On arrive bientôt à la conclusion de cette histoire ! Encore un petit épilogue et on remballe :) merci à tous ceux qui laissent des reviews, vous êtes super, c'est toujours appréciable d'avoir un retour !
Chapitre 11 - Le Fourbe
Le soleil venait à peine de se détacher de l'horizon quand Merlin décida qu'il ne servait à rien de rester étalé sur son lit si c'était pour ne pas y trouver le repos. En allant plus loin, on pouvait même débattre de l'utilité de s'être couché tout court, étant donné qu'il avait été incapable de fermer l'œil de la nuit, mais bon…
Le druide se frotta le visage à deux mains, esquissant une grimace lorsque ses doigts se coincèrent dans les nœuds que la nuit agitée avait tressés dans ses cheveux, puis il s'assit sur le bord du lit pour poser ses pieds par terre. Il devrait sans doute se peigner, pour remettre un peu d'ordre dans sa tignasse, mais il n'avait pas de raison particulière de se rendre présentable alors rien ne pressait. Arthur était sûrement déjà parti avec la moitié du château, personne n'allait venir lui demander quoi que ce soit avant un moment, et il était désormais le seul résident du laboratoire. Alors qu'est-ce qu'on en avait à foutre, si ses cheveux ressemblaient à un nid de cigogne ?
Merlin se hissa debout avec un grognement las. Au moins il n'avait pas à faire son lit, vu qu'il s'était laissé tomber dessus sans se glisser dans les draps, encore tout habillé. Au cours de la nuit le froid ne l'avait pas dérangé, avec le feu brûlant toujours au rez-de-chaussée l'atmosphère était supportable mais les flammes avaient du s'éteindre depuis longtemps, car la pierre était glacée sous ses pieds et le fond de l'air ne valait guère mieux.
Enfilant ses chaussures sans les fermer, Merlin saisit machinalement la couverture grise qui trônait sur une chaise près de son lit et la drapa sur ses épaules. L'odeur que le mouvement apporta aux narines du druide lui fit sauter un battement de cœur bien sûr, de toutes les couvertures qu'il avait à sa disposition, il fallait qu'il se saisisse de celle qu'il lui avait prêtée. Celle qui baignait encore dans son odeur…
Merlin secoua la tête, resserrant l'épais tissu autour de lui. Il n'avait plus aucune larme à pleurer, de toute manière, et il n'allait pas commencer à mettre de côté des objets sous prétexte que l'autre débile les avait un jour touchés, sinon il était bon pour foutre en l'air les deux tiers du labo.
Son traître d'estomac, ignorant ses états d'âmes, rappela à son bon souvenir qu'il n'avait rien mangé la veille au soir et qu'un casse-croûte serait le bienvenu. Il devait rester du pain, du fromage et quelques fruits en bas une fois le feu rallumé, et avec une tisane bien chaude dans les mains, l'existence serait beaucoup plus acceptable. Pour la suite, on verrait après.
Merlin poussa la porte de sa chambre pour sortir dans le couloir, l'esprit embrumé. D'instinct, ses pas le dirigèrent vers la porte de la chambre d'en face, comme avait été sa routine depuis quatre semaines. Il s'interrompit bien vite lorsqu'il se rappela qu'il n'y avait désormais plus personne à l'intérieur plus aucune raison donc d'y passer la tête pour s'assurer que tout allait bien, que la nuit s'était bien passée et demander s'il montait plutôt une tisane ou un lait de chèvre au miel pour le petit déjeuner.
Il se dégoûtait presque lui-même, en y repensant. Il s'était plié en quatre pour s'assurer que Môssieur allait bien, qu'il n'avait pas trop mal, qu'il mangeait correctement et, de façon générale, que la vie lui soit le moins pénible possible. Si Merlin s'amusait à faire l'analyse précise de ces dernières semaines – une tâche qu'il allait remettre à plus tard, quand il serait plus éveillé – l'évidence lui sauterait au visage : il s'était comporté en parfait chien-chien, animé au début par l'inquiétude puis dans un second temps par l'affection, alors qu'il se trouvait en face d'un mur.
