Nous y voilà, c'est terminé ! La suite arrive bientôt, sans faute ! Je n'en ai pas fini avec ces deux andouilles.
Chapitre 12 : Le Rassemblement du Corbeau III
De mémoire d'Elias de Kelliwic'h, il n'y avait jamais eu autant du monde au Rassemblement du Corbeau que ce week-end hivernal. C'était comme si les Dieux eux-mêmes se foutaient ouvertement de sa gueule.
Brewen, Stefan le Chauve, Yael Noire-Feuille… même ce connard d'Erwann s'était tapé la route depuis l'Orcanie. Ils étaient tous là, ces glandus, même ceux qu'il croyait canés depuis longtemps. Si c'était pas à se coincer les noyaux dans une porte, ça.
Les réunions interminables avec tous les traîne-patins bretons qui s'autoproclamaient magiciens parce qu'ils avaient un jour réussi à bricoler une potion de sommeil avec un kit tout fait, de base, ça le gonflait. La grande majorité avait à peu près autant de personnalité qu'une charrette de fumier, et certains en avaient même l'odeur la vie dans les bois, ça n'était pas spécialement recommandé pour tout ce qui était hygiène corporelle. Seule une petite partie de cette grosse bande de blaireaux était moyennement intéressante – enfin juste le temps d'une conversation professionnelle éclairée, hein, pas pour partir en vacances avec – seulement voilà, ils n'étaient pas souvent présents aux réunions, congrégations et autres absurdes joyeusetés jalonnant le monde de la magie.
Elias ne pouvait pas vraiment les blâmer, puisqu'il en faisait autant, n'étant pas druide et donc pas tenu à un quota de fiestas idiotes par an. Quand on avait deux ronds de bon sens on ne dégageait pas du temps de travail précieux à tout bout de champ pour venir tailler le bout de gras avec une horde de pégus qui sentaient le lichen moisi. Question de principe.
Mais là ils étaient tous présents, ceux que Merlin s'amusait à appeler ses « copains vicelards », et le Fourbe aurait pu parier son bâton qu'aucun ne s'attendait au spectacle qu'il allait donner.
Depuis sa position un peu en retrait sous un grand pin, et pour ce qui devait être la cinquantième fois en deux heures, Elias fouilla des yeux la foule qui s'était amassée dans la clairière à la recherche de son druide attitré.
Ils étaient arrivés ensemble, bien entendu. Cette année le lieu choisi pour le Rassemblement du Corbeau n'était qu'à deux heures de marche de Kaamelott une bienheureuse coïncidence, avait dit Merlin. Un doigt d'honneur de ces trouducs de Dieux, avait pensé Elias. C'était au Sud de l'île de Bretagne que l'on rencontrait la plus grande densité de druides et d'enchanteurs – autant ne pas se mentir, passé un certain âge, le climat du Nord n'était pas ce qui se faisait de mieux pour les rhumatismes et les vieux os de tous ces décrépits – alors il s'était attendu à y retrouver deux fois plus de monde que d'habitude. Il avait visé juste, bien entendu.
Elias s'était également attendu à ce que Merlin lui file le train toute la journée, ses yeux ronds de chouette grands ouverts pour ne pas manquer le grand moment mais sur ce point, il s'était trompé. Le magicien blanc s'était esquivé peu après leur arrivée, attiré par un groupe de vieux machins avec du lierre dans les cheveux et des robes d'un vert émeraude si brillant que cela frisait la faute de goût. Il avait été accueilli chaleureusement à coups d'étreintes et de tapes dans le dos, ce qui évoquait à Elias des amis de longue date qui ne s'étaient pas vus depuis longtemps.
Des amis avec du lierre dans les cheveux. Non mais sérieusement.
