre problème, pas le mien !
- Non mais vous engueulez pas, se lamenta Calogrenant depuis sa propre monture.
- Vous avez raison c'était trop calme, limite glauque, ça manquait d'animation, grogna Léodagan en tête du cortège.
- Et puis qu'est-ce qu'il y a de si pressé, qu'il faut faire vite, vite, toujours plus vite ?! demanda Merlin hors de lui. Le château va s'écrouler si on rentre pas avant la nuit ? Une malédiction va s'abattre sur l'île toute entière si on campe encore ce soir et qu'on arrive à Kaamelott demain matin ?
- J'ai peur que Lancelot lance une attaque et qu'on soit pas là, voilà ce qu'il y a ! »
Les derniers mots d'Arthur, vociférés avec rage, se perdirent en écho parmi les troncs d'arbre. Le bruit fracassant avait probablement fait taire tous les oiseaux dans un rayon de deux lieues, ainsi que leur petite compagnie en entier.
« Il connaît tous les passages, tous les postes de garde, toutes les failles, continua Arthur sur un ton plus modéré lorsqu'il prit pleinement conscience que tous les regards reposaient sur lui. Ça fait des nuits que je cauchemarde là-dessus. Pendant qu'on est là à battre la campagne, il a une réelle opportunité de faire des dégâts, et j'ai peur qu'il s'en saisisse. Chaque nuit que l'on passe hors des murs, chaque jour avec des chevaliers en moins pour protéger la forteresse est un risque que je ne peux pas me permettre de prendre. Pas avec le sale pressentiment que je me trimballe depuis des plombes. Voilà, d'autres questions ? »
Merlin baissa les yeux, sa colère de plus tôt retombée comme un soufflé. Bien sûr qu'il y avait un dessin plus grand que celui de leur petite compagnie, bien sûr qu'Arthur avait bien plus important à l'esprit que la bonne santé d'un malheureux enchanteur, arrivé récemment qui plus est et un peu désagréable sur les bords, bien que diablement efficace. Le cheminement de pensée était rationnel, raisonnable, mais le cœur du druide ne pouvait s'y rattacher.
Elias demeurait muet, lui qui était habituellement si prompt à mordre pour se défendre. Il ne regardait pas non plus Arthur, mais plutôt le sol devant leur cheval, de ce que Merlin pouvait voir. Les Dieux seuls savaient à quoi le sorcier était en train de penser, entre deux pics de nausées, mais cela ne devait pas être réjouissant.
« Laissez-nous, alors. »
Arthur adressa un regard interloqué à son druide. « Pardon ?
- Laissez-nous, répéta Merlin en faisant de son mieux pour effacer de sa voix toute trace de doute. C'est pas comme si vous pouviez aider, de toute façon, et si Lancelot attaque vraiment, Elias n'est pas en état de participer. Rentrez à Kaamelott au rythme qui vous convient, on arrivera plus tard c'est tout.
- Sire ! intervint Bohort d'une voix paniquée lorsque le roi de Bretagne ne répondit pas tout de suite par la négative. Nous n'allons tout de même pas laisser deux de nos camarades à la merci des loups et des bandits de grands chemins !
- Les loups j'en fais mon affaire, vous inquiétez pas là-dessus, fit Merlin en levant les yeux au ciel.
- Et les bandits ? demanda Léodagan. Vous en faites votre affaire aussi ? Parce que de vous deux, le seul qui est capable de faire quelque chose de ses dix doigts question filoche, il est à moitié cané. Alors j'aimerais bien savoir ce que vous comptez faire si vous croisez le chemin ne serait-ce que de trois clodos avec un couteau.
- Je leur dirai qu'on a la lèpre ou un autre truc grave et contagieux, vu l'état d'Elias ça passera tout seul, ils sont pas très futés de façon générale.
- Parce que vous, de votre côté, vous êtes une flèche ? Non mais je vous jure, on aura tout entendu.
- Ah maintenant ça va bien, hein ! Vous étiez loin d'être né que je baladais déjà tout seul dans ces collines alors qu'il y avait même pas encore de sentier tracé, alors un peu de respect !
- OK, » fit le roi de Bretagne.
De nouveau, tous les yeux se tournèrent vers Arthur, qui semblait en être venu à une conclusion de son côté pendant que la conversation se déroulait.