Alors qu'il ne faisait que son boulot de druide à la con.
Merlin ferma les yeux et força son esprit éploré au calme. La journée ne faisait que commencer, il n'était qu'à quelques pas de son lit, et pourtant il était à deux doigts de se remettre à chialer comme un gosse. Pour une fois il allait devoir se faire violence et mériter sa moitié d'héritage démoniaque il serait malvenu de se mettre à sangloter en annonçant le départ de l'autre tâche à Arthur à son retour de mission, autant commencer à s'entraîner dès à présent. Il aurait tout le temps de lécher ses plaies plus tard.
Se raclant la gorge pour ravaler les larmes qu'il se refusait à verser pour celui qui n'était finalement qu'un connard arriviste, Merlin pivota pour rejoindre le haut des marches. Il n'y avait pas encore beaucoup de lumière filtrant à travers les fenestrons du couloir, alors le druide progressa avec précaution pour se prémunir d'une gamelle matinale.
Arrivé sur le dernier tiers de l'escalier, toutefois, il se vit dans l'obligation de s'arrêter. Une forme sombre et immobile lui bloquait le passage.
Merlin regarda longtemps, si longtemps la silhouette que ses yeux s'habituèrent à l'obscurité et que ses doutes sur le fait qu'il était en train de rêver éveillé fondirent comme neige au soleil. Il prit appui sur le mur, froid et solide contre les callosités de sa main, pour se donner un point d'ancrage quand la vague de la réalité menaça de l'engloutir tout entier.
Elias était toujours là, assis sur sa marche où il l'avait vu pour la dernière fois.
Comme un lièvre tombant face à un loup au milieu de la clairière, Merlin sentit son corps entier se figer. Le sorcier lui tournait le dos, son regard dirigé vers les établis du labo, mais il n'y avait pas la moindre chance que sa progression depuis sa chambre ne soit passée inaperçue il n'avait pris aucune mesure de discrétion après tout. Comme le lièvre, Merlin ne rêvait que d'une chose : fuir, très vite et très loin. Mais ses pieds étaient comme collés au sol de pierre, refusant obstinément de lui obéir.
Elias restait muet, son épaule appuyée au mur, et son stupide sac de voyage posé à côté de ses pieds. Si ce n'était les respirations régulières qui seules brisaient le silence de la cage d'escalier, Merlin aurait pu le croire mort, assis là avec toute la vivacité d'un cabillaud échoué depuis trois jours.
Le druide aurait pu remonter dans sa chambre et s'y enfermer, profitant de son fenestron pour se transformer en chouette et s'envoler au loin. Il aurait tout aussi bien pu enjamber Elias, comme il l'avait fait quelques heures auparavant, et se préparer un petit déjeuner comme prévu en l'ignorant royalement. S'il avait deux ronds d'amour-propre et d'auto-préservation, il aurait sûrement choisi une de ces deux options.
Au lieu de ça, Merlin descendit les quelques marches qui les séparaient et vint s'asseoir à côté d'Elias, son épaule frôlant la sienne.
Le Fourbe ne s'était, inexplicablement, pas enfui. Toutes les heures qui s'étaient écoulées depuis leur dernière conversation, il les avait sans doute passées assis là comme un piquet à huîtres à regarder voleter la poussière jusqu'à ce que le feu s'éteigne. Ce ne serait pas étonnant en tout cas, connaissant le caractère du bonhomme.
Dans un premier temps, aucun des deux ne parla ni ne tenta un geste envers l'autre. Puis, comme il avait toujours été dominé par une indomptable curiosité, Merlin se risqua à lancer un regard en biais en direction du visage d'Elias.
Le sorcier avait les traits tirés par une nuit sans sommeil, mais en dehors de ça son expression était globalement neutre. Ses yeux bleus, sur lesquels se reflétait la faible lumière matinale provenant de l'unique fenêtre du laboratoire, étaient perdus dans le vague, absents. En y regardant d'un peu plus près, Merlin se rendit compte qu'ils étaient également affreusement rouges, comme si… comme si Elias avait passé un long moment à pleurer, lui aussi.