Pour ne pas rester sur le carreau, l'enchanteur de Nord était parti à la recherche de ses propres connaissances, échangeant quelques mots sur les découvertes de l'un et les recherches de l'autre, sans trop évoquer les siennes. Règle numéro un des affaires : tendre l'oreille mais fermer sa bouche, c'était bien trop facile de se faire piquer une idée ou un concept lors d'un évènement comme celui-ci où tout le monde avait tendance à baisser un peu sa garde. Il en savait quelque chose après tout, il n'avait pas gagné son surnom en jouant aux cartes.
Au bout d'une grosse heure et demie, son capital sociabilité était épuisé, et son genou lui faisait mal. Merlin l'avait prévenu qu'il serait un peu plus sensible au froid et aux efforts prolongés pendant quelques temps marcher deux heures dans la neige pour ensuite rester tout aussi longtemps debout sans bouger, c'était manifestement au-dessus du seuil de sensibilité. Trois mois s'étaient pourtant écoulés depuis sa blessure, ça n'était pas suffisant ? C'était censé être plus long que ça, « quelques temps » ?
Les lèvres d'Elias s'étirèrent en un sourire roublard. Il n'aurait qu'à rouspéter un peu en rentrant au château, sans même forcer, et il obtiendrait facilement un bain chaud et un petit massage du genou. Ce qui pouvait se passer dans la baignoire une fois la porte verrouillée, après…
Un frisson d'anticipation lui caressa l'échine, mais il soupira. Il y avait encore bien des choses à faire, avant de pouvoir rentrer, se cacher sous les couvertures et prétendre que cette journée n'avait pas existé.
Dans son malheur, il avait tout de même réussi à convaincre Merlin de ne pas rester le week-end entier et de rentrer le soir même, prétextant une urgence à Kaamelott s'il le fallait. Le druide n'avait pas opposé beaucoup de résistance le lendemain se tenait le concours de blagues improvisées dont il détenait le record de plombage d'ambiance, il ne devait pas être particulièrement motivé à l'idée de remettre son titre en jeu.
Mais le magicien blanc n'avait pas à s'inquiéter outre-mesure cette année, ce ne serait pas lui l'objet de toutes les railleries.
Elias lâcha un nouveau soupir las, transférant son poids sur sa bonne jambe pour soulager un peu son genou, avant de porter sa coupe à ses lèvres pour une nouvelle gorgée. Sans surprise, le goût ne s'était pas amélioré, c'était toujours cette infâme tisane que ces trois débiles d'Aquitaine insistaient pour faire et refaire chaque année. Ils cassaient des genres de grosses graines noires soi-disant récoltées lors de voyages dans les pays du Sud et ils les faisaient infuser dans un grand chaudron d'eau bouillante jusqu'à ce que la préparation soit noire comme des plumes de corbeau. Ça collait affreusement bien à la thématique, cette boisson c'était d'ailleurs probablement la seule raison qui faisait que le trio aquitain avait l'autorisation de continuer à la produire, étant donné l'ignoble goût amer de leur mixture.
Mais bon, une boisson plus noire que la nuit et qui vous rendait excité comme une pie au bout de trois coupes, pour le Rassemblement du Corbeau, ça devait plaire aux Dieux. Alors c'était resté.
Au moins c'était chaud, à défaut d'être bon, et ça tenait les mains occupées. C'était vraiment dommage que l'alcool n'était pas autorisé à cette fête, Elias aurait payé cher pour quelques tonneaux d'hydromel bien corsé. Tout d'abord, pour pouvoir se mettre la tête à l'envers lui-même et avoir une bonne excuse pour ce qu'il était censé faire, et ensuite pour que tout le reste de la bande soit au moins aussi beurré que lui et ne se souvienne pas de la réunion.
Pourquoi est-ce qu'il avait dit le Rassemblement du Corbeau ? Qu'est-ce qui l'avait empêché de choisir la Réunion de la Pierre Bleue ou le Solstice d'Eté, où chaque pignouf finissait plus rond que son voisin ? Bon d'accord, au moment de sa promesse, il ne baignait pas exactement dans un étang de lucidité et il ne pensait même pas s'en sortir de toute façon, mais quand même… il s'était connu plus prudent que ça. Peut-être qu'à force de sédentarité, de stabilité financière et d'attachement à un idiot de druide pas foutu de faire la différence entre un glyphe démonique et un médaillon souvenir, il commençait à se ramollir.
