Bon j'ai pris quelques libertés avec l'épisode Double Dragon, je sais que normalement Merlin accompagne Arthur dans le souterrain mais pour les besoins de l'histoire, on va dire qu'il n'y était pas ! Aussi, ne me tapez pas : les choses vont empirer avant d'aller mieux !
L'antidote avait été risiblement facile à préparer, au vu des péripéties précédentes. Au cours de sa longue vie, Merlin avait eu mille fois l'occasion de préparer ce genre de remède, que ce soit pour lui-même ou une tierce personne. Morsure venimeuse, poison, champignon vénéneux… La base de la préparation restait la même, il y avait bien quelques variantes selon si l'agent toxique provenait d'un animal ou d'une plante, mais Merlin aurait pu toutes les réaliser en dormant.
Une heure. C'était le temps qu'il lui avait fallu pour préparer plusieurs fioles d'antidote, et en administrer la première à Elias.
C'était aussi le temps qu'il avait passé après-coup à tenter de chasser Perceval, Gauvain et Yvain du laboratoire. Si les trois chevaliers avaient été au début de la procédure un soutien discret, l'ennui les avait vite tournés vers les nombreuses bizarreries qui parsemaient les étagères. Si bien que lorsque Merlin était revenu de la chambre d'Elias, juste au-dessus du labo, il avait trouvé les trois andouilles en train de déboucher des fioles de toutes les couleurs pour tenter d'en deviner le contenu à l'odeur.
Le druide les avait arrêtés juste à temps. Il avait déjà bien assez de travail sur les bras comme ça, pas la peine d'y rajouter trois pignoufs intoxiqués aux vapeurs de concentré de belladone, merci bien.
Laissant passer les explications bancales de Perceval aux deux autres comme quoi « venimeux c'est quand c'est un animal, quand c'est une plante on dit vénérien », Merlin les avait remerciés, puis poliment mais fermement enjoints à rejoindre leurs chambres respectives. Après tout, il ne restait qu'une paire d'heures avant que l'aube n'arrive, ils étaient certainement très fatigués non ?
Une fois la porte en bois refermée et le silence revenu, Merlin avait repris la direction de l'escalier en colimaçon pour le début d'une longue veille.
Au matin, les plaies d'Elias ne saignaient plus.
A midi, son cœur avait repris un rythme acceptable, et sa respiration avait gagné en régularité. C'était ce constat qui avait soulagé Merlin au point qu'il se permette une sieste salvatrice, affalé dans sa chaise en bois à côté du lit du sorcier.
Au final, il fallut trois jours et six doses d'antidote à Elias pour reprendre connaissance, et une semaine avant qu'il ne soit capable de rester éveillé plus de trois heures d'affilée. Si le venin était en grande partie éliminé de son système, les traces de son passage allaient nécessiter une convalescence sous haute surveillance à la recherche de séquelles durables. Ce qui ne plaisait pas au Fourbe, mais alors absolument pas.
L'alitement complet, c'était déjà compliqué en soi. Encore heureux qu'Elias était trop faible pour s'asseoir seul sinon Merlin aurait du l'attacher au lit, de peur que cette tête de mule ne se lève. Il lui avait expliqué plusieurs fois, pourtant, que le repos et l'immobilité étaient ses meilleures armes pour le moment, mais il n'était pas sûr que l'enchanteur du Nord comprenait. Une nouvelle peur avait saisi Merlin à la perspective que le venin pouvait très bien avoir endommagé l'audition d'Elias, son sens de la parole, ou même – les Dieux l'en préservent – ses facultés intellectuelles.
Cette peur l'avait talonné pendant deux grosses journées, jusqu'à ce qu'un matin Elias lui demande d'une voix rendue râpeuse par la désuétude d'ouvrir les volets, parce qu'un druide c'était peut-être nyctalope mais lui il y voyait que dalle.
