S'il devait être tout à fait honnête, les choses ne se déroulaient pas aussi bien que Merlin l'aurait souhaité.
Après le départ de leurs compagnons, Elias et lui avaient connu quelques heures d'une progression lente mais assez régulière et sans problème particulier. Le sorcier ne parlait pas, tout concentré qu'il devait être à combattre les pics nauséeux qui le tenaillaient il se contentait de se maintenir à cheval, stabilisé à l'arrière par le torse de Merlin, et à l'avant par ses mains fermement agrippées au pommeau de la selle. Il arrivait même à prendre de temps en temps – non sans grincer des dents – quelques rasades de l'infusion d'algues et d'absinthe que le druide avait préparé le matin à l'auberge, pour lutter contre l'anémie et tenir l'infection à distance.
Puis la situation commença nettement à se dégrader en fin d'après-midi, quand Elias tomba de cheval pour la première fois.
Merlin ne l'avait pas du tout vu venir, il était obligé de l'avouer. Sa vigilance s'était portée sur les alentours durant toute la journée – car même s'il avait joué les fiers-à-bras devant Arthur au matin, il préfèrerait clairement ne pas croiser le chemin d'un groupe aux intentions néfastes – et avait significativement diminué à mesure que le temps passait. Il n'était donc pas en mesure de réagir assez vite lorsqu'Elias dodelina mollement vers l'avant et glissa le long du flanc du cheval pour atterrir dans la poussière du sentier.
Comble de malchance, il avait basculé du mauvais côté, et son épaule blessée heurta le sol de plein fouet en lui arrachant un cri de douleur.
« Merde ! » jura Merlin en arrêtant net sa monture, de peur que la bête n'écrase Elias par mégarde.
Le druide mit pied à terre en toute hâte, s'arrachant au passage quelques cheveux sur la boucle de sangle de sa selle, mais il était trop rongé par la culpabilité pour s'en formaliser.
« J'suis désolé, pardon, pardon, je regardais à gauche j'ai cru voir les buissons bouger, balbutia-t-il en manœuvrant Elias sur le dos avec toute la douceur dont ses mains tremblantes pouvaient faire preuve. Vous vous êtes fait mal ?
- A votre avis, gros nul ?! » s'étrangla le plus jeune, un filet de sang frais s'échappant du coin de sa bouche. Le choc de sa chute avait ramené un peu de lucidité dans ses paroles et ses yeux écarquillés. « J'adore m'éclater comme une bouse, y a pas plus agréable, c'est pourtant bien connu !
- Mais vous avez perdu connaissance, c'était un genre de malaise ? demanda gentiment le druide malgré les invectives qui lui sautaient au visage comme autant de chiens enragés.
- J'sais pas, j'ai la tête qui tourne, j'vois plus rien par moments, me touchez pas ! »
Merlin leva les mains dans un mouvement qui se voulait apaisant, comme il l'aurait fait pour approcher une bête sauvage blessée et vindicative. Ce à quoi commençait à ressembler Elias, sous le coup de la douleur et de la frustration. « Je veux juste voir votre épaule, vous pissez le sang, à tous les coups ça s'est rouvert là-dessous.
- Bah tant pis, j'm'en fous, foutez-moi la paix !
- Vous voulez rester là, par terre ?
- Voilà, ouais ! Chuis très bien ici ! Me touchez pas, j'vous dis ! » feula littéralement Elias en tentant de frapper les mains de Merlin, qui se tendaient de nouveau dans l'espoir de l'examiner.
Mais son accès de colère fut de très courte durée un nouveau haut-le-cœur le fit se retourner et cracher au sol une dose toute fraîche de bile ensanglantée. La toux horrible qui secoua ensuite ses épaules acheva de trouer le cœur de Merlin qui, bravant l'interdit, passa ses bras autour de la taille de son confrère pour lui offrir un semblant de stabilité.
La vue des larmes retenues brillant aux coins des yeux d'Elias prouvèrent à Merlin que oui, contre toute attente, son cœur pouvait souffrir davantage.
« Putain, fais chier, souffla l'enchanteur entre deux halètements, quelques filets écarlates disséminés dans sa courte barbe. Putain, putain, putain-
- Shhhh, calmez-vous, je suis là, lui assura le druide en traçant dans le dos d'Elias des cercles qu'il voulait apaisants. Vous énervez pas, ça fait qu'empirer les choses.