Quelle perspective accablante.
« Vous savez, vous avez beau être balèze, vous pouvez pas foutre le feu aux gens rien qu'en les regardant, hein. »
Elias sursauta presque, tiré hors de ses pensées par la voix familière juste à côté de son épaule. Le sourire de Merlin était bien trop satisfait pour être innocent le salopard avait du faire exprès de s'approcher en douce. « Eh ben c'est pas dommage, grommela le sorcier, refusant d'admettre que le sourire du druide lui faisait toujours quelque chose même après des semaines de… cohabitation rapprochée. Je commençais à croire que vous vous étiez barré sans rien me dire.
- Non, vous vous trompez de bonhomme, ça c'est plutôt votre style, je m'en voudrais d'empiéter sur votre territoire. » Le regard noir qu'Elias lui lança n'eut pas l'effet escompté, car Merlin se fendit d'un petit rire amusé. « Allez ça va, faites pas la gueule, je vous fais marcher. Et j'étais pas loin, je parlais juste avec des gens que j'ai pas vu depuis longtemps, je pensais que vous faisiez pareil. Ils sont pas venus, vos copains les horribles ? Il y a peut-être un peu trop de soleil aujourd'hui pour les loups-garous et les vampires…
- Ah ah, hilarant. Bien sûr qu'ils sont là, sans ça le niveau intellectuel moyen de la clairière approcherait celui d'un troupeau de chèvres.
- Et vous allez pas les voir ?
- Si mais c'est fait ça, c'est bon. Je vais pas y passer la journée.
- Bah pour tout vous dire, mis à part l'aspect hommage aux divinités, c'est aussi un peu le but de ces réunions de discuter de ce qui se passe dans le reste du monde et de ce que font les uns et les autres. » Merlin appuya une épaule contre le tronc du pin, croisant les bras sur l'épais manteau blanc qu'il avait pris avant de partir du château. « Alors quand on vous voit comme ça, tout seul à l'écart, avec votre bonnet tellement enfoncé qu'on voit plus votre tronche, ça va un peu à l'encontre de l'esprit du truc quoi.
- J'ai jamais vraiment fait d'effort pour copiner avec ces clodos auparavant, ça a jamais eu l'air de vous choquer.
- Oui, ben disons que je fais plus attention maintenant, voilà. Ça va pas démolir votre réputation de terrible d'aller passer un tout petit peu de temps avec vos confrères, vous savez.
- Confrères à la con.
- C'est sûr que c'est pas avec des réflexions charmantes comme celle-ci que les choses vont s'améliorer.
- Bon, vous êtes juste venu me les râper en vous la jouant guide spirituel, ou vous aviez une vraie raison en tête ? grogna Elias. Parce que je suis en plein milieu d'un truc important, là, alors vous crachez votre morceau ou vous retournez rouler des galoches à vos super potes et discuter avec eux de votre passion commune pour la consistance des crottes d'écureuil.
- Non mais vous êtes d'une élégance, aujourd'hui. » Merlin quitta sa position contre le tronc du pin en secouant la tête d'un air exaspéré, ses mèches argentées envoyant valser quelques flocons à droite et à gauche. « Déjà d'une, il me semble que j'ai le droit de venir vous voir juste parce que j'en ai envie, espèce de gros nigaud misanthrope. Je sais que c'est compliqué à comprendre dans votre petite tête de sauvage, ça me fait bizarre à moi aussi, mais il est désormais possible que je vous cherche sans raison précise, juste pour voir votre face d'ahuri. »
Oh l'enfoiré de peigne-cul, il savait pas que c'était interdit de dire ce genre de chose ? Et en public en plus ! Non pas que quiconque était assez proche pour entendre, mais quand même… Elias détourna les yeux un moment, gêné par l'effet des mots de Merlin sur son rythme cardiaque mais trop fier pour le laisser transparaître.