Au bout d'une semaine et demie, Elias arrivait à manger seul les repas que Merlin lui ramenait des cuisines trois fois par jour. Repas, c'était peut-être un bien grand mot pour les moitiés de bol de soupe au poulet et les trois cuillères d'œufs brouillés que le sorcier arrivait à faire descendre sans vomir, mais Merlin se réjouissait de cette prise d'autonomie. Le caractère d'Elias refaisait surface, c'était une bonne nouvelle ça, et pour un adulte ne plus avoir à recevoir la becquée c'était toujours mieux pour l'estime de soi. Bien sûr, l'anémie se combattait encore mieux quand ledit adulte avait un corps un peu plus remplumé que le râteau standard, mais on ne pouvait pas tout choisir.
Quand Elias fut capable de tenir une conversation simple pendant quinze minutes sans se mettre à roupiller, Merlin autorisa les visites. Le sorcier s'était étouffé avec son bout d'omelette à cette annonce, pris d'un éclat de rire qui ressemblait à l'aboiement d'un chien souffreteux.
« Si ça vous fait plaisir, » avait-il dit, certainement persuadé que personne d'autre que Merlin n'était même au courant de son état.
S'il s'était douté.
Perceval était de loin le visiteur le plus assidu. Il venait une fois par jour avant le coucher du soleil, la plupart du temps seul mais parfois accompagné par Karadoc et « un encas pour le malade, qu'il se retape, parce que c'est pas avec les plats tout pourris des cuisines que ça va avancer cette histoire ». Les deux chevaliers étaient bienveillants, à n'en pas douter, mais leurs conversations longues et extraordinairement décousues avaient vite fait de fatiguer Elias au-delà de toute raison. Merlin avait pris l'habitude d'entrer dans la chambre une vingtaine de minutes après l'arrivée du fantastique duo, prétextant une chose ou l'autre pour pousser les chevaliers vers la sortie. Le regard soulagé d'Elias valait tous les remerciements du monde.
Arthur passait la tête dans le laboratoire deux fois par semaine pour prendre des nouvelles, et demander si Merlin avait besoin de quelque chose en particulier. Quoi qu'il puisse en dire, le roi de Bretagne était manifestement très gêné de les avoir laissés en plan alors que rien ne se passait au château, et au lieu de l'avouer simplement il veillait à ce que ses enchanteurs ne manquent de rien. Là où les mots manquaient, le roi Arthur était un homme d'actes.
Puis ce fut Bohort, avec son air débonnaire et son plateau de petites brioches. Yvain et Gauvain le suivirent de près, si près en fait que le capital brioche du laboratoire s'en trouva immédiatement diminué de moitié.
Même Dame Séli apparut un jour à la porte de la chambre, braillant son mécontentement concernant la mise sur le carreau du seul pignouf magique à peu près compétent dans cette baraque, avant de fourrer une tarte aux pommes et un pichet de lait de chèvre chaud dans les mains de Merlin. Les deux magiciens avaient échangé un regard estomaqué alors que la reine de Carmélide tournait les talons sans un mot de plus.
C'était vraiment une drôle de chose, la vie en communauté.
Quatre semaines après leur retour à Kaamelott, en début de soirée, Arthur toqua à la porte du laboratoire.
Le roi ne toquait jamais, c'était un principe. Il était après tout chez lui partout dans le château. Alors le voir prendre la peine d'annoncer sa présence, ce n'était pas très rassurant.
« Je peux vous parler un moment ? » demanda le souverain à son enchanteur officiel.
Merlin posa son exemplaire de « Monstres et Créatures du Royaume de Logres : un guide complet à l'attention du voyageur » et se leva de son tabouret. « Bien sûr, répondit-il d'une voix assurée, bien qu'une boule d'appréhension commençait à se former au creux de son estomac. Qu'est-ce qui vous amène ?