« Vous êtes resté. »
Les mots étaient sortis tout seuls, sans que Merlin ne le veuille vraiment. Ils déchirèrent le voile pesant du silence qui s'était instauré dans la pièce, arrachant à Elias un haussement d'épaule nonchalant.
« Ouais. »
Merlin hocha la tête, bêtement, puis détourna de nouveau le regard pour réfléchir à la suite qu'il convenait de donner à cet échange. Il voulait plus d'explications, notamment sur les raisons qui avaient poussé et empêché Elias de se barrer comme un malpropre au milieu de la nuit. Il voulait lui crier dessus, aussi, lui dire qu'il était le dernier des salauds et qu'il méritait de crever la bouche ouverte dans un ravin entre Kaamelott et le premier village venu. Et enfin, une plus petite part du druide voulait le prendre dans ses bras, le serrer fort et le remercier de tout son cœur d'être toujours là, avec lui.
Tant de possibilités, et si peu de temps…
Elias se racla la gorge, brisant le silence avant que Merlin ait pu choisir quelle option lui plaisait le plus. « Alors… je sais pas si ça se voit, je me rends pas compte, dit l'enchanteur d'une voix rugueuse, mais je suis pas le plus doué pour tout ce qui est discussion à cœur ouvert. Du coup… je vais vous laisser commencer, si ça vous embête pas. »
Merlin aurait pu éclater de rire ou en sanglots sous le coup de la nervosité, l'un comme l'autre était tout à fait possible, mais il acquiesça simplement une nouvelle fois en silence, cherchant le bout de fil qui lui permettrait de démêler cette pelote délicate.
« Pourquoi vous êtes resté ? choisit-il finalement.
- Vous me demandez pas pourquoi je voulais partir en premier lieu ? s'étonna le sorcier.
- C'est moi qui commence ou c'est vous ?
- C'est vous, c'est vous. De toute manière la réponse est sensiblement la même. » Elias tourna enfin ses yeux rougis pour les plonger dans ceux de Merlin. « Vous devez vous en douter. C'est à cause de vous. »
Le cœur dans la poitrine du druide ne savait plus s'il devait se figer ou battre furieusement. Le mélange résultant était plutôt atypique, et pas agréable pour deux sous.
« Je peux vous le dire maintenant, ça fait quelques jours que je réfléchis à filer, poursuivait Elias pendant le dilemme interne de Merlin. A comment faire, par où passer, vers où aller. Ce que j'embarque, ce que j'embarque pas, tout ça. Sauf que je m'attendais pas à vous voir. J'ai tout basé sur le fait que je vous croiserais pas. » Elias eut un bref rire ironique. « Encore une fois, vous avez tout foutu en l'air.
- … et… quand vous dites que vous vouliez partir… à cause de moi ?...
- Ah, oui. » Les yeux du sorcier se replongèrent dans l'examen du bric-à-brac jonchant les établis en contrebas. « Je peux pas rester ici avec vous, c'est trop frustrant, j'y arrive pas. Voilà.
- Euh… quoi ?
- C'est là que je vois que je suis vraiment, vraiment pas doué pour ce genre de chose. » Elias soupira et se frotta le visage d'une main. « Sans déconner, j'aurais vraiment préféré pas vous croiser, ç'aurait été beaucoup plus simple.
- En attendant vous m'avez croisé, c'est pas de bol mais c'est comme ça. Maintenant si ça vous gêne pas, vous pourriez préciser un peu ? »
L'enquiquineur du Nord ne répondit pas tout de suite, prenant son temps pour trouver les mots justes et les aligner comme il fallait – du moins, c'était ce que Merlin espérait, sinon il risquait de perdre patience assez vite et de revenir à une de ses premières options : gueuler sur Elias jusqu'à s'en briser la voix.