« Et de deux, poursuivait le druide, ils sont en train d'appeler ceux qui peuvent se transformer en corbeau, là-bas près des rochers. Et comme vous loupez jamais une occasion de faire votre cake, je voulais vous prévenir. Voilà. »
Les dernières phrases avaient été prononcées d'un air un peu désappointé qui titilla les oreilles d'Elias. Comme souvent, Merlin avait tenté d'être gentil, et comme souvent il s'était fait rembarrer par un compagnon acariâtre qui s'était mépris sur ses intentions. De toutes les nouvelles émotions qu'Elias éprouvait depuis quelques semaines, la culpabilité était peut-être celle qu'il aimait le moins. Ou alors elle se classait juste avant l'inquiétude que lui infligeait le druide lorsqu'il était absent du labo pendant plusieurs jours.
« Ah, merci, dit-il pour se rattraper un peu. Mais je le fais pas cette année, en fait.
- Vous vous changez pas en corbeau ? s'étonna Merlin en ouvrant de grands yeux de chiot interloqué. Et en quel honneur ?
- Pas envie, c'est tout.
- Me prenez pas pour un cèpe, d'habitude vous loupez jamais une occasion de vous la péter, soi-disant que c'est vous le plus beau corbeau ou je sais pas quoi.
- Bien sûr que c'est moi le plus beau corbeau, et je vais vous dire c'est pas très compliqué, je suis juste le seul à avoir toutes mes plumes, si vous croyez que c'est un exploit. Non, cette année je le sens pas, j'suis claqué, et puis le genou, l'épaule… si je me viande sur la métamorphose, bonjour l'angoisse pour remettre tout comme c'était avant. Puis on se caille, c'est chiant, y a trois fois trop de monde… nan je passe mon tour. »
Merlin ne répondit pas tout de suite, préférant le scruter d'un air calculateur. Elias pouvait presque voir les rouages tourner dans la cervelle du magicien blanc, cherchant la raison à son refus inhabituel. Les raisons qu'il avait évoquées n'étaient pas forcément un mensonge, dans la mesure où elles pesaient dans la balance, mais sa principale source de réticence était ailleurs pour être honnête, la métamorphose passait surtout par une étape de vidage de tête qu'il n'était pas sûr de pouvoir réussir. Pas quand il avait une mission à remplir pour la journée et l'autre cornichon dans le public.
Le cornichon susmentionné semblait être parvenu à une conclusion de son côté, car il s'approcha d'Elias jusqu'à être à portée de main, un air soucieux sur le visage. « T'es pas obligé, tu sais, murmura-t-il.
- De me transformer en corbeau ? Je sais bien, merci, il manquerait plus que ça.
- Mais non, pas ça, bon sang. Tu sais bien… »
Elias soupira, laissant retomber ses épaules. Il était nul pour beaucoup de choses, Merlin, mais il était diablement perspicace. « Je sais, je sais. Mais j'ai fait une promesse à un débile qui m'a sauvé la vie, et je vais la tenir.
- Promesse à la con, pépia le druide avec un sourire taquin.
- Tu comptes t'acheter une personnalité au marché demain matin ou me piquer toutes mes répliques ? »
Au final, Elias avait attendu que tous les corbeaux aient repris forme humaine pour se décider à lancer les hostilités. Ça avait pris des plombes, et il en était à sa cinquième coupe de l'affreux breuvage aquitain s'il tremblait littéralement sur place, il n'aurait pas su dire si c'était à cause de l'appréhension ou de la boisson amère.
Il se racla la gorge puis s'appliqua à attirer l'attention de la foule.
« Bon, écoutez-moi tous les sent-la-mousse ! s'écria le grand enchanteur du Nord. J'ai une annonce à faire et je la ferai pas deux fois, alors ouvrez grand vos feuilles de chou et fermez vos clapets !