- Déjà, comment va Elias aujourd'hui ? J'ai su que ma belle-mère lui avait apporté de la tarte il n'y a pas longtemps, donc s'il se tape une intoxication alimentaire en plus du reste, cherchez pas ça vient de là. »
De l'humour. Arthur faisait rarement des traits d'humour ces temps-ci, surtout depuis qu'il avait congédié Dame Mevanwi – un retournement soudain dont Perceval et Karadoc avaient longuement et péniblement fait part aux magiciens à une de leurs visites. Alors le voir tenter une blague avec un genre de sourire incertain, ça n'arrangeait pas du tout le mauvais pressentiment de Merlin.
« Pas trop mal, je suis assez content, il rouspète comme un cochon et il a mangé un bol entier de purée au jambon ce midi. Je pense que demain on va tenter la marche, il commence à devenir zinzin, isolé là-haut dans sa chambre.
- Bien, acquiesça le roi de Bretagne. Bien, bien, bien. Qu'est-ce que je voulais dire, oui, moi de mon côté, même si je suis ravi d'apprendre qu'Elias va mieux, je venais surtout pour vous dire deux trucs. Premièrement, c'est bien ici qu'elles sont rangées, les plaques de dissimulation ?
- Euh oui, je les ai empaquetées pour plus qu'on les perde, elles doivent être dans le coin.
- Voilà, il me les faudrait, on en a besoin.
- Maintenant ?
- Ce serait mieux, oui, je vous avoue. »
Merlin se dirigea vers la tenture pourpre qui masquait l'arrière-salle du labo, en espérant très fort qu'Arthur ne le suivrait pas. Cette partie était déjà loin d'être rangée convenablement en temps normal – en tout cas c'était l'avis de Môssieur Elias le maniaque – et son état n'avait fait que s'aggraver au cours des dernières semaines. Si Arthur tombait dessus, il allait gueuler, et se prendre une chasse sur le rangement était bien en bas de la liste des choses que Merlin avait prévu pour la soirée.
Heureusement le grand paquet en toile de jute attrapait le regard assez facilement. Le druide s'en saisit, se faisant la promesse de prendre le temps de ranger un peu le lendemain, ne serait-ce que pour éviter une crise cardiaque à Elias. Ce serait dommage d'avoir bossé comme un cheval de trait à remettre le sorcier d'aplomb pour le voir faire une syncope à cause d'un peu de désordre.
« Voilà, annonça-t-il en revenant vers Arthur, le paquet tendu devant lui. Les quatre plaques sont là-dedans, je vous conseille de les sortir au dernier moment, histoire de pas les perdre. Enfin si c'est possible, hein, je sais pas trop ce que vous comptez en faire…
- C'était la deuxième chose dont je voulais vous parler, fit Arthur en acceptant le paquetage et en le posant contre une étagère à côté de lui. C'est… un peu délicat.
- Sire, vous savez que vous pouvez tout me dire, lui assura Merlin en le voyant hésiter, même si la boule de stress sous ses côtes ne semblait pas vouloir s'arrêter d'enfler.
- Je sais bien, je sais bien. » Arthur prit une inspiration mesurée, certainement pour rassembler ses pensées, avant de poursuivre. « Voilà, je vous passe les détails de comment c'est arrivé, mais nous avons eu l'information que pour les trois jours à venir, Lancelot serait absent de son camp avec une partie de ses hommes. J'ai bien réfléchi, et j'ai décidé d'y aller pour récupérer ma femme. Enfin mon ancienne femme, Guenièvre, je ne sais pas si vous avez su pour l'annulation de l'échange d'épouses ?
- On a plus ou moins su… disons que le Seigneur Karadoc nous en a un peu parlé. »
Pendant une heure et en s'embrouillant sur le pourquoi du comment, mais ça changeait rien à l'affaire ça.