- Ah parce que ça peut être pire que maintenant ?!
- Vous avez mal, vous êtes fatigué, et vous êtes en colère parce que vous ne pouvez rien y faire. Je comprends tout ça. Je vous demande juste de tenir encore un peu, qu'on soit rentrés au labo, je vous promets de vous remettre sur pieds. »
Elias éclata d'un rire humide dénué de tout humour. « Promesse à la con. Vous savez pas pourquoi j'vais si mal, j'le vois bien. Vous êtes un putain de livre ouvert, y a qu'à se pencher pour lire. Vous êtes même pas sûr que je s'rai pas crevé dans deux heures, me la jouez pas.
- M-mais pas du tout ! Vous êtes pas con, non, de dire des trucs pareils ?
- N'empêche que c'est vrai…
- C'est vrai de rien du tout, voilà ! Moi je pense que vous êtes capable de tenir jusqu'à ce qu'on rentre sans problème, par pure volonté s'il le faut, seulement si vous baissez les bras c'est plus la même tisane ! Je vous ai jamais vu abandonner, c'est juste aujourd'hui que vous choisissez pour commencer ? »
Piquer l'égo surdimensionné d'Elias, c'était à double tranchant. D'un côté, ça pouvait fournir au sorcier le coup de fouet dont il avait besoin pour se reprendre en main d'un autre, connaissant l'esprit de contradiction surdéveloppé du bonhomme, cela pouvait produire l'effet complètement opposé.
Merlin laissa son collègue ruminer quelques minutes dans son coin, puis il tendit une main sans rien dire, paume ouverte vers le haut en une invitation silencieuse. Elias le toisa, lui et sa main, et il fallait rendre à César ce qui lui revenait de droit, le bougre avait une extraordinaire capacité à regarder les gens de haut même étalé par terre dans la poussière et son propre sang. A une époque pas si lointaine, Merlin se serait offusqué à la simple vue de cette mine condescendante, mais il la reconnaissait à ce moment pour ce qu'elle était vraiment : un stratagème, une façade enracinée par l'habitude destinée à masquer le fait qu'Elias se sentait vulnérable, et à quel point il détestait ça.
Le druide retint un soupir de soulagement lorsque le plus jeune magicien saisit la main tendue et se laissa redresser, rouspétant tout le long du chemin, mais au moins décidé à avancer, à ne pas baisser les bras. Pas tout de suite.
Faire remonter Elias à cheval s'avéra être une épopée en soi, mais à force de persévérance et de créativité – un marchepied fait de quelque souches, en l'occurrence – les deux voyageurs retrouvèrent bientôt leurs places initiales. Et si Merlin serrait désormais son confrère un peu plus fort qu'auparavant, eh bien, c'était son problème.
L'odyssée reprit, au rythme lancinant d'une limace paralytique, jusqu'à ce que le soleil commence à disparaître derrière les collines.
La seconde chute, Merlin aurait été bien incapable de la prévenir, dans la mesure où il la subit au même moment qu'Elias. Une forme sombre, petite et vivace, traversa le chemin juste devant leur monture. Dans la luminosité diminuée du crépuscule, il était difficile de déterminer avec précision la nature de l'intrus s'agissait-il d'un jeune blaireau ? C'était en tout cas trop gros pour être une belette, et trop petit pour être un loup.
Leur cheval ne se posa pas la question surprise par l'apparition soudaine, la monture pourtant bien formée aux batailles rangées et à la danse des combats fit un écart de côté et se cabra, cherchant à tout prix à éloigner ses jambes de la menace potentielle.
Merlin se cramponna le plus possible mais rien ne pouvait l'empêcher de glisser sur la croupe de la bête et, une fois les rênes lâchées, de basculer au sol. La selle et les étriers fournirent à Elias un léger avantage mais le sorcier se retrouva bien vite au même endroit, par terre à l'arrière de leur satané canasson. Seule consolation pour cette seconde chute : le corps du druide avait un peu amorti la descente du blessé. Un peu, et au prix de quelques bleus sur les cuisses.