- Ouaaaiiis Elias de Kelliwic'h ! Le maître des malédictions ! J'ai lu tous tes travaux, j'adore, tu voudrais pas-
- On s'en fout ! » aboya le sorcier sur sa droite en direction de la jeune voix enjouée. Il n'avait ni le temps ni l'envie de satisfaire la curiosité d'un louveteau dont les grelots devaient à peine être descendus. Il avait autre chose à faire. « Merlin ! Radinez par ici ! »
La foule désormais silencieuse s'ouvrit pour laisser le champ libre à un druide en blanc un peu éberlué, mais qui reprit vite ses esprits pour lancer à Elias un regard agacé. Promesse ou pas promesse, il n'avait probablement pas apprécié d'être interpelé ainsi.
Les poings serrés à ses côtés, il s'exécuta néanmoins et se rapprocha du milieu de la clairière où Elias se tenait. Sur son passage, les chuchotements soucieux allaient bon train alors que tout le monde se demandait sûrement ce qu'avait bien pu faire Merlin pour se mettre dans un merdier pareil. Elias ne put réfréner un petit sourire de satisfaction à l'idée qu'il arrivait toujours à instiller ce genre d'inquiétude parmi ses contemporains, sans même vraiment essayer.
Lorsque Merlin arriva près de lui, il lui sembla que la foule s'était un peu rapprochée, comme captivée, à l'affût de ce qui ressemblait à un début de duel. Fascination morbide ? Certainement.
« Voilà, lança Elias en désignant son compagnon du bout de son bâton, retenant un éclat de rire quand ce dernier manqua de se protéger le visage par réflexe. Donc, vous connaissez tous Merlin, j'imagine ? Ou alors vos parents l'ont connu ? Ou alors vos arrière-arrière-arrière-arr-
- Oui bon c'est bon, enchaînez sinon on sera encore là ce soir, chuchota furieusement le magicien blanc, gêné d'être la cible de tant de regards alors qu'il n'était pas censé être le centre de l'attention dans cette affaire.
- J'installe le contexte, avec ces blaireaux ça me paraît important, chuchota Elias en retour, avant de reprendre d'une voix forte. Bien ! Voilà, au vu de récents évènements dont je vous passe les détails ennuyeux, il a été porté à mon attention que… que… » Le sorcier baissa les yeux en étouffant un grognement frustré. Sa réputation allait prendre un sacré coup sur le bonnet… mais il avait promis. « Que Merlin ici présent était le plus grand druide que l'île de Bretagne ait jamais connu, ni n'en connaîtra jamais. »
Si quelques murmures avaient subsisté durant le très court discours d'Elias – il s'en était tenu à la formule qui l'avait toujours bien servi : simple, concis et qui ne tolère aucune opposition – ils s'étaient désormais définitivement tus. Les pauvres bouseux, s'ils avaient déjà le bec cloué à ce stade, ils risquaient de carrément perdre leurs calcifs pour la suite…
Il hésita à rajouter quelques mots mais en réexaminant mentalement le contrat qu'il avait signé avec lui-même, il se rendit compte qu'il n'y était pas tenu. Toutes les clauses verbales étaient honorées, il ne restait qu'une chose sur la courte liste.
Elias se tourna vers Merlin et fit un pas vers lui, levant un sourcil. « Vous êtes prêt, ô grand druide Merlin ? »
Le magicien blanc leva les yeux au ciel, irrité. « Vous avez fini de faire votre tragédien, oui ? C'est usant, à la f- »
Elias lui attrapa le visage à deux mains pour déposer un baiser bref mais appuyé sur ses lèvres, tirant à son compagnon un glapissement indigné et aux observateurs alentours un hoquet de surprise. Le geste manquait de sa douceur habituelle, traité comme un passage imposé, mais Elias n'avait pas le temps de s'attarder. Bah, il trouverait bien un moyen de se rattraper plus tard.