« Ouais, j'aurais du m'en douter… bon bah au moins vous savez. Du coup, je profite que l'autre ahuri soit pas là, je vais chercher Guenièvre, et pour être sûr de mon coup j'emmène une bonne partie des gardes et quasiment tous les chevaliers. C'est pour ça que je viens vous voir, pour vous prévenir que… » Arthur fit un geste vague en direction de la porte du labo ouverte qui donnait sur la cour. « V'voyez ? »
Merlin ne voyait pas, non, pas avec des informations aussi peu précises. Il ne pouvait qu'imaginer, et les conclusions auxquelles il arrivait ne lui plaisaient pas du tout.
« Mais je peux pas venir avec vous, moi, qui c'est qui va s'occuper d'Elias ? Il arrive même pas à aller pisser tout seul, je sais déjà même pas comment j'ai réussi à lui faire accepter mon aide avec ça alors il risque pas de laisser quelqu'un d'autre s'en occuper ! Non je suis désolé, il va falloir se débrouiller sans moi.
- OK d'accord, donc j'avais pas un besoin vital de savoir ça moi, j'ai de belles images en tête maintenant.
- Non mais pour l'aspect technique il y arrive tout seul, c'est pour se déplacer le problème.
- Stop ! D'accord ! s'exclama Arthur en plaquant ses mains sur ses oreilles de façon très mature et digne d'un souverain désigné par les Dieux. De toute façon c'est même pas ça que je voulais dire, d'abord !
- Bah dites-le directement, on gagnera du temps.
- Ce que je voulais dire, c'est que comme il ne restera que quelques personnes dédiées à la défense de Kaamelott sur place, vous risquez de ne pas croiser grand-monde. Voilà, c'était juste pour vous prévenir que pendant quelques jours, vous allez être… un peu seuls.
- Ah. »
Donc, quatre semaines plus tard, Arthur s'en voulait toujours d'avoir laissé ses deux enchanteurs en arrière en retour de mission. Le sentiment de culpabilité, chez ce petit, c'était quand même quelque chose de pas banal.
« Il y aura un ou deux chevaliers que je vais laisser ici, bien sûr, et il y a ma belle-mère et tous les larbins si vous avez besoin de quoi que ce soit. Les portes seront fermées après notre départ, j'ai demandé aux gardes qui resteront de ne laisser personne entrer ou sortir tant que nous ne serons pas rentrés. C'est une histoire de deux jours, trois maximum si on s'y prend comme des manches. Je vous promets qu'on fera aussi vite que possible.
- Sire, vous avez rien à promettre, vous mettez le temps que vous mettez. Je suis déjà bien content que vous soyez venus me le dire en personne au lieu d'envoyer quelqu'un le faire, vous bilez pas pour le reste. Demain j'emmène Elias faire un tour des remparts pour prendre l'air, on va garder un œil sur la baraque, vous pouvez nous faire confiance.
- Oh mais j'sais bien. » Le sourire qui étira les lèvres d'Arthur était petit, mais sincère cette fois. « J'sais bien… Bon, ben c'est pas tout mais j'ai encore tous les mecs à prévenir pour qu'on soit prêts à décarrer à l'aube, alors je vais vous laisser profiter de votre soirée. Merci pour les plaques, par contre je peux pas garantir qu'elles reviendront intactes. Euh, ni qu'elles reviendront tout court en fait, si ces gros nuls les posent à un endroit et les oublient, ça…
- C'est pas grave, on aura qu'à en refaire d'autres avec Elias, c'était marrant comme projet. »
Le roi de Bretagne avait été sur le point de passer la porte, le gros paquet en toile de jute dans les bras, mais il marqua une pause et tourna des yeux curieux vers le druide. « Marrant ? Vous et Elias travaillant ensemble, vous avez appelé ça « marrant » ? Vous êtes sûr que vous allez bien ?
- Oui bon, ben ça va, on est des grands garçons vous savez ? Si on nous confie un truc, on est capables de travailler dessus sans s'étriper, merci.
