Lancée à vive allure, la carriole roulait sur la route depuis près d'une demi-heure lorsque Merlin laissa échapper un soupir gêné.
« Je suis désolé, je voulais pas vous gueuler dessus, s'excusa-t-il assez fort pour couvrir le bruit des chevaux et des roues. Bien sûr que je suis content que vous soyez venus, ça va sans dire. Je commençais à croire que j'avais imaginé cette histoire de carriole.
- Non non, c'était prévu, répondit Perceval en forçant également un peu la voix pour être entendu. Le roi est venu me voir, il rentrait de voyage ou je sais pas quoi. Il m'a dit « oui, j'ai fait atteler un chariot, faut partir vers le village-machin pour récupérer Merlin, prenez une paire de gardes avec vous et partez vite tant qu'il fait jour ». Le temps de récupérer les deux oiseaux, là, et nous voilà. »
S'il avait commencé à acquiescer, Merlin fronça assez vite les sourcils. « Tant qu'il fait jour ? Parce qu'il faisait encore jour quand il vous a demandé ça ?
- Ouais ouais, il faisait jour, ouais.
- Mais… mais alors pourquoi vous avez mis si longtemps ?
- Bah, il a fallu trouver des gardes déjà, moi je sais pas bien où ça se trouve. Après j'ai pensé à un de mes oncles du Pays de Galles, qui a des chiens de garde. Les bestioles elles sont toujours devant l'entrée de la maison. Alors je me suis dit garde, chien de garde, à tous les coups c'est pareil j'en trouverai devant la porte du château. Et paf, je tombe sur ceux-là, y en a là-dedans ou bien ?
- S'il est vrai que mon oncle nous demande parfois de garder la porte de Kaamelott, ce n'était pas le cas aujourd'hui, se sentit obligé de préciser Gauvain. Nous étions simplement sortis prendre un peu l'air et gambader avant le repas du soir, lorsque le Seigneur Perceval nous a approchés avec sa requête.
- Juste le soir où on nous demande rien et qu'on est bien peinards, grommela Yvain. Comme par hasard…
- Il nous a évoqué le nom du village de Yeovil, qui nous était bien connu pour les raisons que nous avons déjà évoquées, et nous a tout simplement recrutés pour l'aider à mener sa mission à bien.
- Une recrutade en bonnet difforme, quoi.
- Non mais c'est bien gentil, mais c'est ça qui vous a pris des heures ? » demanda Merlin, de plus en plus interloqué et, pour être honnête, assez irrité.
Perceval leva vers lui des yeux hésitants. « Bah… ça s'est mal goupillé. Comme j'avais promis de manger avec Karadoc, je suis passé lui dire que finalement je pouvais pas. Il s'est foutu en rogne, ce gros faisan, comme quoi prévenir à la dernière minute c'était pas poli, tout ça. Moi je lui ai dit « mais c'est Arthur qui m'a demandé » et lui il a répondu que c'était tout pareil. Alors pour pas qu'il fasse la gueule, j'ai mangé un bout avec lui vite fait, comme ça tout le monde est content. »
Comme ça tout le monde est content ?
Une soudaine envie de se jeter sur Perceval pour l'étrangler se saisit de Merlin. Cette andouille prenait le temps de se faire des tartines alors qu'on lui avait confié une mission d'ordre vital ? Mais qu'est-ce qui avait bien pu passer par la tête d'Arthur pour qu'il choisisse ce demeuré alors qu'une vie était en jeu ? Le druide s'efforça de se calmer, serrant la main d'Elias un peu plus fort dans la sienne pour s'ancrer dans le moment présent et ne pas se laisser emporter par ses pulsions. Ils étaient venus, bien plus tard que ce qui aurait pu être possible, mais ils étaient venus. Ils seraient tous bientôt rentrés à Kaamelott, tout allait s'arranger.
« Puis après il a fallu retrouver les deux loustics, parce qu'ils étaient plus là où je les avais laissés.
- Nous n'allions tout de même pas attendre toute la nuit devant la grande porte, s'offusqua Gauvain. Nous sommes donc retournés à nos quartiers personnels afin de nous restaurer et nous reposer en vue du départ potentiel de l'expédition.
- En plus on était carrément trop crevés par la promenade, ajouta Yvain en rajustant sa capuche. Moi j'avais oublié cette histoire, je m'étais changé pour la nuit, du coup il a fallu que je me rechange, trop blasé.