« Voilà ! Donc ça, c'est fait, le spectacle est fini ! annonça-t-il en se détournant, bien trop embarrassé pour croiser le regard de Merlin ou qui que ce soit d'autre à cet instant. Vous pouvez reprendre vos discussions à la noix, bande de gros radis, y a plus rien à voir ! »
Le silence qui s'était installé dans la clairière depuis le début de son intervention s'étira dangereusement en longueur, tous les bruits étouffés par la neige et l'hébétement général. Mais lorsqu'il fut enfin brisé, ce fut d'une manière qu'Elias n'avait absolument pas anticipé.
« Ah ben celle-là alors, elle est choucarde !
- Wouhooouuu !
- Belle prise Kelliwic'h !
- Les Dieux soient loués ! Il sera p'têtre plus supportable maintenant s'il tire son coup plus souvent !
- Erwann, tu m'dois vingt pièce d'or, aligne !
- Hé Merlin, ça fait quoi de se taper Môssieur Pluie de Calamités ? »
Merlin aurait été bien en peine de répondre à cette dernière question, son visage rougi par la mortification caché dans une main. Elias était vaguement conscient des bourses de pièces d'or qui s'échangeaient d'un pignouf à l'autre dans le coin de sa vision, mais là n'était pas son attention : il n'avait d'yeux que pour son compagnon, qui semblait ne vouloir rien d'autre que se cacher dans le plus petit trou de chouette des arbres environnants et ne jamais en ressortir.
Elias n'avait pensé qu'à honorer sa promesse, vite fait bien fait, sans trop endommager sa réputation. Pas une seule seconde il n'avait pensé que la situation prendrait ce tournant-ci, à coups de sifflements railleurs et de remarques au goût douteux. Pour tout dire il avait espéré que tout le monde serait trop abasourdi – ou qu'ils auraient suffisamment peur de lui – pour faire le moindre commentaire, et qu'ils passeraient tous à autre chose assez vite.
Il ne s'était pas figuré que Merlin pouvait devenir la cible des quolibets de ce ramassis d'abrutis. Et il n'aurait jamais pu prévoir que l'humiliation de son partenaire – dont il était souvent à l'origine et qui avait été nombre de fois source d'amusement pour lui – pourrait lui faire si soudainement mal au creux de la poitrine.
Elias fronça lentement les sourcils à mesure que la rage chauffait son sang, un grognement de colère trouvant son chemin entre ses crocs serrés. Il était grand temps de rappeler à tous ces pébrons quel enchanteur ils avaient convié à leur fête de débiles.
Il frappa le sol de son bâton, générant un cercle de flammes vertes qui fit instantanément fondre toute la neige autour de lui et Merlin pour révéler le sol herbeux détrempé dessous. La dévorante progression du feu magique ne s'arrêta qu'à quelques pouces de la bande de trouducs, coupant court à leurs gloussements de pintade et les transformant en jappements apeurés.
« FERMEZ VOS GUEULES ! rugit le Fourbe. Sinon le prochain, c'est droit dans vos tronches et on verra combien d'entre vous ont encore des barbes quand ce sera fini !
- Ho, ho, ho ! Du calme ! exigea une grande silhouette habillée de rouge, les mains en avant en signe de paix. Personne ne va lancer quoi que ce soit à la tronche des autres ! »
Le nom de ce grand type avec ses longues tresses de cheveux blancs n'était pas inconnu à Elias, mais il n'arrivait pas à s'en souvenir. Il savait néanmoins qu'il s'agissait d'un membre du Haut Conseil des Druides, avec une certaine autorité dans le milieu. Un pignouf un peu plus gradé que les autres, en somme ça brûlait tout aussi bien.
« Elias de Kelliwic'h, vous êtes ici le bienvenu, mais il s'agit d'un sanctuaire et non d'un terrain de duel, poursuivit-il en s'avançant de quelques pas. Si vous commencez à menacer mes confrères-
- Et ben quoi, vous allez me taper ? Mais venez, j'vous attends ! Je vous prends tous trois par trois, mettez-vous en ligne, c'est quand vous voulez !