- Non mais ça j'entends bien, ça me paraît même un peu le minimum en fait, mais ce qui m'inquiète c'est que vous avez dit que c'était marrant. » Un sourire en coin affreusement espiègle se dessina sur le visage du roi. « Dites, entre vous deux, ce serait pas… hein ?
- Ce serait pas quoi ? »
Arthur leva les yeux au ciel d'un air entendu. « Bah vous savez bien… l'inverse de ce que vous faites d'habitude, quoi… enfin après, attention, moi je dis ça mais peut-être que pour vous deux les cris, les menaces, les jets de caillasse c'est un genre de parade amoureu-
- Vous aviez pas une expédition à préparer, vous ?!
- Si si, j'y vais, regardez je suis plus là. »
Les derniers mots d'Arthur, même s'ils avaient été lancés de manière légère, avaient résonné contre les murs du laboratoire longtemps après son départ.
Assis devant un établi, les yeux plongés dans les flammes qui dansaient dans l'âtre de la cheminée, Merlin ruminait des pensées qu'il avait pris soin de tenir à l'écart depuis leur retour de mission. Toutes tournaient autour d'une question qui, quelques semaines auparavant, lui aurait semblé tout bonnement ridicule : où en étaient-ils, Elias et lui ?
La « conversation » de l'auberge, les mots du sorcier alors qu'il se croyait mourant : tout ceci, Merlin l'avait relégué dans un coin de son esprit, conservé bien à l'abri pour être examiné plus tard. Au début, c'était parce qu'il n'y avait pas le temps de s'y attarder, l'état d'Elias ne le permettant pas. Puis après, lorsqu'il s'était avéré évident que le plus jeune était tiré d'affaire, c'était par simple couardise. Chaque jour qui passait sans que l'abcès ne soit crevé enfermait Merlin de plus en plus profondément dans son mutisme, et en rendait sa sortie de plus en plus difficile.
Peut-être que l'intérêt qu'il avait cru percevoir chez Elias était né de délires dus à la fièvre, ou au venin lui-même qui lui rongeait la cervelle et qui l'empêchait de penser clairement. En tout cas le sorcier n'avait fait aucune allusion au tournant non négligeable qu'avait pris leur relation au cours de la mission, confortant Merlin dans ses doutes. Bien sûr, ils étaient tous deux doués de parole – le château entier aurait pu en témoigner – et il n'y avait pas de règle établie concernant qui devait parler en premier, mais la peur de subir une réjection frontale avait tendance à maintenir les lèvres du druide bien scellées.
Avec un grognement de défaite, Merlin croisa les bras sur l'établi pour y poser son front. Il était pathétique, il le savait bien, à se repasser en boucle les évènements des dernières semaines au beau milieu de la nuit alors qu'il aurait meilleur compte de monter se coucher. Encore une chance que la porte du labo soit verrouillée, au moins personne n'était témoin de sa lâcheté.
Constitution de pucelle. Ça lui faisait mal de l'admettre, mais ils avaient tous peut-être raison, au final…
Merlin prit une longue inspiration par le nez, laissant l'odeur de feu de bois envahir ses sinus. Il était sur cette terre depuis presque neuf cents ans, il avait vu des rois naître, combattre et périr les uns après les autres. Il avait vu des forteresses sortir de terre et d'autres se faire réduire à l'état de miettes. Il avait vu des lignées entières s'éteindre au fil des décennies. Alors pourquoi, par tous les Dieux, pourquoi se sentait-il aussi démuni qu'un enfant ayant perdu de vue ses parents sur la place du marché lorsqu'il s'agissait de faire face à ses sentiments ?
C'était tout ce temps enfermé entre quatre murs à prendre soin d'Elias, c'était en train de lui démolir le citron. Le lendemain marquerait le début de la semaine de la chouette il n'aurait qu'à se transformer pendant une sieste du sorcier pour faire un tour en forêt, ça lui ferait certainement du bien. Oui, c'était ça qu'il allait faire.