- Dites, ça se voit peut-être pas mais là je fais mon possible pour pas vous coller des baffes, grogna Merlin. Alors aggravez pas votre cas, sinon ça va vraiment mal se mettre. »
Ses trois compagnons se turent docilement ; s'ils n'avaient pas compris quelle était la nature exacte de l'urgence, ils n'avaient certainement eu aucun mal à sentir l'avertissement dans la voix du demi-démon.
Merlin profita de cet instant de répit pour faire un nouveau bilan de l'état d'Elias. Rien ne semblait avoir changé : le pouls était faible mais présent, la respiration était hasardeuse mais régulière, et la peau demeurait froide malgré les fourrures empilées sur le sorcier. En même temps il y avait suffisamment de sang d'Elias éparpillé le long du sentier pour qu'on soit en droit de parler de lien de parenté, alors il ne devait pas en rester assez dans le corps de l'enchanteur pour le chauffer convenablement.
Ce serait la première chose à faire en rentrant au labo, combattre l'anémie. Et après…
Et après quoi, au juste ? Il n'y avait plus de fièvre à faire redescendre, les plaies ne cicatrisaient pas malgré des soins qui avaient fait leurs preuves des centaines de fois et elles continuaient même à saigner sans que Merlin puisse l'expliquer. Il disposait de bien plus de moyens et de matériel à Kaamelott qu'il n'en avait eu à l'auberge, c'était certain, mais s'il ne savait pas par où attaquer le problème il pouvait tout aussi bien être n'importe où ailleurs. Il pouvait traiter les symptômes, mais la racine même du mal lui demeurait inconnue, même après deux jours de réflexion plus ou moins intense.
Merlin étouffa un grognement découragé et se frotta le visage avec la main qui n'agrippait pas celle d'Elias. Recommencer à pleurer ne servirait à rien, mais c'était cruellement tentant, et la fatigue n'aidait pas.
« Ça fait un moment que je voulais vous demander, mais en fait Elias, c'est qui pour vous ? C'est votre frère c'est ça ? »
Tiré hors de ses pensées sombres, Merlin leva les yeux vers Perceval. « De quoi ?
- Elias, c'est pas votre frère ? répéta le gallois.
- Elias, c'est pas le grand mec chauve qui est obligé de rester debout quand on fait des réunions autour de la table ronde, là ? interrompit Yvain, croyant probablement que la question de Perceval avait levé l'interdiction de parler pour tout le monde. Parce que lui il est hyper gavant… enfin pardon, maintenant je sais que c'est votre frère, mais n'empêche…
- Non mais c'est pas mon frère, non, dit Merlin en réprimant très fort son envie de balancer l'unique héritier mâle de Léodagan hors du convoi. Ni l'autre, qui s'appelle Blaise au passage, ni celui-ci.
- Ah pardon, je croyais, reprit Perceval. Non parce que moi j'ai un frère. Lamorak il s'appelle, un grand débile, avec une démarche de glandu. On passe notre temps à se friter quand on se croise à la ferme de mes vieux. Et comme vous vous pouillez tout le temps, tous les deux, j'ai cru que c'était pour ça. Qui c'est, du coup ?
- Qui c'est quoi ?
- Bah, Elias, par rapport à vous, qui c'est ? Un neveu ? Un cousin éloigné ? »
Merlin poussa un soupir fatigué. Il n'avait définitivement plus l'âge pour ces conneries. « Mais pourquoi vous vous obstinez à vouloir nous mettre dans la même famille ? On a pas de lien de parenté, on est des… des collaborateurs, voilà. »
L'heure n'était pas à déballer d'éventuels sentiments à peine effleurés par les premiers concernés. Et définitivement pas avec ces interlocuteurs-là, merci bien.
« Des quoi ? demanda Perceval avec une moue perplexe.
- Des collaborateurs, des confrères si vous préférez.
- Des con-quoi ?
- Les confrères, c'est pas les genres de petits gâteaux qu'on dirait que c'est un dessert mais en fait y a du fromage ou des épinards dedans ? demanda Yvain.
- On est amis, voilà, on va faire simple ! s'agaça Merlin. Pas frères, pas cousins, amis ! Tout le monde visualise ? On peut peut-être se concentrer sur la route et tâcher moyen de rentrer à Kaamelott avant le matin ?
- Nous ne devrions plus tarder à apercevoir les lumières de la forteresse, Monsieur Merlin, » lui lança Gauvain par-dessus son épaule, ses yeux rivés à l'avant. Il était de loin celui des trois le plus investi dans le rôle qui lui avait été attribué, malgré sa réticence initiale. « Vous pouvez vous tranquilliser !