« Vous me contredirez pas si je vous dis que je suis une ordure, dit le Fourbe avant qu'une quelconque calamité ne s'abatte sur sa tête. Je magouille, je mens, et je suis d'ordre général prêt à passer par tous les moyens possibles pour peu que j'arrive à obtenir ce que je veux. On est d'accord ?
- Admettons…
- Non mais faites pas votre sucré, c'est vrai, c'est tout. Et on est d'accord aussi pour dire que la frustration, chez les gens comme moi, c'est quelque chose qui peut s'avérer très dangereux et éventuellement mener à des situations regrettables, comme celle qu'on a vécu cette nuit ?
- J'ai du mal à voir où vous voulez en venir, mais marchez…
- Eh ben voilà. Moi je peux pas travailler avec quelqu'un qui passe pour un empoté deux jours sur trois mais qui peut manipuler la magie comme je serai jamais capable de le faire, c'est au-dessus de mes forces. » Elias croisa les bras, l'air désormais furibond mais le regard toujours braqué ailleurs que sur Merlin. « Quand vous avez remis mon genou en place, dans la forêt, vous transpiriez tellement la magie pure que j'aurais pu me noyer dedans, c'était écœurant. Vous avez probablement plus de puissance dans votre pouce gauche que la moitié des druides bretons réunis, vous êtes au courant de ça ?
- Je, euh… je me suis jamais posé la question…
- Bah ça vaudrait le coup, croyez-moi, parce que c'est affligeant de voir toute cette magie gâchée dans un labo en bordel à fabriquer des remèdes pour traiter les angines d'un tas de clampins qui vous traitent comme le dernier des abrutis. »
Merlin ne pouvait qu'écouter, abasourdi. Il n'avait pas du tout imaginé que la conversation prendrait cette tournure-ci, et il se serait encore moins surpris à rêver qu'Elias lui fasse ce genre de compliment – parce que oui, pour qui savait lire entre les lignes, il s'agissait d'un énorme compliment – et avoue à demi-mot qu'il était jaloux de ses pouvoirs. Elias de Kelliwic'h, mage prodige de ce siècle, jaloux d'un druide dont il passait le plus clair de son temps à se moquer ?
La lune n'allait certainement pas tarder à se décrocher.
Néanmoins, s'il devait être tout à fait honnête, le demi-démon n'était pas pleinement satisfait de l'explication du sorcier. Déjà, sa façon d'éviter à tout prix le regard de son interlocuteur laissait entendre que d'autres raisons l'avaient poussé vers la sortie et puis, de façon tout à fait égoïste, Merlin aurait aimé expliciter la nature de leur relation, une bonne fois pour toutes.
« Donc c'est que ça ? demanda le druide, ne se faisant pas prier de son côté pour dévisager le plus jeune magicien. Vous vouliez vous barrer juste parce que vous pensez être moins puissant que moi, et que ça vous met en pétard ?
- Si seulement ! Non, on va pas se mentir, c'est pas la seule raison, mais je sais pas si c'est utile de l'évoquer…
- Si c'est une raison qui vous a fait lever vos miches pour la première fois depuis un mois pour préparer un baluchon et filer en douce, vous m'en voyez désolé, mais on est en droit de penser qu'elle vaut la peine d'être évoquée. » « Et vu comment vous m'en avez fait baver, je suis en droit de l'entendre » ne fut pas ajouté à l'oral mais Merlin espérait bien que son ton de voix convoyait le message.
Les yeux d'Elias étaient désormais fixés sur le bord de la marche juste à côté de ses pieds. Il s'était mis à triturer nerveusement le tissu de son pantalon, libérant fil après fil au niveau du genou alors qu'il réfléchissait.
Le moment traîna en longueur, et Merlin s'impatienta. « Bon ça vient ou j'ai le temps d'aller me préparer une quiche pour midi ?
- Deux secondes, vous avez le feu à la baraque ou quoi ? rouspéta Elias. Vous êtes le premier avec qui j'ai ce genre de discussion, figurez-vous, la spécialité de la maison c'est pas exactement de tomber amoureux de tous les débiles barbus qui passent, alors vous m'excuserez si j'ai pas l'habitude et qu'il me faut un moment pour- … et merde. »
Avec un grognement exaspéré, Elias laissa tomber son front sur ses genoux, ses mains venant agripper l'arrière de son crâne si fort que le bout de ses doigts devint blanc.