Elias demeurait silencieux. A part un hoquet de surprise lorsqu'ils avaient été désarçonnés, aucun son ne s'était échappé de sa bouche, ce qui plongeait Merlin dans une angoisse plus poignante encore que si le Fourbe s'était mis à beugler comme un putois. Quelque chose était en train de basculer, il le sentait le long de son échine aussi sûrement que les perles de sueur qui naissaient sur sa nuque.
Ne comptant pas perdre une seule minute d'un temps qui était désormais précieux, Merlin se hâta de récupérer leur cheval froussard qui avait foutu le camp dans les buissons et de le calmer à grands renforts de caresses et de mots doux. L'animal se laissa guider par le druide sans rechigner ce ne fut pas le cas d'Elias qui joua à merveille son rôle de sac de patates alors que Merlin tentait de le hisser en selle de nouveau.
S'il avait su que les chutes seraient monnaie courante, il aurait peut-être insisté pour qu'une autre paire de bras les escorte, finalement.
Lorsqu'ils repartirent, la nuit était définitivement tombée, et ils ne devaient qu'à la lune montante et à la terre blanchie du sentier de savoir vers où se diriger. Le plan initial de Merlin incluait un arrêt pour se rafraîchir et glaner quelques heures de sommeil, pour une arrivée à Kaamelott au petit matin. Autant dire que ce plan avait volé en éclats à la seconde où les yeux d'Elias avaient commencé à se ternir, l'étincelle du combat le fuyant peu à peu.
Ils allaient rentrer directement, cette nuit, et si Merlin devait bosser comme un allumé jusqu'au lever du soleil pour trouver une solution à l'état catastrophique de son enfoiré de collaborateur, alors c'était comme ça que ça se passerait.
Merlin pressa le cheval sur le sentier, envoyant une prière silencieux aux Dieux pour que la bête ne prenne pas peur dans l'obscurité. Il aurait pu invoquer une boule de lumière, une toute petite, juste pour éclairer à cinq pas devant eux, mais il valait mieux rester discret. Les personnes qui arpentaient les chemins à cette heure indue n'étaient pas forcément des plus fréquentables, autant ne pas attirer l'attention.
Ils sortirent du bois, traversèrent trois collines, et une pointe d'espoir embrasa la poitrine de Merlin lorsqu'ils s'engagèrent sur un carrefour familier, à un embranchement avec une route plus large.
« On y est presque ! s'exclama-t-il, sa propre voix résonnant étrangement à ses oreilles après tant d'heures de silence. Si tout va bien il nous reste deux heures, peut-être une heure et demie si vous vous sentez qu'on trotte un peu. Vous en dites quoi ? » Quand le sorcier lourdement appuyé contre sa poitrine n'offrit aucune réaction, Merlin lui tapota l'avant-bras. « Oh ? Vous m'entendez ? »
L'erreur du druide – il l'admettrait volontiers, plus tard, en faisant l'analyse de ce voyage – fut de se pencher en avant pour tenter d'apercevoir le visage d'Elias. Complètement désarticulé, l'enchanteur suivit le mouvement et, incapable de stopper l'élan de son propre poids, termina sa course avachi sur l'encolure de leur cheval. Merlin se libéra une main pour saisir le col de son compagnon, dans l'espoir de le retenir, mais déjà le mal était fait.
« Non non non, se lamenta-t-il alors que doucement, inexorablement, Elias glissait vers le flanc de leur monture avec toute la consistance d'un flan à l'abricot malgré ses efforts désespérés pour le retenir. Me faites pas ça, pitié, me faites pas ça, merde, je vous en supplie. »
Si les Dieux écoutaient à cette heure tardive, aucun ne leva le petit doigt, car aussi sûr que le soleil se lève à l'Est et que les Burgondes attaquent à la dernière semaine du printemps, Elias s'écrasa au sol pour la troisième fois de la journée.
Merlin ne savait pas s'il avait plus envie de pleurer de frustration ou hurler de colère. Il ne fit ni l'un, ni l'autre, l'épouvante ayant de toute manière resserré un étau inflexible autour de sa gorge.
Lâchant les rênes, il sauta au sol, et tant pis si ses jambes fatiguées de serrer les flancs de sa monture menaçaient de céder sous lui. Il trébucha sur une pierre mal placée en contournant son cheval et tomba à genoux à côté d'Elias, à l'endroit où il comptait aller de toute manière.