Un grincement diffus incita Merlin à redresser la tête et à se tourner vers l'escalier qui menait aux chambres à l'étage. Il attendit un peu, l'oreille tendue, mais le bruit ne se répéta pas de quoi pouvait-il s'agir ? Il n'y avait là-haut que quatre pièces : sa propre chambre, celle d'Elias, une petite remise qui leur servait occasionnellement de salle à manger et un cagibi encore plus mal rangé que l'arrière-salle du laboratoire. Rien qui inciterait quelqu'un à emprunter la petite porte du bout du couloir, qui donnait sur une aile du château seulement utilisée par les hôtes de marque – donc vide la majeure partie de l'année. Et puis de toute façon cette porte était verrouillée, pour éviter justement que quelqu'un puisse s'introduire au labo par ce chemin détourné. Un courant d'air alors ? Non plus : Merlin avait fermé tous les volets à l'étage assez tôt dans la soirée, pour préserver le plus de chaleur possible face aux premières nuits hivernales.
L'écho étouffé de bottes heurtant les marches de pierre fit se dresser les cheveux sur la nuque de Merlin, et le druide se leva d'un bond. Cette fois-ci plus de doute possible, quelqu'un essayait de s'introduire dans le laboratoire les pas lents et précautionneux étaient autant d'indication que le malandrin cherchait à se faire le plus discret possible, pour passer inaperçu. Et bien il était très mal tombé.
Le demi-démon se saisit du tisonnier posé contre la cheminée. Il était trop claqué pour tenter une offensive magique, mais piquer les miches des vagabonds nocturnes avec une pointe en métal, c'était à la portée de tout le monde.
Il attendit son intrus en bas des marches, tenant son arme de fortune devant lui. Mais lorsque le cambrioleur à pas feutrés entra dans la lumière des flammes, Merlin se lâcha presque son tisonnier sur les pieds sous le coup de la stupeur.
Clignant des yeux comme un ours sorti d'hibernation trop tôt, Elias le dévisageait avec au moins autant de surprise.
« Vous êtes là, vous ? lâcha le sorcier. Mais qu'est-ce que vous machinez à c'te heure ?
- Eh ben et vous ?! Vous m'avez flanqué une de ces trouilles ! On peut savoir ce que vous foutez hors du lit, si c'est pas indiscret ?
- Je… j'allais sortir un peu, respirer l'air, c'est tout.
- Respirer l'air, oui, à deux plombes du matin avec vos guiboles qui ont pas porté votre poids toutes seules depuis des semaines, vous avez fini de me prendre pour une truite ou on continue un peu ? »
Elias grommela quelque chose d'inintelligible dans sa barbe et appuya son poids contre le mur de l'escalier, sans doute épuisé par sa courte épopée hors de sa chambre. Les pas que Merlin avait entendu n'avaient pas été lents par soucis de discrétion, mais tout simplement par nécessité et peur de se casser le carafon en descendant les marches. Bon, à en juger par la surprise sur le visage du sorcier, il ne s'était pas attendu à croiser quelqu'un, il avait donc peut-être également fait attention afin de ne pas réveiller Merlin qu'il croyait endormi.
Ce constat était déjà un peu amer pour le druide, qui avait osé espérer que si Elias avait un souci au milieu de la nuit, il viendrait le lui dire au lieu de tenter de s'en charger tout seul comme le gros benêt prétentieux qu'il était. Mais lorsque ses yeux se posèrent sur la besace jetée en travers de l'épaule du Fourbe, la saveur de cette rencontre nocturne prit une toute autre direction.
Elias avait sûrement espéré qu'il ne croiserait personne. Vu qu'il foutait le camp.
« Vous… qu'est-ce que… mais vous me faites quoi, là ? »
Avec plus d'heures de sommeil au compteur, la voix de Merlin aurait sûrement pris une sonorité moins paniquée. Mais voilà, on n'était pas toujours maître de tout.