Merlin, de son côté, était bien content d'être déjà assis car il n'aurait certainement pas pu compter sur ses jambes pour soutenir son poids.
« Vous… comment… vous avez dit… de quoi ?
- M'obligez pas à répéter, s'il vous plaît, dit l'enchanteur, la voix étouffée par ses habits. Vous avez très bien entendu. »
Merlin avait peut-être mal jugé qui était le lièvre et qui était le loup dans cette histoire, à voir à quel point Elias s'était terré dans le tissu sombre de ses habits de voyage comme le lapin attendant au fond de son terrier que le rapace veuille bien s'éloigner. Toutefois, ses oreilles et sa nuque demeuraient visibles, et en train de prendre tout gentiment une jolie teinte rouge.
C'était affreusement charmant.
Maintenant qu'il avait l'assurance qu'Elias ne cherchait plus à partir, et qu'il nourrissait à son égard des sentiments un peu plus amicaux que l'envie de le pousser du haut des remparts, Merlin sentit la tension libérer ses épaules peu à peu. L'obscurité matinale du laboratoire lui sembla soudain moins déplaisante, moins étouffante. Il lança même un petit sourire bienveillant à l'enchanteur recroquevillé, conscient des efforts que ce dernier avait du fournir pour déballer un simple aperçu de ce qu'il avait sur le coeur.
Avec allègement du chagrin vint également une meilleure perception de l'environnement, et notamment du froid mordant qui régnait dans l'édifice. Un frisson parcourut l'échine de Merlin, prenant naissance au niveau de son derrière en contact avec le sol glacé pour remonter jusqu'aux omoplates.
Elias devait être gelé, surtout s'il n'avait pas bougé de la nuit.
Après avoir rapidement pesé le pour et le contre de son prochain geste, Merlin se rapprocha du sorcier silencieux pour draper un pan de la couverture sur ses épaules, les enfermant tous deux dans un cocon de tissu.
Elias sursauta, sa tête se redressant pour enfin se tourner pleinement vers le druide dont le visage n'était maintenant qu'à quelques pouces d'écart.
« Qu'est-ce que vous faites ? demanda-t-il bêtement.
- On se les caille ici, et encore moi je viens juste d'arriver mais vous j'imagine que vous avez pas dévissé vos fesses de là depuis cette nuit, expliqua Merlin à voix basse. Vous devez être à un ou deux degrés du bloc de glace, à ce stade.
- Il fait pas si froid que ça…
- Bah tiens, faites voir. » Merlin se saisit d'une des mains d'Elias, la piégeant entre les siennes et grimaçant au contact des doigts congelés. « Fantastique. Allez, venez là.
- Que je vienne où ?
- Arrêtez un peu de faire celui qui comprend pas et v'nez là, intima doucement le demi-démon. Je vais pas vous mordre. »
Avant qu'Elias ne puisse protester ou tenter de s'échapper, Merlin passa un bras autour de sa taille et l'attira contre lui, plaquant leurs corps ensemble de la hanche à l'épaule. Un peu de manœuvre supplémentaire vit la tête d'Elias se loger dans le creux de l'épaule de Merlin, son front contre le cou du druide. Le sorcier n'opposa aucune résistance le seul geste qu'il esquissa fut celui de retirer sa couronne de cuivre, rendant la position plus confortable pour les deux magiciens.
Ils restèrent un moment ainsi, sans rien dire, à se réchauffer graduellement l'un l'autre sous la couverture. Merlin brûlait d'envie de discuter un peu plus, de poser quelques questions qui l'intéressaient au plus haut point, mais il était complètement happé par la sensation de son propre bras enserrant solidement un Elias cette fois conscient et cohérent, et la chaleur du souffle du plus jeune dans son cou.