Le druide saisit son confrère par le haut du corps et le tira vers lui pour le redresser un peu. « Elias ? Oh, ça va ? » Le sorcier aurait pu rivaliser avec un tas de cailloux, question poids et conversation. « Elias ?! Répondez-moi, merde, vous allez pas crever là comme un tocard ! Allez ! » cria Merlin en secouant les épaules de son blessé certainement beaucoup trop violemment, mais la retenue était difficilement envisageable lorsque la terreur régnait sans partage.
Elias émit un grognement peiné, pathétique, tout comme la respiration que Merlin ne se souvenait pas avoir retenu. « Stop… m'faites mal, abruti…
- Si vous avez mal, c'est que vous êtes vivant ! Allez, venez, appuyez-vous sur moi je vous fais remonter.
- Nan mais… nan mais c'est pas la peine en fait… laissez tomber… »
La résignation dans la voix d'Elias fit dresser les cheveux sur la nuque de Merlin. « Ah mais vous allez pas recommencer hein ! Il nous reste à peine un peu de chemin, ce serait vraiment trop con de lâcher l'affaire maintenant ! »
Un ricanement ironique échappa au sorcier. « Un peu d'chemin… deux heures…
- Oui, bon, ben c'est mieux que six, non ? Et si la carriole arrive on mettra encore moins de temps.
- Vot' carriole, elle viendra pas… elle aurait du être là depuis longtemps…
- Sur ce coup-là, je peux pas vous donner tort, mais ils ont peut-être été un peu retardés, ils peuvent débarquer à tout moment. Si ça se trouve ils sont tout près, mais avec la nuit on les voit pas.
- Merlin… »
A l'appel de son nom, prononcé d'une voix lasse et puant la défaite, le druide ne put réfréner un gémissement suppliant. « Non mais faites pas le con, allez…
- Ça va, c'est bon, vous avez fait votre maximum… j'vous en veux pas… »
Tous les traîne-patins du coin pouvaient bien rappliquer, Merlin n'en avait plus rien à secouer. Rassemblant ce qu'il pouvait de son énergie, il fit apparaître une petite boule de lumière dans sa main, à peine de quoi remplir sa paume mais c'était suffisant.
Sous le couvert de la nuit, il n'avait pas pu voir correctement le visage d'Elias depuis un bon moment, et la vue des traits exsangues de son rival manqua de faire déborder les larmes qui se bousculaient déjà dans ses yeux. La courte barbe noire craquelée de sang séché, la peau pâle à faire jalouser un vampire, la respiration saccadée… mais ce fut finalement le demi-sourire fataliste, presque bienveillant flottant sur les lèvres du sorcier qui arracha son premier sanglot à Merlin.
« Oh, z'allez pas vous mettre à chialer, si ? » Une des mains tremblantes du Fourbe vint agripper l'avant-bras de Merlin. Elle était glaciale, même à travers les vêtements du druide. « J'en peux plus, c'est comme ça… c'pas votre faute…
- Vous pouvez pas partir comme ça, je vous l'interdis ! » renifla Merlin, bien au courant qu'il devait avoir l'air pitoyable, à genoux dans la poussière avec des larmes coulant sur les joues et un Elias à moitié inconscient dans les bras. Mais l'heure n'était pas à la sauvegarde des apparences. « Je vous connais, vous êtes trop tenace pour ça !
- Tenace… tenace… chuis mortel moi… c'pas comme vous… puis j'ai pas d'destin spécial ou quoi, j'veille sur aucun roi… j'fais pas vraiment partie de la bande… nan j'étais juste là pour l'pognon, puis pour vous faire chier aussi… » Elias serra les dents un instant, manifestement en proie à une nouvelle vague de douleur. « Bon j'aurais pas dit non si… si on avait partagé un peu plus que l'labo, quoi… m'enfin là, ça va pas se faire, alors…
- Si ! Si ça va se faire ! jappa Merlin, se penchant pour plaquer son front à celui d'Elias. On va rentrer, et je vais vous retaper ! Et on partagera tout ce que vous voudrez, le labo, les promenades, les repas, votre lit, tout, c'est promis ! Mais battez-vous je vous en supplie, crevez pas ! »
Les mots se bousculaient hors de la bouche du druide sans qu'il puisse les contrôler, avec la seule certitude naïve que tant qu'il parlait, tant qu'il occupait l'espace, aucun évènement tragique ne pouvait avoir lieu.