- Me tranquilliser, je vous cache pas que c'est pas pour tout de suite. Il faut d'abord que je trouve comment soigner celui-ci et c'est pas gagné… »
La gravité de la situation semblait échapper totalement à Perceval, qui haussa une épaule d'un air nonchalant. « Quoi, il est tombé de cheval, et alors ? Ça m'arrive tout le temps à moi, ça file mal aux fesses mais ça passe vite, faut pas abuser.
- Mais il est pas tombé de cheval ! Enfin si, mais c'est pas ça le problème principal, vous vous doutez bien que le roi vous aurait pas envoyé sur la route en pleine nuit pour une bête chute de cheval, si ?!
- Mais j'en sais rien, moi, Arthur il m'a demandé alors j'ai dit oui c'est tout ! Pas besoin de réfléchir deux plombes. Il a quoi du coup, votre copain, s'il est pas tombé de cheval ?
- C'est là tout le problème, je sais pas vraiment. » Merlin baissa les yeux et rajusta un pan de fourrure sous la tête d'Elias pour lui éviter de balloter à la faveur des saccades de la carriole. « A la base, il a été blessé par une hydre, elle lui a mordu toute l'épaule et lui a déboîté le genou.
- Les hydres, c'est les genres de gros lézards qui peuvent avoir plusieurs têtes ? Ah ouais, c'est de la saloperie ça, frissonna Perceval, s'emmitouflant un peu plus dans sa veste à capuche. Elle était de quelle couleur, celle qui l'a mordu ?
- De quelle couleur ? Qu'est-ce que vous voulez que ça foute ? C'est pas ça qui va changer quoi que ce soit à l'affaire.
- Non mais moi je dis ça, c'est comme ça, pour aider. Soi-disant que les bestiaux avec des couleurs vives, c'est pour prévenir qu'ils sont venimeux et qu'il faut pas venir les faire chier, un truc comme ça. C'est mon père qui m'a dit ça quand j'étais petit. Alors si elle était de couleur vive votre hydre, c'est peut-être ça, je sais pas.
- Dans l'absolu vous avez raison, c'est un mécanisme répandu chez les animaux, approuva Merlin, un peu éberlué malgré la situation que quelqu'un comme Perceval ait ce genre de notion. Mais là en l'occurrence ça marche pas, les hydres ne sont pas une espèce venimeuse.
- Vous êtes sûr ? Ces machins-là ça ressemble quand même vachement à des gros serpents, et ça c'est souvent venimeux, j'crois. »
Merlin ouvrit la bouche pour répéter qu'aucune hydre jamais recensée ne s'était avérée être venimeuse, mais les mots ne sortirent pas. De mémoire d'homme, les hydres ne cohabitaient pas non plus, pourtant elles avaient été deux à loger dans leur tunnel, elles étaient donc déjà atypiques. Se pourrait-il alors… est-ce que c'était ça, l'élément manquant, l'incohérence grotesque qui envoyait aux fraises toutes ses tentatives de soin ? Il ne s'était même pas attardé deux secondes sur cette possibilité, tant le dogme qu'il n'existait pas d'hydre venimeuse était ancré dans son subconscient. Cela expliquerait pourtant tant de choses : la survenue de fièvre même après désinfection complète des plaies, la léthargie, les nausées. Les saignements aussi ! Beaucoup de venins jouaient sur la coagulation sanguine, ce ne serait pas étonnant que celui-ci – s'il s'avérait qu'un venin était bien en cause – provoque une violente hémophilie.
« Une violente mémo-quoi ? J'ai rien compris. »
Merlin cligna des yeux et regarda de nouveau Perceval. A priori ses dernières pensées avaient été prononcées à voix haute, à voir la mine perdue et le regard vide du gallois.
« C'est absolument pas con, ce que vous avez dit, c'est peut-être même tout à fait possible, dit-il doucement, réfléchissant en même temps.
- Ah, voilà ! Bah vous pourrez le dire à ce gros navet de Karadoc quand vous le verrez. Moi j'ai une super idée pour tromper l'ennemi, on met des habits de couleur vive, comme ça les mecs ils pensent qu'on est venimeux et ils nous foutent la paix. Mais Karadoc il veut pas, il dit qu'on doit garder nos habits de maintenant, que sans ça c'est n'importe quoi. Vous en pensez quoi, vous ? »
Merlin s'accorda un sourire indulgent, sentant naître en lui un l'élan d'affection pour le chevalier et ses réactions enfantines. Il allait répondre que, de son point de vue, le bleu ciel et le rouge écarlate c'était déjà pas mal vif comme couleur pour des habits, mais les mots se trouvèrent vite étranglés par une autre notion, bien moins amusante, et bien plus déchirante.