« Pourquoi vous êtes comme ça ? demanda le Fourbe, d'une voix si basse que Merlin crut d'abord l'avoir rêvée. Pourquoi vous êtes toujours aussi insupportablement gentil, même avec les gens qui ne le méritent pas ?
- Est-ce que je sais, moi… je fais pas exprès, c'est un caractère, j'imagine, répondit le druide en haussant son épaule libre. Sûrement que ça fait de moi une bonne poire, mais je suis comme ça, on se refait pas.
- Mhmm… on se refait pas… moi je suis pas comme ça. Je suis pas un type gentil. Je vais vous décevoir, vous blesser, comme hier soir. Peut-être même qu'un jour je vous donnerai envie de tout claquer et de vous barrer, parce que je sais pas faire, moi, toutes ces conneries de mec gentil. Et fleur bleue comme vous devez sûrement l'être, ça va vous faire du mal.
- Une fois vous m'avez dit que vous étiez pas cartomancienne, ça a changé depuis ?
- Non, mais-
- Alors je veux pas entendre de prédictions à la noix sur ce qui va forcément se passer ou pas, interrompit Merlin doucement, mais résolument. Si vous voulez pas qu'on… qu'on tente le coup parce que vous en avez pas envie, c'est une chose, mais je veux pas entendre parler de « et si » et « on sait jamais ». »
L'avantage indéniable d'avoir près de neuf cents années d'existence, c'était que Merlin avait une capacité éprouvée à prendre du recul sur certaines situations. Bon, sur les dernières semaines, il fallait avouer que cette capacité était plutôt restée bien planquée au fond d'un tiroir mais elle avait fini par sortir la tête hors de l'eau et à amener un peu de rationalité dans l'esprit du druide.
Pour être tout à fait honnête, découvrir que l'enfoiré n'était finalement pas parti avait beaucoup aidé à ramener le calme dans l'orage déchaîné qu'était devenu l'intérieur du crâne de Merlin.
Elias soupira lourdement et resserra la couverture sur ses épaules, se plaquant plus encore contre le flanc de son compagnon. « Vous êtes chiant, j'espère que vous le savez, marmonna-t-il tout contre l'épaule du druide. Vous débarquez, là, avec votre gueule de déterré et vos cheveux dans tous les sens et vous prenez la peine de me parler alors que vous avez chialé une bonne partie de la nuit à cause de moi. Sans déconner, vous auriez meilleur compte de me mettre un coup de genou dans la tronche.
- Alors, euh, premièrement, vous ressemblez pas exactement à une statue grecque en ce moment, donc à votre place je parlerais pas trop de la gueule des autres. » Un bref afflux d'air chaud sur la clavicule de Merlin lui indiqua que sa remarque avait arraché un ricanement dépréciateur à Elias, et il sourit. « Et ensuite, pour tout le reste que je fais ou que je fais pas… bah ça me regarde, je fais encore ce que je veux, vous êtes pas ma mère.
- Vous allez me voler mes répliques, maintenant ?
- Vous êtes une très mauvaise influence sur moi.
- C'est pas nouveau, je suis une très mauvaise influence sur tout le monde, il paraît. »
Il avait dit ça sur un ton si dénigrant que Merlin s'en inquiéta.
« Bah, qui vous a dit ça ?
- Non mais, personne en particulier, c'est juste un ressenti global.
- Mouais… vous conviendrez que vous êtes pas le plus avisé pour juger de ce genre de chose, j'vous rappelle que vous pensiez pas avoir une seule visite et qu'à un moment c'était limite si je devais pas chasser les gens hors de votre chambre à coup de balai. »
Merlin ne pouvait pas les voir depuis sa position, mais il imagina très bien les yeux d'Elias se lever au ciel. « A coup de balai, non mais ce qu'il faut pas entendre… recyclez-vous dans la comédie, mon vieux, c'est peut-être votre vocation.
- Ah parce que je fais pas du bon boulot de druide à la con, peut-être ? »
La petite pique était venue toute seule, pas vraiment préméditée, mais il était trop tard pour faire machine arrière. Merlin sentit Elias se raidir contre lui lorsque ses propres mots revinrent lui claquer au visage.