« Promesse à la con, souffla Elias à son oreille. Mais ok… mettons… du coup c'est mon tour, j'imagine… bah, si vous arrivez à m'en sortir, de ce merdier-là… au prochain Rassemblement du Corbeau… j'dis devant tout le monde que vous êtes le plus grand druide de Bretagne… puis après j'vous embrasse, tiens. »
Et promptement, avec un flair pour le dramatique dont seul lui pouvait faire preuve, le Fourbe perdit connaissance et sa tête retomba en arrière sur les cuisses de Merlin.
« NON ! »
Une inspection fébrile apprit au druide que même s'il n'était pas en très grande forme, le cœur d'Elias battait encore, des petites bouffées d'air s'échappaient passivement de son nez. Mais pour combien de temps encore ?
Ignorant le désespoir qui rugissait en lui, Merlin se mit à réfléchir à toute allure. Il ne serait pas facile de jeter Elias en travers du cheval, de l'y maintenir et de filer au galop vers Kaamelott, mais cela représentait sa meilleure option. La seule, en réalité, s'il souhaitait avoir la moindre chance d'arriver à temps.
Alors qu'il était en train de se demander s'il n'allait pas tenter la psychokinésie pour hisser le sorcier en selle – c'était une technique de frimeur, à laquelle il n'excellait pas, et même sans la fatigue c'était autrement plus difficile de faire bouger par la pensée un corps vivant plutôt que de trimballer des cailloux ou des bouts de bois inertes – un hennissement retentit non loin dans l'air piquant de la nuit, plus au Nord sur la route.
Merlin se raidit, serrant instinctivement Elias plus fort contre lui. Il hésita une seconde à bannir sa boule de lumière, mais le son était bien trop proche et il aurait été impossible de se mettre hors de vue assez vite, pas avec l'état d'Elias et leur cheval qui s'était éloigné pour brouter l'herbe du bas-côté. Bientôt le nouveau venu tournerait à l'angle de la colline et serait visible. Autant faire face, en espérant que le cavalier en approche n'était pas de nature belliqueuse et, on pouvait rêver, qu'il consentirait même à aider Merlin dans sa tâche.
Mais aux bruits secs des sabots heurtant le sol damé se joignirent bientôt les craquements d'une carriole en bois, et des voix familières, et Merlin étouffa un sanglot de soulagement.
« Seigneur Perceval, nous arrivons au carrefour, vers quelle direction devons-nous nous diriger ?
- Est-ce que je sais, moi ? Vous m'aviez dit que vous saviez y aller, au village machin, alors vous prenez la bonne route et voilà.
- Euh, non… ce que je vous ai dit, très exactement, c'est qu'une de nos nombreuses aventures avec Messire Yvain ici présent a mené nos pas jusqu'au charmant petit village de Yeovil, où nous avons pu d'ailleurs nous procurer de magnifiques gilets en laine-
- Mais carrément, je l'ai encore le mien, et pourtant je le porte genre, tous les jours pratiquement. Bah il est toujours nickel, on a fait une trop bonne affaire.
- Tout à fait ! Mais pour en revenir au sujet qui nous intéresse, l'arrivée de notre fier duo dans ce village était, comment dirais-je… des plus fortuites. Voyez-vous nous n'avions pas à l'époque, au départ de notre itinéraire, ce village en tête comme destination. Nous n'avions, pour tout vous dire, aucun objectif précis sinon celui d'explorer notre vaste et belle contrée. Et puis, ne dit-on pas que les voyages forgent la jeunesse ?
- Euh ouais… sauf qu'on a pas vu de forgeron, là-bas, du coup on peut le dire quand même ou pas ?
- Et bien, je suppose, oui… qu'en pensez-vous, Seigneur Perceval ?
- Non mais moi je m'en fous de ça, si je suis là c'est parce qu'Arthur m'a demandé d'aller chercher Merlin sur le chemin de Yeo-truc, et si vous êtes là, c'est parce que vous savez y aller, et que moi je sais pas !
- Mais je viens de vous le dire ! Etant donné que nous sommes tombés par hasard, une seule fois, sur ce village-
- Ah mais c'est vrai qu'on s'était paumés, en fait !