« Oh non, souffla-t-il, livide.
- Bah quoi ? Vous aviez l'air content il y a deux secondes, vous pensez plus que c'est une bête venimeuse ?
- Si… si il y a de grandes chances que l'hydre était venimeuse, comme vous avez dit…
- Bah alors ? Maintenant vous savez quoi faire, non ?
- Mais vous comprenez pas ! s'exclama Merlin, de nouvelles larmes se rassemblant au bord de ses yeux sans qu'il puisse les contrôler. La seule chance qu'il a de s'en sortir, c'est que je fasse un antidote. Et pour faire un antidote à un venin, il me faut le venin en question, et celui-là est dans une putain de grotte à deux jours de voyage d'ici ! »
Epuisé par la montée d'adrénaline qu'avait suscité la découverte du problème et dévasté par la cruelle vérité qui en découlait, Merlin se laissa tomber à côté d'Elias, qu'il savait désormais définitivement en dehors de toute ressource thérapeutique. Au mépris de ce que les trois chevaliers présents pourraient penser, le druide jeta ses bras autour du sorcier inconscient et l'attira contre lui, fourrures et couvertures comprises. Il blottit son visage contre la joue froide pour y cacher ses sanglots, pressant d'une main leurs deux têtes ensemble.
C'était terminé. Même s'ils arrivaient au labo en cinq minutes, ça ne changerait rien. Elias allait mourir, c'était inévitable, et tout ça aurait pu être évité si Merlin avait pensé au venin dès le début de l'histoire, quand cet abruti avait été traîné au campement par Calogrenant.
Il entendait des voix autour de lui, celle de Perceval principalement, lui demandant s'il ne pouvait pas remplacer le venin par autre chose ou une autre naïveté du genre. Mais tout lui paraissait très loin, comme s'il avait la tête dans une montée de cheminée, sauf qu'il n'y avait pas de lumière au bout du conduit. Pas de dénouement heureux possible.
Merlin cessa de tenir à distance le désespoir qui gelait ses entrailles et l'embrassa pleinement. Il était trop éreinté pour lutter, et cela n'avait plus aucun sens de toute manière. Deux jours de fatigue et d'angoisse réprimée eurent soudain le champ libre et ne se firent pas prier pour ravager le corps et l'esprit du druide qui, lové contre le corps inerte d'un rival sur le point de devenir tout l'inverse, en subit l'impact sans opposer la moindre résistance.
Plus jamais il ne verrait Elias passer la porte du labo, le bonnet plein de neige, en rouspétant sur la météo comme une mamie fâchée à qui on avait changé la disposition des étals du marché. Plus jamais ils ne se planqueraient ensemble derrière la même étagère, encore rouges de leur dernière dispute, pour se soustraire au savon d'un roi furibond attiré par le vacarme de leur cris. Plus jamais ils ne s'enverraient des pattes de corbeaux moisies d'un bout à l'autre de la pièce, juste comme ça, parce qu'elles étaient moisies et qu'entre les balancer à la poubelle ou se les balancer à la tronche il y avait une option nettement plus marrante que l'autre.
Et jamais ils n'auraient l'occasion de découvrir cette nouvelle facette de leur relation découverte au cours de ce voyage et qui, pareil au bourgeon éclos avant la fin des dernières gelées, s'était retrouvée tuée dans l'œuf.
Merlin pleura en silence pendant de nombreuses minutes aussi longues que des heures, inondant le creux du cou d'Elias de tous les mots qu'il n'aurait pas l'opportunité de lui dire un jour. Il pleurait sa propre incompétence et son manque de discernement, lui qui avait été bien plus préoccupé par ses propres sentiments envers le sorcier que la santé d'un blessé dont il avait la charge. Il pleurait une des plus douloureuses erreurs de sa longue vie.
Le druide sentit une main se poser entre ses omoplates, précautionneusement, comme si la personne à l'autre bout du bras craignait de le briser en deux d'un simple contact. C'était peut-être possible, après tout…
« Merlin, dit doucement la voix de Perceval près de son oreille. On est arrivés. Vous voulez qu'on vous aide à le porter au labo ? »
Il ne s'était même pas rendu compte que la carriole avait cessé de bouger.
Le druide prit une grande inspiration tremblotante histoire de regagner un tant soit peu la maîtrise de sa voix avant de parler. S'il s'agissait réellement de venin – et il était quasiment certain désormais que c'était le cas, toutes les autres options plausibles étant éliminées – il ne pourrait rien faire de concret pour Elias, même avec le meilleur laboratoire du monde. Mais il lui devait d'essayer.