« Euh, ouais, à propos de ça… désolé, je … j'ai pas été tendre avec vous alors que vous avez passé plus d'un mois à vous occuper de moi, j'aurais pas du dire ça, c'était pas mérité. Après… j'ai prévenu que j'étais pas spécialement un mec gentil, hein, et puis j'ai pas vraiment l'habitude qu'on prenne soin de moi comme vous l'avez fait non plus.
- Sans blague ? C'est étonnant ce que vous me chantez, vous êtes pourtant un malade parfait : patient, indulgent, reconnaissant…
- Oui bon, ça va, on peut convenir d'un cessez-le-feu sur les fions ? râla Elias, sa courte barbe picotant le cou de Merlin. Mettez-vous à ma place aussi, je me suis toujours débrouillé tout seul, et je dis pas ça pour chougner ou quoi, c'est juste un fait. Alors d'avoir un type qui se plie en dix pour que j'aille mieux, ça fait… bizarre c'est tout.
- Bizarre ? Mais… bizarre comment ?
- Bizarre, voilà, vous êtes drôle aussi, si j'ai utilisé ce mot c'est que j'en ai pas d'autre. Non, je sais pas, c'était pas totalement désagréable… enfin sauf au début quand vous deviez me donner à bouffer et m'amener aux chiottes, ça franchement, non. Mais le reste… le lait de chèvre au miel du matin, les massages du genou, vos petites attentions de mamie inquiète… même l'autre soir là, quand vous m'avez lu la réponse de l'autre con à votre lettre pour recenser la première hydre venimeuse de l'île de Bretagne… tout ça, j'dis pas, c'était sympa. »
Les papillons étaient de retour dans le ventre de Merlin, voletant furieusement de droite à gauche alors qu'Elias se blottissait encore plus dans son cou. La recherche de chaleur n'était à ce stade plus une excuse valable : il faisait si chaud sous la couverture que ç'en était presque anormal. Après, cela avait peut-être quelque chose à voir avec les picotements que le druide sentait au niveau de ses joues et derrière ses oreilles il serait devenu écarlate au milieu de la tirade du sorcier que ça ne l'étonnerait qu'à moitié.
C'était quand même affligeant, une telle réaction à des mots qui n'étaient finalement pas si affectueux que ça. Mais ils venaient d'Elias, et apparemment ça suffisait.
La sensation de quelque chose de chaud et humide à l'angle de sa mâchoire pétrifia Merlin. Pendant un très court instant, il crut que le sorcier s'était mis à pleurer, enfin rattrapé par le contrecoup de la nuit sans sommeil et la discussion à cœur ouvert qu'ils venaient d'avoir.
Mais non, il ne s'agissait pas de ça mais alors, pas du tout.
« Que… qu'est-ce que vous faites ? demanda le magicien blanc, peinant à déglutir.
- Ben je… ça vous plaît pas ?
- S-si… si si si… mais, euh… du coup, est-ce que ça veut dire… enfin, vous et moi… c'est bon ?
- Bah si ça vous tente toujours, hein, je m'en voudrais de vous forcer la main.
- Non non non, ça me va, ça me va. »
Avec un petit sourire de chat prêt à s'enfiler un bol entier de crème, Elias retourna ses lèvres à la gorge de Merlin pour y presser un nouveau baiser. Puis un autre, juste sous l'oreille, et un troisième à la jonction du cou et de la clavicule. Il y allait doucement, le bougre de tortionnaire, déposant çà et là des baisers légers mais sincères, comme pour convoyer par les actes ce qu'il était incapable de faire comprendre oralement.
Ce n'était pourtant pas la semaine du chat, loin s'en fallait, mais Merlin aurait pu se fendre de quelques ronronnements bienheureux tant l'attention de son compagnon lui était agréable. Ne souhaitant pas trop bouger pour ne pas rompre le moment, mais néanmoins désireux d'encourager Elias, le druide se mit à tracer des cercles dans le dos du sorcier sous la couverture. Il parcourut une épaule et glissa le long d'un bras pour venir serrer la main de l'extraordinaire abruti qui, en l'espace de quelques heures, l'avait fait passer par toutes les couleurs du spectre émotionnel.