« Non mais c'est rien, vous inquiétez pas, lui assura Elias en se tournant tout de même légèrement pour cacher son sac derrière son dos, comme un enfant cachant une sucrerie qu'on lui avait défendu de prendre aux cuisines. Ça vous concerne pas.
- Ça me concerne pas ? Vous pouvez me la refaire sans trembler des mollets celle-là ? » La colère commençait doucement à chauffer le sang de Merlin. Non seulement cet enfoiré le prenait pour un jambon en faisant comme s'il n'était pas du tout en train de prendre la fuite, mais il avait en plus l'audace de se la jouer décontracté. « J'vous préviens, c'est pas le bon soir pour me prendre pour un lapin de six semaines.
- Mais vous êtes toujours pas ma mère, mon vieux ! Si j'ai envie de faire un tour dans la cour, je peux encore le faire sans vous envoyer un pigeon, non ?
- Vous en avez pas marre d'aligner mensonge sur mensonge ?! Vous tenez à peine debout, s'il y avait pas le mur, ça ferait longtemps que vous vous seriez ramassé comme une bouse par terre ! Et depuis quand il faut un sac de voyage pour faire un petit tour dans la cour, hein, c'est quoi l'étape d'après ? Je vais vous chercher un cheval, des fois que vous auriez envie de pousser jusqu'aux cuisines ?
- OUI ÇA VA D'ACCORD JE ME TIRE, VOUS ÊTES CONTENT MAINTENANT, GROS DÉBILE ?! »
Le rugissement réduisit immédiatement Merlin au silence, le choc le repoussant de deux pas en arrière. Apparemment son accès de rage avait vidé Elias d'une partie importante de ses forces, car le sorcier glissa le long du mur pour s'asseoir sur les marches, essoufflé.
Merlin ne savait pas quoi dire, son esprit soudainement vidé de toute substance. Dans le pire des scénarios qu'il s'était imaginé, dans son cauchemar le plus vicelard, Elias et lui redevenaient de simples collaborateurs en oubliant purement et simplement tout ce qui s'était passé durant la mission. Alors que l'abruti se barre comme un voleur au milieu de la nuit ? C'était encore plus catastrophique que tout ce qu'il aurait pu se figurer.
« Vous… vous vous tirez ? répéta doucement le druide, comme s'il existait un soupçon d'espoir qu'il ait mal entendu.
- Voilà, soupira Elias en se massant la tempe sous sa tiare de cuivre. Et comme je m'attendais pas à vous croiser, j'ai pas prévu de discours de départ, désolé.
- Vous comptiez vous enfuir comme ça, dans la nuit… sans rien dire ?
- Ah ben c'est sûr, dit comme ça c'est pas très classe, en même temps mon surnom c'est pas « le Courtois » que je sache.
- Sans aller jusqu'à parler de courtoisie, vous avez pensé deux secondes aux répercussions de votre départ, ou vous étiez trop occupé à admirer votre propre nombril ? » grogna Merlin en croisant les bras, tisonnier toujours en main.
Elias leva les yeux au ciel, exaspéré. « Mais qu'est-ce qu'on en a à foutre, à la fin ? Ça change absolument rien, que je sois là ou pas, vous le savez très bien. Vous avez votre petit loupiot, et lui a son Graal à trouver avec tous ses joyeux copains, le tableau est complet. Personne ne s'apercevra que je suis plus dans le paysage.
- Je pense que tous ceux qui sont venus vous rendre visite ces dernières semaines auraient une chose ou deux à dire sur le sujet, contra sèchement le druide. Vous faites partie de la bande maintenant, espèce de demeuré, il va falloir vous y faire.
- Ils ont vécu sans moi, ils auront aucun mal à s'en remettre.