« Je veux bien, oui, acquiesça-t-il d'un ton qu'il espérait assuré. J'ai les clés dans mon sac.
- Vous inquiétez pas, avec les jeunes on amène Elias, prenez juste vos affaires et allez nous ouvrir comme ça se sera fait. »
Merlin voulut protester, réticent à l'idée de s'éloigner d'Elias ne serait-ce que de trois pas, mais il n'en avait pas la force. Il était bien trop exténué par la journée houleuse et sa peine immense pour porter quoi que ce soit de plus lourd que leurs affaires, et une longue nuit de veille l'attendait. Autant économiser ses forces.
Avec un hochement de tête pour signifier son accord, et une ultime caresse sur le bras du sorcier inconscient, Merlin descendit de la carriole. Les deux besaces et le bâton sculpté étaient restés attachés à la selle de leur cheval il s'en approcha donc pour les récupérer. Son propre sac était bien léger, vidé de la plus grande partie de son contenu dans ses efforts pour soigner Elias. Il y fourra le bâton pour ne pas le faire tomber en chemin.
Le poids de la besace d'Elias surprit ses bras épuisés et le tout manqua de tomber par terre lorsqu'il la décrocha du cheval. Merlin la rattrapa de justesse avec un grommellement, le mouvement abrupt générant de nombreux cliquetis provenant de l'intérieur du sac. Mais qu'y avait-il là-dedans, la moitié du labo ? Et ça avait l'air d'être en verre, en plus, quelle idée de se coltiner du matériel en verre en mission, c'était parfaitement inut-
Merlin se figea, les besaces pendues à ses bras, et la cervelle soudain traversée par un éclair d'illumination.
« Oh-pu-tain… »
Poussé par la force du désespoir, le magicien blanc retourna vers l'arrière de la carriole, déposant sur son bord les sacs qu'il venait de récupérer et gênant par la même occasion ses trois compagnons qui avaient commencé à faire descendre Elias.
« Monsieur Merlin, pourriez-vous vous décaler afin de nous faciliter le passage ? demanda Gauvain, serrant les dents sous le coup de l'effort.
- Taisez-vous ! aboya le druide, ouvrant la besace d'Elias près d'une des torches et commençant à en sortir le contenu pour l'examiner à la lumière.
- Non mais Merlin, il a raison, vous êtes au milieu là ! renchérit Perceval, les bras passés sous les épaules du Fourbe. Vous pouvez bien attendre d'être à votre labo pour déballer tout votre fourbi non ?
- En plus je sens que je vais lâcher, c'est lourd sa mère, je vais carrément y froisser un muscle ! geignit Yvain. Je m'en fous, si on bouge plus, je lâche ! »
Merlin n'écoutait rien. Il n'avait qu'une mission à l'idée, un maigre espoir qui le faisait avancer tête baissée comme un bélier aveugle. Ses mains fébriles fouillaient les profondeurs du sac en cuir, retirant le rouleau de peau écailleuse soigneusement pliée, poussant le bocal de globes oculaires à la pupille fendue, cherchant, cherchant…
« Mais qu'est-ce que c'est tout ça ? C'est… c'est des yeux, ça ? Mais c'est trop dégueulasse !
- Pourquoi notre bon druide s'acharne-t-il à déballer toutes ces… choses plus répugnantes les unes que les autres ? Il ne semble pas y avoir de logique à ce lugubre manège.
- Non mais laissez, y a rien à comprendre, c'est comme je vous ai dit tout à l'heure, quand on est triste on fait souvent des choses que les autres comprennent pas. Là Merlin il est triste, alors il fait n'importe quoi, c'est normal. Tenez, moi une fois à la ferme de mes vieux-
- Oh le con, le con, LE CON ! »
Avec une acclamation triomphale, Merlin brandit à bout de bras un flacon pas plus gros qu'un verre à vin. A l'intérieur, une vingtaine de dents effilées comme des rasoirs, et un fond de liquide clair comme de l'eau de roche. Un liquide mortellement dangereux, qui paradoxalement emplit le cœur de Merlin d'un souffle de vie nouveau.
Les Dieux bénissent Elias et sa frénésie de collecteur compulsif.
Le flacon salvateur tendu devant lui, le druide se tourna vers les trois chevaliers silencieux avec un sourire qu'il sentait radieux, plus particulièrement dirigé vers celui qui avait parlé de venin en premier et qui l'avait envoyé récupérer les sacs.
« Seigneur Perceval, vous êtes un homme d'une valeur inestimable.
- … ouais, c'est pas faux. »