« Dites, murmura Elias, les lèvres plaquées contre une carotide battant à tout rompre. Vous voulez vraiment pas y aller, au Rassemblement du Corbeau, cette année ?
- Mhmm je peux me laisser convaincre, avec les bons arguments, répondit Merlin avec un sourire de connivence.
- Ah, alors je vais devoir m'entraîner un peu, si j'veux pas vous piquer votre rôle et passer pour un imbécile devant tous les magiciens du royaume. »
Merlin fronça les sourcils, prêt à riposter à la pique qui lui avait crevé sa petite bulle de confort, quand ses lèvres se retrouvèrent bien vite occupées à autre chose.
D'un point de vue objectif, il y avait certainement mieux comme premier baiser qu'un labo sombre, un escalier glacial et un angle de cou pas très pratique qui ne permettait guère plus qu'un contact chaste de leurs bouches, à la limite de la timidité.
D'un point de vue affectif, pourtant, c'était parfait.
Le druide poussa un soupir à la fois apaisé et exaspéré, baissant un peu la tête pour laisser son front reposer contre celui d'un Elias à la mine plutôt paisible. « Hier encore vous me lanciez des insultes à la gueule, et maintenant vous me faites ça… c'est impossible de vous suivre, sans rire, vous êtes vraiment un sale type.
- Heureusement que vous êtes trop bonne pomme pour m'en tenir rigueur, » ricana doucement le Fourbe, volant un second baiser avant de se rasseoir convenablement. Dans le feu de l'action, il avait fini avec la quasi-totalité de son poids appuyée sur Merlin. « Bon, maintenant je veux bien un coup de main pour me lever, je me suis complètement gelé les miches sur ces marches alors je garantis pas de pouvoir y arriver seul sans m'emmêler les pattes.
- Vous voulez remonter à votre chambre ? demanda le druide, déjà à moitié debout pour aider son partenaire à se redresser.
- Ce serait pas mal, oui, vu la nuit qu'on s'est tapé je piquerais bien un somme, de préférence avec un peu de compagnie. » Elias accepta la main tendue de Merlin mais ne l'utilisa pas tout de suite pour se hisser sur ses pieds, préférant lui décocher un regard si hésitant qu'il en était presque adorable. « Enfin, juste pour dormir hein, vous avez l'air d'en avoir besoin aussi. Après, si vous aviez autre chose de prévu… »
Merlin dut se retenir très fort pour ne pas lever les yeux au ciel, tirant sur sa main pour inciter l'autre magicien à se lever. « On est plus ou moins seuls pendant deux ou trois jours, j'ai rien de particulier sur le feu, alors sauf si Dame Séli vient me chercher une douzième potion de vivacité pour son fils on devrait être plutôt tranquilles. » Le druide se nota à part un petit rappel mental de verrouiller la porte du labo, au cas où justement le dragon de Carmélide aurait dans l'idée de venir fouiner. « Vous savez quoi, je vous ramène à votre lit, je vais nous chercher deux laits de chèvre aux cuisines et je vous rejoins, ça vous dit ?
- Je valide le programme, acquiesça Elias en laissant Merlin passer un bras autour de sa taille en prévision de l'escalade des marches. Et si je demande poliment et que je dis « s'il vous plaît », y a moyen d'avoir un bout du gâteau au miel qu'on a mangé avant-hier ?
- Seulement si vous promettez de pas mettre de miettes dans le lit, sinon c'est cuit j'y dors pas. » Merlin se pencha pour ramasser le sac de voyage – ce stupide sac de voyage – abandonné au sol et le jeter en travers de sa propre épaule. « La vache mais c'est lourd, vous avez mis quoi là-dedans ?
- Du pognon, principalement.
- Ah ben oui, j'suis con. »