- -nous serions bien en peine de vous guider à nouveau vers lui !
- Ah ouais… je vois que j'ai super bien choisi mon équipe, bravo les gars, non mais vous inquiétez pas, je vais me débrouiller tout seul, comme d'habitude. Pffffff. »
La carriole apparut enfin au détour de la route, tirée par deux chevaux et avec à son bord trois silhouettes encapuchonnées. Grâce aux lueurs des deux torches qui flanquaient le cortège, Merlin reconnut immédiatement Perceval, Gauvain et Yvain. Le prince d'Orcanie n'avait pas l'air bien fier, les rênes serrées dans ses mains gantées, et le fils de Léodagan donnait carrément l'impression de bouder. Le chevalier gallois, quant à lui, affichait une mine exaspérée.
Merlin n'aurait jamais cru pouvoir dire un jour que ce trio hétéroclite avait l'allure d'une apparition divine.
« On est là ! s'écria-t-il, tenant Elias d'un bras pour agiter l'autre dans le champ d'action de sa boule de lumière. Là ! Stoppez la carriole, on est au milieu de la route !
- Monsieur Merlin ? C'est vous ? demanda Gauvain, yeux plissés dans la direction générale du druide.
- Oui c'est moi ! Bougez-vous de venir m'aider, faut faire vite !
- Mais que faites-vous donc au milieu du chemin dans le noir ? Cela me paraît source de vilains accidents.
- Mais zut, arrêtez de poser des questions et radinez ! Je vous dis que c'est urgent ! »
Avec un peu d'aide de Perceval, et un commentaire agacé sur son aversion pour la gente équine, Gauvain parvint à stopper les chevaux près des magiciens. Quelques secondes plus tard, Merlin se retrouva entouré par trois paires de bottes.
« Vous vous êtes blessé en tombant de cheval ? demanda Perceval en s'accroupissant.
- Mais non, vous voyez pas que c'est lui qui est blessé ? répondit Merlin en désignant Elias de sa main libre. Aidez-moi à le mettre dans la carriole, il faut qu'on rentre de toute urgence à Kaamelott.
- C'est lui qui est tombé de cheval ? Bah il s'est bien amoché ! siffla Perceval en attrapant Elias sous une épaule tandis que Merlin se saisissait de l'autre. Oh les gamins, prenez les jambes, on va le monter à l'arrière. Et doucement, c'est pas un jambon ! »
A quatre, ils parvinrent sans difficulté à hisser Elias dans le chariot et à l'installer sur un tas de fourrures et de couvertures sans doute placées là à la demande d'Arthur. Merlin prit un instant pour apprécier la prévenance du roi de Bretagne puis, après un rapide crochet pour récupérer son cheval et l'attacher à l'arrière du convoi, le druide reprit sa veille auprès d'Elias. Le remue-ménage n'avait absolument pas tiré le sorcier de son état inconscient, et les braises de l'effroi se renflammèrent dans le ventre de Merlin.
« Faut qu'on y aille, grouillez-vous ! lança-t-il aux trois autres qui se réinstallaient dans la carriole, tranquillement, comme si on était pas en pleine nuit avec un magicien mourant sur les bras.
- Oh, ça va, hein ! Déjà qu'on vient vous chercher en pleine nuit, au milieu de nulle part, et que vous dites même pas merci, vous allez pas en plus nous crier dessus non ? s'agaça Perceval en venant s'asseoir à l'arrière, laissant les deux jeunes monter à l'avant.
- Et j'ajouterais que je ne suis pas du tout à l'aise ni ne possède d'expérience en rapport avec ce mode de transport, ajouta Gauvain en reprenant les rênes avec le même dégoût que s'il s'agissait de poisson pourri.
- Nan mais vous vous en sortez vachement bien, en vrai, le rassura Yvain avec une tape amicale sur l'épaule. Au début c'était naze, on a failli gerber, mais là vous commencez à piger le truc.
- J'imagine que c'est en forgeant qu'on devient forgeron, admit le cocher novice avec un petit sourire fier de lui.
- … ouais mais là, encore une fois, y a pas de forgeron, du coup-
- EST-CE QU'ON POURRAIT SE BARRER OU IL FAUT QUE JE ME METTE A GUEULER ?! »