- Elias, non mais ça va pas la tête ?! chuchota Merlin en lui attrapant le bras, affolé, avant de se retourner vers le grand druide en robe rouge. Euh, désolé Kenann, je crois qu'il a bu trop d'infusion de graines de caféier, ça lui est monté à la cervelle. Faut pas l'écouter, hein.
- Et vous là, arrêtez de jouer les paillassons, vous voyez bien qu'ils se foutent de vous alors réagissez ! Vous avez pas vécu presque neuf cents piges pour vous laisser emmerder par ces corniauds, respectez-vous un peu plus que ça !
- Alors, autant je suis ravi de voir que vous avez enfin fini votre jeu du chat et de la souris, parce que je pense que je parle pour tout le monde quand je dis que c'était marrant au début mais qu'au bout de quelques mois, c'est devenu navrant, interrompit le dénommé Kenann en mettant ses mains sur ses hanches. Autant je ne peux pas tolérer une attitude comme celle-ci au cours d'un évènement sacré, peu importe l'identité du perturbateur.
- Non mais vous frisez pas la moustache, vous aurez pas à tolérer quoi que ce soit, vu qu'on se tire, annonça Elias.
- Ah bon ? lui souffla Merlin. Moi aussi ?
- Oui.
- Ah bon…
- Euh… bah oui, du coup, j'imagine qu'on peut faire comme ça, » fit Kenann, un peu déstabilisé. Il s'était manifestement préparé à devoir négocier ou sévir. « Très bien, ben, vous êtes autorisés à partir.
- Voilà, c'est ça, siffla Elias en attrapant un Merlin paralysé par la manche pour le traîner vers le bord de la clairière. Et c'est pas la peine de nous raccompagner, on sait où est la sortie. »
Il fallait d'ailleurs qu'ils la rejoignent vite les braises de rage qui inondaient ses veines ne pourraient pas souffrir une seule minute de plus en compagnie de tous ces tocards.
« Et il va de soi que l'on vous souhaite tout le bonheur du monde dans votre vie de couple, ça va sans dire ! »
« C'était pas très classe la vague de boue sur Kenann à la fin, commenta Merlin en faisant une grande enjambée pour passer au-dessus d'un petit ruisseau à peine visible entre les plaques de neige.
- Parce que c'était classe ce qu'il venait de dire ? contra Elias en pesant le pour et le contre de sauter le ruisseau avec son genou récalcitrant, au risque de se viander dans la poudreuse.
- Il pensait pas à mal… Donnez-moi votre main.
- C'est ça le drame de votre vie, c'est que vous trouvez toujours des excuses à tout le monde. » Elias tendit la main pour attraper celle de Merlin et s'y appuyer pour franchir le ruisseau d'un petit bond, se réceptionnant sur sa bonne jambe. « Merci bien… Et en plus il peut s'estimer heureux, ça aurait pu être du feu ou des gadins.
- Oui, alors là, par contre, on aurait récolté une punition un peu plus grave que juste se faire virer du Rassemblement du Corbeau.
- On s'est pas faits virer, on s'est barrés, nuance importante. »
Le Fourbe vit très nettement Merlin lever les yeux au ciel dans sa vision périphérique mais le druide resta silencieux. Aucun n'avait envie que la discussion dégénère en dispute il leur restait une bonne heure de marche avant de pouvoir espérer arriver à Kaamelott, et l'amoncellement de nuages au-dessus de la cime des arbres laissait entendre qu'une petite averse glacée n'était pas exclue du programme de l'après-midi. Pas temps à perdre à se houspiller.
Ils pressèrent le pas, glissant parfois sur les plaques verglacées masquées par la petite couche de neige tombée la nuit précédente. Il avait beau avoir passé la majeure partie de sa vie en Calédonie, où les hivers étaient au moins aussi rudes que les gens, Elias détestait le froid. Oh, il le supportait aussi bien qu'un autre, mais ça ne l'empêchait pas de lui vouer une haine profonde, comme si chaque flocon de neige l'avait personnellement offensé.