« Sire ? tenta Bohort.
- OK on part devant, et vous avancez à l'allure que vous voulez, continua Arthur, ses yeux sombres et sérieux comme la mort plongés dans ceux de Merlin. Mais dès qu'on arrive à Kaamelott, j'envoie des gardes et une carriole vous récupérer. Vous me promettez de monter dedans et de radiner fissa au château ? »
Il y avait de la réticence dans la voix du fils Pendragon, mélangée à un désir de faire confiance. Merlin savait ce qu'Arthur mettait sur la table : une occasion de prouver qu'il n'était pas le dernier des incapables, malgré une peur irrépressible de regretter sa décision.
« C'est promis, répondit le druide.
- Sire, c'est intolérable ! s'offusqua Bohort. Je ne peux supporter l'idée même d'abandonner nos chers enchanteurs en si mauvaise posture !
- Si c'est vraiment insupportable pour vous, vous n'avez qu'à rester avec eux et les escorter, fit Calogrenant avec un sourire sournois. Comme ça si des bandits se pointent, vous pourrez les défendre, c'est pas une bonne idée ? »
Le chevalier de Gaunes se mit à se tortiller d'inconfort sur sa selle, ses oreilles virant au rouge vermeil. « C'est-à-dire… je n'avais pas envisagé la question sous cet angle…
- Mais ça veut dire une nuit de plus à la belle étoile, certainement, poursuivit le roi de Calédonie avec malice. Je sais que vous aimez pas ça, mais si vous tenez vraiment à soulager votre conscience…
- C-certes, ma foi…
- Il n'en est pas question, j'ai besoin de tout le monde au château au cas où, trancha Arthur avec un regard torve à Calogrenant, qui se tassa dans sa selle. Seigneur Calogrenant, passez devant, vous ouvrez la marche.
- A vos ordres, Sire. »
Le chevalier chauve dirigea sa jument grise plus avant sur le sentier, entraînant à sa suite un Bohort soulagé qui tâchait de se faire remarquer le moins possible. Léodagan lança un dernier regard songeur aux enchanteurs avant d'opiner du chef, ce qui pour le Sanguinaire se rapprochait le plus d'un « Bonne chance », et de manœuvrer sa monture pour suivre le mouvement.
Arthur, désormais seule personne à proximité des magiciens, fronçait toujours les sourcils. « Vous vous sentez vraiment de finir le trajet sans nous ? demanda-t-il avec tout le sérieux du monde. Je sais que vous connaissez bien les environs de Kaamelott, vous risquez pas de vous perdre, seulement avec l'état de celui-ci…
- Y a rien que vous puissiez faire, ce sera mieux quand je l'aurai ramené au labo, je pourrai préparer de vrais remèdes là-bas, lui assura Merlin. Sauf que je peux pas l'y ramener au grand galop, il le supporterait pas.
- Il est quand même très très pâle, plus que d'habitude je veux dire.
- C'est l'anémie ça, il perd trop de sang et comme il a rien mangé depuis bientôt deux jours, ça aide pas.
- Dites, j'suis pas encore cané hein, grogna Elias au prix d'un effort considérable. Arrêtez d'parler de moi comme si j'étais pas là... euh, Sire. Comme si j'étais pas là, Sire. »
Arthur s'autorisa un léger sourire. « Tant qu'il râle, c'est qu'il y a pas trop de souci à se faire. Bon, vous faites gaffe, vous prenez pas de risque inutile, et dès que la carriole arrive vous sautez dedans, c'est compris ? Demain midi je viens vous voir à votre labo, vous avez intérêt à y être, sinon ça va mal se mettre. »
Merlin savait que le ton sec et autoritaire d'Arthur était cette fois né de son inquiétude, et que la menace finale était une demande dissimulée de revenir en un seul morceau à Kaamelott. Alors le druide le rassura et le regarda s'éloigner enfin pour rejoindre au trot le groupe qui s'éloignait.
« J'espère que vous savez ce que vous faites, souffla Elias d'une voix rauque, ses yeux rivés sur les croupes des quatre chevaux qui n'allaient pas tarder à disparaître au détour du sentier. Parce que j'ai pas vraiment les moyens d'vous en empêcher.
- Faites-moi confiance, lui assura Merlin de sa voix la plus convaincue. Tout va bien se passer. »