- Bah voyons, et j'imagine que ça s'applique à moi aussi, cette connerie, hein ? Moi aussi, je suis sensé fermer ma gueule et vous laisser partir comme ça, après des semaines à faire en sorte que vous me claquiez pas dans les pattes ?
- Oh mais vous, encore et toujours vous ! » Elias tourna vers Merlin des yeux pâles emplis de férocité. « C'est quoi que vous voulez, une médaille et une déclaration d'amour éternel ? Mais sortez-vous la tête du conte de fées, mon pinson, c'est la vie réelle ici ! Non mais vous vous rappelez à qui vous parlez, vous avez oublié qui je suis ou quoi ? Je suis le connard qui se lève le matin uniquement pour vous faire chier, et croyez-moi j'avais absolument pas l'intention de changer de comportement sous prétexte que vous avez passé les dernières semaines simplement à faire votre putain de boulot de druide à la con ! »
Les derniers mots claquèrent dans l'air comme un fouet, cinglants et acérés.
C'était donc comme ça que les choses allaient se passer. Elias avait fait son choix, et il avait choisi de tout rejeter en bloc et de disparaître.
Les larmes commencèrent à piquer les yeux de Merlin, amères et douloureuses, mais il fit de son mieux pour les retenir. Hors de question de montrer à cet animal à quel point il venait d'être blessé.
« Je vois, souffla-t-il, et en dépit de ses meilleurs efforts, sa voix vacillait. Bon… j'imagine qu'on a plus rien à se dire, alors… y aura personne pour vous arrêter dehors, ils sont occupés à autre chose, mais ils vont fermer la grande porte à l'aube alors grouillez-vous, on sait jamais. »
Merlin reposa le tisonnier contre la cheminée, doucement, pour ne pas céder à son envie de le balancer dans la gueule de l'autre raclure. Ce dernier n'avait d'ailleurs même pas la décence d'avoir l'air sûr de lui si le druide n'avait pas été aussi aveuglé par le chagrin, il aurait peut-être su lire le regret dans les yeux du sorcier. Mais il n'avait qu'une idée en tête : remonter à ses quartiers le plus vite possible pour s'y enfermer et laisser s'exprimer sa peine accablante.
Merlin traversa le labo à grands pas et se mit à gravir l'escalier de pierre, enjambant Elias sans lui accorder un regard. Son élan fut toutefois brisé quand une main agrippa le bas de ses robes, bloquant sa foulée suivante.
« Merlin… » commença Elias d'une voix bien moins incisive que pour sa précédente tirade, presque douce.
Il comptait peut-être se justifier ou pire, trouver de nouvelles excuses bidons à son départ. Merlin en avait assez entendu comme ça.
« Ah, et vous ferez gaffe, dès qu'on passe la porte du labo y a plus de mur sur lequel s'appuyer pour marcher, déclara-t-il d'un ton qu'il voulait cynique mais qui sortit beaucoup trop mouillé pour avoir l'effet escompté. Mais je m'en fais pas, vous arriverez à vous débrouiller tout seul, vous êtes doué pour ça. Bonne route, on se reverra p'têtre à un rassemblement, mais pas celui du Corbeau. Cette année, je pense que j'irai pas, pour changer. »
Dégageant ses robes d'un coup sec, Merlin se hâta de grimper le reste de l'escalier et de s'engouffrer dans sa chambre. La lourde porte en bois était à peine refermée dans son dos que les larmes se mirent à couler sans retenue sur ses joues, inondant sa barbe et noyant les mains qu'il avait portées à son visage pour s'y cacher.
Le plus cruel dans tout ça, c'est qu'il n'avait que lui et son stupide cœur d'artichaut à blâmer pour cette terrible déception. Il n'y avait eu que lui pour croire qu'Elias avait changé, il était plutôt logique qu'il soit le seul à souffrir de cette erreur de jugement.
Mais par tous les Dieux du royaume, la logique n'apaisait en rien la douleur.