Après un bon quart d'heure de marche, le pied du sorcier buta sur une souche masquée par l'ignoble poudreuse il tituba de côté avec un juron exaspéré, rentrant tout droit dans une branche basse chargée de neige. Cette fois-ci c'était non-négociable : seul ou accompagné, il allait prendre un bain si chaud que sa peau en fumerait encore deux heures après.
« Pourquoi vous avez pris ma défense ? »
Elias cessa de chasser les flocons de son bonnet, autant surpris par la question sortie de nulle part et l'air sincèrement curieux de Merlin.
« Parce que vous le faites pas vous-même, grande asperge, il faut bien que quelqu'un s'y colle ! grommela-t-il en revenant se placer sur ce qui leur servait de sentier. Vous laissez tout le monde vous marcher dessus, moi je suis désolé mais ça m'énerve.
- Ces derniers temps je me fais souvent enguirlander par des gens au château, ça a jamais eu l'air de vous déranger plus que ça.
- Ah bon ? Qui comme gens ?
- Bah Arthur, déjà, depuis qu'il a récupéré sa femme j'ai droit à deux savons par semaine, minimum.
- Oui, bon, attendez moi je veux bien, mais je vais quand même pas me friter avec le roi de Bretagne, si ? Je suis ouvert d'esprit mais j'ai des limites, tout de même. Y a qui d'autre, qui vous crie dessus ?
- Bah… vous.
- Moi ? Moi je vous engueule ? » Face au regard désabusé de Merlin, Elias soupira et rajusta son bonnet sur sa tête. « Oui, peut-être, j'me souviens pas de tout… mais moi c'est pas pareil, c'est pour vous obliger à vous secouer, là ! Vous pouvez pas laisser les gens s'essuyer les pieds sur vous tout le temps, faut répliquer un peu ! Alors oui je sais que c'est un style, l'empathie, l'humilité tout ça mais chez vous c'est beaucoup trop poussé.
- Mais les gens s'essuient pas les pieds sur moi, faut pas exagérer non plus…
- Et voilà ! Le déni ! Non mais je te jure, il faut que tu commences à sortir ta tête des contes de fées et à te défendre parce que sinon un jour tu te feras bouffer complètement ou tu vireras zinzin. Je te dis pas d'être méchant, t'en es pas capable, mais au moins de pas laisser passer certains trucs. Si tu le fais pas pour toi, fais-le pour ma santé mentale. Et pour tous ces mecs à qui tu vas sauver la vie parce que je leur aurais pas fait cramer le derche par vengeance. »
Elias s'attendait à une énième objection, ou encore à une session de bouderie suite à sa diatribe – ç'aurait bien été le genre du grand couillon qui lui servait de compagnon, en tout cas. Il ne s'attendait pas, toutefois, à ce que Merlin passe son bras autour du sien et se penche pour déposer un baiser frais sur sa tempe, juste sous le bord du bonnet.
« En vrai t'es un peu fleur bleue toi aussi, sourit le druide en resserrant sa prise sur le bras de son compère, alignant ses pas aux siens. A ta manière tordue et malsaine, d'accord, mais fleur bleue quand même.
- Ouais, bon, ça va, marmonna le sorcier, sentant ses oreilles chauffer malgré l'air glacé. Mais va pas le crier sur les toits, j'ai une réputation à maintenir, et on te croirait pas de toute façon. »
L'éclat de rire de Merlin se perdit entre les troncs de la forêt, clair et léger, arrachant au Fourbe un sourire en coin complaisant.
Et s'ils restèrent bras dessus, bras dessous jusqu'à leur arrivée à Kaamelott, Elias était parvenu à se convaincre que c'était uniquement parce qu'il n'avait pas envie de glisser une nouvelle fois dans la neige.
